Cimenice regio, dans le Périple d'Aviénus, vers
L'ÉPOQUE DES MIORATEUllS. 81
En dénommant ainsi les formes de la terre, sources ou montagnes, suivant les sentiments qu'elles suscitaient en leurs âmes, les hommes de ce temps nous ont fourni le moyen de connaître ces sentiments et de pénétrer dans ces âmes.
Ils achevaient également, par l'octroi de ces mots définitifs, la prise de possession du sol que les agriculteurs néolithiques avaient commencée. Donner un nom à une portion du sol, c'est la caractériser, fixer son rôle ou sa nature, régler ses rapports avec la vie humaine; et c'est, en même temps, faire presque entrer la source, la rivière ou la colline dans le cycle de cette vie humaine, la transformer en un être qui a son ynité et qui fait image. Maintenant que le Rhin porte un seul nom, un nom à lui, depuis sa source jusqu'à la mer, le voici devenu une seule et même personne pour ses milliers de riverains, une énergie qui rapproche cent tribus. Nomen, numen : on divinisait plus qu'à demi une fontaine en lui donnant un nom.
Puisque ces Italo-Geltes avaient un langage commun, il est probable qu'ils eurent un nom pour désigner l'ensemble originel de leurs tribus, la fraternité d'alliance qui s'était manifestée par ce langage. Quoique ce nom ne soit point parvenu jusqu'à nous, on peut essayer de le retrouver.
Les plus anciens écrivains, grecs ou latins, qui nous ont transmis des témoignages sur l'histoire de l'Occident, ont appelé Ligures les populations qui l'habitaient aux époques les plus reculées. Ils ont mentionné des Ligures sur les collines de Rome et sur celles de Marseille, sur les caps de l'Atlantique espagnol et sur les rivages de la Normandie, et peut-être à l'estuaire de l'Elbe, par où plus d'un navigateur du Midi tenta sans doute d'atteindre les mystérieux marchés de l'ambre. Ce mot de Ligures est la plus vieille appellation collective que présente l'Occident, il
JuLLiAN. — De la Gaule à la Frauce. 0
nous rapproche des temps où cet Occident avait son unité, et il nous conduit aux lieux mêmes où elle régnait '. Nous sommes donc invités à croire qu'il était le nom, ou l'un des noms % de cette grande famille.
Les Ligures seraient donc le peuple et la langue qui auraient dominé en Gaule et en Occident avant l'apparition du nom gaulois ou du nom celtique. Ce fut le premier nom général qui y définit des multitudes humaines.
Mais je répète et je dis un nom, une langue, un peuple à la rigueur, je ne dis pas une race. Ces Ligures renfermaient des hommes de toute origine, des blonds venus du Nord, des bruns venus du Midi, des Alpins solides et trapus, des Méditerranéens agiles et souples. Parmi eux se trouvaient des hommes pareils à nos Flamands et d'autres pareils à nos Provençaux. Nul d'entre nous n'a le droit, en examinant sa structure physique et ce qu'il croit être sa race, de dire qu'il est un Ligure, et non pas un Gaulois ou un Romain. Ce qui est vrai, c'est qu'il est fils et petit-fils de Romain et de Gaulois : ces trois noms, et ceux de Francs et de Français après eux, qualifient des situations politiques qui se sont succédé ^ et non pas des espèces ethniques qui se sont juxtaposées *.
Pas davantage, nul historien n'a le droit d'attribuer à
1. On a remarqué qu'à l'époque historique, le nom de Ligures se présente sporadiquement en Occident dans les mêmes conditions qu'au Moyen Age celui de Romani, lequel se manifeste, sous forme de nombreux îlots, sur la surface de l'ancien Empire romain.
2. J'ai également supposé que les Italo-Celtes avaient comme nom collectif celui d'Ambrons, et qu'on pourrait aussi en rapprocher celui d'Ombriens. Y a-t-il un rapport entre ces noms et celui de l'ambre? Cela ne pourrait être que si « ambre » était de pnvenance indo-européenne primitive. — Je crois à peine commencée, d ailleurs, l'enquête sur ces vastes appellations collectives.
3. Sauf, bien entendu, l'existence de groupes politiques distincts ayant, pendant quelques générations, porté ces noms l'un à côté de l'autre.
4. Je dirai de même pour le nom ibère, qui fut celui de l'État espagnol de l'Èbre, et dont on a tellement abusé et mésusé, en faisant des Ibères une race s'étant, avant les Ligures, étendue par toute la Gaule.
l'époque ligure l'origine de notre civilisation nationale, de notre tempérament de peuple. Chaque période de nos anciennes destinées possède aujourd'hui ses admirateurs ou ses dévots. On a dit pendant longtemps et des écrivains d'intelligence rare écrivent encore : « Nous sommes Romains avec Jules César. » Les enthousiastes de l'époque romantique et leurs derniers héritiers se récrient : « Nous sommes des Gaulois formés par les Druides. » La récente découverte des siècles ligures a fait dire aux fanatiques des choses nouvelles : « Arrière Gaulois et Romains ! Nous sommes Ligures. » Nous ne sommes ni des Ligures ni des Gaulois, mais nos aïeux ont été tour à tour l'un et l'autre, et, en passant par ces phases successives, ils nous ont aidés à devenir des Français. Le poète et le juriste de Rome, le vergobret de la Gaule, le Druide de la Loire, le Ligure des dolmens, ont également travaillé à faire le génie de notre nation et à faire le génie de chacun de nous; et à côté d'eux a travaillé à cette même tâche le Grec de Marseille, et avant eux le laboureur armé du pic néolithique, le chasseur ciseleur de silex et, après eux encore, ont travaillé cinquante générations de Chrétiens et de philosophes. Et l'œuvre éternelle n'est peutêtre pas encore terminée. Notre France, corps et âmes, vies et terres, est le produit d'une création dix à vingt fois millénaire. Chaque siècle, chaque nom d'histoire a fait sa part de labeur, celui-ci défrichant la terre, celuilà développant l'esprit. Aucun ne mérite d'être traité en ouvrier principal.
Sur l'organisation générale, sur les institutions directrices de cet énorme Empire d'Occident, nous sommes réduits, jusqu'à nouvel ordre, aux plus fragiles conjectures.
Que l'expression d'Empire ne nous égare pas. Cette unité ne ressemblait ni à l'Empire d'Attila, lançant des hordes
du fond de sa résidence, ni à celui de Xerxès, juxtaposition de vingt peuples divers, ni à celui de Rome, étroitement serré par des lois et des ordres communs à tous. C'était une communauté à la fois plus libre et plus profonde : plus profonde, car elle devait reposer sur de fortes similitudes de cultes, d'institutions et de langues; plus libre, car je doute qu'elle ait obéi à un seul souverain, à un corps suprême, à une tribu suzeraine.
Peut-être le principal élément d'union et d'alliance étaitil l'élément religieux et sacerdotal. Je me suis toujours représenté l'ancien monde européen comme assez semblable d'allure à la Chrétienté médiévale : en des espaces choisis et traditionnels, des sanctuaires gouvernés par des prêtres, lieux de rendez- vous de milliers de pèlerins; ces pèlerinages, organisés sous forme de caravanes, où le marchand coudoie le fidèle, où souvent le même voyageur est l'un et l'autre; des pistes connues de temps immémorial, réunissant entre eux les lieux sacrés \ et, sur ces pistes, circulant l'or ou l'argent, les pierres dures, le corail et l'ambre, et surtout l'étain et le cuivre; quelques-uns de ces sanctuaires, et non les moindres, situés sur les rivages ou les îles côtières, et ces sanctuaires maritimes, eux aussi reliés par des traites familières; ces espaces consacrés, servant à la fois de lieux de prières, de caravansérails, de marchés, et peut-être aussi de manufactures, telles les abbayes du Moyen Age; et enfin, ces centres religieux, placés sous l'invocation de divinités universelles, auxquelles pouvaient et devaient se soumettre tous les hommes de cette lignée, la Terre leur mère ou le Soleil leur maître.
De ces lieux saints de l'Occident où s'est formé le patrimoine collectif des Européens, je commence à en entrevoir quelques-uns dans l'ombre de la préhistoire : en Gaule, celui où nous trouverons bientôt les Druides, sur la Loire, à mi-chemin de son cours, entre Orléans et Gien ;
1. Voyez par exemple les chemins de Saint-Jacques ou les cij» mins de Rome,
Jans les Iles Britanniques, cette île d'Anglesey qui fut peut-être le trait d'union cultuel entre Irlande et Grande- Bretagne; un autre aux Pays-Bas, en cette île de Walcheren où commencent les grandes routes de l'Escaut, de la Meuse et du Rhin ^; plus loin sur ce rivage, l'îlot sacré de Heligoland, face à l'ouverture de l'Elbe; de l'autre côté de l'Occident, un lieu saint à Aquilée, près de Venise, à l'endroit d'où l'on descend des Alpes, où l'on arrive de l'Adriatique ^. Au delà de ces sanctuaires proprement ilaloceltiques, commençait la ligne de ceux que revendiquaient pour eux les terres helléniques, comme celui de Dodone en Épire, ou qui demeuraient dans la contrée des ancêtres indo-européens, comme celui de l'île de Fehmarn au passage des détroits danois', et, l'aïeul et peut-être le plus sacré de tous, celui de l'ambre baltique au Samland, entre Vistule et Niémen. Car» même après migrations et dispersions, les relations continuèrent d'abord entre les hommes ou les prêtres.
Ces pérégrinations lointaines, accomplies grâce à des trêves de dieux et à des protections de prêtres, n'étaient pas le principal dans la vie de ces hommes. Elle se passait surtout à cultiver et à récolter.
L'œuvre de défrichement continua, dans des proportions plus fortes, avec des moyens plus perfectionnes, sous une coordination plus régulière des bras et des volontés. Dans
1. C'est, je crois, le sanctuaire insulaire dont parle Strabon (IV, 4, 6), faisant face à la Bretagne et consacré à une déesse du sol indigène analogue à celle de Samotlirace : et ce doit être le temple bien connu de Néhalennia à Domburg (Corpus inscr. Latin., t. XIII, n'^ 8 775 et suiv.). L'importance de ces vieux sanctuaires insulaires et maritimes suffirait à rappeler le rôle de la marine dans l'histoire primitive de l'Europe.
2. Le fameux sanctuaire de Bélénus, à Aquilée, est, dans les temps de l'Empire romain, l'héritier de ce lieu saint.
3. Si c'est là qu'il faut placer le sanctuaire fédéral de la Terre chez les peuples baltiques de l'ouest (Tacite, Germanie, 40).
la légende d'Hercule, vainqueur de l'hydre de Lerne, nettoyeur des écuries d'Augias, chasseur des oiseaux du lac Stymphale, s'est dissimulé le souvenir et le symbole des vastes conquêtes agricoles dont la Grèce a été le témoin. Mais la Gaule a eu aussi les siennes, et si la légende ne les a point célébrées, elles n'en curent pas moins leur beauté et leur grandeur.
C'est après l'arrivée des Indo-Européens que je placerai le formidable travail de la Limagne, immense marais qui fut alors transformé en cette terre merveilleuse, la joie des yeux de France ^ Cette fois, ce n'est plus la besogne médiocre et pénible d'un travailleur isolé : ce sont des milliers d'hommes qui s'attachent ensemble à des milliers d'hectares; c'est l'assaut méthodique contre le marécage, mille canaux qui le pénètrent comme des tranchées d'attaque, des ingénieurs qui calculent les pentes, qui attendent le résultat pour donner de nouveaux ordres, l'armée des laboureurs succédant à l'armée des terrassiers. Nous avons le tort de réserver ces mots d'orgueil scientifique, ingénieur ou calcul, à nos entreprises contemporaines. Ils valent tout autant pour ces tâches d'autrefois. Songeons à ce que, depuis Henri IV ou au Moyen Age, a représenté de peine, de méditation, de volonté, le dessèchement des marais de la Garonne et de Normandie, du Lay et de la Sèvre Niortaise * : et sachons admirer les créateurs de la Limagne au même titre que les moines de Maillezais ou les Flamands appelés par Sully. L'histoire se doit également à ceux qui se sont fait oublier et à ceux qui ont fait parler d'eux.
La Limagne est le chef-d'œuvre de ce temps; mais en
1. Voyez le chapitre consacré à la Limagne d'Auvergne dans la Géologie agricole de Risler, si précieuse même pour 1 histoire, t. II, p. 404 et suiv. (1889, Paris, Berger-Levrault).
2. Je renvoie à deux livres essentiels : de Dienne, Histoire du dessèchement des lacs et marais en France avant 1789, paru en 1891, Paris, Champion; Etienne Clouzot, Les Marais de la Sèure Niortaise et du Lay, 1904, Paris, Champion. Et il y aurait bien des monographies de grand intérêt à écrire encore sur ce sujet.
Bourgogne, en Soissonnais, en Picardie, en Agenais, en Languedoc, dans le Comtat, en Alsace, dans toutes nos provinces d'aujourd'hui, des affaires pareilles furent réussies. Nous ne voyons d'ordinaire en ces temps reculés que le chasseur qui court la forêt ou le sauvage perdu dans le marécage : j'aperçois plus volontiers le bûcheron qui défriche l'une, le terrassier qui dessèche l'autre. On insiste sans cesse, pour décrire cette époque, sur la note de barbarie : j'ai le droit et le devoir d'insister sur celle de travail.
Fouillée avec audace, la terre livrait de nouvelles richesses métalliques. On connut l'étain après le cuivre, l'argent après l'or. Le hasard d'une expérience heureuse ou quelque renseignement venu d'Orient révéla la possibilité d'un alliage entre les métaux : et l'union du cuivre et de l'étain produisit le bronze, malléable, solide et brillant, qui fut comme un métal créé par l'homme '.
Grâce au bronze, la hache fut perfectionnée chaque jour. Comme arme de combat, elle fut aidée par le poignard, puis par l'épée, dont nous verrons plus tard le triomphe. Des objets de tout genre apparurent sous l'action du métal 2, fines et longues aiguilles pareilles à des dards, agrafes ou fibules aux têtes ornées de spirales : car le bronze se prêtait à la rigidité de la pointe qui transperce et à la souplesse du fil qui s'enroule. Depuis que les Hyperboréens, descendus vers le sud, se trouvaient en contact direct avec les vieilles civilisations de l'Orient, ils purent
1. Je n'ose, au sujet de ce problème de l'origine du bronze, me décider entre la thèse de l'origine unique, qui serait en Orient, et celle des origines multiples, dont une quelque part dans le monde indo-européen. N'oublions pas que ces populations primitives de l'Europe se pénétraient certainement beaucoup plus que nous ne pensons.
2. Pour l'â§e du bronze, ou le premier âge du métal, voir l© Maaaet de Déchelette, t. IJ, V" partie, 1910.
connaître et adopter les progrès réalisés aux bords de la Méditerranée '.
Des animaux domestiques furent affectés à de nouveaux usages. Le ciieval, qui venait à peine d'être soumis, fut attelé à des chars ou à des chariots : car la roue avait été découverte; et ce n'est sans doute pas à pied que partirent tous les émigrants. Le bœuf fut attaché à la charrue, et l'iiomme n'eut plus qu'à manœuvrer le soc au lieu de le conduire lui-même.
L'attelage du bœuf, le labour à la charrue, voilà, pour nos pays agricoles de France, le signe d'une ère nouvelle, à la fois de travail et de sentiment. C'est l'homme, l'animal, l'outil et la terre associés en une commune entreprise; c'est le sillon qui se creuse sans peine et s'allonge sans erreur; c'est le sol qui le reçoit joyeusement; c'est le laboureur et la bête qui s'avancent ensemble, en une marche rythmée, sous l'azur du ciel et l'or du soleil. Assurément, les générations de ce temps ne définirent pas la poésie sainte de ces choses avec la virtuosité d'un Millet ou d'un Victor Hugo. Mais soyons sûrs qu'elles la sentirent confusément, qu'elles comprirent la magie religieuse du labourage. Les principales images, d'ailleurs enfantines et grossières, que nous ont laissées leurs artistes, représentent des charrues et des attelages de bœufs ^, Aux siècles disparus des troglodytes, l'homme fixait la figure de l'animal de chasse, espérance de sa vie et but de ses courses : il fixe maintenant le simulacre du labeur, dont la pensée domine son âme.
En fin, ces nouveaux instruments et ces nouvelles matières du travail industriel permirent de construire des édifices plus solides et plus durables ^ On s'attaqua avec plus
1. Mais je ne peux croire qu'ils n'aient pas imaginé par eux-mêmes bien des choses de mêlai.
2. Les gravures rupestres des Alpes de Tende, si patiemment mises en lumière par Bickneîl; de ce dernier, surtout A guide lo Ihe prehisloric rock engravings in the Italian Maritime Alps, 1913, Bordighera, Bessoue.
3. C'est à dessein que je me suis interdit d'insister sur les monuments mégalithiques au chapitre précédent, avant l'introduction
d'énergie à la pierre, comme on l'avait fait à la terre. Les demeures des vivants restaient toujours en bois : mais, pour les demeures ou les souvenirs des morts, on bâtit des dolmens chaque jour plus massifs, des menhirs chaque jour plus hauts'. Le Men-er-Hroeck de Locmariaquer dresse son pilier à plus de 20 mètres; la grande dalle qui recouvre la chambre sépulcrale de Gavr'inis a plus de 12 mètres carrés. Pour amener ces blocs, pour dresser ces obéUsques, il fallut des charpentes, des rouleaux, des cordages de dimensions considérables et d'une solidité à toute épreuve, et il fallut en outre des équipes d'hommes organisées, manœuvrant avec ensemble sous l'ordre d'un seul chef, et il fallut enfin, chez ce chef, des calculs attentifs et minutieux. Certes, il ne les faisait pas par écrit, il ne savait ce qu'étaient l'épure, le papier, le chiffre et la mécanique : tout se passait en son cerveau, par souvenirs et réflexions. Mais lui aussi, comme le dessiccateur de la Limagne, valait sa valeur de savant.
Cette construction de mausolées indestructibles nous ramènera à la même conclusion que le dessèchement des marais, que la dénomination des détails du sol : l'éducation de la terre est terminée, par le labour, par le tombeau, par la sainteté du nom. Attendons quelques générations encore : nous verrons cette terre imprimer son image sur les sociétés politiques.
En même temps que la terre, les familles et les tribus humaines qui l'habitaient recevaient, elles aussi, leurs façons définitives, les règles de leur vie et les lignes de leur droite
du métal. Dans un sens contraire, Déchelette les étudie sous la rubrique âge de la pierre polie (t. I de son Manuel),
1. Ce qui n'exclut pas le rapetissement de ce genre de construction à une époque postérieure.
2. Je m'inspire, pour ce qui suit, de Fustel de Coulanges, La Cité antique, le premier et le plus grand efloit qui ait été tenté
90 DE LA GAk^LE A LA FRANCE.
Le principe de la vie sociale est la famille, constituée par l'homme au jour du mariage. Pour être vraiment un homme, membre de la société, pourvu de droits et honoré de titres, il faut être père de famille.
Le père de famille a pour compagne, auxiliaire et associée la femme qu'il s'est choisie et qui a accepté de vivre avec lui. Car le mariage n'est plus ou n'est point un acte de violence, la femme enlevée comme un butin de chasse ou de guerre. C'est une union librement consentie, placée sous la sauvegarde des dieux et la sanction du culte, et peut-être les poètes ou les prêtres la comparaient-ils à l'union féconde entre la Terre-Mère et le Soleil dominateur : tout ainsi que cet accord entre les dieux suprêmes, la vie conjugale est indissoluble, le mariage est l'origine d'une famille éternelle.
11 est vrai que l'homme demeure le maître; l'épouse oubliera la famille de sa naissance pour ne plus connaître que celle de son mari. Celui-ci la guide et, au besoin, la juge. Mais enfin, devant les dieux elle est son égale, dans la vie elle participe à son culte et à ses titres : où il sera père et maître, elle sera mère et maîtresse, ubi Gaius, ibi Gaia, comme dira le rituel romain.
Les enfants, eux aussi, dépendent du père. Ils sont sous sa juridiction et sa disciphne, mais ce ne sont pas des esclaves. Son devoir, en les élevant corps et âmes, est de les préparer à devenir pères de famille à leur tour.
Cette famille était l'idéal de la vie terrestre. Elle possédait, pour ainsi parler, sa répUque ou son emblème sur le sol : car toute lignée humaine doit montrer son lieu de résidence, l'espace qu'elle habite, la maison qui l'abrite, et peut-être déjà les champs qu'elle cultive.
pour reconstituer la morale et le droit primitifs des Indo-Européens. P. 4 : « Les populations grecques et italiennes sont infiniment plus vieilles que Romulus et Homère. C'est dans une époque plus ancienne, dans une antiquité sans date, que les croyances se sont formées, et que les institutions se sont ou établies ou préparées. »
L'ÉPOQUE DES MIGRATEUBS. 91
La maison est une chose sainte. Elle est pour le père ce que serait un temple pour un prêtre. Le seuil et l'âtre en sont des endroits consacrés. Mais ce qu'elle a surtout de divin et d'éternel, c'est le foyer de cet âtre, qui ne doit jamais s'éteindre.
Car, à la manière de ce feu immortel, la famille vivra dans le temps comme sur l'espace. Si le père engendre, c'est pour que ses fils engendrent après lui. Il ne faut pas que l'oubli atteigne les aïeux qui sont morts : que leurs tombes soient au voisinage de la maison ou dans un champ sacré des terres lointaines, les vivants veulent se souvenir d'eux, en parler, les prier, leur sacrifier. La communion avec les morts est un devoir : les supprimer de la mémoire des hommes, ce serait les faire périr une seconde fois, et d'une mort dont on ne revient plus.
Tout dans l'univers ressemble à une famille. Si plusieurs maisons se groupent pour former un village, ce village aura, ainsi que la maison, son foyer et son feu sacré. Si plusieurs villages s'entendent pour former une tribu, cette tribu aura, ainsi que la famille, son chef, juge, prêtre et roi. Et sans doute l'élément familial se retrouvait, sous la forme d'une paternité et d'une fraternité morales, dans les sacerdoces ou les royautés religieuses des grands sanctuaires régionaux.
Entre les membres de ces familles, de ces villages, de ces tribus, c'est un échange religieux de sentiments et de devoirs. L'affection, mais une affection agissante, sans cesse exprimée par des paroles et des actes, ou, comme diront plus tard les Latins, une « piété » continue, circule du père à l'épouse, des fils aux parents, entre les voisins d'un village, entre les citoyens d'une tribu; et cette piété est le levain impérissable qui fait surgir et s'animer toute vie sociale.
Rien, dans ces sociétés d'autrefois, ne ressemblait à des sujets tremblant sous un maître, à un tyran gouvernant à sa guise. Le despotisme y était inconnu. Au-dessus du père de famille était le devoir familial; au-dessus du roi
de tribu était, l'Esprit de la tribu. Les êtres passaient, familles et tribus restaient. Idée ou principe s'imposaient aux volontés individuelles. Ce qui commande véritablement à des hommes, ce n'est pas un chef, c'est la loi, qui est la même pour tous, aussi bien pour le chef que pour les autres. Un souille de liberté et d'égalité agite ces hommes. Rappelons-nous la manière indépendante dont les Grecs d'Homère parlent à leurs rois : c'est un dernier écho de la tradition primitive des Indo-Européens.
Des obligations plus précises réglaient les rapports entre les hommes. Une morale impérieuse avait été étabUe pour eux tous. Je crois bien que l'Europe occidentale avait trouvé, parmi ses prêtres ou ses conducteurs, des législateurs aussi capables que Moïse ou Hammourabi de formuler des préceptes de conduite ou de rédiger des articles de loi : seulement les articles de la loi se répétaient par la parole et n'étaient pas inscrits sur des tables.
On a pu ramener à neuf principes la morale fondamentale des premiers Indo-Européens ' : — « Tu dois respecter et honorer les dieux. — Tu dois respecter et honorer tes parents. — Tu dois obéir à l'ordre de ta tribu.
— Tu dois honorer ton hôte, l'étranger et le mendiant.
— Tu dois te tenir propre et pur. — Tu dois maîtriser tes sens. — Tu ne dois pas tuer. — Tu ne dois pas voler. — Tu ne dois pas mentir. » —
Toute la loi d'Israël fut dans les dix commandements que Moïse édicta pour son peuple en marche : nous en retrouvons de semblables dans le monde européen à l'époque de ses migrations. Il connaissait donc les règles de la morale absolue et immuable. — Il est vrai qu'il ne les connaissait point toutes, pas plus d'ailleurs qu'Israël lui-
1. Je les Indique d'après les deux ouvrages de Leist, Alt-arischi'.'i Jus genliiim (1889, léna) et AU-arisches Jus civile (1892-6, léiia)
L'ÈPOQVE DES MIGRATEURS. «Jd
même : nous n'entendons point, parmi ses ordres, celui d' Cl aimer son prochain comme soi-même », que le Christ ajoutera aux dix commandements.
Il n'empêche que cette morale européenne ne fait point une part exclusive au sentiment égoïste et fermé de la famille et de la tribu. Des préludes à la bonté, au droit universel, s'y manifestent. Par cela seul qu'il y est question d'amour et de respect pour quelques-uns, ceux de son groupe, on peut prévoir le jour où respect et amour passeront à des groupes plus étendus, vaste patrie ou humanité tout entière. Si la débauche, le vol, le meurtre et le mensonge sont interdits, c'est qu'on a reconnu la nécessité ou la beauté de la discipline morale, de la vérité, de l'existence humaine; et je ne suis point sûr que ces prohibitions fussent limitées à la famille ou à la tribu. Enfin, l'hôte, l'étranger, le mendiant ont aussi droit à des égards ou à des sympathies : il y a donc des devoirs même envers le misérable, par cela seul qu'il est un homme.
A coup sûr, tous ces devoirs devaient être à chaque instant violés par des milliers d'hommes, comme ils le sont encore. Mais ce qui importe, c'est que l'élite les comprît déjà, c'est que quelques-uns des maîtres des hommes aient voulu les inscrire dans le cœur de tous.