Je ne dis pas le bronze, encore que ce soit possible
Mais c'étaient aussi des navigateurs intrépides : je ne me représente pas leur société sans une marine puissante, couvrant de ses barques la Baltique et la mer du Nord, mettant l'accord entre tous ces rivages, et, le jour venu, lançant les premiers départs.
Cette marine, voilà peut-être l'élément principal de leur force, ce qui leur assure la supériorité sur les populations de l'ouest. On ne s'empare pas des Iles Britanniques et de l'Armorique française sans être les maîtres de la mer. Mais, pour que ces mêmes Hyperboréens aient soumis également la Gaule et le Danube, il faut qu'ils aient eu des avantages militaires qui manquaient aux autres agriculteurs des temps néolithiques : peut-être une cohésion plus grande entre leurs troupes, peut-être de meilleures armes de combat'. Car, si pacifique que soit une migration d'hommes, elle ne peut, après tout, s'imposer que par la crainte ou par la violence.
Évidemment, l'humeur paisible et laborieuse de ces Hyperboréens ne les empêcha pas de courir le monde et de le conquérir. Mais ne nous imaginons pas leurs départs comme des aventures de guerre, leurs conquêtes comme des histoires de destruction. N'ayons pas à la pensée, pour nous expliquer ces temps lointains, la ruée sainte des Arabes en Afrique ou en Espagne, les désastres de l'Europe sous les chevauchées des Huns ou des Mongols, le pillage de l'Empire romain par les bandes germaniques. Les Hyperboréens ne partaient pas pour brûler ou tuer, et devenir la terreur du monde. Ils s'éloignaient de leurs terres afin d'en chercher d'autres, plus étendues ou plus fertiles. Qu'on se rappelle l'histoire des Cimbres et des Teutons ^, s'avançant péniblement à travers l'Europe pour
1. C'est pour cela que je regrette de n'avoir pu étudier à fond, en particulier au point de vue chronologique, l'outillage préhistorique de ces terres hypcrboréennes, et spécialement du Samland.
2. J'ai peine à croire que les Cimbres et les Teutons fussent de purs Germains; l'élément italo-celtique a été fort important parmi eux.
obtenir un sol vacant qu'ils pussent défricher, transformer en sillons, en demeures et en villes; et si à la fin ces malheureux firent tant de m-al, ce fut parce qu'ils s'exaspérèrent de trouver toutes les places prises sur le sol, et que le droit de vivre leur était partout refusé. Voilà l'image des vingt épisodes dont a été faite la migration indo-européenne, à ceci près que ces migrateurs des premiers jours, arrivant sur des espaces moins occupés, ayant affaire à des sociétés plus informes, ont su rencontrer des terres de labour, s'en saisir et les conserver.
La bonne terre a été le mot d'ordre de ces émigrants. On a entendu dans ces foules errantes le langage que Moïse tenait à Israël sur les sentiers du désert et près des rives du Jourdain. Le mot magique de terre, de « terre promise », a agi sur ces âmes avec une force d'autant plus grande qu'on venait à peine de découvrir le prix de la chose, et que par là même on l'estimait plus haut.
Ces familles nordiques pouvaient se dire parmi les plus déshéritées de l'espèce humaine. La population croissait sans relâche, elle devenait à l'état de pléthore. La terre de labour, au contraire, y fut vite limitée, ici par le marécage, là par la montagne, partout par la forêt. Et l'on devait connaître la richesse plus grande des plaines du sud, et que le blé et le lin y poussent sous un ciel plus gai, avec moins de peine pour les hommes.
Mais je ne dirai pas que la faim fut l'unique conseillère de ces départs '. De plus nobles motifs les accompagnèrent. On ne partait pas à l'aventure et en désordre, en affamés pressés de nourriture. C'était, presque à chaque génération, la nouvelle jeunesse qui s'en allait vers un nouvel horizon. Elle avait le désir de fonder ailleurs des familles, de bâtir des foyers, de former des tribus. Ses dieux la protégeaient. Ces « printemps sacrés » étaient des nations en marche.
1. C'e.<rt le mot de von Iheriiig, Les Indo-Europcens avant l'histoire [ouvr. posthume], p. 300, 311 (trad. franc., 1895, Paris, Marescq).
Ces marches étaient lentes et longues. C'est par dizaines d'années et peut-être par siècles qu'il faut compter pour évaluer le temps employé à la conquête de l'Europe. Les Slaves, qui se sont mis en route il y a quinze siècles, n'ont pas encore achevé leurs destinées de colons.
On s'arrêtait longtemps à de certaines étapes, essayant d'y constituer une vie normale, puis s'avançant plus loin après quelques années, voire une génération d'hommes. Quand les Hellènes se répandirent en Grèce, ils venaient de faire un très long séjour en Épire, sans doute autour du sanctuaire de Dodone; et avant d'arriver à Dodone, j'imagine qu'ils ont ébauché d'autres domiciles au fond de l'Adriatique ou sur les bords du Danube. L'établissement d'un groupe indo-européen dans une grande région est la fin d'une très longue histoire, telle que fut l'installation définitive d'Israël sur la terre de Chanaan.
Nous aimerions savoir par où sont venus ceux des Indo- Européens qui ont soumis la France et avec elle les régions voisines des Iles Britanniques, de l'Espagne et de l'Italie; et nous aimerions aussi connaître les épisodes de la conquête, plus importants pour notre histoire que les campagnes gauloises des proconsuls romains Domitius et César. Là-dessus, par malheur, non seulement nous ne savons rien de certain, mais toute vraisemblance nous est même interdite. J'ai cherché sans relâche quelques hypothèses qui permettent une lueur de vérité, et je n'ai rien trouvé qr.i s'appuyât sur des indices réels, sur des témoignages de confiance.
Nos ancêtres sont-ils arrivés par mer, remontant ensuite les fleuves, comme les Vikings leurs derniers descendants? Ont-ils suivi par terre les rivages de la Frise et des Pays- Bas, comme les Celtes et les Francs des temps historiques? Ont-ils gagné le Rhin en longeant au nord la Usière des
grandes forêts centrales de l'Europe S comme essayèrent de faire les Slaves du Moyen Age? — Voilà les questions que suscite le problème de la route, et auxquelles je ne saurais répondre.
La Gaule fut-elle d'abord conquise, et après elle les îles et les péninsules, ce qui se produisit lors de l'Empire celtique? ou l'invasion, ayant pris pied d'abord en Italie, se propagea-t-elle ensuite au delà des monts, pareille à l'Empire romain? ou encore, d'un immense campement situé en Bohême ou en Souabe, le monde nouveau s'engoufîrat-d en Occident par des vagues parallèles, ainsi qu'à l'époque des Suèves ou des Alamans? — Voilà pour les questions d'étapes, et je n'y répondrai pas davantage.
Mais, de ce que nous ignorons la marche de ces événements, il ne s'ensuit pas que nos petits-fils soient condamnés à l'ignorer à leur tour. Une étude plus attentive des traces laissées par les migrations, noms de lieux ou débris d'objets, une connaissance plus rigoureuse des nécessités géographiques ou des habitudes sociales, une science plus riche et mieux outillée fournira un jour des lueurs inattendues qui éclaireront la marche des Indo- Européens vers les terres du couchant. Il y a un siècle ^, personne ne savait ce qu'étaient ces Indo-Européens, ne se doutait de cette unité qui est à l'origine de notre
1. C'est sur cette ligne que la piste d'invasion serait le plus malaisé à reconstituer. Si l'on pense la retrouver à l'aide des plus anciens sanctuaires fédéraux connus, comme nous l'avons fait pour la migration hellénique, on peut prendre pour jalons : le liicus Tamfanae chez les Sicambres de la Ruhr (Tacite, Annales, I, 51), la silva Herculis chez les Chérusques du moyen Weser (id., II, 12), la forêt centrale et sainte des Semnons ou Suèves du Brandebourg (Germanie, 39), le bois de Castor et Pollux chez les Lugiens de Posnanie (id., 43) : ce qui me paraît correspondre à un parcours immémorial de peuples et de commerce.
2. C'est en 1816 que parut l'ouvrage initial, celui de Bopp sur la grammaire comparée du sanscrit, du persan et des langues européennes. On sait qu'il a été précédé dans celte voie par Frédéric Schlegel et les publications de la Société Asiatique fondée à Calcutta en 1784.
vie civilisée *. D'aujourd'hui à un siècle, qui sait ce que la science découvrira? A voir les fruits magnifiques que l'histoire vient de récolter, j'ai dans ses moissons de demain des espérances infinies.
Déjà d'ailleurs nous soupçonnons deux choses essentielles sur cette victoire occidentale des Indo-Européens, c'est la place qu'elle laissa aux vaincus, et c'est l'étendue qu'elle assigna à ses domaines.
Je dis les vaincus, en supposant qu'il y eût bataille. Mais il est possible que les possesseurs du sol aient fait souvent accueil et place aux étrangers, comme cela s'est maintes fois produit dans l'histoire des colonies grecques ou des migrations slaves.
Qu'il y ait eu résistance ou accord, les populations primitives ne disparurent nulle part. Rien ne fait songer à ces massacres que les Espagnols pratiquèrent dans l'Amérique du Sud, à cette fatale disparition des indigènes en Australie ou aux États-Unis. Il se passa alors un fait semblable à ces multiples péripéties de conquêtes ou de colonisations que présente l'histoire connue de l'Europe et en particulier de la Gaule> Ce qui a triomphé dans cette histoire, c'est la force et le prestige d'une minorité, s'imposant au plus grand nombre, à la masse des envahis : mais cette masse est demeurée ce qu'elle était, le plus grand nombre, la multitude qui obéit et se discipline; pas une seule fois les vainqueurs n'ont taillé dans ses rangs des brèches irréparables. Le vieux fond vivant et agissant est resté à sa place sous de nouveaux maîtres. Quelques milliers de Celtes ont conquis la Gaule ligure; quelques milliers de Romains, la Gaule celliqu-S quelques milliers de
1. Mais I-cibniz, avec son intelligence coutumière, l'avait pressentie {De Originibus genlium ductis polissimum ex indicio linguarum [écrit en 1710], édit. Dutens, t. IV, II' partie, p. 186), en particulier par l'examen des noms de lieu.
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F'rancs, la Gaule romaine; et, quinze siècles avant celle troisième et dernière conquête, quelques milliers d'Indo- Européens ont conquis la Gaule néolithique. La plus vieille histoire de notre sol est celle de redites régulières.
Les millions d'hommes qui l'habitaient alors, durent prendre l'idiome et les coutumes des envahisseurs, ainsi que les Celtes ont fait pour les Romains. Mais, en retour des leçons de langue ou d'obéissance qu'ils acceptèrent des arrivants, ils pesèrent sur eux de tout le poids de leur nombre, de leur sang et de leur caractère; et l'influence du climat et du sol vint s'ajouter à celle de la multitude humaine pour faire oublier aux Indo-Européens primitifs leur nature des jours du départ.
Un vaste travail de métissage s'opéra dans notre Occident. Qu'entre vainqueurs et vaincus aient subsisté des oppositions sociales, cela n'est point invraisemblable : je doute qu'elles se soient prolongées plus de trois ou quatre générations. A chaque fois que nous examinons des conquêtes, sous César ou sous Clovis, nous voyons que les deux groupes d'hommes se sont associés de très bonne heure, et que la tare de la défaite a disparu : je ne peux interpréter autrement la victoire indo-européenne.
Toutes les espèces humaines qui habitent alors la Gaule, qu'elles remontent aux lointains troglodytes, qu'elles proviennent d'Espagne ou d'Italie, de riverains de la Méditerranée ou de montagnards alpins arrivés au temps de la pierre polie, ou qu'elles soient de la souche hyperboréenne nouvellement implantée, toutes s'amalgament désormais ïntre elles. L'élément purement physiologique ou physique, la race, s'efface rapidement ou se réduit à quelques signes extérieurs sans portée profonde, et en tout cas sans action sur l'âme. Il se forme peu à peu parmi les populations d'une même contrée un caractère commun, un tempérament collectif, une mentalité d'ensemble, et pour ainsi dire une âme de société, une physionomie de peuple, à la formation de laquelle la race ne sert de presque rien, et qui doit ses traits et ses humeurs à la nature du climat
et du sol, à la manière de vivre, aux relations entre les hommes, aux événements de l'histoire. Dans quelques siècles, au temps des Celtes, les lignes principales de cette physionomie seront tracées pour la Gaule, et nous pourrons les décrire.
Les institutions morales et religieuses durent également se pénétrer, s'adapter les unes aux autres. J'ai peine à croire que la lutte entre anciens et nouveaux habitants, une fois réglée par les armes ou les lois, se soit continuée dans les âmes sous la forme d'une bataille entre les dieux, telle que serait la concurrence entre le Soleil des Hyperboréens et la Terre des néolithiques ' : soleil et terre besognent trop ensemble pour que leurs déités ne se hâtent pas de contracter alliance ou mariage.
Nous essaierons tout à l'heure d'exposer les principes originels de la morale et du droit européens : rien ne nous dit que quelques-uns de ces principes ne fussent pas com.muns aux fondateurs et aux sujets du régime nouveau. Nous allons constater l'extraordinaire unité de langage que ce régime fonda en Occident : rien ne nous interdit de supposer que cet Occident eût préludé par des idiomes similaires à la communauté européenne. Gardons-nous, à l'endroit de ces générations primordiales, de cette erreur incurable que l'Empire romain provoque chez tant d'historiens : sous prétexte qu'il a assuré l'unité de la Gaule, ils se refusent à voir que cette unité existait déjà, et que les Césars se sont bornés à l'accepter et à la continuer.
Voici quelle fut l'étendue du premier empire que nous connaissons en Occident.
Toute la Gaule, sans exception, lui appartenait, plaines et montagnes, rivages et fleuves, Alpes et Pyrénées. Mais
1. Je fais allusion à une théorie assez en vogue aujourd'hui, et dont on trouvera l'expression la plus complète chez Piganiol, Essai sur les origines d£ Rome Clûi'. Paris, de Boccard).
ni les Alpes, ni les Pyrénées, ni le Rhin ne servaient de frontières à une nationalité distincte. Au delà du Rhin, des hommes de même langue que ceux de France habitaient l'Allemagne de la plaine, au moins jusqu'à l'Elbe; d'autres, pareils encore, occupaient la Bohême et les hautes vallées danubiennes. Au sud des Alpes, les Européens revendiquaient pour eux la plaine du Pô et une bonne partie de l'Italie péninsulaire, y compris les collines de Rome et les montagnes du Latium. En Espagne, ils possédaient les rives de l'Atlantique, les hautes terres de l'intérieur, où les avaient attirés les mines plus que le sol; mais d'antiques populations résistèrent dans les replis de la vallée de l'Ëbre et sur les larges espaces de l'Andalousie. Enfin, si les îles de la Méditerranée occidentale furent plus effleurées qu'entamées par la conquête *, il n'en fut pas de même des îles de l'Océan, qui furent, l'Irlande, complètement absorbée par elle, la Grande-Bretagne, recouverte jusqu'aux terres hautes de l'Ecosse.
De cette immense communauté sociale devaient sortir plus tard deux groupes principaux de peuples et d'idiomes, les Italiotes au sud des Alpes, et, au nord, ceux que les Modernes appelleront du nom de Celtiques - : aujourd'hui, langues romanes, filles du latin, langues celtiques, filles ou nièces de l'idiome parlé autrefois en Gaule et dans les Iles Britanniques, sont les descendantes de ce langage qui fut, il y a trois mille ans et davantage, la marque la plus nette de l'unité de l'Europe occidentale. Et c'est pour cela que l'on a récemment dénommé ce langage, le premier-né
1. La Corse, peut-être plus occupée que la Sardaigne et la Sicile.
2. Je rappelle ici une fois pour toutes que dénommer celtiques ou Celtes un ensemble de langues, de races ou de peuples de l'Occident avant le vi'^ siècle est un abus de langage : le nom de Celtes n'existait peut-être pas avant cette date, il a été d'abord limité à une petite région, et c'est par suite d'une conquête qu'il s'est étendu d'abord à la France (et d'ailleurs il n'est jamais passé dans les Iles Britanniques). En appelant celtique le monde occidental des temps primitifs, nous commettons la même erreur d'expression que si nous traitions de franc l'Empire romain d'Occident sous les fils de Théodose.
peut-être de l'indo-européen \ l'idiome italo-celtique. Mais que ce mot ne nous induise pas en erreur : n'oublions pas que cet idiome a été parlé au sud des Pyrénées et sur les bords de l'Elbe et du Danube, et par bien d'autres que les ancêtres des Irlandais, des Bretons ou des Gaulois, que les ancêtres des Latins de Rome ou des Ombriens du Tibre.
Un des signes les plus visibles et les plus persistants de cette unité italo-celtique est la similitude des noms de lieu entre l'Elbe et les Pyrénées, la mer d'Irlande et la Campanie. Comme ces vocables, noms de sources, de rivières, de lacs et de montagnes, ne furent d'abord que des mots communs, comme ils signifiaient l'aspect, le bruit ou la grandeur de la colline qui se dresse, de la fontaine qui murmure, de l'eau qui s'étale, ils furent les mêm.es partout où l'on parla cette langue. Et comme les mots qui s'appliquent au sol s'y attachent et s'y enracinent, comme la terre les retient à tout jamais, aussi immuables qu'elle-même, ces mots ont traversé sans périr les révolutions politiques et les changements de* langue, acceptés avec la terre par les maîtres et les parlers nouveaux. Voilà pourquoi l'Elbe germanique, Albis, porte le même nom que l'Aube champenoise, Alba ou Albis; pourquoi le nom primitif de nos Cévennes, Cimena 2, se retrouve dans celui de la forêt Giminienne, plantée au cœur de l'Italie ainsi que nos montagnes au centre de la Gaule; pourquoi la Limagne d'Auvergne, qui fut un marais desséché, rappelle le lac Léman; pourquoi enfin en France, en Espagne, en Angleterre, tant de sources ou de rivières se nomment ou se sont nommées Dives ou Divonne, c'est-à-dire « l'eau divine « : car les hommes de l'époque italo-celtique honoraient avec ferveur la divinité des eaux pures et salutaires.