LIGURES ET DRUIDES
La rupture de Vanité italo-celtique et la préparation d'une nation sur terre de France. — L'assemblée des Druides au centre sacré de la Gaule. — Sacrifices communs et communauté religieuse. — Hiérarchie druidique et dieux généraux. — Qu'il n'y a pas lieu de s'étonner de l'existence de cette unité nationale. — Relations religieuses avec la Grande-Bretagne. — Caractères de la civilisation druidique : pas d'écriture, d'image, de temple. — A propos des sacrifices humains. — VArmorique, capitale des morts. — Le « pays », centre de vie agricole, sociale et religieuse. — Le roi de tribu. — Les « pays » se groupent en provinces ou » cités ». — L'Armorique, souveraine de l'Océan. — Dangers qui naissent des ambitions commerciales. — L'âge de l'épée se prépare et l'âge du fer commence. — Approche des Méditerranéens et fondation de Marseille.
L'unité de l'Europe occidentale se disloqua à la veille de l'an mille avant notre ère. La rupture dut se faire d'elle-même, sans ces convulsions sanglantes qui brisèrent l'Empire romain. Une aussi vaste communauté, plus religieuse que sociale, plus commerciale que politique, ne renfermait point en elle les germes d'une très longue durée. Aucune puissance matérielle n'existait pour la maintenir,
1. Je me décide, après de longues hésitations, à voir dans l'organisation druidique la survivance d'institutions antérieures au nom celtique. Pour les arguments en faveur de cette thèse, voyez Revue des Etudes anciennes, 1919, p. 27 et s., p. 102 et s.
aucun gouvernement ne prenait intérêt à sa conservation •. Elle avait contre elle le jeu des forces géographiques, la tendance des régions naturelles de l'Europe à se suffire à elles-mêmes, à vivre chacune pour soi, dans le rayonnement de ses vallées et à l'ombre de ses montagnes familières. A l'est du Rhin, les populations furent chaque jour plus indifférentes à leurs voisines du couchant, et se laissèrent peu à peu assauvagir par les forêts et les marécages qui les enserraient. Au sud des Pyrénées, les tribus indo-européennes allèrent à l'isolement, et ne vécurent plus que sous le reflet des États étrangers qui grandirent sur l'Èbre et en Andalousie. L'Italie, « terre de Saturne », prit et garda, ou perdit et reprit une certaine homogénéité, et ce fut sous la domination du robuste peuple du Tibre et des Apennins, les Ombriens. Un lien religieux assez étroit continua à grouper ensemble les tribus de la Grande- Bretagne, et peut-être, avec elles, celles de l'Irlande. Mais l'unité la plus nette et la plus forte qui apparut alors dans le monde occidental fut celle de notre pays : au lendemain et à la faveur de la décadence de la société italo-celtique, l'être qui devait devenir la Gaule et la France se montra enfin sous la forme d'une personnalité religieuse et politique, bien enfermée dans le cadre providentiel de ses mers, telle comme société que la nature l'avait créée comme terre. Un nouveau pas, plus décisif encore, était fait vers l'avènement de notre patrie. Les plus anciennes générations avaient pris possession du sol; d'autres étaient venues, qui avaient fait de la terre la base de la vie sociale; de plus récentes avaient fixé les lois fondamentales de cette vie, les contours intellectuels et moraux de l'entente des hommes. Voici maintenant que ces hommes, enracinés à tout jamais sur cette terre, s'y rapprochent pour un accord fraternel, pour une communauté nationale.
1. Aucune trace de gouvernement central ou général ne résulte des faits linguistiques, archéologiques, religieux ou autres qu'on a pu constater dans le monde occidental à la première époque indoeuropéenne.
9b DE LA GAULE A LA F RANG k.
La conquête indo-européenne avait évidemment préparé ce jour où une nation devait se fonder en France. Elle avait obligé les familles de ce pays à se connaître et à se comprendre; elle avait rendu les routes plus fréquentées et les lointains plus accessibles; elle avait, pour ainsi parler, fait que la contrée tout entière sentît et respirât d'un souffle plus régulier et plus général. De la même manière, mille ans plus tard, l'Empire romain, lui aussi, contribuera à parfaire l'unité de la Gaule, en lui imposant à nouveau la même langue et les mêmes dieux, en cherchant pour elle des capitales, Lyon ou Trêves, en lui rappelant sans cesse ses vraies frontières, les montagnes et le Rhin. De la même manière encore, l'Empire carolingien a eu le mérite de réparer un instant le mal fait par les épigones de Dagobert, en réunissant les tronçons de la Gaule chrétienne. Si dangereuses que soient ces grandes formations impériales pour le repos et la santé du monde, elles ne font pourtant pas que le mal, elles esquissent parfois de nouvelles patries : car, même groupés par la violence, les hommes obtiennent toujours un bénéfice à se serrer plus près les uns des autres.
L'unité gauloise (je me sers de ce mot de Gaule par anticipation) était essentiellement d'ordre religieux.
Chaque année, à des jours solennels, les prêtres des tribus, qu'on appelait les Druides, se réunissaient en un lieu consacré pour y tenir leurs assises; et ce lieu était, comme je l'ai déjà indiqué, sur la Loire, près de la forêt d'Orléans. En apparence, ce n'était que concile et cénacle de prêtres : en réalité, c'était assemblée nationale, image et symbole de patrie.
Ce lieu de rencontre avait été expressément accepté parce qu'on le disait au centre de la contrée habitée par toutes les tribus de même sang. Pour avoir ainsi cherché et choisi ce centre, il fallait donc que l'on eût l'idée d'une
contrée, en tant que den-eure de tribus parentes, résidence d'une famille sociale; il fallait qu'on eût la notion de son étendue et l'indication de ses limites. Je ne dis pas que cette contrée correspondît exactement à la France, que les hommes de ce temps lui aient assigné pour frontières le Rhin, les deux mers et les deux chaînes de montagnes. Encore cela est-il possible : car les prêtres et les fidèles d'alors aimaient plus encore que nous les lignes tracées, les contours précis et visibles, les enceintes consacrées \ I! n'importe d'ailleurs : le principe souverain, pour définir une région, pour doter une nation d'un domicile certain, c'est de lui marquer un centre, de lui imposer un cœur qui domine, autour duquel s'unissent terres et forces vives; le foyer, pour une famille, vaut plus que les nmrailles; la capitale, pour une nation, plus que les frontières. On eut alors pour centre, foyer et capitale, le sanctuaire de la Loire ^. Il était admirablement placé pour commander à tout ce qui sera la Gaule. Deux mille ans plus tard, lorsque les moines bénédictins voudront refaire l'unité intellectuelle et morale de cette Gaule devenue chrétienne, c'est au même endroit, à Fleury-sur-Loire, qu'ils installeront un puissant monastère et leurs plus célèbres écoles : car là, diront-ils, on touche à la fois à France, Aquitaine et Bourgogne'. Regardez les lieux extrêmes de la Gaule ligure* : l'île de Walcheren avec son sanctuaire cher aux marins de la mer du Nord, l'île attirante de Sein aux neuf prophétesses, Mandeure au pied du Jura, qui sera le plus révéré des lieux gaulois au voisinage du Rhin, et, plus au sud, le rocher de Monaco, future station d'Hercule, le
1. Voyez l'importance des limites dans le droit fécial primitif. Et je pourrais citer bien des faits indiquant la valeur rituelle et cultuelle d'une ligne frontière aux époques les plus anciennes.
2. J'incline à accepter l'hypothèse de Soyer sur l'emplacement de « l'ombilic » gaulois, à Fleury ou Saint-Benoît-sur-Loire, près de la fontaine Saint-Sébastien (Bulletin de la Section de Géographie, 1920, p. 16).