‹ De la Gaule a la France;Chapitre 21 sur 42 · LIBRARY · texte numérisé non relu

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UMIVERSiTY OF CALIFORNI

raient les dieux communs de toutes les tribus. Nous voudrions les connaître exactement, nous ne pouvons encore les distinguer. Ceux que nous trouverons bientôt sur les bords sacrés de la Loire, — Taran, le dieu du ciel et du tonnerre, Ésus, le dieu des champs et des batailles, Teutatès, le dieu souverain, père et éducateur du peuple, — ne sont peut-être que de nouveaux venus, dieux adoptifs, acceptés par les prêtres à la suite de révolutions politiques ou sociales. J'ai peine cependant à croire que Teutatès n'ait point déjà existé comme dieu d'alliance : son nom signifie le dieu « national »; on disait de lui que, fils de la Terre et peut-être aussi son époux, il avait fondé la nation dont il portait le nom, qu'il l'avait ensuite disciplinée, lui révélant l'industrie et les arts, l'astreignant au travail et à la paix, ouvrant des routes et des marchés. Ce Teutatès, par son nom et son histoire, a une telle allure de Génie de peuple, d'Esprit social, d'empereur et de législateur, que je ne peux m'empêcher de le voir présider, sur la Loire, aux assises religieuses de ses tribus associées. Qu'à côté ou même au-dessus de lui on ait adoré la Terre, mère du dieu et de la nation, qu'une place importante ait été faite un jour, auprès d'eux, à Bélénus le Soleil, c'est fort probable. Au reste, nombre et noms de dieux nous intéressent moins, dans ces enceintes de prières, que le fait même des prières communes et que celui de l'enceinte où tant d'hommes sont assemblés.

Enfin, une dernière question se pose à propos de cette assemblée, ou, plutôt, de la société fédérale qu'elle représentait. Quel nom lui donnait-on? et quel nom donnait-on à la terre qui la renfermait? Le nom de Ligures était-il toujours celui de ces populations, en admettant qu'il l'ait jamais été? Disait-on simplement «la nation », comme on disait le dieu « national », Teutatès? — Je ne pense pas qu'on puisse supposer l'existence, dès ce temps-là, des mots de Gaule et de Gaulois K

1. Certains indices m'ont parfois rendu l'hypothèse fort tentante, mais il y a encore bien des motifs pour l'écarter.

Je ne dois pas parler de Celtes, car les hommes de ce nom habitaient encore au delà du Rhin.

Ainsi, l'histoire ancienne de la Gaule s'inaugure dans l'unité; et cette unité résulte de l'accord profond entre la région naturelle qu'est la France et la société humaine qui s'y est établie.

Pareil fait étonne ceux des historiens ou des sociologues dont la pensée demeure dominée soit par le morcellement du monde antique en cités rivales, soit par l'émiettement^ actuel des populations sauvages en tribus qui s'ignorent; et ils se refusent à reconnaître cette loi du passé, que l'histoire générale de l'Europe (pour ne parler que de l'Europe) a commencé sous les auspices de vastes fraternités humaines.

Car ce que je dis de la Gaule, je pourrais le répéter d'autres régions de notre monde, A l'arrière des destinées classiques de l'Italie, des trente villes du Latium et des douze acropoles de l'Étrurie, il y eut, je crois, l'unité de « la Terre de Saturne », dont les mythes nous ont conservé le souvenir, et que l'archéologie reconstituera un jour. Avant de se décomposer en ligues ou en royaumes, la Grèce a connu le prestige d'une large société rehgieuse, qui lui a imposé la communauté de langue et de mythes et qui lui a laissé le regret éternel de l'accord disparu.

Ce régime des cités antiques que nous voyons au temps de Thémistocle ou de Cincinnatus, ce n'est pas une société qui commence et se forme, c'est une société qui se disloque et finit. Ou, plutôt, si c'est le point de départ d'une civilisation nouvelle, d'un Hellénisme universel ou de l'Italie romaine, c'est en même temps la décomposition, qui se continue et s'achève, de l'Italie de Saturne ou de l'Hellénisme des fils de Dodone. Ainsi va le monde, ainsi se fait l'histoire, qu'une ancienne unité s'efface quand une nouvelle unité se prépare. En France, au dixième siècle,

on observera les prodromes d'une grande nation, qui est devenue la nôtre ; et à côté de cela, le déchirement féodal sera le dernier terme de la rupture de l'Empire romain. Mais le grand mérite de la France, la loi providentielle de ses destinées, et cela apparut dès l'origine, c'est que les forces d'unité l'emportèrent toujours rapidement sur les forces de dispersion. Le souvenir de l'unité primordiale, ou la conscience ou l'instinct de l'unité nécessaire, ne se perdirent jamais. L'idée d'une amitié collective, d'une union sacrée planera toujours au-dessus des divisions les plus fortes. Ce ne fut pas l'épisode symbolique d'un jour, compris de quelques initiés et oublié après eux, que ce rassemblement des prêtres de toutes les tribus aux abords de la Loire, au centre de la terre gauloise : ce fut le premier signe d'une histoire qui ne finira plus. L'émotion ressentie en ces solennités druidiques ne disparaîtra pas. Elle pourra s'affaiblir pour longtemps, les masses pourront l'ignorer : elle renaîtra sans cesse, quelle que soit la forme que lui donneront de nouvelles générations. Il y aura toujours des âmes d'élite qui conserveront l'espérance d'une grande patrie; et cela devait suffire pour assurer l'éternité à l'idée souveraine.

Si grande et si sainte que parût cette unité de la Gaule, les hoiumes qui la maintenaient ne se résignaient point à n'en pas sortir; ils n'avaient pas perdu la tradition ou le désir d'une unité plus grande et plus sainte encore.

Les liens étaient rompus avec les gens de l'Italie, et sans doute aussi, sauf quelques navigations commerciales vers HeUgoland ou les marchés de l'ambre, les liens avec les parents plus lointains. La famille indo-européenne vivait de plus en plus en sociétés qui s'ignorent, chacune se transformant à part, les unes pour se civiliser, les autres pour dépérir. Mais le sentiment de la parenté et de l'alliance demeurait encore très vif, chez les prêtres de la Gaule

à l'endroit de leurs voisins des Iles Britanniques.

Grâce à la marine armoricaine, les échanges de trafic étaient fort intenses entre les deux rives de la Manche et du Détroit. On commençait à recourir, pour le bronze, à rétain de Cornouailles. La mer servait de route, et non pas de frontière. Sur les côtés opposés, c'était la même civilisation, l'ardeur à bâtir des mégalithes ', le goût d'une certaine céramique- et sans aucun doute de très étroites affinités de langage. Les prêtres des deux îles s'appelaient des Druides, comme les nôtres; et ils se réunissaient eux aussi en des lieux consacrés, au centre de leurs tribus ^

Entre les Druides de Gaule et les Druides de Grande- Bretagne, les relations étaient profondes et continues. Ceux du continent avaient môme pour ceux de l'île un respect particulier. Ils traitaient leurs voisins en maîtres ou en initiateurs : c'était en Bretagne, disaient-ils, que leur « discipline » avait été découverte, c'est-à-dire qu'avaient été réglés les rites de leur culte, ou leur code de morale, ou leurs méthodes d'enseignement. Il serait possible que le Druidisme breton ait vu se lever autrefois un législateur célèbre, dont les leçons auraient pénétré en Gaule, dont la tradition, soigneusement recueillie, se serait conservée intacte dans les sanctuaires de l'île. Pour la connaître dans toute sa pureté, prêtres et néophytes d'ici n'hésitaient pas à passer le Détroit et à se mettre à l'école de leurs voisins, dépositaires de la loi sacrée.

L'histoire religieuse et intellectuelle de la France est coutumière de ces hommages rendus aux Iles Britanniques. Ces néophytes gaulois qui traversent la mer pour

1. L'Irlande est, comme notre Armorique, fort riche en dolmens; et l'Angleterre possède quelques-uns des monuments mégalilhiques les plus puissants du monde.

2. Je m'en tiens aux recherches de Loth sur les vases à quatre anses (Revue des Études anciennes, 1908, p. 175 et s.). Le caractère armoricain de ces vases a été combattu par Déchelelle, Manuel, t. II, p. 377.

3» Surtout l'île d'Anglesey.

puiser aux sources vraies de la tradition druidique, annoncent ces dévots du cloître ou ces fervents de l'école qui, au temps de Brunehaut ou de Charlemagne, appelèrent, pour régénérer la France ou pour l'instruire, l'Irlandais Golomban ou Alcuin le Breton. Des deux côtés du Détroit se transmettait l'habitude d'une alliance morale qui pouvait préparer un meilleur avenir aux terres occidentales de l'Europe.

Cette civilisation druidique excluait tout ce qui, depuis la conquête romaine, fait partie intégrante de notre vie ordinaire. Et c'est pourquoi ce mot de civilisation fait sourire, quand on le voit appliqué aux prêtres et aux éducateurs de ces temps reculés.

Ils ignoraient l'écriture, ou, s'ils en connaissaient l'usage, ils le condamnaient. Entre le dieu et le fidèle pour le sacrement ou la prière, entre le chef et le citoyen pour l'ordre et l'obéissance, du maître à l'élève pour la science, de l'homme à l'homme pour la promesse ou l'amitié, la parole suffisait; et, pour conserver la mémoire des faits accomplis, elle suffisait encore. C'était évidemment priver les hommes de la sécurité et des joies que donne l'écriture, témoin infaillible du mot prononcé, écho fidèle des choses disparues. Pourtant, ne croire qu'en la parole, lui attribuer une valeur solennelle et magique, faire qu'un mot lie à jamais une volonté plus que ne le ferait un signe sur le bronze, tracer pour toujours dans l'âme invisible l'empreinte des âges passés et des ancêtres partis, incorporer par là à l'esprit, de façon indélébile, la croyance et la tradition, fortifier ainsi deux des facultés maîtresses de l'homme, la mémoire et la rehgion du mot : cela avait une grandeur et une beauté que nous ne devons point méconnaître. Nous voyons bien, aux services que nous rend l'écriture, le désastre que serait pour nous d'en être dépouillés; nous ne voyons pas assez les faiblesses intellectuelles et morales qu'a amenées sa divulgation.

Les Druides interdisaient d'imaginer la figure des dieux et sans doute de reproduire la figure des hommes : le monde était privé de ces merveilles que sont pour le regard les images divines, de ces joies que sont pour les survivants les images des êtres perdus. Mais cela n'empêchait pas de songer au mort, de revoir nettement ses traits par la force du souvenir, et de l'aimer encore de l'esprit et des yeux; et la divinité ne pouvait que gagner en splendeur et en pureté, de ne point être représentée par des lignes matérielles.

L'usage n'était point venu de tailler la pierre et d'en bâtir des édifices. Un dieu n'avait point sa demeure sur la terre : l'endroit consacré où l'on priait et sacrifiait était un lieu d'assemblée pour les fidèles, et non pas un lieu de résidence pour la divinité. C'était en bois qu'étaient les demeures des hommes. Seules, les enceintes sacrées des villes ' et les tombes des morts avaient droit à la pierre : mais c'était pierre brute que le métal n'avait point polie. Et cette tradition continuait tout à la fois le respect ancestral pour la pierre et l'inquiétude religieuse qu'a pu éveiller l'emploi de ce métal.

De telles prescriptions supprimaient beaucoup d'art et beaucoup de science; mais la vie morale n'en prenait pas une fâcheuse allure. Nous avons été tellement éduqués par l'art et par l'écriture, que nous ne comprenons plus l'existence sans eux, que nous traitons de sauvages ou de barbares les siècles ou les peuplades qui en sont dépourvues. En réalité, il peut exister des civilisations qui ne les connaissent point, j'entends des sociétés hostiles à la lettre et à l'image moulées qui pourtant enseignent la bonté et le travail, qui honorent la justice et la vérité, qui cultivent l'esprit de l'homme, où la réflexion et l'imagination se donnent libre carrière. Des poésies admirables peuvent n'avoir jamais été écrites et se transmettre de bouche en

1. La valeur religieuse des murailles doit remonter aux temps primitifs.

bouche. Ces prodigieux inventeurs qu'ont été les hommes du silex et de la hache ignoraient le calcul écrit. La religion a singulièrement perdu à devenir une forme de l'art. Pour avoir été gravés sur des tables de bronze ou de marbre, les codes de morale n'ont pas été mieux observés. L'Indo- Européen de l'origine réservait à la parole toute sa force, toute sa vertu, il laissait à l'Égyptien ou au Sémite la lettre et l'image : il n'en valait ni plus ni moins comme intelhgence et comme cœur. On ne fera pas un crime ou une faiblesse aux Druides d'être demeurés, plus longtemps que les Grecs ou les Italiotes, fidèles aux habitudes et aux lois des aïeux *.

Parmi ces habitudes, je reconnais qu'il en restait de terribles et cruelles, par exemple les sacrifices humains. Mais en cela encore, il ne faut pas se payer de mots ou se nourrir de préjugés; le jeu de la poutre et de la paille n'est pas de mise pour l'historien. Les sacrifices humains ont été de tous les peuples et de tous les temps. Rome, Athènes et Garthage les ont connus; Israël n'y a pas été étranger; et certaines pratiques populaires, rehgieuses ou juridiques de l'Empire romain, de l'Europe chrétienne et du monde moderne montrent avec quelle lenteur l'homme se déshabitue du rite de meurtre.

A la décharge des temps druidiques, il faut rappeler que la mort n'éveillait pas alors les mêmes désespoirs, les mêmes angoisses que de nos jours. Le dogme de l'immortalité humaine avait de plus en plus pénétré dans les cœurs. On ne considérait la mort que comme un passage à une autre vie. Le tombeau était pour le défunt une station d'attente ou de voyage à la veille de l'installation , dans un second domicile. Il irait habiter au loin, au delà des mers, en ces parages inconnus vers lesquels semblaient

1. Je suis de plus en plus persuadé que la civilisation et peut-être même la langue du Nord-Ouest sont demeurées les moins éloignées de l'indo européanisme primitif.

se porter les caps de l'Armorique. Immoler un homme, c'était le rapprocher de sa demeure définitive; brûler des serviteurs sur le corps de leur maître, c'était ne point les séparer de celui qu'ils devaient servir après la tombe. On se suicidait avec la même spontanéité qu'on sacrifiait un homme. Le mort n'était pas un être aboli; il devenait un Esprit puissant et mystérieux, qui gardait à demi sa place parmi les vivants.

Ce prestige de la mort, cette apothéose du défunt, se sont exprimés par des empreintes ineffaçables sur l'aspect de notre sol, sur les paysages de France. Car l'idée dominante de toute génération laissera chez nous ses vestiges et ses témoins; l'idéal a travaillé la matière, et la matière, même façonnée, reste immuable. L'amour de Dieu a bâti nos cathédrales au centre de nos cités; la fureur de la gladiature a bâti les amphithéâtres aux faubourgs de nos villes; la gloire des morts a dressé les menhirs et les dolmens sur les plateaux de nos campagnes, et surtout sur les caps et les collines de l'Armorique, au voisinage de la mer.

Car dolmens, menhirs et cromlechs appartiennent bien à la religion funéraire. Des corps ont reposé sous ces tertres et dans ces chambres de pierre. Ces piliers rappellent des êtres disparus, à la place où on a déposé leurs restes ou sacrifié en leur nom, et peut-être la pierre debout était-elle le simulacre de l'homme qui avait vécu. Et « les alignements » de Carnac sont un immense champ des morts.

Si ces morts sont là, en si grand nombre, en vue de l'Océan, c'est parce que l'Océan les attirait, les appelait. Il s'en trouve parfois de si proches des vagues, que la marée haute recouvre leurs pierres \ comme si le défunt

1. Je songe aux cromlechs de l'îlot d'Er-Lanic, à l'entrée du Morbihan, dont l'un serait recouvert même à marée basse; cf. de Closmadeuc, Bull, de la Soc. polymathique du Morbihan pour l'année 1882. J'ai peine à croire que la chose soit due à un affaissement du sol.

était un être amphibie, autrefois habitant de la terre et ensuite emporté par le flot. Je suppose que ces morts s'embarquaient là pour la résidence lointaine de leur nouvelle vie : Ulysse, dira-t-on plus tard, était venu en Armorique pour rappeler les ombres qu'il voulait entretenir, et, par son évocation, il leur fit refaire la route qu'elles avaient suivie en partant '. C'était, cette Armorique qui s'entr'ouvre sans cesse pour recevoir la mer et l'étreindre, ou qui projette au loin ses promontoires pour se laisser embrasser par elle, c'était le rendez-vous des morts de la Gaule, la rive universelle des trépassés.

Car beaucoup de ces morts n'étaient pas du pays. On voyait là les sépultures de ces marins armoricains dont la pensée nous revient à chaque époque de notre histoire; mais on y voyait aussi celles de chefs ou de prêtres illustres amenés du reste de la Gaule. L'Armorique est une capitale de tombes.

Voilà, outre les assemblées des vivants au centre de la Loire, outre les lois communes données par les prêtres, voilà un nouveau principe d'unité pour notre terre, que ces routes sillonnées par des morts, que ces désirs suprêmes convergeant vers les mêmes rivages, que ces rivages et ces tombes enveloppant le sol des vivants.

Ces Druides, garants de l'unité nationale, étaient en même temps les représentants de petites sociétés locales ^. Il faut maintenant descendre dans ces sociétés, et voir les forces de dispersion après les énergies de rassemblement.

1. Je fais allusion à la poésie de Claudien (In Rufinum, I, 123 et suiv.) : Est locus, exlremum pandit qua Gallia litiis, Oceani prœtentus aqiiis, ubi feriur Ulixes, etc. La baie des Trépassés?

2. En d'autres termes, je me représente l'organisme druidique, non pas comme un monastère, mais comme un concile, non pas comme une société de prêtres vivant ensemble, mais comme une assemblée périodique de prêtres ayant chacun son ressort. Je reconnais d'ailleurs les objections que l'on peut faire à ce système.

L'unité sociale est la tribu, que les Latins appelleront pagus. Ce mot de pagus, qui désigna primitivement un groupe humain, a donné naissance à notre mot de « pays », qui désigne un terroir de France. C'est qu'en effet chaque tribu, tout ainsi que la nation, avait lié partie définitive avec la terre, vivait indissolublement unie à une étendue déterminée du sol ' : tribu et pays ne faisaient qu'un.

Un demi-millier de tribus se partageaient les terres de France. Chacune d'elles possédait, au centre de son domaine, un marché sacré, lieu de foire et de prières tout ensemble; à l'entour, des terres de culture qu'avoisinaient villages et refuges; aux extrémités, des forêts qui les bordaient et où passait la frontière : la forêt avait d'ailleurs, elle aussi, ses hameaux et ses lieux forts.

La plupart de ces domaines existent toujours et forment les territoires des « pays » de France. Voyez, du mamelon qui porte la ville de Senlis, ces champs qui s'étalent auprès, ces villages disséminés au milieu d'eux, ces bois qui ferment l'horizon, et, à leur voisinage, ces hautes collines droites comme des sentinelles : là habitait et travaillait, trois mille ans en arrière de nous, une tribu agricole qui, aux mêmes places, avait ses hameaux, ses forteresses, son marche central, ses blés et ses lins. Des caps de l'Armorique aux sommets des Alpes, nos vieux « pays » sont les héritiers directs des tribus ligures : et le pays de Buch, enserré par les pinèdes autour du bassin d'Arcachon, et la Maurienne allongée sur les deux rives de son torrent ^, et l'Auxois groupé autour de sa colline sainte d'Alésia, et le Perthois de Champagne aux riches cultures, et le dévot pays de Montbéliard dans le rayonnement du lieu sacré de Mandeure, et leBlayais girondin, qui oublie en dominant le fleuve les marais et les landes qui le rétrécissent. Trois millénaires et peut-être davantage pour l'histoire de ces pays de France, c'est une des beautés de

1. Sauf les cas, bien entendu, de migrations intérieures, ce qui se présenta longtemps encore.

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