‹ De la Gaule a la France;Chapitre 26 sur 42 · Et plutôt plus que inoinè · texte numérisé non relu

Et plutôt plus que inoinè

La vigne fut, en ce genre, le grand bienfait. C'était pour notre pays une richesse sans limite, à peine inférieure à celle du blé; et c'était pour ses habitants un motif de plus d'aimer la vie que leur faisait la terre. Que la vigne gauloise soit fille des cépages de Marseille ou de ceux de la Campanie (car cette affaire fut surtout aux mains de vignerons grecs), elle occupa rapidement les terrains qui lui étaient favorables et engendra aussitôt les vignobles de gloire française : ceux du Languedoc autour de Béziers leur capitale, ceux du Rhône aux flancs de la Côte-Rôtie, ceux de la Bourgogne encadrant Beaune, ceux des coteaux parisiens, des bords de la Moselle, des Graves bordelaises, la Champagne manquant seule à l'appel.

Mais, si riche que soit le don fait à la terre de Gaule par la conquête romaine, gardons-nous de croire que cette conquête en ait provoqué une autre, celle de la nature par le cultivateur. Il y a beau temps que l'essentiel, et davantage, a été fait par les néolithiques ou les Ligures. Voilà des siècles que la Brie et la Beauce ont leurs blés, l'Artois ses lins et le Quercy ses chanvres. Les terrains que soumettent les vignerons sont enlevés à d'autres cultures, et non pas à la forêt ou au marécage. Certes, le sol de la Gaule, au voisinage des embouchures de fleuves, était encore abominablement enlaidi par de vastes étendues de marais stériles et funestes : il restait un noble travail à faire pour de nouveaux Hercules, plus de terres à donner au grain, plus de vie à assurer aux hommes. Mais les Romains n'y songèrent point, et ils abandonnèrent la tâche aux moines chrétiens ou aux ouvriers de Sully.

Je ne dis pas que l'éducation romaine ait détourné les Gaulois de la terre. Us l'ont, au contraire, aimée en ce temps-là, non point avec plus de force, mais avec plus de goût, de façon plus délicate et moins monotone. Les recherches du bien-être et du luxe, et surtout de ce luxe de table qui fut la frénésie de la civilisation latine, les amenèrent à multiplier dans leurs domaines les vergers, les potagers, les pépinières, les jardins fleuristes, les serres

et, par la greffe, le forçage ou l'hybridation, à y produire toutes les espèces possibles de légumes, de fruits et de fleurs. Afin d'orner les tables des vivants et les tombes des morts, le sol se couvrit, aux abords des demeures, de roses et de violettes, et la France reçut ainsi la plus gaie de ses parures. Mais qui sait si Marseille n'avait pas été la première à la tisser sur la terre de Gaule?

Le sous-sol, de son côté, s'ouvrit à une vie plus profonde. Sondé et creusé en tout sens par les prospecteurs de mines et de carrières, il livra ce qu'on sut en tirer d'argent, de plomb et de fer, ce qui lui restait d'or et de cuivre, et l'on commença à tailler largement dans les bancs de calcaire de la Saintonge ou du Jura, dans les assises de marbres pyrénéens, et l'on puisa sans arrêt dans les couches d'argile de l'Auvergne, du Rouergue ou du Gévaudan K Les temps de la brique et de la pierre de taille étaient venus : la Gaule montra que, plus que pays au monde, elle était capable de les faire durer éternellement, et de dresser des villes aussi drues que ses moissons.

Par suite de cet appel forcené à la pierre et à l'argile, le sol réservé aux habitations et aux marches humaines changea brusquement d'aspect. Il prit l'apparence que nous lui voyons aujourd'hui, il se couvrit d'édifices attachés à lui, durs comme le rocher, et qui semblaient continuer la terre dont ils sortaient. Une végétation de murailles en pierre, en brique, en ciment, poussa de partout, qui ne devait plus s'interrompre. Il n'y eut pas de groupement social, de fait politique, de pensée religieuse, de plaisir vulgaire, et même d'espérance morale, qui ne se traduisît par un édifice bâti et immuable. On eût dit que la vie humaine,

1. Voyez le travail de Déchelette, Les Vases céramiques ornés de la Gaula romaine (1904, Paris, Picard). Je ne cite, cela va sans dire, que quelque>= faits, les plus connus ou les plus caractéristiques.

au delà même de la mort, ne pouvait plus s'agiter que dans un cadre de pierre.

On construisit des villes qui, somme toute, ressendjlèrent aux nôtres : chaussées rectilignes, bordées de trottoirs et de maisons, formant un réseau de chemins coupés à angles droits; des places centrales, aux contours réguliers, entourées de portiques; çà et là, de hauts et larges monuments précédés de colonnades, ornés de statues, couronnés de frontons et dominant en souverains le peuple des maisons humaines tassées à leurs pieds : temples pour le culte des dieux, basiliques et curies pour les séances des magistrats et du sénat, arcs de triomphe pour glorifier l'histoire, cirques, théâtres, amphithéâtres et thermes pour l'amusement de tout le monde; et, au travers ou au-dessous de ces rues et de ces édifices, un système d'égouts qui les débarrassent des matières usées, et un système de canaux qui leur amènent, en un conduit souterrain ou sur les arcades d'un aqueduc, les eaux pures des sources lointaines *. A part la lumière qui éclaire et qui réchauffe, et le fil porteur de paroles, la ville moderne n'offre aucun élément que n'ait réalisé la ville romaine, bénéficiaire de tous les architectes du monde antique ^.

Ces mêmes principes de construction, ces mêmes attitudes de la vie sociale, ces mêmes ensembles de pierre, se retrouvent dans de simples bourgades, qui, elles aussi,

1. Blanchet, Recherches sut les aqueducs et cloaques de la Gaule romaine, 1908, Paris, Picard.

2. Citons ici les meilleures monographies de villes gallo-romaines : Harold de Fontenay, Autan et ses monuments, 1889, Autun, Dejussieu; AUmer, dans Allmer et Dissard, Musée de Lyon, Inscriptions antiques, 5 vol., 1888-1893, Lyon, Dclaroche; Castan Besançon et ses environs, nouv. éd., 1901, Besançon, Jacquin; AudoUent, Clermont gallo-romain, dans Mélanges littéraires publiés par la Faculté des Lettres, 1910, Clermont, Mont-Louis ; De Pachtere, Paris à l'époque gallo-romaine, 1912, Paris, publication municipale; Mazauric, La Civilisation romaine (à Nîmes), dans Nîmes et le Gard, t. I, 1912 (Nîmes, à l'occasion du Congrès de l'Assoc. Fr. pour l'Avancement des Sciences); Clerc, Aquse Sextise, 1916, Aix, Dragon; Secretan, Aventicum, 3'= éd., 1919, Lausanne, Association Pro Aventico ; Constans, Arles antique, 1921 Paris, de Boccard.

ont leurs rues, leurs aqueducs et leurs édifices publics ' ; dans les marchés sacrés de la campagne, qui, eux aussi, ont leurs théâtres, leurs thermes et leurs temples; dans les villas, elles aussi en pierre et en brique, et également décorées de portiques, pourvues d'eau froide et d'eau chaude, et parées comme des sanctuaires.

Il n'était pas jusqu'aux routes à quoi la maçonnerie ne s'imposât comme la loi du temps. Là où il n'y avait eu qu'une surface fragile, on enfonça sous terre une muraille compacte de blocs, de cailloux, de ciment, profonde parfois d'un mètre, et la voie romaine fut alors pareille, en solidité et en résistance, à un chemin de ronde sur la courtine d'un rempart ^. Et c'est pour cela qu'elle a, en tant d'endroits, survécu jusqu'à nous, aussi stable dans sa masse de pierre du sous-sol que les arcades des arènes au-dessus du pavé des villes.

Mais qu'on ne s'y trompe pas. La grandeur romaine a procuré à nos routes de Gaule un vêtement de pierre presque inusable : Rome ne leur a indiqué ni leur direction ni leur allure. Là où je trouve ces « chemins ferrés », ces « levées », ces « routes de pierre », qui sont les témoins de la voie latine, là passait déjà la route de la Gaule indépendante. C'est elle, et la première, qui a su gravir les montagnes par des pentes continues, qui a su franchir les marécages sur pilotis, elle qui a tracé les sillons nécessaires pour guider les marches humaines.

De même, ces villas, ces villages, ces villes de la Gaule romaine, ne sont, le plus souvent, que les héritières enrichies des fermes, des bourgades et des forteresses de la liberté.

1. La monographie de Boutss, Les Fins d'Annecy, par Marteaux et Le Roux (1913, Annecy, Abry), est le travail le plus fouillé que nous possédions sur un vicus de Gaule, et un modèle du genre.

2. Ceci est la grande dilTérence entre la route romaine et nos routes contemporaines, celles-ci à surface très mince et nécessitant Bans cesse des chargements ou une réfection.

Sans cloute, quelques-uns de ces lieux bâtis doivent l'existence à la fortune ou aux habitudes des âges nouveaux. Autun, capitale romaine des Éduens, Clermont, capitale romaine des Arverncs, sont des villes entièrement neuves, édifiées sur des coteaux qui n'avaient reçu jusque-là que des villageois au labour ou des dévots en prière : on les a construites pour remplacer Bibracte et Gergovie, juchées trop haut, sous un ciel inclément, loin des routes passagères. Les hommes de ces villes, et d'autres encore, et de villages ou de villas comme de villes, ont quitté les rudes repaires de hauteur où les malheurs des temps et de vieilles pratiques avaient logé leurs aïeux; et l'habitation humaine se familiarisa chaque jour davantage avec le coteau ou la plaine. Mais on a vu que les Gaulois euxmêmes, avant l'arrivée de César, s'étaient sentis attirés par les terres et les routes d'en bas, et la loi de Rome ne fit que les inviter à s'en rapprocher plus vite. Au reste, aucune de ces villes n'est une création franchement originale, imaginée de toutes pièces : elles furent tracées pour recevoir les habitants d'une ville antérieure, et qui n'était pas très loin de lu. Ils se transportèrent dans leurs nouveaux domiciles, dieux et magistrats en tête : c'était le déplacement et non pas la fondation d'un foyer municipal.

A côté, combien de villes romaines ne sont que les avatars de résidences celtiques ou ligures 1 Avant d'être la colonie capitale du Midi, Narbonne a été le siège d'un puissant royaume. Lutèce a beau couvrir de superbes édifices à la mode latine sa pieuse colline de la rive gauche, elle n'existe que parce que les Gaulois et leurs aïeux ont aimé l'île de la Cité. Vienne, après avoir été le port des marichands allobroges, devient le lieu de séjour de leur aristocratie. Rien ne nous dit que Trêves ne soit pas l'héritière coloniale du lieu sacré ou du marché central des Trévires. La Gaule romaine a suscité des villes d'eaux magnifiques, aux temples et aux thermes de marbre, Vichy, Luchon, Aix-en-Savoie, Néris, Luxeuil, et cent autres : mais la Gaule indépendante n'ignora les mérites

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d'aucune de ces eaux, et elles sourdent toujours sous la protection de dieux au nom celtique'. Si les habitants de Nîmes ont quitté les « monts » d'où jaillit leur Fontaine, c'est pour demeurer à quelques pas de là, dans le bas, à l'ombre de ces mêmes collines et au contact divin de cette même Fontaine. On vit alors, le long de la Méditerranée et du Rhône, une abondante floraison de colonies romaines ou latines, Narbonne, Béziers, Nîmes, Arles, Aix, Orange, Avignon, Vienne : mais c'est que les hommes de ces pays s'étaient de longue date façonnés à la vie municipale. En Flandre, au contraire, où la population gauloise ne s'était groupée qu'en hameaux ou en fermes, aucune ville n'apparut à l'époque romaine-; et cette région devait un jour produire les plus riches ateliers de labeur citadin que la Gaule ait jamais possédés dans ses frontières. Tellement il est vrai de dire que les Romains furent plus souvent les sectateurs du passé que les prophètes de l'avenir!

Pour venir plus tard que les vivants aux habitudes classiques du Midi, les morts de la Gaule finirent par les accepter aussi complètement. Eux encore, comme les dieux, comme les magistrats, comme les grands ou la plèbe. Ils voulurent avoir leurs demeures de pierre, aux lignes droites surgissant de la terre, éternelles et connues de tous. A la tombe à demi invisible, sans nom et sans ligure, succéda le monument funéraire en façon de temple ou de statue. Il s'en éleva de dimensions et de formes infinies, depuis la stèle haute d'une coudée jusqu'au mausolée de cent pieds. Mais tous étaient de pierre ou de marbre, ils portaient image ou inscription; et d'ordinaire ils bordaient les grande s routes, pour rappeler davantage le défunt aux êtres qui

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