‹ De la Gaule a la France;Chapitre 13 sur 42 · INDO-EUROPÉENS , ITALO-GELTES , LIGURES · texte numérisé non relu

INDO-EUROPÉENS , ITALO-GELTES , LIGURES

Autre événement capital: les migrations indo-européennes. — Da caractère général de Vunité indo-européenne. — FAle est essentiellement un fait d'Europe. — Le Nord-Est de l Europe, centre probable de ces migrations. — Indices en faveur de cette hypothèse; Cambre. — Caractère originel, but et moyens des migrations ; la marine. — Hypothèses sur les étapes et les routes. — Persistance des populations antérieures. — Extension de Vunité primitive de l'Occident de VEurope; les langues ilalo-celtiques. — Similitude des noms de lieu; les lieux de la terre dénommés pour toujours, — Italo-Celtes identiques aux Ligures; les Ligures, nom d'une époque, d'un groupement humain, et nullement d'une race. — Les lieux saints de VOccident. — Les grands travaux de défrichement; la Limagne. — Progrès dans la vie industrielle; le bronze, la charrue, le mégalithe; l'éducation de la terre se termine. — Les principes de la vie sociale se fixent; la famille et la tribu. — Les règles de la vie morale.

La découverte de l'agriculture et l'exploitation de la terre avaient profondément modifié la vie matérielle et sociale des hommes de France. Au cours de cet âge agricole, environ deux mille ans avant l'ère chrétienne, se produisit un autre événement qui allait transformer aussi la vie politique de nos ancêtres, leurs habitudes intellectuelles et morales. Ce fut la soumission du pays, en son entier, à des troupes d'immigrants ou de conque-

rants, à l'installation, sur notre sol, de populations indo-européennes.

Ces deux faits, vie agricole et migration indo-européenne, ont également contribué à former notre civilisation moderne; ils se suivent dans le temps, ils se sont déterminés sur l'espace, et ils ont collaboré à la même œuvre. L'agriculture nous a fourni l'élément essentiel de notre travail et l'allure stable de nos sociétés; l'invasion qui vint ensuite nous a valu les éléments originels de notre langue, de notre droit, de notre esprit'. Aujourd'hui, à quarante siècles de distance, nous demeurons tributaires du triomphe des Indo-Européens, au même titre que de l'Empire romain ^

Au reste, pour comprendre le caractère de cette migration, c'est à la conquête romaine qu'il faut la comparer, sinon dans ses procédés, du moins dans ses conséquences. De même que les légions de Rome, les troupes indoeuropéennes arrivaient d'un pays lointain, fort étranger aux terres de France. De même que l'Empire des Césars et l'unité latine, l'unité indo-européenne a groupé autour de la Gaule les contrées limitrophes, sans tenir compte de ce qu'on appellera plus tard les limites naturelles. A toutes ces contrées de l'Occident européen, Rome a imposé son langage, sa littérature, son art, ses lois, ses mœurs et sa religion; et il en fut de môme, deux millénaires auparavant, avec nos premiers vainqueurs. De ce que Rome nous a donné, il reste en nos parlers et en nos usages d'innombrables vestiges; et il en reste autant de ce que les Indo- Européens ont imposé à nos aïeux. En examinant les mots

1. Sauf la possibilité, qui demeure grande, que les éléments indo-européens se soient adaptés, pour les continuer, à des éléments antérieurs, de même que la civilisation gallo-romaine est née de l'adaptation d'éléments gaulois aux éléments classiques.

2. Celui-ci, considéré surtout comme propagateur de la culture hellénique.

dont est formée notre langue, les idées dont est remplie notre âme, nous discernerons sans peine, au delà de l'apport chrétien, la couche romaine, et, plus loin encore, la couche indo-européenne. Car notre âme et notre langue sont, comme le sol de notre terre, constituées par des alluvions successives qu'ont déposées les civilisations disparues.

Entre l'Empire romain et l'unité indo-européenne il y a cette différence que celui-là s'est limité au bassin de la Méditerranée et à celui de l'Atlantique occidental; il a fini par s'arrêter au Rhin, au Danube et à l'Euphrate, et, au nord-ouest même de l'Europe, il a dédaigné l'Irlande. L'unité indo-européenne, elle, n'a pas traversé la Méditerranée : de l'Afrique, elle n'a rien connu. En revanche, de tous les rivages de l'Atlantique européen, y compris ceux de l'Irlande, de la Scandinavie et de la Baltique \ elle a fait, pour parler comme les Anciens, « sa mer » et son domaine : elle a été la grande dominatrice des eaux occidentales et septentrionales. Puis, au sud de ces mers, elle a pris pour elle toute l'Europe, sauf des parages écartés dans les péninsules méridionales ou d'immenses espaces monotones dans les plaines orientales de la Russie : elle a été, également, la grande médiatrice de l'Europe continentale. Au delà de l'Europe vers le levant, on la vit gagner peu à peu l'Asie Mineure, la Perse, le Turkestan et l'Inde, laissant à l'écart de sa route rivages de Syrie, déserts d'Arabie et plaines de Chaldée : de Troie ^ au Bengale les lignées de cette espèce ont présenté un instant une chaîne ininterrompue.

Voilà pourquoi, s'appuyant tout à la fois sur les côtes extrêmes de l'Atlantique et sur les vallées centrales de l'Europe, maîtres des mers et des fleuves, souverains des grands chemins du monde, les hommes de cette origine

1. Peut-être sans en excepter la Finlande; et il n'importe que les hommes de Finlande ne parlent plus une langue indo-européenne.

2. Ma conviction, chaque jour plus forte, est que les Troyens, ceux qui combattirent les Grecs, étaient, au même titre qu eux, de aouche indo-européenne.

JuLLiAN. — De la Gaule à la France. 5

ont fini par fonder un domaine plus vaste et plus durable que celui de l'Empire romain. Car, à bien voir les faits d'aujourd'hui, l'Indo-Européen est en train de conquérir l'univers. S'il a perdu l'Asie au temps de la décadence latine, il s'apprête à la reprendre, et il a déjà maîtrisé l'Afrique, il s'est annexé les deux Amériques, il a fait de l'Océan Pacifique, aux antipodes de son berceau, une nouvelle mer à son nom.

J'appelle cette lignée et la langue qu'elle parlait espèce et langue indo-européennes ; je les appelle ainsi pour me conformer à l'usage courant. Cet usage est venu de ce que l'habitant de l'Inde, bien avant les temps historiques et jusqu'à nos jours, a parlé une langue étroitement apparentée aux nôtres; et l'on a même cru un instant que cette langue était la mère de celles de l'Europe, que de l'Inde serait partie la migration initiale, origine de nos destinées.

En réalité, l'Inde n'est cpi'une conquête, et peut-être la dernière, de la langue mère et des émigrants fondateurs. Ils ont fini par l' Indus et le Gange leurs courses de conquérants : ils ne sont point partis de là, ils ne sont point issus de l'Asie. C'est de l'Europe qu'ils sont venus, et de l'Europe la plus lointaine. C'est en Europe que leur race s'est constituée *, que leur langue s'est organisée, que leurs coutumes se sont établies. C'est en Europe qu'ont grandi les principales souches de la famille, et les Celtes de l'Occident, et les Germains de l'Europe centrale ^ et les Italiotes, fondateurs de l'Empire méditerranéen, et les Grecs, éducateurs de l'Ancien Monde, et les Slaves innombrables, insérant leurs familles partout où il y a des terres, sans arrêt et sans lassitude. C'est en Europe enfin, après la réac-

1. Dans la mesure où il y a eu, à l'origine, une race déterminée, parlant la langue mère.

2. Dans la mesure de leurs éléments indo-européens, ce qu'on doit dire également des autres croupes.

L'ÉPOQUE DES MIGRATEURS. r:

tion asiatique des Arabes, des Mongols et des Turcs, que l'antique famille conquérante a repris vigueur, et c'est d'ici, Espagne, Angleterre ou France, qu'elle a esquissé les plus audacieuses tentatives d'empire universel ou d'unité mondiale.

Aussi, pour être plus juste et plus exact, faut-il renoncer d'ordinaire à l'expression compliquée d' « indo-européen » et recourir au simple mot d' « européen » *,

C'est dans l'Europe du nord-est que je placerai volontiers le siège de la nation ancestrale. Je me la représente sous la forme d'une vaste association de tribus, s'étendant depuis les îles et les presqu'îles danoises jusqu'au fond de la mer Baltique, et depuis les rivages de la Prusse et de la Poméranie jusqu'aux derniers fîords de la Norvège : Hambourg, Kœnigsberg, Riga, Visby, Bergen et Trondhjem, voilà les villes modernes qui détiendraient aujourd'hui l'héritage des fondateurs de l'Europe.

Regardez sur la carte ces lieux et ces régions. De là s'en vont les rivages ou les pistes qui ont conduit les Européens aux extrêmes limites de leurs migrations. "Voici à gauche, vers le couchant, les routes de mer, sur lesquelles s'ouvrent fiords et détroits, et qui mènent aux Iles Britanniques, au Pas de Calais, aux rivières normandes, aux caps de l'Armorique, aux estuaires de l'Atlantique, aux rades espagnoles ^. Voici au sud, par les vallées des grands fleuves, Vistule, Oder, Elbe et Weser, des chemins qui reçoivent la mer ou qui la continuent, et qui portent en Pologne, en Allemagne, en Bohême, et, au delà du seuil de Moravie, jusqu'au fond de l'Adriatique, où l'on sent toutes proches les routes de îa Grèce ^ Et voici, au

1. L'expression de Aryen, Arya, qui n'a jamais été constatée que dans les groupes orientaux, est de plus en plus abandonnée.

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