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LA GAULE DES CELTES ET DES BELGES

Ce que fut sans doute l'invnsion cellUjue. — Autres invasions ou migrations; le nom de Gaule devient prépondérant. — L'impérialisme gaulois en Europe. — Persistance et force des éléments d'unité; les rois de toute la Gaule. — Beauté historique de Vanité gauloise. — De la religion gauloise. — L'éducation de la jeunesse.

— Littérature poétique. — Le chef gaulois, son allure et sa vie.

— Le caractère des hommes de Gaule se fixe. — Intensité de la vie agricole. — Formation et croissance des centres urbains; les lieux de foire. — Organisation du système routier. — Développement de la vie provinciale, organibalion des cités; caractère propre au régime municipal de la Gaule. — Il y a une patrie gauloise. — La Gaule n'est pas en décadence. — L-a Grèce commence Véducation classique de la Gaule. — La brutalité de la conquête romaine.

Peu de temps après la fondation de Marseille, au cours du sixième siècle avant notre ère, les Celtes envahirent la Gaule et en conquirent la majeure partie : un État guerrier se substitua à la fédération religieuse des tribus ligures '.

En dépit de sa grandeur, de sa sainteté, de son humeur laborieuse et pacifique, ou, plutôt, à cause de cela même, ïa société théocratique de la Gaule ligure était condamnée à disparaître. Des cérémonies solennelles, la communion

1. Je répète que ceci, et l'alinéa qui suit, ne sont là qu'à titre d'hypothèse et de reconstruction

périodique autour des autels, les leçons des Druides, l'émoi des pieuses assemblées, ne suffisaient pas à créer entre ses membres un lien qui pût résister h la brutalité d'une invasion. La vie des hommes, absorbée par les semailles et la moisson, était incapable d'arrêter l'élan d'un ennemi organisé. On avait multiplié les lieux de refuge sur les hauteurs : ils n'empêchaient pas un conquérant d'occuper la terre et de la garder. Une entente de prêtres ne valait pas, pour assurer la paix et la concorde, une armée qui reste et des frontières que l'on surveille; et le Druide des Druides, roi des sacrifices, était sans force contre un roi d'hommes en armes. Les Ligures ne purent que s'enfuir ou se résigner à des maîtres ^.

Ces maîtres, d'ailleurs, n'étaient point très différents d'eux-mêmes. Entre Ligures et Celtes, ni pour les coutumes, ni pour les dieux, ni pour la langue, je n'aperçois contraste qui compte ^ Les Celtes, voisins immédiats de la Gaule, étaient domiciliés aux rivages de la mer du Nord, depuis les îles de la Hollande jusqu'à celles du Danemark ; ils appartenaient à la même famille d'Européens que les tribus d'entre Rhin et Pyrénées; et peut-être n'étaientils qu'une arrière-garde de ces tribus, laissée à l'écart de l'autre côté du fleuve. Leur isolement, des conditions d'existence plus rudes, la jalousie et la convoitise à l'endroit des hommes plus riches et des terres plus heureuses qu'on savait au couchant, donnèrent à ces Celtes une énergie particulière, en firent un groupe politique plus solide, plus

1. D'après le Périple de Festus Aviénus, vers 133 et suiv. (indication voisine de 500 avant notre ère).

2. La toponymie, qui est peut-être la source principale d'informations, ne m'a tait découvrir aucune séparation caractéristique entre éléments celtiques et éléments ligures. Et toutes les études qu'on a pu faire dans ces dernières années sur les documents épigraphiques attribués aux Ligures, les ont ramenés aux langues celtiques, si bien qu'on a pu dire que le ligure est un dialecte celtique (en dernier lieu, Ilolgcr Pedcrscn, dans Philologica, t. 1, 1921, Londres, Philolofjical Society, p. 46) : ce qui, traduit en expressions historiques, nous ramène à dire que les Celtes primitifs étaient un groupeiucnt de tribus ligures.

entreprenant; et, le jour venu, ce fut pour eux une victoire facile, à la manière dont les Francs, partis des mêmes rivages, devaient plus tard soumettre cette même Gaule. Cette victoire ne fut donc pas celle d'une race sur une autre race, celle d'une religion sur une autre religion, d'une langue sur une autre langue. Elle consista surtout en ce que des chefs, de nom celtique, imposèrent leur pouvoir à des millions d'êtres établis en Gaule, et les habituèrent ainsi à prendre à leur tour ce nom de Celtes, à la façon encore dont les Gaulois devaient un jour accepter le nom de Francs ^

Il semble que la conquête celtique, en montrant la faiblesse du monde ligure, ait incité les voisins à prendre leur part de butin. Les Grecs de Marseille s'établirent à Nice, à Antibes, à Arles et à Agde, aux seuils des grandes routes qui menaient vers l'intérieur : à Arles, la route du Rhône et du Nord ; à Nice et à Antibes, celle des Alpes et de l'Italie; à Agde, celle de l'Aude, de la Garonne et de l'Océan. Des bords de l'Èbre, le royaume des Ibères ^ s'étendit en Languedoc jusqu'au Rhône, en Gascogne jusqu'à la Garonne; et avec lui pénétra au nord des Pyrénées cette langue basque de Veskuara que nul événement politique, nulle transformation intellectuelle ne pourra plus déloger ^ A leur tour, d'autres riverains de la mer du

1. Je tiens à répéter qu'il faut chercher dans l'histoire du passé, même la plus reculée, tout ainsi que dans celle du présent, des formations nationales, des groupements politiques sous des noms déterminés, Celtes, Ligures ou Ibères, et s'abstenir entièrement, à propos de ces noms, de conceptions ethniques.

2. Je répète encore qu'Ibères signifie État, nation ou Empire de l'Èbre, et que parler d'une race ibérique qui aurait précédé en Gaule une race ligure est peut-être une des plus funestes aberrations qu'ait produite l'historiographie récente de nos origines.

3. Je n'ai jamais varié d'opinion sur le basque : il renferme deux éléments originels, l'un, italo-celtique, visible surtout dans le vocabulaire; l'autre, ibérique, visible surtout dans la structure. La question est de savoir d'où vient la langue dite ibérique. J'incline parfois vers une origine asiatique, à une migration vers l'Èbre de

Nord, les Belges, autrefois voisins et parents des Celtes, franchirent le Rhin derrière eux pour disputer aux premiers arrivés les pays d'entre l'Escaut et la Marne. Ambitions, appétits, querelles et batailles s'acharnèrent pendant des générations sur le malheureux sol de la Gaule.

A la fin tout se rangea; et les Celtes retinrent pour eux la meilleure et la plus grosse part, depuis Rouen et Paris jusqu'à Bordeaux, Toulouse et Narbonne. Il n'y eut pas de grand fleuve, Seine, Loire, Rhône et Garonne, qui ne leur fût réservé sur tout son parcours. A eux appartinrent les sommets souverains de l'intérieur, ceux de l'Auvergne, des Cévennes et de la Bourgogne. Ils acceptèrent à leur voisinage les Grecs de Marseille, qui après tout ne cherchaient pas à annexer des territoires autour de leurs comptoirs de commerce. Les Ibères furent réduits aux angles extrêmes de la Gaule méridionale, au Roussillon et surtout aux coteaux, aux pinèdes et aux montagnes de la Gascogne, où leurs tribus vécurent en fédération sous le nom d'Aquitains. Il resta quelques Ligures indépendants au fond des" Alpes. Quant aux Belges, ils se partagèrent les bois et les vallées du Nord jusqu'à Beauvais près de l'Oise et à Reims près de la Marne : mais, comme ils étaient de même origine que les Celtes, entre ces deux groupes de peuples l'union fut toujours assez étroite pour que nul n'ait songé à voir dans la terre de Gaule une terre divisée entre deux populations rivales.

Tout au contraire, sans tenir compte de ce dualisme et des encoches de la frontière, le monde et sans doute les habitants eux-mêmes propagèrent dès lors un nom unique qu signifiait la grande contrée aux limites visibles. Et ou l'appela tout entière soit la Celtique, du nom du peuple qui en tenait la plus grande part et les lieux éminents, soit de préférence la Gaule, nom mystérieux dont je ne

peuples de l'Orient, de la même manière que les Phéniciens à Cadix ou les Étrusques en Toscane. Voir eu dernier lieu, sur le basque, le très bon travail de Gavel, Éléments de phonclique basque, 19?.0, Paris, Chami)ion.

saurais dire s'il a été apporté par les nouveaux venus, ou s'il n'est pas l'écho de quelque appel des Druides réunis à leur concile de la Loire. — Je nommerai désormais Gaulois, à la manière des Anciens, tous les hommes de la Gaule, exception faite des Grecs de Marseille, des Ligures des Alpes et des Aquitains de Gascogne.

Les Gaulois, Belges ou Celtes, verront des lors devant eux de grands rois qui les conduiront dans leurs guerres. Ce n'est plus la prière, le contact avec les dieux, la vertu magique, qui fera îe pouvoir suprême, mais la bravoure au combat, la puissance en hommes, l'assurance de la volonté, la maîtrise de l'épée. Celle-ci devient l'emblème et la marque de la domination humaine, et le fer dont elle se forge est le métal essentiel des âges nouveaux ', où prêtres et agriculteurs ne sont plus que les auxiliaires d'ambitions militaires.

Alors, dans l'exubérance de leur jeunesse de combattants,-il fut impossible à ces hommes de demeurer en place, enserrés par la règle pacifique de la tribu et de ses habitudes. A peine formé par la conquête de la Gaule, l'esprit de bataille emportera ses chefs vers les quatre points de l'horizon pour la conquête du monde et la victoire universelle. Et ceci n'est point formule et métaphore d'écrivain moderne : car véritablement les Gaulois ont cru que leurs dieux leur donneraient l'empire de la terre et que, pour leur obéir et le prendre, ils n'avaient qu'à suivre le vol des oiseaux ou la fuite des nuages sur les routes divines du ciel.

La principale direction était celle du sud-est, par où, dans le ciel, passaient les grands vols des oiseaux sau-

1. C'est cette époque, gauloise ou celtique, avec prédomina:îce des objets en fer, que les archéologues appellent le second âge du 1er, ou, du nom de la station célèbre du lac de Neuchâtel, l'époque de La Tène.

vagcs, et par où, sur la terre, on allait aux pays chauds et bienheureux de la Grèce et de l'Italie : et deux troupes de Celtes, parties des bords de la Loire, finirent par arriver, d'étape en étape, l'une à Delphes, où l'Apollon des Grecs l'arrêta, l'autre à Rome, où l'arrêta le Jupiter des Latins. Au cours de ces étapes, qui durèrent des générations, les Gaulois laissèrent des colonies, mères d'importants États : d'un côté, au delà du Rhin, en Souabe, en Bavière, en Autriche, en Bohême, en Serbie, en Transylvanie ; de l'autre, au delà des Alpes, en Lombardie, en Vénétie, en Émihe, dans les Marches. Et plus loin encore, on vit des royaumes de Gaulois surgir dans la Thrace voisine de Byzance et dans la Phrygie voisine de la mer Egée.

Au sud-ouest, d'autres Celtes passèrent en Espagne pour s'établir au pourtour de l'État des Ibères, avec lequel ils s'entendirent.

Au nord, c'étaient les Belges qui réclamaient leur morceau du monde, et qui, franchissant la Manche, firent souche en Grande-Bretagne de provinces à leur nom ^.

Au nord-ouest, les Gaulois d'Armorique, dédaignant les conquêtes par terre, revendiquaient le droit de disposer des routes de la mer, du trafic de l'Atlantique, des marchés de l'étain et de l'ambre : droits qu'ils tenaient d'un usage immémorial, de leur flotte devenue redoutable par ses vaisseaux de haut bord, de la valeur privilégiée de leurs rivages, que la nature avait dessinés pour inviter la Gaule à l'empire maritime de l'Ouest.

La mer du sud recevait également de la Gaule ses maîtres, les Grecs de Marseille : ce dont les Celtes de Provence et de Languedoc ne furent nullement jaloux; ils étaient peu soucieux des choses maritimes, et ils préférèrent s'aboucher avec les Hellènes, comme, de nos jours, des producteurs de domaines ou de manufactures s'entendraient avec des armateurs de navires ou des courtiers

1. Il est bon de rappeler ici qio le nom celtique n'a jamais réellement pénétré daas les Iles B ri la -iniques. Il n'y est jamais venu que du fait de spéculations scienLiiiques modernes.

de commerce. Au reste, Marseille était alors la sagesse même : pas une seule fois elle ne songea à étendre hors de la Méditerranée ses entreprises navales et à faire sur l'Atlantique concurrence aux Armoricains de Gaule. Si le plus glorieux de ses marins, Pythéas, poussa un jour jusque dans la mer d'Irlande, à Tliulé de Norvège, et au delà même vers le cercle Polaire, ce fut pour découvrir des terres, et non pas pour en conquérir : il imita Ulysse son ancêtre et non pas Alexandre son contemporain.

Moins de deux siècles suffirent pour assurer aux hommes de Gaule l'empire de l'Europe occidentale, terres et mers. Une épopée de marches et de combats les conduisit partout aux confins de la civilisation méditerranéenne. Ceux qui ne prirent pas des terres s'engagèrent à titre de mercenaires dans les États du sud afin de se mêler, coûte que coûte, à leurs batailles. Et l'on parla des Celtes à Carthage, sur les bords du Nil, à Antioche, à Tarente. Dès le lendemain de sa naissance, le nom celtique s'était taillé sa place dans toutes les parties de l'univers.

C'est ainsi que, treize siècles plus tard, au sortir de l'an mille, la nation française passera subitement de la crise de son adolescence à la gloire de commander, lorsqu'on vit l'Angleterre et l'Italie soumises par des Normands, des Champenois menacer l'Allemagne, d'autres fonder un royaume en Portugal, et que des bords de la Loire et de la Seine partit l'élan qui devait rendre l'Orient au monde chrétien. La France n'avait point encore accompli sa croissance, son roi n'en possédait qu'une partie, et déjà elle voulait être la première en ce monde.

De même, deux cents avant notre ère, alors qu'il accourait des Gaulois près de Byzance et de Rome, il y avait encore, au nord des Pyrénées et à l'ouest des Alpes, des tribus qui n'étaient point de ce nom gaulois. Qu'il eût mieux valu, pour les rois de la Loire, remplacer par l'achèvement de leur domaine naturel leurs courses prodigieuses vers de chimériques horizons I Au lieu des dieux du ciel qui leur montraient l'univers, ils

auraient dû écouter les déesses de la terre qui leur révéleraient les frontières de leur nation. Ils voulaient remplir le monde, et ils ne savaient pas occuper la Gaule. — Mais ne demandons pas à ces batteurs d'estrade du passé l'intelligence politique qui manqua si souvent à des rois de France.

Toutefois, ces folles aventures ne compromirent pas les principes d'unité qui s'étaient déposés en la Gaule.

Il ne partait que les plus audacieux de la jeunesse, ceux qui voulaient être chefs au loin, ne pouvant l'être chez eux. Les poètes gaulois racontaient que les deux conquérants de l'Europe avaient été Bellovèse et Ségovèse, neveux du roi Ambigat : ils s'étaient mis en route, l'un pour franchir les Alpes, l'autre pour traverser le Rhin, mais le roi Ambigat était resté en sa résidence du Berry pour gouverner les Celtes. Et si nombreux qu'on suppose les émigrants, les femmes étaient assez fécondes pour réparer les brèches faites par le départ dans le roj'aume de Gaule.

Ces courses triomphales n'étaient point inutiles au maintien de l'entente celtique. Elles contribuaient à former un esprit national. L'écho des victoires du Danube ou du Tibre revenait jusqu'en Gaule, mêlé de rumeurs de miracles. On racontait les hauts faits d'un Brennos, vainqueur de Ilonie, d'un autre Brennos, adversaire de l'Apollon de Grèce. Des hymnes et des poèmes naissaient sous les pas des conquérants; et c'était un ferment de plus pour accroître la cohésion du nom gaulois et soulever l'orgueil de ceux qui le portaient. Les « gestes » que Dieu accomplit par les Francs à Jérusalem etàConstantinople, n'ont-ilspasdonnéà nos aïeux une conscience plus nette de leur nom de Français ?

En Gaule même, la prépondérance de l'esprit militaire ne diminuait pas encore le respect de l'unité. Sans doute il y fit naître des rivalités inquiétantes. Du jour où il y eut un roi de guerre, conducteur des Celtes, les chefs des différentes tribus aspirèrent à ce titre, à être « le roi des

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rois », et plus d'une fois on se combattit à qui le posséderait. Acquérir « le principal de toute la Gaule » devint le rêve suprême de quiconque se sentit le désir de commander à des hommes. Mais, par cela seul qu'elle existait, cette ambition d'une royauté unique entretenait la suprématie de l'honneur convoité.

Il appartint longtemps au chef des tribus du Berry, au roi des Bituriges, et nous venons de voir le fameux Ambigat, le Charlemagne celtique, vieillard puissant et sage, mais qui, à la difïérence de Charlemagne guerroyant aux côtes de son neveu Roland, demeure majestueux et immobile en son palais, se bornant à donner à ses deux neveux le mot d'ordre pour conquérir le monde. Celui-là, évidemment, la légende l'a obscurci de ses nuages '. Mais nous connaissons par l'histoire quelques-uns des rois de la Gaule qui régnèrent après lui, Luern et Bituit, dont l'autorité, dit-on, s'étendit au-dessus des Belges et des Celtes, jusqu'aux Pyrénées et jusqu'au Rhin.

Ceux-ci étaient, l'un le père, l'autre le fils : ce qui permet de supposer que les Gaulois acceptèrent un instant une royauté héréditaire. Tous deux étaient des Arvernes, rois des Puys et de la Limagne en même temps que dictateurs militaires de la Gaule. Et vraiment c'était justice cjue l'Auvergne arrivât sous les Gaulois à commander à la France : elle en détient et le centre et les plus hauts lieux; elle dresse ce puy de Dôme où les hommes, adorateurs des cîmes, étaient invinciblement attirés pour y chercher leur dieu; elle a les eaux chaudes pleines de vertus sacrées, la Limagne dispensatrice de biens sans cesse renouvelés, les refuges inviolables et les aires dominatrices des plateaux de Gergovie ou de Corent, faits tout ensemble pour abriter et maîtriser une nation. En ces temps de croyance où l'homme sentait partout dans la nature l'expression d'une pensée divine, il put dire que l'Auvergne

1. Mais il est impossible de ne pas y reconnaître un grand fond de vérité, tout ainsi que la légende de Charlemagne n'empêche pas de croire à son existence et à son Empire.

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avait été construite par les dieux pour servir de socle à la Gaule et de trône à son roi.

Luern, Bituit, sont, je le répète, des figures d'histoire. Des voyageurs grecs ou italiens les ont vus, ont été reçus à leur cour. Ils nous ont montré Luern paradant à travers les routes en un cortège de fête, debout sur un char plaqué d'argent, lançant des pièces d'or, et près de lui un poète chantant sa gloire, pareille à celle d'un laboureur divin qui fait lever la richesse sous le soc de sa charrue. Et ils nous ont aussi montré Bituit marchant contre les Romains à la tête de cent cinquante mille hommes et de ses meutes de chiens de guerre. Si folle et si vaniteuse qu'elle ait pu être, je ne trouve pas que cette royauté de la Gaule soit moins grandiose que celle d'un Cyrus ou d'un Alexandre.

A mon sens même, cette royauté de toute la Gaule devrait inspirer à l'histoire une sympathie plus grande que celle d'un Cyrus ou d'un Alexandre : et je ne dis pas cela parce qu'il s'agit des Gaulois et de la France. Je veux seulement que l'historien n'absorbe pas son zèle, que l'éducateur ne concentre pas ses éloges sur les chefs et sur les pays qui ne sont pas nôtres, pour ce seul motif que les hasards de l'écriture nous ont mieux conservé le récit de leurs victoires et l'apologie de leurs grandeurs. Je veux simplement, pour les nôtres, la justice et la vérité.

Or, ce qu'on appelle les Empires de Cyrus ou d'Alexandre, ce sont des États faits de contrées disparates, d'êtres différents, de coutumes, de religions, de langues hostiles ou dissemblables, une étendue incohérente sans limites marquées par la divinité, et ces terres et ces hommes sans autre unité que d'appartenir à un seul maître. Luern et Bituit, au contraire, sont moins les maîtres d'un Empire que les symboles vivants et directeurs d'une unité nationale. Leur pouvoir ne sort pas des frontières de la Gaule, et ils l'exercent du centre même de cette Gaule, à l'ombre

de ses plus hautes montagnes et sous l'appui de ses plus grands dieux. Leurs sujets ou leurs fidèles parlent la même langue ^, appartiennent à la même espèce d'hommes : car, depuis les temps de la conquête celtique, le mélange s'est fait entre tous les êtres du pays. Au-dessus de la royauté guerrière des Arvernes, ou mieux, s'appliquant à elle comme le vêtement s'adapte au corps, s'étend l'unité morale et religieuse tressée jadis par les Druides : leur assemblée se réunit toujours au lieu consacré par les siècles sur les bords de la Loire, et si la majeure partie des attributions politiques et judiciaires sont passées aux chefs militaires, le conseil sacré n'en conserve pas moins la souveraineté morale, il lui reste le droit de prier les dieux au nom de toutes les tribus, de représenter auprès d'eux l'union fraternelle des hommes, d'exclure les criminels de la communion gauloise. Prêtres et rois, soldats et chefs, hommes et terre, collaboraient à maintenir cette union, à façonner une nation.

Pénétrons plus avant dans la vie morale de ces hommes, et nous y reconnaîtrons les empreintes d'un esprit national.

Le plus grand dieu des Gaulois demeurait Tentâtes, fils de la Terre, législateur et éducateur de son peuple, gardien de l'alliance entre ses tribus aux jours de la paix, guide des bandes en marche aux heures de conquête. La nature l'assiste en lui donnant comme compagnons Bélénus le soleil, Taran la lumière et le tonnerre du ciel, Ésus le génie des combats, d'autres encore. Et il y a en outre des déesses près de lui, outre la Terre, sa mère et sa compagne : Andarta pareille à une Victoire ou à une Minerve, Sirona pareille à une Diane, Épona protectrice des chevaux, d'autres encore. Le panthéon gaulois s'enrichit sans cesse de noms nouveaux: je ne dis pas de figures, car la tradition fut d'abord assez forte pour détourner du culte des images.

1. Voyez Dottin, La Langue gauloise, 1920, Paris, Klincksieck,

Aucun de ces dieux ne portait atteinte à l'unité morale de la Gaule. Les Druides se réservaient le droit de définir leur nature, de dire leurs noms, et, tels que Moïse devant lahvé, de les voir face à face en leur présence invisible.

Peut-être auraient-ils préféré, comme les prêtres d'Israël, un seul dieu ^ et un seul sanctuaire : mais les besoins religieux des peuples furent plus forts que l'idéalisme des chefs, et, après avoir multiplié les êtres divins, on multiplia leurs domiciles. Teulatès descendit sur les montagnes impérieuses, et chaque peuplade put l'avoir chez soi, les Arvemes au puy de Dôme, les gens d'Alsace et de Lorraine au Donon, ceux de Paris à Montmartre. A côté de lui, Bélénus s'empara de quelques « claires collines », caressées par le soleil levant, Fourvières à Lyon ou Clermont en Auvergne-; et, puisque Bélénus était le soleil qui réchauffe, on attribua aussi à sa présence les eaux chaudes des Vosges ou de cette même Auvergne. En même temps la Grande Mère, créatrice des eaux salubres, se dispersa en les espèces de mille bonnes Mères ou Matrones, qu'on adora aux sources et aux fontaines : la Marne {Matrona) fut une Mère, et aussi la source de la Durance, et on adora des Mères à la Fontaine de Nîmes. Mais, comme ces sources, ces eaux chaudes, ces collines étaient de longue date puissances et lieux divins, l'unité religieuse ne put que gagner à ce que la sainteté des choses de la nature, au lieu d'être engendrée par une humble divinité du sol, fût attribuée à l'une des présences d'une divinité souveraine. Le Jupiter italien n'a fait que grandir en s'arrêtant au Capitole, et l'Apollon des Grecs en animant à Delphes le sommet du Parnasse et la source de Castalie.

1. Remarquez qu'en matière de noms de personnes (et les noms de personnes révèlent toujours le plus ancien état de la croyance), les noms tirés des dieux particuliers, Teutatès, etc., sont extrêmement rares, et qu'en revanche abondent les noms associés à la divinité générale, Diviciacus, Divicus, Divico, etc.

2. Je fais allusion ici aux villes appelées Lurjdunum (Lyon à Fourvières, Saint-Bertrand-de-Comminges, Laon, Leyde), mot que je crois l'équivalent du Clarus Mons de Ciermout.

Les Druides avaient beau ne plus être les rois de la Gaule : c'étaient eux qui préparaient son avenir en formant sa jeunesse. Car cette Gaule d'autrefois, à deux mille ans de distance de notre époque, présentait ce qu'on chercherait vainement à Rome ou à Athènes, ce qu'on trouverait seulement dans les États modernes, un système d'éducation publique, et une éducation nationale.

Les jeunes gens affluaient de partout pour recevoir les leçons de leurs prêtres. C'était dans des endroits consacrés, grottes ou mystérieux recoins des forêts, que se donnait l'enseignement, et, à défaut de l'écriture, il se donnait par la parole qui prononce, par l'attention qui écoute, par la mémoire qui retient, c'est-à-dire par cette chaîne d'influences secrètes qui va de la pensée du maître à la pensée du disciple; et la sainteté du lieu ajoutait encore à la valeur durable du précepte ou du récit.

Les Druides, évidemment, parlaient surtout de la vie des dieux, de la création et des destinées du monde, de l'immortalité des âmes. Mais ils enseignaient aussi les devoirs de la morale, et surtout de ne point craindre la mort, devoir qui soutient le bon soldat. Et ils parlaient encore de la fortune de la Gaule, en rcconlant ce que les dieux avaient fait pour elle.

Druides qui eiseignent, chefs qui combattent, rois qui commandent, une nation qui conquiert, des dieux qui s'installent sur la terre, des hommes que leurs passions agitent, et, à travers ce monde, des idées communes et la même langue, il en devait résulter l'éclosion d'une vie littéraire intense et variée.

Les Gaulois eurent leurs poèmes didactiques, composés par les Druides, où l'histoire de la nature était suivie de la genèse à l'apocalypse, partant du chaos des éléments

d'où sortit le monde, pour finir à sa destruction par l'eau ou le feu.

Ils eurent leurs poèmes épiques, où étaient racontés les faits et gestes de leur nation ; leurs poésies lyriques, où étaient célébrés les aïeux et les gloires des grands chefs; leurs hymnes pieux pour invoquer les dieux; et je doute que dans les lieux consacrés, après les sacrifices et les prières, la poésie n'intervînt pas pour esquisser quelque mystère théâtral.

Elle prit dans la vie de ce temps une telle place, que la Gaule renferma, analogue aux jongleurs de la France féodale, une classe de poètes, les bardes, compositeurs et chanteurs à la fois. Il n'y eut pas de grand seigneur ou de roi qui ne fût accompagné de son barde, héraut attitré de sa puissance. Un poète était l'ornement nécessaire des cortèges et des cérémonies. Quand les Romains menacèrent Bituil, il leur adressa un noble de sa cour, escorté d'un barde, et ce fut le chant du poète qui préluda au discours de l'ambassadeur. Cela, sans doute, fit rire proconsul et légionnaires, qui ne se payaient pas de mots, et qui, s'ils étaient esclaves des formes, n'acceptaient point celles qui s'entouraient de rythmes et d'images.

Peu à peu se fixe la physionomie de cette société gauloise, les traits s'en dessinent et des couleurs se dégagent. Elle me rappelle tantôt cette féodalité marocaine que nous venons de rattacher à la France, et tantôt cette chevalerie française que nous verrons apparaître dans la suite de cette histoire. En relisant les textes dont les Anciens l'ont décrite, je crois entendre les frères Tharaud parlant des seigneurs de l'Atlas ou Léon Gautier parlant des preux de Charlemagne. Par son physique, ses manières d'être, sa vie sociale, son caractère même, le Gaulois annonce un homme des temps modernes, et se place à longue distance des Romains, qui pourtant faisaient sentir leurs approches.

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Au physique, son costume tient à la fois du nôtre et de celui de l'Oriental. Il porte d'amples pantalons, une tunique serrée par une ceinture, un manteau ou flottant sur l'épaule ou encadrant le buste et fermé sur la poitrine. Bottines, souliers, chaussons ou espadrilles, chapeaux de ■ feutre ou turbans, capuchons ou cache-nez, il use de cela aussi bien que nous. Mais ce qu'il aime et ce qui nous' manquera depuis la fin de notre noblesse de cour, ce sont les vêtements aux couleurs vives et bariolées, où se heurtent l'écarlate, le vert ou le jaune, et sur lesquels brillent les ors de la ceinture, des armes et du collier : et l'on songe malgré soi à des marquis de Versailles et non pas à ces Romains uniformément drapés dans des toges blanches et monotones.

A la différence du Romain, qui ne prend l'épée que pour les jours de bataille, le Gaulois ne sort pas de sa demeure sans avoir le glaive à son côté, ce glaive qui est la preuve de sa liberté et son insigne d'homme. Aux heures des parades militaires, il se couvre d'un casque orné de cornes monstrueuses, d'un mufle de bête ou d'un fétiche mystérieux, et, monté sur un cheval paré comme lui, brandissant de la main la grande épée de taille, déployant les éclats des couleurs qui le revêtent, faisant faire à sa monture les voltiges d'une fantasia savante, c'est, parmi les êtres d'aujourd'hui, le cavalier de l'Islam qu'il nous semble reconnaître.

Mais si je regarde sa vie morale, je suis tenté de croire que notre société féodale se prépare. Ce cavalier gaulois est déjà un chevalier, ce guerrier est déjà un seigneur. Quand il ne marche pas avec son roi dans les sentiers de la guerre, il vit dans ses domaines, soit en un donjon campé sur une montagne aux flancs abrupts, soit en une vaste ferme à l'orée d'une forêt giboyeuse. Ce sont alors les bruyantes journées de chasse au sangher ou au cerf, à la suite de ces troupes de chiens gaulois qui n'avaient point leurs pareils pour la quête, la poursuite ou l'arrêt; c'étaient ensuite d'interminables festins au milieu de la

grande salle, éclairée par les flambeaux de résine, chauffée par les troncs d'arbres brûlant dans l'irnuiense cheminée, le maître trônant à la place d'honneur, entouré d'une assemblée de parents, d'amis, d'hôtes, de cUents et de parasites, flanqué de serviteurs innombrables qui ressemblaient à des gardes du corps.

Ce féodal, ainsi que nous dirions aujourd'hui, est en effet un grand propriétaire et un clief de bande. Il est le possesseur d'immenses biens-fonds, qui s'étendent sur des milliers d'hectares; et si la Gaule a connu, au début de sa vie agricole, la culture des terres en commun au profit de tous les hommes d'une tribu, si elle a comm ensuite le partage de ces terres en portions égales entre tous les pères de famille, il y a longtemps que ces années idylliques ont pris fln : les derniers survivants des petits propriétaires vivent dans la dépendance ou sous l'hypothèque des grands seigneurs leurs voisins. La campagne entière est à ces derniers, et, avec elle, les villages de paysans penchés aux bords des sources ou blottis aux recoins des hautes citadelles.

Dans les villes même, les ouvriers sont à leur solde ou à leur merci. L'industrie ' travaille à complaire aux riches. C'est pour eux que les bijoutiers cisèlent ou martèlent les colliers d'or ou fondent les plus belles perles de verre; pour eux que les céramistes tournent les grands vases noirs aux flancs saillants comme des carènes, ou qu'ils s'ingénient à fixer sur la terre cuite ces teintes vives qu'affectionne le regard du noble gaulois. A sa maison sont destinés ces coffres en bois massif, ces chauds tapis de laine aux tons colorés; à ses armes, ces ornements d'émail où l'ouvrier a su faire descendre les couleurs du ciel ou

1. L'important est de recourir aux collections du M .sée de Saint-Gennain et aux catalogues si soigneusement dressés par Salomon Reinach (Catulogiie sommaire, 3" édit., 1898; Catalogue illustré, 2 vol., 1917 et 1921; Taris, Leroux et Musées Nationaux). Le Mamiel de Déchelctte (t. II, 111"= p., 1914) demeure de prcniiei ordre.

du sang; à sa chevelure, ces produits chimiques qui la parent des nuances d'une jeunesse nouvelle ou d'un blond éternel. Car l'industrie gauloise est habile à découvrir : elle a inventé le savon, l'étamagc, l'argenture, l'émaillerie, la tonnellerie, et elle n'a pas de rivale en Europe pour livrer à ses maîtres chars de guerre ou de fête, chariots de camionnage, charrettes de campagne ou voitures de vitesse : la carrosserie de Gaule pou\ lit être estimée la première du monde ^

C'est également le luxe des grands qui fait vivre ces marchands grecs venus de Marseille, ces sociétés de transport qui s'organisent sur les fleuves : tels, ces « nautes » de Paris dont il m'est impossible de ne pas reporter l'existence jusqu'aux temps gaulois. A ces riches il faut les coupes d'argile façonnées et peintes par des potiers de la Grèce, les trépieds de métal à la structure mystérieuse, les aiguières de bronze aux courbures élégantes, toutes choses gracieuses à voir : car ils ont l'esprit assez ouvert pour comprendre la beauté de la matière travaillée par l'artiste et celle de la phrase modelée par le poète. Mais, comme ils sont aussi grands buveurs de vin, montés en force et en appétit, et que îa bière, le cidre et l'hydromel du pays ne leur suffisent pas, ils demandent aux Grecs de leur apporter sans cesse des amphores de vin, et ils les paient au prix qu'on voudra.

Il y avait, en effet, ceci d'extraordinaire, que les Gaulois raiïolaient du vin, que leur terre était admirablement douée pour la vigne, que les environs de Marseille la Grecque offraient d'excellents vignobles, et que jamais pourtant, pendant le demi-millénaire où la Gaule libre fut en relation avec les colons de Phocée, jamais la vigne

1. Un seul érudit moderne a su rendre justice aux efforts des Gaulois en matière économique et faire certaines réserves sur les progrès apportés par les Romains en cette matière. C'est L. Reynier, dans son livre De l'économie publique et rurale des Celtes, 1818. Et les découvertes archéologiques, par exemple celle de l'émaillerie gauloise au Beuvray, n'ont fait que confirmer ses thèses. Voir Bulliot, Fouilles du mont Beauiay, 2 vol., 1899, Autun, Dejussieu

ne parvint à sortir du terroir marseillais. J'ai peine à croire que les Grecs aient pu réussir à en empêcher l'évasion. Je supposerai plutôt qu'une loi gauloise en interdisait l'importation, et que cette loi venait des Druides. Ainsi lue d'autres prêtres de l'Ancien Monde et du Nouveau, ils ont redouté les conséquences de l'ivresse avec l'abus du vin, et peut-être aussi, avec l'extension du vignoble, le discrédit des terres à blé. Si les Gaulois buvaient du vin, ce n'était que du vin de luxe, importé du dehors, et je suppose aussi qu'ils le buvaient à l'insu de leurs Druides et en dépit de leur religion : ce qui serait un autre trait de ressemblance entre leur vie et celle des fils de l'Islam.

C'est évidemment l'aristocratie qui a fourni aux écrivains anciens les principaux traits du caractère gaulois, tel qu'ils ont essayé de le décrire. Mais si les chefs donnaient le ton à la nation, il est permis de supposer que la masse des hommes s'étaient déjà mis à le prendre. « La race gauloise » ^ avait dès lors son humeur, son tempérament, j'ose dire une âme d'une certaine tenue; et on parlait de cette âme et de sa nature à la façon dont on parlait de l'âme d'Athènes ou du Génie du peuple romain, encore que Rome et Athènes fussent des patries municipales, et la Gaule une vaste société nationale.

Le Gaulois a l'intelligence éveillée, rapide, souple et précise. Il sait apprendre, comprendre, imiter et inventer. C'est un être de clarté et de logique.

Deux défauts gâtent cette intelligence. L'imagination, vraiment, est trop débordante : il voit ce qui n'est pas et ce qui ne sera pas; quand l'espérance ou le désir le saisissent, son âme s'emporte dans des illusions sans fin. Puis, il sacrifie trop à la parole, qui le détourne de la réflexion et de l'acte; son pays est un repaire de rhéteurs

1. En traduisant ainsi l'expression de Strabon, IV, 4, 2 : Tb çjXqv

r a),)viy.ùv.

et de bavards; ses chefs doivent s'imposer par l'éloquence autant que par la bravoure, et les plus angoissants dangers servent d'occasion à de beaux discours, ordonnés et majestueux.

Des qualités éminentes de cœur relèvent le mérite de l'esprit. Nul écrivain de l'Antiquité, pas même de ces Romains auxquels les Celtes firent tant de mal, n'eût osé accoler à leur nom ces mots de ruse et de perfidie qu'on répétait à satiété à l'endroit d'adversaires. Le Gaulois est un être de premier élan, qui ne sait pas dissimuler sa pensée. Sur le champ de bataille, il ne veut combattre qu'à ciel ouvert; il ne cachera ni son corps devant l'ennemi ni son âme dans une discussion. La fidélité au serment et le respect du droit ont conservé chez lui leur valeur primitive. Vérité et justice ne se séparent pas à son sentiment. Il a l'horreur de l'iniquité, qui est une forme du mensonge; et il a aussi celle de la lâcheté, qui est une forme de la bassesse.

Ce qui manquait le plus aux Gaulois, c'était la discipline de la volonté. Ils savaient prendre de bonnes résolutions : mais combien vite abandonnées! Amis du plaisir, joyeux de vivre, on eût dit qu'ils avaient peur des décisions fixes, froides et continuées, qui exigent l'effort et la peine d'une longue tension de soi. Ce sont, et je crois que Michelet a eu raison de le dire ^, de grands enfants, mobiles et crédules. On leur attribua la vivacité et l'inconsistance des passions politiques, et le goût des révolutions. Leur bon sens et leur finesse ne les préservaient pas, en matière do gouvernement, des plus sottes imprudences et de la plus dangereuse imprévoyance.

Aucun de ces travers n'était d'importance au regard de la morale; et toutes ces qualités faisaient des Gaulois de très braves gens, enclins à l'idéal, et qui étaient des hommes d'esprit. — Mais, dans les temps prochains où

1. Histoire de France, livre I, chap. 1 : «Ce sont les enfants du monde naissant. » Écrit en 1833 au plus tard.

l'impcrialisme romain allait étouffer les lois de la morale, ces qualités ne seraient pour un peuple qu'une très médiocre sauvegarde.

Ce que je reprocherai le plus aux habitants de la Gaule, c'est l'excès de leur individualisme. Obéir leur répugne, ils veulent faire par eux-mêmes. Ils ne sont nullement dépourvus de la faculté d'organisation, et ils ont su doter leur pays d'un ensemble d'institutions intelligentes, judiciaires, militaires ou fiscales : mais ils ne s'y conforment guère. Ghacn'c peuplade aime à agir à sa guise; et, dans chaque peuplade, l'individu compte plus que l'État. L'amour de sa personnalité, la vanité de son nom ou l'orgueil de ses actes, la passion de la gloire, dominent les chefs, et, sous de tels stimulants, ils arrivent à faire de très belles choses, mais ils en viennent aussi aux pires aberrations de l'amour-propre et de la jalousie. Quelquesuns surent se dévouer avec un admirable héroïsme à ce qui représentait pour eux la cause commune, que ce fût la Gaule ou leur cité. Mais le monde gaulois n'était pas encore parvenu à connaître cette abnégation aveugle et absolue que la religion de la patrie inspira aux cites méditerranéennes dans l'âge de leur maturité.

Il n'empêche que ces Gaulois sont maintenant les fils d'une seule famille, ayant même phyvsionomie et même tempérament. Quel que fût le sang originel des plus lointains ancêtres, leurs descendants s'étaient tellement mêlés, corps et âmes, ils avaient tellement subi ensemble les influences du climat et du sol, de l'histoire et de l'éducation, qu'il existe sur la terre de Gaule une espèce humaine avec sa nature propre, avec des traits dessinés pour toujours. Les révolutions qui vont suivre changeront peu de chose à cette nature, ne supprimeront ou n'ajouteront aucun trait essentiel. Et tel nous nous sommes imaginé le chef arverne Vercingétorix au temps de César dans la Gaule finissante, tel nous apparaîtra Roland, neveu de Charlemagne, dans le rêve de la France adolescente.

Le sol, également, avait reçu sa figure définitive, ses espaces de culture, ses routes et ses domiciles iiumains.

Ce qu'il faudrait à ses cultures, c'est un peu plus de variété : il n'a pas encore adopté, par exemple, l'olivier et la vigne, malgré les timides essais des temps néolithiques. Mais les Gaulois, en dépit de leur humeur batailleuse, n'ont rien laissé perdre des terres fécondes que leurs aïeux avaient découvertes; le grand seigneur, qui vit le plus souvent près de ses champs, qui leur doit le plus fort de ses ressources, sait les entretenir en bon père de famille, et n'oublie pas d'amender et d'engraisser ses emblavures, au moment opportun, avec la marne calcaire ou argileuse du sous-sol.

Qu'on ne nous répète plus que la Gaule de ce temps était encombrée et hérissée de forêts impénétrables, et qu'il fallait attendre les Romains pour défricher ces espaces incultes. Les Romains n'ont supprimé ou amoindri aucune des forêts celtiques, et les seules brèches qui y aient été faites par le travail des hommes viennent de bûcherons chrétiens. Mais ces forêts elles-mêmes étaient loin d'atteindre les formidables proportions qu'on leur attribue. On cite les Ardennes, les Vosges, les Landes, les grandes hêtraies ou rouvraies de l'Île-de-France : elles existent toujours, et leurs bords seuls ont été rognés. Nulle part, le bois ne gênait la culture; les Gaulois avaient toute l'étendue qui leur était nécessaire pour récolter le blé de leur nourriture. Au reste, la forêt elle-même était un réservoir de vie variée. Elle avait ses larges pistes de chasse, sans cesse foulées par des chevauchées, et ses sentiers de pèlerinage, qui conduisaient aux lieux sacrés des sources, des clairières, des grottes ou des arbres fameux. Une exploitation forestière valait alors ce que peut valoir de nos jours une mine de charbon : c'était de la forêt que le Gaulois tirait les bois de ses demeures, car

Il voulait ignorer l'usage de la pierre; et les sous-bois servaient au pacage de porcs innombrables, un des aliments favoris de ce temps. Abri, vivres et chaleur, l'homme devait presque tout à la forêt. Une nombreuse population de « compagnons des bois », forgerons, bûcherons, charbonniers, cueilleurs de simples, sorciers et « sauvages », y avaient élu domicile. Des villages s'étaient formés sur les hauteurs au milieu des arbres. La forêt n'étaitplusqu'unmodeparticulier de la discipline du sol plié pour toujours à la vie humaine.

Cette vie humaine s'étendait, s'agitait partout. Elle avait désigné les lieux favorables à ses résidences et à ses rendez-vous, les lignes utiles à sa circulation.

Il existait encore des villages en nombre sur les hauteurs inexpugnables des Alpes, des Vosges ou du Limousin, sur les promontoires rocheux qu'enserrent les boucles des rivières du Quercy ou du Rouergue, et les plus grandes villes elles-mêmes, Bibracte ou le mont Beuvray dans le Morvan de Bourgogne, Gergovie près de Clermont d'Auvergne, malgré les 135 hectares de celle-là, les 75 de celleci, n'étaient que d'énormes refuges dressés au milieu des bois et des rochers, à plus de 800 ou de 700 mètres de hauteur. Mais la vie en commun tendait aussi vers des sites plus hospitaliers. Lutèce était née dans l'île des Parisiens; Bordeaux, autour de l'estey de la Devèse, à l'endroit où ce ruisseau sacré rejoint la Garonne; Avaricum ou Bourges, sur la presqu'île qu'entourent les marais de l'Yèvre et de l'Auron; Narbonne, auprès de l'Aude en sa fin; Arles et Lyon, sur les collines qui dominent, là-bas la fourche et le delta du Rhône, ici son confluent avec la Saône; Toulouse, sur le large plateau^ qui commande le passage de la Garonne et le débouché des routes venues de la mer Intérieure; Orléans et Nantes, ports sur

1. Plateau de Vieille-Toulouse, d'où la ville, sous Auguste, descendra à son emplacement actuel.

la Loire; Rouen, marché sur la Seine; Nîmes, sur ses « monts », au-dessus des eaux jaillissantes de sa Fontaine divine; et cinquante lieux de ce genre, bénis des dieux et chéris des hommes, qui devaient demeurer ou devenir les métropoles des provinces de France.

Ailleurs, toujours à portée des bonnes terres et des routes populeuses, se tiennent les modestes bourgades des « pays », à la fois villages de travailleurs, gîtes d'étapes, marchés de paysans, sanctuaires de pèlerins : Boulogne sur la Manche, où l'on s'embarque pour la Grande-Bretagne; Dreux à portée de la Beauce aux moissons inépuisables; Blaye, citadelle et port sur la Gironde; Locmariaquer, port des Vénètes du Morbihan et peut-être leur lieu saint; et, entre toutes, Alésia de Bourgogne, que ses eaux bienheureuses, le merveilleux isolement de sa colline, le passage incessant de marchands et d'étrangers, ont rendue plus vénérée et plus célèbre que les plus peuplées des métropoles.

L'activité des hommes ne se concentrait pas dans ces endroits de domicile permanent. En cent autres lieux, à des carrefours de routes, à des points frontières, auprès d'une source illustre, à la lisière d'un bois fréquenté, de vastes esplanades invitaient les hommes à des réunions périodiques, jours de fête qui étaient en même temps des jours de foire. On aima beaucoup, en ces âges anciens, les grands rassemblements de foule, et les émotions qu'y provoquaient la passion des affaires, le voisinage des divinités, l'attrait du plaisir, la joie de faire nombre, de jouir, de parler et de crier ensemble : en quelques heures fiévreuses ou plaisantes on y dépensait plus de vie que dans la longue succession des mois de travail banal.

Pour satisfaire à cet intense va-et-vient, les vieilles pistes des défricheurs néolithiques s'étaient transformées en de très larges routes, où pouvaient passer en masse, sans trouble et sans arrêt, et les troupeaux aux époques

l';4 DE LA GAULE A LA FRANCE.

(c transhumance, et les guerriers aux mois de campagne, et les caravanes en toute saison. On ne sait comment ces routes étaient construites et entretenues : mais soyons assurés que des règlements communs à toute la Gaule veillaient à leur bon état. Quand les Carthaginois ou les Romains entrèrent dans le pays, ils n'éprouvèrent jamais la moindre difficulté à transporter leurs troupes, fantassins, cavaliers, convois d'artillerie ou d'intendance. Hannibal, le long du Rhône, marchait à raison de trente kilomètres par jour et davantage; sur les routes d'Auvergne, César en fit près de soixante-quinze en vingt-quatre heures, avec quatre légions, au moins dix mille hommes. On avait bâti des ponts de bois h Orléans, à Paris, à Nevers, et peutêtre même à Pont-Saint-Esprit, sur ce Rhône tempétueux que les Romains jugeront indomptable. Des bords du Rhin au col de Roncevaux par Paris et Bordeaux, de Boulogne à Marseille par Alésia ou par Langres, de Marseille à Bordeaux par Narbonne et Toulouse, de Paris au Rhin par Reims, Verdun et Metz, les grandes lignes de voies ferrées qui encadrent ou qui sillonnent la France actuelle sont les héritières de routes que les Gaulois ont connues. Et ils ont su également ouvrir des passages, des « ports » suffisants, à Roncevaux ou au Pertus dans les Pyrénées, au Petit ou au Grand Saint-Bernard, au Cenis ou au Genèvre dans les Alpes. Voilà donc tracées pour toujours, sur le sol de France, les lignes générales qui guideront les gestes et les mouvements de sa vie.

Les provinces, à leur tour, ces ûernfers venus des groupes humains, s'emparent de ce sol pour le marquer à leur empreinte. De nouvelles ont apparu : les Salyens viennent de dessiner la Provence, les Volques le Languedoc, les AUobroges le Dauphiné, les Séquanes la Franche-Comté, et les Helvètes ébauchent la Suisse. Sauf dans les régions

reculées où dominent la forêt ou la montagne, la tribu ou « le paj's » (pagus) est réduit à une vie obscure de travail et de dévotion autour du lieu traditionnel où respire son Génie tutélaire. C'est la province qui a pris la direction des affaires publiques, devenues le plus souvent des affaires de guerre.

Elle a son chef militaire, roi ou vergobret, qui est en même temps juge et administrateur. Une loi commune, des règlements de finances, sont institués au-dessus des coutumes des cantons ruraux. Surtout, chaque province, chaque ligue de tribus veut avoir sa capitale. Et ici se présente un fait de première importance pour les destinées de la Gaule et de la France.

Il va se passer chez nous ce que la Grèce avait vu, près de mille ans auparavant, à l'époque fabuleuse d'Hercule et de Thésée, lorsque les villages épars des dèmes de l'Attique avaient reconnu la suprématie d'Athènes, et avaient fait d'elle leur capitale, le lieu de rassemblement de leurs forces associées, le cénacle et le donjon de leur union Indestructible, leur ville unique et maîtresse. Les tribus des plateaux et des confluents parisiens se rangeront ainsi sous les lois de Lutèce en son île; Besançon devint citadelle pour les Séquanes de Franche-Comté, Metz, sanctuaire pour les Médiomatriques de Lorraine, et Reims, bourg principal pour les Rèmes de Champagne. J'ai déjà nommé les trois plus célèbres de ces capitales, peut-être les premières nées des métropoles de la Gaule celtique : Avaricum ou Bourges chez les Bituriges du Berry, Gergovie chez les Arvernes et Bibracte chez les Éduens de Bourgogne.

La Gaule s'acheminait donc à son tour vers ce régime municipal qui fit la beauté, la grandeur et le charme du monde méditerranéen. La ligue de tribus se muait en une a cité », patrie de sol et d'âme, faisant d'une ville centrale son autel et son foyer, le domicile moral de tous ses citoyens, l'acropole de ses chefs, le forum de ses marchands et le temple de ses dieux, telle qu'Athènes pour

JuLLiAN. — De U Gaule à la France. 10

l'Attique ou Sparte pour la Laconie, telle que Rome, Tyr ou Carthage, ou Marseille ici-même ^.

Mais le régime municipal s'annonçait dans la Gaule sous une allure différente de celle qu'il avait prise aux rives de la mer Intérieure. A Rome, à Athènes ou à Carthage, la ville, avec ses sanctuaires, ses marchés et ses remparts, est l'énergie éminente et le principe substantiel de la cité, le lieu de convergence de ses cultes, de ses demeures et de ses richesses : la campagne ne compte plus que par ses villages épars et ses sanctuaires vieillots; d'ailleurs elle n'est jamais qu'un terroir d'étendue restreinte et de fertilité médiocre. En Gaule, au contraire, Gergovie, Bibracte ou Bourges commandent à un immense et opulent territoire, Auvergne, Bourgogne ou Berry, qui est une région naturelle de la France, abondante en cultures, en domaines, en villages, en forêts, en champs de foire, en lieux de prières, en montagnes et en sources célèbres. Les hommes et les dieux de cette campagne ne se résigneront jamais à n'être que les sujets anonymes et dociles d'une ville lointaine. La terre où ils habitent a trop de valeur pour qu'ils ne réclament pas leur part de gloire et de pouvoir en face de la capitale; Alésia, chef-lieu de tribu rurale, est une colline trop sainte pour se laisser perdre dans le rayonnement d'une métropole, Bibracte ou Langres. En France, ville et campagne ont trop besoin l'une de l'autre pour ne pas s'entendre et travailler chacune à titre égal. Sous le régime municipal qui s'inaugure, les villes auront beau croître en étendue et en beauté, elles demeureront toujours encadrées et soutenues par des terres fécondes et sacrées qui, elles aussi, auront leurs fils passionnés, et qui transmettront à ces fils leurs coutumes, leurs bienfaits et leurs séductions.

1. Je devrais ajouter Jérusalem. Mais chez les Hébreux, ce fut en partie comme chez les Gaulois : la ville n'absorba pas le territoire. Toutefois, vu l'importance du temple et la force de l'unité religieuse, Jérusalem valut plus chez les Hébreux que, par exemple, Bibracte chez les Éduens.

Comment, après cela, ne parlerai-je pas d'nne patrie gauloise? Voici une contrée que la nature a pourvue de frontières visibles, et, ce qui vaut mieux, d'une étroite solidarité entre les terres intérieures. Voici, dans ce pays, trente millions d'hommes" qui ont fixé pour toujours les foyers de leurs résidences et les routes de leurs relations. Ces hommes ont même langue et même nom. Ils ont des chefs souverains, les uns rois et les autres prêtres; ils ont des lieux de rendez-vous universels, des conseils politiques et des assemblées religieuses; ils sont à la fois un peuple et une église. Par les souvenirs de leur histoire et la gloire de leurs aïeux, ils communient dans le passé; ils communient dans le présent par l'adoration de dieux nationaux; ils communient dans l'avenir par les leçons d'espérance et de foi que reçoit leur jeunesse. La Gaule est un corps qui a sa pensée, sa tête et ses organes; et la même vie, et une vie très puissante, se répand en tous ses membres. Et il se trouvera des hommes qui aimeront cette Gaule comme une femme, une mère ou une déesse, et qui sauront mourir pour elle. Tout cela ne fait-il pas une patrie?

Il est certain que ces patriotes de la Gaule furent l'exception, quelques âmes d'élite isolées au milieu d'ambitieux qui restaient attachés à la fortune de leur cité ou à l'intérêt de leur maison, ou au milieu d'humbles travailleurs qui ne comprenaient que la besogne du pain quotidien. Mais cela s'est vu en d'autres temps et chez les nations les plus solides, et l'existence d'une patrie ne dépend point du nombre des fidèles qui la servent.

1. Ce chiffre, qui n'est évidemment qu'approximatif, résulte de l'examen attentif des textes, des ruines et des sites humains se référant à l'époque gauloise. Je ne puis en aucune manière souscrire aux chiffres très faibles donnés par les systèmes courants, moins de dix millions, et parfois même moins de cinq milhons. C'est méconnaître absolument le caractère et l'intensité de la vie antique. Pareille erreur a été souvent commise pour le Moyen Age français, erreur dont on commence enfin à revenir.

148 DE LA GAULE A j.A FRANCE.

Il est également certain que la force prise par les cités fut souvent une entrave à l'entente gauloise. En grandissant, le patriotisme municipal fit concurrence au patriotisme national. Les Éduens de la Bourgogne disputèrent aux Arvcrnes de l'Auvergne le privilège de commander a la Gaule : Athènes et Sparte, de même, luttaient pour l'hégémonie de la Grèce. Mais des querelles de cette sorte, si funestes qu'elles soient devenues, étaient des hommages rendus à l'unité d'une nation.

Il est certain enfin que l'esprit de parti troubla souvent la vision de l'intérêt général. Les Gaulois étaient trop vifs, trop bavards et trop personnels, pour ne point se livrer avec ardeur aux discussions et aux conflits politiques. A propos de cette lutte pour le principat entre Arvernes et Éduens, ils se divisèrent en deux camps, et chaque cité, chaque tribu, chaque famille même, eut ses Armagnacs et ses Bourguignons, ses Mazarins et ses Frondeurs, ses Huguenots et ses Papistes, je veux dire par là ses partisans des Arvernes et ses partisans des Éduens. Mais les luttes de partis sont inséparables d'une vie de liberté et de l'exubérance d'un tempérament. La France a traversé des crises tout aussi redoutables, et je viens d'y faire allusion : son unité morale n'a été un instant compromise que pour reparaître ensuite en la forme d' « union sacrée », plus solide et plus douce.

On a prononcé le mot de décadence à propos de l'état de cette Gaule ' : elle avait, a-t-on dit, atteint le degré de civihsation qui lui était départi par les destins, et elle descendait la pente qui entraîne vers la mort les nations vieillissantes. Les écrivains qui ont parlé ainsi ont voulu justifier la défaite de la Gaule, le triomphe de Rome et

1. Mommsen, Rœmische Geschichte, t. III (écrit peu avant 1856), p. 241 (p. 219 de la première édition), et bien d'autres écrivains, allemands et français, après lui ou d'après luL

LÉPOQUE DES GVEIÎRIERS. 149

l'impérialisme latin, et parfois même, par delà l'apothéose des empires du passé, préparer l'avènement d'un empire nouveau. Mais ce sont propos, d'une politique misérable, et non pas remarques d'historien.

A quel signe reconnaîtrez-vous qu'un être est en décadence, si vous brisez sa vie par une mort violente? Que de fois ce mot de décadence a été brutalement proféré ou perfidement insinué pour amener le monde à accepter la chute de la France, alors qu'elle se recueillait avant d'entrer dans le plus brillant des renouveaux ou la plus complète des victoires ! Ce qu'on a pris, chez les Gaulois, pour les tremblements de la décrépitude, n'était que les tâtonnements d'une adolescence qui désire s'instruire et qui hésite sur la loi de son avenir.

Ce qui manquait à la Gaule, c'est que, vivant à l'écart de la civilisation méditerranéenne, elle en ignorait les progrès ou en dédaignait les avantages. Elle ne connaissait ni les lettres de l'écriture et de l'épigraphie, ni les images de l'art, ni les édifices de pierre, ni la régularité des résidences urbaines, ni les dieux à figure humaine, ni les pièces de monnaie, rien en un mot de ce qui assurait aux cités de la Grèce et de l'Italie les agréments de l'existence et la sécurité des relations. Mais voici que les Grecs ont bâti Marseille, que les Gaulois ouvrent aux marchands de Marseille les routes et les villes de leur pays, et que les Grecs ouvrent aux Gaulois les rues et les temples de leur cité. Alors, entre Gaulois et Grecs, ce qui s'échange, ce ne sont pas seulement des marchandises et de bons rapports, mais aussi des leçons et des sentiments. Que les prêtres de Gaule aient vu d'abord avec déplaisir cette pénétration d'idées étrangères, c'est possible : mais ils ont vite accepté et suivi eux-mêmes le courant invincible qui portait les Gaulois à une existence nouvelle.

L'écriture, avec caractères helléniques, fut divulguée

dans la Gaule; on s'en servit pour les actes publics, pour peindre ou graver les documents qu'on voulait soustraire à l'oubli.

Sur le modèle des statères d'or et des drachmes d'argent, Arvernes, Éduens, Armoricains et autres frappèrent des monnaies de bon aloi et de type constant; et après s'être bornés à copier grossièrement les images des pièces grecques, ils firent dessiner des emblèmes empruntés à leurs cultes ou à leur vie militaire i.

Les Gaulois apprirent à traduire leurs pensées par des figures qui en furent les symboles^. Ils combinèrent en spirales ou en courbes d'une variété infinie le prestigieux signe en S, le serpent linéaire qui semble avoir été pour eux le sceau mystérieux de la divinité. Leurs mains maladroites tardèrent plus longtemps à façonner des images, et, par respect pour la tradition, elles hésitèrent à modeler des dieux à la ressemblance des hommes. Mais enfin le désir d'avoir les dieux près de" soi fut plus fort que tout, et les Gaulois taillèrent dans des troncs d'arbres leurs premières idoles, ainsi qu'avaient fait les Grecs pour leurs plus lointaines Artémis.

Ils s'habituaient de plus en plus à comparer leurs dieux avec ceux des Grecs : rapports de marchands, en ce tempslà, c'était un peu échange de dévotions. Grecs et Gaulois trouvèrent bientôt que Bélcnus ressemblait à Apollon, et que Teutatès, législateur de son peuple, ressemblait à Hermès, éducateur des hommes.

Les Celtes de Provence et de Languedoc ne pouvaient visiter Marseille sans Être saisis d'admiration pour ces remparts droits et solides, à la surface aplanie, aux pierres énormes et régulières, pour ces temples où la divinité siégeait en un asile inviolable, pour ces rues où les maisons s'alignaient en un rythme symétrique. Ils comprirent que

1. Voyez Blanchet, Traité des monnaies gauloises, 1905, Paris, Leroux.

2. En supposant que les Gaulois n'en aient j^s eu l'idée par çux-mêmes.

c'était la pierre taillée qui faisait cette puissance et cette harmonie. Et l'on vit peu à peu dans la Gaule se dresser des remparts pour les villes et peut-être des temples pour les dieux K Les morts, eux, résistaient au progrès et se contentaient de chambres misérables creusées dans la terre: car il y avait longtemps que menhirs, dolmens et tertres élevés étaient disparus des usages funéraires, et un Celte jugeait inutile de construire pour les défunts une demeure solennelle sur un sol qu'ils allaient quitter pour toujours. Mais, à rencontre des morts, les vivants se faisaient entraîner aux choses nouvelles.

Je ne suis pas sûr que les Druides eux-mêmes n'aient point pris contact avec les prêtres d'Artémis ou les lettrés de Marseille. Car le Gaulois aimait ses voisins, et il était curieux d'apprendre ce qui venait de loin; et le Grec, disciple d'Hérodote, avait le goût des entretiens avec les prêtres étrangers, même ceux qu'il appelait des Barbares ^.

Qu'on laisse donc la Gaule demander à la Grèce de l'initier à la culture méditerranéenne. Peu importe qu'elle s'en instruise d'abord lentement, en hésitant, sans renoncer

1. Justin (résumé de Trogue-Pompée, qui est un homme du pays, contemporain d'Auguste), XLIII, 4 : Ab his (les Marseillais) Galli et usum vitse cultioris, deposita ac mansucfacLa barbaria, et agrorum cultus (ceci est exagéré) et urbes mœnibus cingere didicerunt. Tune et legibus, non armis vivere (ceci est exagéré), tune vitem putare (très tardivement), tune olivam serere consuerunt, adeoque magnas et hominibus et rébus impositus est nitor, ut non Graeci in Galliam emigrasse, sed Gallia in Grœciam translata videretur. C'est ce qu'on appelait « le philhellénisme » des Gaulois. Les expressions de Trogue-Pompée sont évidemment excessives et tendancieuses : mais cela même semblerait prouver qu'il a voulu rappeler les droits de la Grèce comme éducatrice de la Gaule et réagir contre les prétentions de l'amour-propre romain.

2. On ne peut certes pas accepter telle quelle l'assertion d'Ammien Marcellin (XV, 9, 8), que les Druides se sont inspirés de Pytnagore. Mais on ne peut pas non plus la négliger, étant donné que ce détail remonte sans .'oute à un écrivain grec contemporain d'Auguste, et que les Druides et l'élite des Gaulois ont dû être curieux de toutes les choses helléniques qui étaient à leur portée; voyez ce roi gaulois qui demande aux Marseillais d'être admis dans leur ville, ut deos eorum adorare hcere/ (Justin, XLIII, 5,5);

à de chères habitudes. Les progrès les plus sûrs d'un peuple ne sont pas les plus rapides, ni ceux qui lui ont été imposés. C'est de cette manière douce et consentie que Rome s'est fait élever jadis par les Grecs, qu'elle a reçu d'eux la forme de ses dieux, les directions de son art et de ses lettres, et qu'elle les a reçues en les adaptant aux traditions de sa langue et aux pratiques de son esprit, sans rien perdre de ses facultés propres, et, ce qui vaut mieux encore, sans rien perdre de ses libertés. D'une alliance spontanée entre la nature gauloise et l'éducation hellénique, l'histoire était en droit d'attendre une civilisation nouvelle, originale et charmante *.

Rome ne le permit pas. Mais son ambition eut pour appui la sottise de Marseille et celle de la Gaule, qui toutes deux crurent en l'amitié du peuple romain.

Marseille eut recours à cette amitié pour se débarrasser du voisinage, parfois gênant, des Celtes de Provence. Mais Rome, au delà des Alpes, ne travailla que pour elle. Elle vainquit Bituit, roi des Arvernes et chef de toute la Gaule; et, après cette défaite, elle coupa la Gaule en deux : comme territoire, en annexant les terres du Midi, Provence, Languedoc et Dauphiné; comme nation, en supprimant l'hégémonie arverne et en soutenant, à l'aide de son alliance, les prétentions des Éduens. Admirons, avec Montesquieu, « la profondeur » de la politique romaine^; mais

1. Littré (Éludes sur les Barbares et le Moyen Age, 1867, p. 205) revendique hautement pour l'historien le droit de rechercher ce cjui aurait pu arriver sous un autre cours d'événements : « La considération des cas hypothétiques a cela d'utile qu'elle oblige à distinguer soigneusement ce qui dans l'histoire est nécessaire de ce qui n'y est que contingent. »

2. Considéralions sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence, chap. 6. Mais il ne faut pas méconnaître que Montesquieu ne fut jamais dupe des Romains : « Ils ne faisaient jamais la paix de bonne foi... Cupidité des particuhers... avarice publique.... On n'avait pas même cette justice des brigands, qui portent une certaine probité dans l'exercice du crime. »

rappelons qu'elle était au service de criminels, proconsuls avides de gloire et brasseurs d'alTaires en quête de placements.

La guerre civile éclata entre les deux partis gaulois. Ils rivalisèrent d'ailleurs de maladresse et de crédulité. Les uns se confièrent en des mercenaires germains, dont le chef, Arioviste, finit par réclamer la Gaule pour lui-même. Les autres se confièrent en un proconsul de Rome, Jules César, qui ne procéda pas autrement que le bandit d'outre- Rhin, mais qui, plus fort que lui, sut prendre la Gaule et la garder.

En vain l'héritier des chefs arvernes, Vercingétorix, réussit-il à soulever un instant toutes les cités contre Jules César. Il le vainquit devant Gergovie, la ville royale de ses aïeux. Mais il fut vaincu par le Romain devant Alésia, la cité sainte des Celtes. Alors, tout fut fini pour la Gaule.

Du moins elle avait montré, par cette suprême résistance et par l'apparition de ce chef, noble entre tous, ce qu'elle était et ce qu'elle pouvait devenir. Pas une seule fois Vercingétorix ne parla ou ne combattit au nom des Arvernes, mais toujours au nom de la Gaule. Cette Gaule était sa vraie patrie et le mot sacré du ralliement de ses hommes. Dans ses heures d'espérance et d'enthousiasme, il eut la vision de la Gaule entière, levée contre l'étranger, ne formant qu'un seul corps, n'ayant qu'une seule volonté, unie et invincible, et, par la vertu de sa concorde, imposant à l'univers le respect de son droit et de sa liberté '.

1. De belh Gallico, VII, 29: Vercingétorix proclame (se) umim (onsilium iotiiis Galliœ ejjecturam, cujiis consensui ne orbis quidem (en arum possit obsistere. Je suis convaincu que César rapporte des paroles réellement prononcées.

l'état romain'

Beauté apparente de VEmpire romain. — Plus de variété dans la culture; la vigne. — La construction en pierre : villes et routes.

— Nouveaux sites urbains; les villes gallo-romaines, héritières de villes gauloises. — Les tombeaux de pierre. — Intensité de la vie industrielle et commerciale ; décadence maritime. — Victoire de la mythologie. — La fièvre d'art; triomphe du style classique.

— Souveraineté de la langue et de la littérature latines. — Mœurs romaines. — Faiblesse du génie latin. — Le régime municipal; persistance des cités et des « pays ». — La terre, source d'autorité. — Toute-puissance du grand domaine. — Maintien en Gaule des cléments d'unité; Lyon capitale et son Conseil. — Amour-propre gallo-romain. — L'armée gallo-romaine, autre principe d'unité. — Ce que fut la paix romaine. — Rome laisse passer l'invasion germanique. — L'Empire en état de siège; soldats barbares et pacifisme des civils.

Incorporée à l'Empire romain, la Gaule transforma à la fois sa vie politique et sa vie morale, son gouvernement et ses habitudes. Elle fut soumise à des maîtres, et elle prit les usages de ces maîtres. Ce ne fut pas seulement une nation qui perdit sa liberté pour être la

1. Il est bon, en tête de toute étude sur la Gaule romaine, de rappeler les inestimables services rendus par le Corpus inscriplionum Lalinarum, t. XII et XIII, relatifs à la Gaule, parus à Berlin en difTérentes parties depuis 18)^8 ; l'ouvrage est en ce moment inachevé.

province d'un immense État, ce furent les hommes de cette nation qui entrèrent comme Romains dans la grande société civilisée du monde méditerranéen : car Marseille, conquise par César, remit à l'Italie le soin d'instruire la Gaule.

Au premier abord, c'était un spectacle splendide que celui de cet Empire romain, patrie unique et école suprême de cent millions d'hommes '. Plus de rois ennemis, plus de nations qui s'entre-déchirent, plus de partis qui se querellent, la paix et le travail garantis à la terre, image du ciel sous la loi d'un empereur divin; et ces hommes se comprenant tous, parlant une même langue, priant les mêmes dieux, façonnés aux mêmes coutumes, tels que seraient les enfants d'un père de famille : historiens et poètes de Rome ont déliré pendant des siècles dans l'admiration de cette œuvre. Et nous délirons à leur suite : car les écrivains de Rome nous ont élevés et élèvent encore notre jeunesse; ils nous imposent leurs sentiments de vainqueurs, ils prolongent en nous, à deux mille ans de la défaite de nos pères, une mentalité de vaincus qui acceptent leurs maîtres et qui les adorent.

Voyons la réalité à travers les phrases, et ce que valurent, d'un côté l'éducation et de l'autre le gouvernement, ce qu'on a appelé « le génie latin » et « la paix romaine ».

Le sol de la Gaule lui-même compléta son éducation sous ses maîtres romains. Il dut au nouveau régime des cultures qu'il avait ignorées jusque-là, qui mirent à la surface plus de variété, et plus de jouissances au coeur des hommes. Ils connurent le platane à la fraîcheur inaltérable, joie des siestes et des promenades d'été; le pêcher, joie des gourmets, et le cerisier, joie des familles; l'olivier, joie du Midi, et la vigne, joie de la France entière.

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