‹ De la Gaule a la France;Chapitre 20 sur 42 · Esdras, ch · texte numérisé non relu

Esdras, ch

nale, « la conscience collective, conscience de consciences » *. Seulement, en Australie, la religion sociale s'est abêtie dans les rites magiques d'un clan atrophié, tandis qu'en Gaule elle s'épanouissait dans l'image éternelle d'une grande nation.

Ce n'était pas en effet un groupement artificiel auquel présidaient les rites druidiques. Les prêtres et les dévots qui se rendaient aux bords de la Loire parlaient la même langue; des relations commerciales existaient entre leurs tribus; leurs coutumes étaient pareilles; ils adoraient les mêmes dieux; et peut-être se souvenaient-ils, ainsi que les Juifs à Jérusalem, qu'ils avaient une ascendance commune.

Cette communauté de sang et cette fraternité d'alliance, les Druides les renouvelaient dans les journées des assises par les plus efficaces et les plus solennels des sacrifices, qui étaient de victimes humaines^. Par le meurtre rituel de quelques hommes émissaires, sur qui l'on rejetait toutes les fautes et toutes les tares de la société, on pensait effacer ces tares et expier ces fautes, purifier, rajeunir et réconforter cette société : c'était pour elle comme un nouveau bail de vie, de force et de pureté, un nouveau traité de sauvegarde qu'elle contractait avec ses dieux. Par là même, on englobait, on confondait, on unissait dans ce renouveau toutes les tribus associées : ces sacrifices d'expiation et de purification devenaient aussi des actes de communion et d'alliance, un réveil de la solidarité publique, un resserrement du lien fédéral.

Les prêtres, à côté de leur rôle religieux, exerçaient de très importantes fonctions de juges : ils punissaient des coupables, ils tranchaient des litiges, car l'esprit de la

1. J'emprunte expressions et renseignements au célèbre ouvrage de Durkheim, Les Formes élcmvdaires de la vie religieuse (1912, Paris, Alcan), en particulier p. 633.

2. Voyez maintenant Loisy, Essai historique sur le sacrifice (1920, Paris, Nourry).

sagesse divine ' était en eux. Par la suppression des prétextes à batailles ou à querelles, ils consolidaient encore ces attaches nationales qui s'étaient renouées dans le sang de leurs sacrifices.

Il est vrai que ces fêtes ne duraient que quelques instants. J'imagine qu'elles avaient lieu en été, au solstice de juin, au moment où le soleil apparaît dans toute sa gloire et la terre dans toute sa maternité. J'imagine aussi que d'autres fêtes, moins sanglantes et plus paisibles, avaient lieu en hiver, au solstice de décembre, au moment où la terre reçoit les semences nouvelles, et où le soleil, prêt à disparaître vers le sud, s'arrête et revient pour recommencer sa course; et peut-être est-ce en ces fêtes de décembre, pleines d'espérances en l'éternité de la vie, qu'avait lieu la cueillette du gui, verdure immuable au milieu de la forêt dépouillée.

Mais dans l'intervalle de ces fêtes, des pratiques générales continuaient la loi de l'alliance. Les prêtres, rentrés chacun en sa tribu, avaient intérêt à rappeler sans cesse cette loi : car elle faisait en partie leur puissance, et elle répondait à un idéal qu'on peut supposer en leurs âmes. Puis, des institutions, des titres, des noms donnaient une sanction permanente à l'unité.

Ces Druides n'étaient pas égaux entre eux. Il y avait une hiérarchie dans ce clergé. L'un d'eux était regardé comme le premier et le chef de tous, le prêtre des prêtres, le juge des juges. Il est possible que son autorité fût purement nominale : mais ce n'en était pas moins une souveraineté magnifique, une gloire quasi divine, que d'être pour des millions d'hommes « le roi des sacrifices », Le monde occidental, jusqu'au temps des empereurs romains, n'a rien vu de comparable.

Les dieux qu'on avait adorés aux heures saintes demeu-

1. Je m'inspire pour cette expression de l'Ancien Testament, Jufjes, 2, 18-19; 3, 10; etc.

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