Peut-être divisée en deux pagi
notre destin que, présentant déjà à son origine l'image de l'unité, il offre aussi déjà dans le détail l'image des terroirs qui s'unissent en cette unité. L'existence, à la base de notre vie commune, de ces sociétés rurales, leur persistance à travers les âges, voilà une des causes les plus profondes de notre solidité comme nation.
Chacun de ces pays formait un petit État, ayant son nom, ses coutumes, ses dieux et ses chefs. Son nom était tiré, soit de l'ancêtre, réel ou supposé, qui avait inauguré sa vie, comme pour les tribus juives des fils de Jacob, soit de l'animal ou de la plante qui lui servait d'arme parlante, sanglier, corbeau ou gui, soit de quelque particularité de son sol, les gens de Senlis, par exemple, s'appelant les Silvanectes à cause de la forêt qui les enlace. Les coutumes du pays dépendaient surtout de la nature du terroir, qui faisait vivre les gens de Buch en pêcheurs et résiniers, ceux du Perthois en agriculteurs, ceux de la Maurienne en éleveurs : car la raison d'être de ces sociétés fut et resta l'exploitation du sol. Leurs dieux étaient, outre les divinités générales, les dieux des sources et des collines, et l'Esprit ou le Génie de la tribu, qui se confondait souvent avec la déité de la colline la plus haute ou de la fontaine la plus abondante. Les chefs étaient les anciens et les principaux des villages, au-dessus desquels étaient le roi et le prêtre de toute la tribu.
Je distingue l'un de l'autre le roi et le Druide. Mais il est probable qu'ils ont été à l'origine une seule et même autorité. Le chef originel, en Gaule ainsi que dans tout le monde européen, pareil au père de famille en sa maison, était en sa tribu chef et prêtre à la fois. Dans la suite des temps, il fut relégué comme prêtre dans les fonctions religieuses, et il eut un roi à côté de lui pour exercer les fonctions civiles et militaires. Ces Druides que nous avons vus siéger aux bords de la Loire doivent être desrois déchus.
— Il n 'empoche que leur assemblée, au dessus des cinq cents rois de tribus, représente l'autorité universelle, la force morale, une et sainte, supérieure à la force matérielle, démembrée à l'infini.
La physionomie de ces roitelets est peut-être ce que nous connaissons le mieux dans cette très ancienne Gaule. Il suffit, pour la reconstituer, de regarder celui qui accueillit à Marseille les Grecs de Phocée et de le comparer aux rois hellènes des temps homériques. C'était le chef de la tribu qui, à l'horizon de Marseille, occupait la fertile vallée de l'Huveaune^ et les montagnes boisées qui l'environnent. Le jour où les Grecs arrivèrent, il donnait un festin pour les fiançailles de sa fille. Quand il apprit la venue des étrangers, il les invita au banquet, accueillant pour les hôtes ainsi que l'ordonnait la loi de ses ancêtres. Il y avait là les rois ou fils de rois des environs, les chefs ou fils de chefs de villages, entre lesquels, sans nul doute, la vierge ligure choisirait son époux. Mais, à la fin du repas, dédaignant ceux de sa race, elle tendit à l'un des Grecs la coupe du mariage. Son père admira son geste comme un prodige suscité par les dieux, et il accorda au Phocéen la fille de son sang et une portion de sa terre. Lisez l'/Zzade et V Odyssée : vous retrouverez chez leurs rois la même allure patriarcale. Agaraemnon ou Ulysse sont également les chefs de petits domaines; Ithaque et les îles ses sujettes ne renferment guère plus d'hommes et de champs que l'arrondissement de Marseille, dernier témoin de l'antique royaume ligure où s'installèrent les Phocéens *. Ils vivent sur leurs terres en maîtres de métairies plus qu'en despotes de palais, ils engagent de nombreux hôtes à leurs banquets et ils savent nourrir les mendiants; ils se montrent en chefs de grandes maisons, en pères de famille riches, simples et généreux *.