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Bonnard, La Gaule thermale, 1908, Paris, Pion

2. C'est un travail de premier ordre que celui de Fr. Cumont, Comment la Belgique fut romanisée, 1914 (Annales de la Sociéié royale d'Archéologie de Bruxelles, t. XXVIII).

JuLLiAN. — De la Gaule à la Franco. 11

survivaient. La mort, autant que la vie, marqua le sol à son empreinte; elle y planta des bâtisses indéracinables; et les plus étranges ou les plus fières des ruines de la Gaule romaine, Tourmagne de Nîmes, mausolées de Saint-Remy et des Trévires, « piles » ' et « pyramides » % sont des œuvres de souvenir imposées par ses morts à la terre de Gaule. Grâce au prestige de la pierre que l'on taille et de l'édifice que l'on dresse, la mort a repris sur cette terre l'empire que lui avait donné la roche brute au temps des menhirs et des dolmens.

Le travail et le rôle de la matière grandissaient chaque jour dans cette vie internationale que représentait l'Empire romain. Il ouvrait aux besoins nouveaux ou aux désirs futiles du monde entier les richesses de chacune des provinces de ce monde; tout objet fabriqué par la Gaule fut aussitôt souhaité par l'univers, tout objet fabriqué hors de la Gaule fut aussitôt souhaité par elle. Ses habitants connurent alors en leur intensité cette production industrielle, cette activité commerciale qui laissaient indifférents les Gaulois de l'ancien régime : car les terres d'une cité suffisaient jadis à la faire vivre, ses ouvriers ne travaillaient que pour quelques-uns, et le grand seigneur trouvait sur son domaine de quoi satisfaire aux nécessités courantes, blé, porcs et gibier pour sa nourriture, laine, chanvre et lin pour ses vêtements, argile pour ses poteries, bois pour ses bâtisses et ses meubles, et fer même pour ses aruies.

Maintenant, il se fonde des manufactures aux ambitions universelles, des maisons de commerce aux velléités impé-

1. Le mot est répandu surtout dans l'Ouest et le Sud-Ouest. La plus septentrionale et la plus célèbre est « la pile » de Cinq-Mars près de Tours, mais il y en a bien d'autres.

2. En Provence (pyramide de Fourrières), à Autun (pyramide dite « pierre de Couard »). Du même genre, la Pennelleprès de Marseille.

riales. Les céramistes d'Auvergne, de Rouergue, de Gévaudan, travaillent pour toute la Gaule, et exportent bien au delà de ses frontières. Des bronziers de Flandre ou de Hainaut expédient leurs fibules en Allemagne et jusqu'en Asie. Un maître verrier de Normandie avait des succursales qui faisaient ressembler sa firme à l'administration d'une province^. Les commissionnaires d'Italie achetaient en gros les lainages d'Artois, de Hainaut, de Langres ou de Besançon, les matelas de Quercy, les jambons de Flandre ou de Franche-Comté, l'absinthe vermifuge de Saintonge : car la production agricole elle-même s'organisa en façon industrielle.

Ce fut, sur les rivières et les routes, une presse, et par moments une ruée formidable. Des corporations de batellerie ou de camionnage se chargèrent de les exploiter. Celle des « nautes de la cité de Paris » fut maîtresse de la Seine et de ses affluents; le Rhône et la Saône étaient partagés entre les nautes fluviaux à Lyon et les armateurs maritimes à Arles. Celle-ci et Narbonne dominaient sur la mer du Sud, Boulogne commandait au Détroit.

Toutefois, ce ne fut pas, dans la vie maritime, cette ardeur, cet entrain qu'on eût pu espérer en cette Gaule si bien faite pour la mer, sous cet Empire dont rien n'entravait la puissance. L'initiative commerciale se concentrait dans ces trois ports d'Arles, de Narbonne et de Boulogne. On eût dit que les chefs de Rome avaient organisé en leur faveur le monopole des routes de la mer : un grand empire préférera toujours centraUser le travail plutôt que multiplier les énergies. Les petits ports de la Méditerranée, de la Manche, de l'Atlantique, sont réduits à d'humbles besognes de cabotage et de pêche, Marseille a perdu toute activité maritime depuis que César lui a ravi la liberté. Ce même César a détruit la flotte gauloise du Morbihan, ses successeurs impériaux ne l'ont point remplacée, et

1. Voyez l'ouvrage capital de Morin-Jean, La Verrerie en Gaule sous l'Empire romain, 1913, Paris, Laurens.

l'Armorique végète le long de ses rivages inutiles. Ces forces vives de la France ont été frappées par Rome d'une longue stérilité.

Les dieux gaulois *, eux aussi, furent frappes à mort, et je ne peux admirer ceux qui les remplacèrent, si belles que soient les formes dont les artistes les ont revêtus.

Je ne devrais pas dire frappés à mort : car en réalité les dieux gaulois subirent une métamorphose plutôt qu'ils ne disparurent. Tentâtes, le père du peuple, se changea en Mercure; et s'il fut d'abord le Mercure ou l'Hermès de l'antique tradition hellénique, régulateur du monde habité et arbitre des hommes, être de sagesse et d'intelligence, les peuples, plus enclins à rabaisser qu'à rehausser leurs dieux, en arrivèrent à ne plus songer qu'au Mercure de la fable; et c'est celui-ci qu'on adora partout dans la Gaule, en son allure de dieu aimable et frivole, les ailes aux talons et au pétase, et le hochet du caducée à la main. Quelle déchéance, pour l'invisible Tentâtes, roi de la Gaule, que ce dernier avatar infligé par les mythes de ses conquérants!

Les autres divinités gauloises perdirent moins à leurs nouveaux aspects. Bélénus se transforma en Apollon, Taran en Jupiter, Ésus en Mars, et tous les dieux indigènes, l'un après l'autre, prirent noms, costumes et emblèmes à ceux des dieux du dehors qui leur ressemblaient comme

1. Pour tout ce qui suit, et d'une manière générale pour tout ce qui concerne l'archéologie figurée et l'archéologie domestique de la Gaule romaine, nous avons des recueils de première utilité : Espérandieu, Recueil général des bas-reliefs de la Gaule romaine (7 vol. parus depuis 1907, Paris, Ministère de l'Instruction publique); Reinach, Catalogue illustré du Musée des Antiquités nationales au Château de Saint- Germain (2 vol., 1917 et 1921, Paris, Leroux et Musées). Il nous manque un recueil similaire à celui d'Espérandieu, pour l'architecture ou l'archéologie monumentale. Je rappelle la visite au Musée de Saiut-Germain, admirablement disposé pour l'intelligence du passé.

des frères. Les déesses s'habillèrent en Victoires, en Minerves, en Junons ou en Dianes, jusqu'au jour où elles se rapprochèrent toutes de Cj'^bèle, la Grande Mère des dieux et des hommes, qui arriva dans la Gaule au temps des Antonins. Mais cette fois, avec cette mère et cette reine, c'était autre chose et mieux que les banales idoles du monde gréco-romain, c'était, sous un nom étranger, l'antique divinité de la Terre qui reprenait ses droits sur le sol et sur les humains; et les Gaulois le sentirent si bien, que beaucoup en oublièrent aussitôt Mercure et Jupiter.

La mythologie classique n'en recouvrait pas moins la Gaule entière de ses images et de ses fables. Des statues de Mercure se dressèrent sur les sommets, grands ou médiocres, au puy de Dôme, au Donon, à Montmartre. En vain les emblèmes mystiques chers aux aïeux essayèrent de lutter, à défaut des dieux qui s'abandonnaient; mais à son tour la spirale ou le serpent linéaire disparut devant le triomphe du foudre ou du caducée. Les cultes locaux eux-mêmes, et même ces sources qui d'ailleurs demeuraient les plus chères des puissances divines, durent pactiser avec les plus grands dieux de l'Olympe méditerranéen, et leur emprunter tantôt des noms et tantôt des figures : bien des ruisseaux s'appelèrent des Apollons ou des Mars, et de gaies fontaines, limpides et sautillantes, se travestirent en lourdes Cybèles, tenant des nourrissons sur les genoux, copies informes des banales images que l'industrie religieuse de l'Empire fabriquait à foison pour les étalages des boutiques et les bancs des marchés au voisinage des sanctuaires.

Tout ce que les Anciens avaient raconté sur leurs dieux, depuis Homère en son Iliade et Ovide en ses Métamorphoses, fut révélé aux Gaulois et accepté de leur foi naïve ou de leurs âmes surprises. Léda et son cj'gne, Ganymède et son aigle, Prométhée et son vautour, Bacchus et sa panthère, Phaéton et son char, Hercule et ses douze travaux, et mille autres histoires de ce genre, devinrent

la matière dont on éduqua les regards des foules, jeunes et vieux, misérables et lettrés. On les vit reproduites sur la vaisselle de table, pour offrir un passe-temps entre deux services; sur les riches vases d'argent qu'on vouait aux dieux secourables et qu'ils conservaient dans les trésors de leurs temples; sur les mosaïques qui ornaient les grandes salles des thermes publics et les chambres d'apparat des villas seigneuriales. On les représenta même en action, en ces tableaux vivants dont s'éjouissait le populaire dans ces mille théâtres qui se construisirent sur le sol des cités. Aux jours de frairie qui assemblaient à Soissons ou à Champlieu les laboureurs et les bûcherons de l'Ile-de-France, leurs yeux contemplaient, en pierre ou en chair, des Niobides massacrés par Apollon, Icare et Dédale tombant du ciel, Paris juge de beauté entre trois déesses, et encore, et toujours, les inévitables amours de Léda. Comprenaient-ils vraiment ce que signifiaient ces mythes, leur beauté poétique ou leur sens mystérieux? J'en doute, et je suppose plutôt qu'ils ne voyaient là qu'aventures merveilleuses, légères ou pathétiques, quelque chose comme ces mélodrames ou ces acrobaties que popularise de nos jours la vogue du cinéma. Et je ne trouve pas que la conversion de la Gaule à l'anthropomorphisme païen, dieux en images et religion en féeries, ait marqué pour elle un progrès moral.

Il est vrai que quelques-unes de ces figures et de ces scènes étaient des chefs-d'œuvre, et qu'en se convertissant à cette religion nouvelle, la Gaule s'initiait aux beautés de l'art, qu'elle avait ignorées jusque-là.

Elle put admirer les corps des Vénus ou des Athlètes aux pourtours de ses théâtres ou dans les salles de ses thermes. Les épisodes de la guerre de Troie se déroulèrent en reliefs d'une vie saisissante sur les flancs des vases d'argent exposés dans les sanctuaires. On eut des mosaïques

OÙ les animaux de la fable ou les combats de l'arène apparurent avec les couleurs de la réalité. La Maison Carrée de Nîmes déploya les grâces élégantes de sa façade, et le Pont du Gard l'harmonieuse simplicité de ses arcades. Œuvres anciennes achetées au delà des Alpes par de riches amateurs, œuvres récentes façonnées sur place pour orner les forums des villes ou les salles des villas, artistes grecs appelés à grands frais ou artistes indigènes nourris de leurs leçons, la fièvre d'art se propagea par toute la Gaule, depuis Nice fille de I\Iarseille et déjà reine sur la Côte d'Azur, jusqu'à Tongres, perdue dans ses broussailles et ses marécages à la lisière de la Germanie.

De la religion, qui l'avait importée, cette fièvre pénétra tous les replis des âmes humaines. L'homme à son tour voulut son image, telle que l'avait le dieu. Des bustes ou des statues de vivants peuplèrent les places publiques ou les maisons de campagne, portraits de citoyens méritants ou de propriétaires vaniteux; et il se trouva bien peu de morts, même des plus humbles, qui n'eussent souhaité ou obtenu leurs figures sur leurs tombes. Le boutiquier de Sens, le commerçant de Bordeaux, le forgeron d'Autun, le viticulteur de Trêves ', se montrèrent sur leurs mausolées en ressemblance absolue, la tunique tombant sur les genoux, le capuchon rejeté sur le dos, ayant à la main le coffret du maître de maison, et, en bous pères de famille, leur épouse et leurs enfants à leurs côtés. De même qu'on représentait les batailles des héros et les amours des dieux, on en vint à décrire par la pierre les occupations de l'existence humaine, fût-ce les plus prosaïques, scènes de travail ou de marché, le drapier derrière sa banque et ses piles d'étoffes, le changeur avec sa sébile pleine de pièces, le porc que l'on sacrifie, le bœuf qui laboure, le charretier conduisant sa charrette, le batelier transportant des barriques. Et nos musées de France sont puiourd'hui

1. Le plus célèbre et le plus intact des mausolées à figures de genre, à scènes de la vie réelle (mais mêlées de scènes mythologiques), est le mausolée d'Igel, près de Trêves, datant des abords de l'an 200.

remplis de ces portraits de bourgeois ou d'artisans, de ces bas-reliefs qui racontent le poème de leur vie, « les jours et les ouvrages » du travail de la Gaule.

Cette fois, et tout autrement que devant la Vénus d'Arles ou l'Athlète de Vaison, je m'arrête devant ces œuvres avec un réel plaisir. Il m'est indifférent qu'elles soient moins belles. Elles, au moins, sont vivantes, elles viennent de notre sol, elles nous apportent des sensations de notre passé, elles nous rappellent des pensées et des tâches qui ressemblent aux nôtres, elles nous présentent des hommes qui peut-être furent nos aïeux. Voilà enfin, sous la loi de Rome, une note originale, une expression nouvelle de notre vie nationale.

Le malheur est que cette note s'effaça très vite. Moins de trois siècles après la conquête, elle avait disparu, étoulîée par les progrès continus de l'art mythologique. Cet art ne vivait plus que des conventions de l'école, il n'inventait plus rien en attitudes héroïques ou en physionomies divines, sa valeur diminuait de jour en jour, et de copie en copie il n'aboutissait qu'à de misérables plagiats. Mais par là même les images de cet art gagnaient en vogue ce qu'elles perdaient en mérite. Il était si commode pour la paresse et la routine humaines! La reproduction de la vie réelle, au contraire, exige l'effort de l'observation et le souci de la vérité. Et aussi, aux derniers temps de sa décadence, l'art religieux des Gréco-Romains réussit à mettre fin aux tentatives personnelles et fécondes des artistes de la Gaule.

A côté de l'éducation par l'art et par l'image, Rome assura l'éducation par l'écriture et les belles-lettres.

La Gaule, en quatre siècles, délaissa l'usage de ses idiomes nationaux, gaulois ou ligures : seuls, les Aquitains furent réfractaires à la langue des vainqueurs, et si Veskuara dut évacuer les basses terres de la Gascogne, elle conserva

un inviolable refuge dans les landes et les vallons du Pays Basque. Partout ailleurs le latin s'imposa, par l'influence des colons militaires, des garnisons, des immigrants et des marchands italiens, par celle de l'aristocratie indigène, qui s'empressa de faire la cour à ses maîtres, par celle, enfin, des lois et des usages publics : car le latin était la seule langue admise pour les actes de l'État et des cités, et, les dieux de la Gaule devenant romains, Bélénus devenant Apollon et Tentâtes Mercure, c'est en latin qu'il fallut les prier.

L'école eut la mission de discipliner ces bonnes volontés. Une nuée de maîtres se répandirent sur la Gaule, sortis de Grèce ou d'Italie ou formés spontanément dans les milieux indigènes, surexcités par les salaires qu'ils attendaient des préceptorats aristocratiques ou de l'enseignement public dans les villes. Les Éduens instituèrent une université à Autun, et je me demande si ce ne fut pas pour faire oublier un antique collège des Druides. Arles, Narbonne, Nîmes, Toulouse, Bordeaux, furent envahis par une population d'écoliers, curieuse et passionnée, et Toulouse, avant d'être la ville de Clémence Isaure, mérita d'être appelée « la cité de Pallas «. Il sortit de ces écoles des avocats qui eurent leurs heures de célébrité et se firent applaudir à Rome même, et il en sortit aussi des poètes qui copièrent Virgile en voulant l'imiter.

Le Midi, soumis plus tôt, plus riche en villes et en colons, plus visité des empereurs, des marchands et des touristes, fut gagné plus vite aux lettres latines: et j'entends par lettres la connaissance des poètes et des orateurs de Rome, et aussi ces inscriptions en majestueux caractères dont on décora les frontons des temples, les offrandes aux dieux, les socles des statues et les parois des tombeaux. Mais les grands seigneurs du Nord ne tardèrent pas à se modeler sur les riches bourgeois du Midi : dans les fastueuses villas penchées sur les coteaux de la Moselle ou dans les manoirs perdus au fond des Ardennes, on récita des vers de Luçain, et des philosophes, installés en directeurs de

conscience, ouvrirent aux leçons du Portique ou de l'Académie les âmes des petits-fils des derniers vergobrets gaulois.

Le grec n'était point exclu de cet enseignement, tout au contraire. Mais il n'avait plus en Gaule qu'une situation égale à celle qu'on lui avait faite à Rome. C'en était fini avec cette ambition que Marseille avait pu concevoir, de devenir l'éducatrice de l'Occident, et de le gagner à la Grèce. En vain s'efforça-t-elle de maintenir son rôle d'écolâtre hellénique : à demi persécutée sur cette mer qui avait été sienne, elle se réfugia dans l'étude d'Homère et le culte des lettres grecques, et pendant quelque temps ce fut chez elle que Gaulois et Italiens puisèrent aux sources les plus pures de la pensée antique. Puis, la misère de sa destinée l'emporta, cette destinée qu'elle s'était faite à elle-même, le jour où elle s'était déclarée l'amie de Rome: car aucun peuple ne réussit à faire sa part à l'amitié de Rome. Et deux siècles après César, Marseille avait accepté les dieux et la langue d'Italie : si quelques étudiants y venaient encore, c'était pour se préparer à la latinité triomphante. Le latin, et non pas le grec, lui donnera le nom de sa Cannebière (de cannabis, « chanvre »),

C'est cette latinité que nous retrouverons, obsédante et monotone, chez les écrivains gaulois. Des rhéteurs ou des conférenciers qui ne songent qu'à faire de l'esprit avec la science de leurs devanciers, des poètes qui ne savent s'exprimer qu'à l'aide de réminiscences, des métaphores mythologiques consacrées par des siècles d'écriture, l'éternelle obéissance aux préceptes de l'école : la littérature, comme l'art, comme l'industrie, semble n'être plus qu'une empreinte de formes et de moules toujours les mêmes; et dans leurs contours sans netteté ou leurs dessins sans vigueur, ces œuvres de poètes, ces figurines de statuaires, ces vases de céramistes, montrent également que les formes et les moules ont fini par s'user à force de servir.

Comme je préférerais que ces Gaulois, à l'intelligence éveillée et souple, • eussent employé les leçons de leurs maîtres à rendre des idées et des spectacles de chez eux!

Leur histoire était assez belle, leur nature était assez riche, pour fournir à la langue latine, sous l'inspiration d'une âme gauloise, une nouvelle et ample moisson de drames vivants, d'épopées superbes, de strophes émues, de paysages pittoresques. Mais nul de ces catéchumènes des lettres classiques ne songea à modeler avec elles les souvenirs de son passé ou les images de ses regards. L'idée ne leur vint même pas de transcrire, de traduire, d'imiter les poèmes des Druides et les chants des bardes; et ces œuvres moururent d'une double mort, d'une mort sans descendance. Oublieux de leur propre histoire, traîtres à leur passé, les Gaulois s'imaginèrent qu'ils étaient les fils de l'Hercule de la fable, que des liens de famille les unit.saient aux héros de la Grèce et de Rome, que Rémus avait fondé la nation des Rèmes * ; et ils voulurent avoir la louve romaine, non plus seulement pour souveraine de leur vie présente, mais pour nourricière de leurs aïeux.

De Rome enfin, ils empruntèrent les jeux, les plaisirs et les vices : tableaux vivants, mystères mythologiques, mimes et pantomimes sur les théâtres innombrables des villes et des lieux de foire, combats de gladiateurs ou exécutions judiciaires dans les amphithéâtres des capitales de cités, courses de chars dans les cirques des métropoles de provinces, et partout, baignades en commun, promenades et jeux d'oisifs dans les thermes, on s'amusa à Paris à l'instar de Rome, et à Paris comme à Rome, rien ne délecta plus la plèbe ou les riches que les prouesses sanglantes de la gladiature.

On me dira qu'un combat de gladiateurs n'était pas

1. Je crois la légende bien plus ancienne que le Moyen Age, datant au moins de l'époque romaine, peut-être même antérieure à cette époque, et je me demande si la fidélité extraordinaire et presque mystique des Renies à l'alliance romaine n'est pas en partie la conséquence de cette légende.

plus barbare que ces sacrifices humains jadis si chers aux Gaulois et interdits depuis par la loi de Rome. Je n'en suis point sûr. La victime du dieu, il est vrai, pouvait être innocente, et, en tout cas, mourait malgré elle : et le gladiateur était libre, et pouvait choisir un autre genre de vie ou de mort. Mais les spectateurs de ces sacrifices n'en faisaient pas un motif de distraction et de joie : et la multitude entassée dans les arènes ne demandait à la mort et au meurtre que de distraire ses loisirs. Le monde était en droit de réclamer d'autres leçons de ses maîtres romains.

Qu'on ne me parle plus du « génie latin », qu'on ne fasse pas de la France l'élève et l'héritière de ce génie. Elle est autre chose, et elle vaut mieux.

Le génie latin n'a pas transformé la nature et le tempérament des hommes de Gaule. Ce qu'ils étaient comme race, ils le sont restés : quelques dizaines de milliers de colons militaires à Fréjus, à Arles, à Orange, à Béziers, à Narbonne, à Lyon, quelques centaines de milliers d'immigrants italiens ou grecs sur les routes, dans les foires ou dans les villes, cela ne suffit pas pour changer le sang de trente milUons d'habitants. Ce sang absorba celui des nouveaux venus, et ce fut tout.

Leur arrivée ne modifia pas davantage l'humeur native des hommes. Tels étaient les Gaulois conquis par César, tels seront les Gallo-Romains conquis par Clovis : je parle du caractère transmis à la naissance, je ne parle pas des manières dont l'éducation l'enveloppe. Nos aïeux d'il y a deux mille ans avaient reçu leur part nécessaire de qualités et de défauts, et nous leur ressemblons. Les colons grecs de Marseille, les colons romains de Lyon, loin de troubler l'esprit de leurs hôtes gaulois, finirent par s'adapter au mouvement de l'ambiance. Mettez aujourd'hui un eufant de Saintonge dans une école de Marseille,

qu'il tienne ensuite boutique à la Cannebière ou à la Grand'Rue, ou lui ou ses fils prendront les gestes, l'accent et l'imagination du cru. Même après quatre siècles de loi romaine, le Gaulois, resté sur la terre et au milieu des siens, demeura un être ardent, prime-sautier, inconstant, loyal et crédule, et jamais il ne ressembla au Latin, tenace, discipliné, formaliste et fourbe plus qu'à demi.

N'attribuons pas au génie de ce Latin les traditions de notre droit et les clartés de notre langue. Notre droit a emprunté à la législation romaine des principes généraux que les Gaulois partageaient avec tous les fils des Européens; et la France n'a gardé la langue latine qu'à la condition de la mettre à son allure propre.

Ainsi fera la France de ce que Rome lui a apporté de meilleur. Elle conservera le goût des lettres écrites et des œuvres d'art; mais les lettres et l'art de la Gaule n'auront une valeur que le jour où ils ne seront plus inspirés par le génie latin, et où ces formes de la pensée, enseignées à nos ancêtres par les hommes du Midi, seront consacrées par leurs fils à présenter et à proclamer la vie nationale, où l'art bâtira des églises romanes et non plus des amphithéâtres, où la poésie chantera Gharlemagne et Roland et non plus Hercule ou César.

Nous avons vu ce que Rome enseigna de nouveau, et ce lut dans la vie matérielle et morale des peuples. Voyons ce qu'elle conserva du passé, et ce fut dans leur vie politique et sociale. Là encore, le mal se mêle abondamment au bien.

La Gaule, au moment de sa défaite, évoluait vers ce régime municipal qui imposa peu à peu sa loi au monde méditerranéen : une ville chef-lieu de cité, ornement et force d'une petite patrie, Besançon par exemple capitale et citadelle des Séquanes, comme Rome du Latium

OU Athènes de l'Attique. A cela l'Empire ne cessa d'encourager les Gaulois, se bornant à retirer aux chefs des cités leurs titres indigènes et la souveraineté politique.

Par la force des choses, par les progrès du bien-être, la ville arrivait à la suprématie sur les hommes. Sa nouvelle parure de temples et de monuments faisait d'elle, non plus seulement un centre d'administration, mais un lieu de joie, une résidence rêvée. Quel est le Parisien de l'Hurepoix ou de la plaine Saint-Denis qui n'eût reconnu en Lutèce sa capitale, depuis qu'elle avait sur la colline de la Seine ses thermes aux colonnes de marbre, ses arènes aux gradins innombrables, et qu'il s'y donnait des fêtes magnifiques? Les seigneurs du Dauphinéallobroge avaient quitté leurs rudes manoirs de la montagne pour se bâtir des hôtels sur les bords riants du Rhône, à Vienne « la belle », et pour y vivre la joyeuse vie.

Mais, dans ce décor nouveau, le passé continuait. Les peuplades ou « cités gauloises », auxquelles ces villes commandaient, retenaient intacts leur nom traditionnel, leurs limites, leur territoire rural; et dans ce territoire, les antiques cantons des tribus (pagi) persistaient en une fixité presque hiératique. Tel le domaine des Arvernes avait été soumis par César, tel il fut respecté par les empereurs, et c'est pour cela qu'il s'appelle encore aujourd'hui du même mot, l'Auvergne, prolongeant ainsi une existence près de trois fois millénaire. Et au dedans de ces grandes provinces, que de petits « pays » à l'indestructible vitalité 1 Pour un habitant du Médoc, entre la Gironde et la mer, le Médoc est vraiment une patrie campagnarde: on l'aime comme telle, il a son patois, son accent, ses habitudes et ses joies propres; et le Médoc n'est autre qu'un canton rural de cité gallo-romaine, et ce canton n'était autre qu'une tribu ligure, celle des Medulli, déjà vieille, au temps de César, d'un millier d'années.

Il est maintes fois arrive, dans cette Gaule romaine, que le nom de la peuplade ou de la cité soit passé à la ville qui lui servait de chef-heu. Lutèce finit par s'appeler Paris,

du même mot que le territoire, celui des Parisiens, dont elle était la capitale; les Bituriges du Berry imposèrent leur vocable à Avaricum, qui devint Bourges, les Pictons du Poitou servirent à dénommer Poitiers, les Lémoviques du Limousin à dénommer Limoges, et bien d'autres ont fait de même. Mais par là l'antique peuplade gauloise enracinait son nom dans sa ville maîtresse; par là notre soi, ses habitants et ses édifices retenaient pieusement, en un mot toujours respecté et vivant, la trace et le souvenir de ces nations qui avaient fait la grandeur du passé gaulois. Nulle patrie au monde, hors la patrie française, ne montre aujourd'hui en des formes plus nettes et des noms plus tenaces, les cadres et les titres de sa plus lointaine histoire.

L'organisation sociale ne fut point davantage modifiée dans ses éléments essentiels.

C'est une sottise que de se figurer l'Empire romain comme une vaste société démocratique, et de rappeler à ce propos Napoléon héritier et législateur de la Révolution française. D'abord Napoléon, ainsi que tant de maîtres absolus, a désiré s'entourer d'une noblesse, et, à défaut de l'ancienne aristocratie, en avoir une toute neuve. Les empereurs romains, qui furent portés au pouvoir par les plus riches, n'eurent qu'à accepter, en Gaule et partout, la prédominance des grands propriétaires et des gros capitalistes. La plèbe pouvait gronder dans les arènes : cela lui valait plus de pain et plus de jeux, mais nulle autorité. Au début de l'Empire, l'envoi de colons, l'éveil de l'industrie, l'avènement des professions libérales, provoquèrent un instant la diffusion de la richesse mobilière et de la petite propriété. Puis le progrès s'arrêta, pour le malheur de la Gaule et du monde, où la dispersion de la fortune aurait mis plus d'égalité, plus de regret de la liberté et un sentiment plus juste de la valeur des hommes. Ceux-là désormais comptèrent, qui possédaient des terres et qui en possédaient

beaucoup : je n'ai pas à parler ici de ceux qui possédaient des armes, les soldats et leurs chefs, que nous retrouverons tout à l'heure. Les vrais détenteurs de l'autorité civile furent, ainsi qu'aux temps gaulois, les maîtres de domaines : les moindres propriétés faisaient le décurion, sénateur de la cité; les plus grandes faisaient le clarissime, sénateur et noble d'Empire, et il importait peu, pour devenir noble et clarissime, d'être seigneur terrien en Gaule ou en Italie.

Le grand domaine resta l'unité foncière, et, pour ainsi dire, la cellule initiale des groupements sociaux. Chaque territoire de cité, en dehors de la ville et de quelques gros villages, était divisé en une centaine de biens-fonds, vastes chacun de plusieurs milliers d'hectares, ayant chacun son maître, sa villa, ses fermes et ses ateliers; et il n'est même pas sûr que ces villages eux-mêmes n'aient point dû se résigner un jour à subir le patronage du sénateur leur voisin '. Il n'en allait pas autrement dans la Gaule de Vercingétorix.

De même que les tribus et les cités, ces grands domaines sont venus jusqu'à nous, et on dirait qu'ils n'ont traversé la domination des empereurs que pour prendre un nom latin. Le passé de notre France ne veut point mourir, il s'enracine à son sol, il ne le quitte pas, il exige que nous nous souvenions de lui, il nous rappelle que nous vivons encore par lui. J'ai trouvé sans peine les traces des cités en nos provinces, en nos départements même, et celles des tribus en nos pays, en nos cantons ou nos arrondissements même; et nos communes rurales, elles, sont filles de la villa gallo-romaine, petites-filles du domaine gaulois. Là où sont aujourd'hui l'église et le bourg, sur la hauteur et près de la source, s'étageaient autrefois la villa du maître et les communs de ses services; des terres de culture,

1. Cf. Frontin (Gromatici, p. 53, éd. Lachmann) : Habent privati n exiguum populum plebeium et vicos circa villam.

aujourd'hui comme autrefois, partent du bas du coteau et du pied des dernières maisons, et forment le même décor de verdure autour de la masse des demeures humaines; au loin, les bois qui ferment l'horizon et séparent la commune des villages voisins, limitaient jadis le domaine du seigneur et servaient d'asile nécessaire aux troupeaux de son cheptel et au gibier de ses chasses.

Le nom même de la villa n'a point changé. Nos Fleury de r Ile-de-France, nos Fleurey de Bourgogne, nos Floirac du Midi, sont autant de Floriacum, bien-fonds d'un Florus, Gaulois au nom romain; nos Berny ont été possédés par un Brennus, Gaulois fidèle à un nom celtique; et il y a des Vitry, Vietoriacum, des Mercurey, Mercuriacnm, qui furent le bien d'un temple de la Victoire, d'un temple de Mercure : car le dieu, lui aussi, était grand propriétaire'.

Mais, de ces domaines à nos communes, l'histoire n'a transmis que des noms et des cadres, les mots et les lignes fixés au sol, les aspects fixés à la nature. Tout ce qui est condition humaine a changé. C'est aujourd'hui l'égalité absolue entre les habitants, le maire du village choisi par les siens, et chacun d'eux maître en sa maison et sur les champs de son bien : et c'était autrefois une terre et des hommes dépendant d'un seul chef, et ses esclaves, répartis en équipes, lui servant de valets de ferme et de laboureurs, sous la surveillance de l'intendant de la villa, esclave comme eux.

De la base au sommet, l'édifice de la Gaule montrait ses vieilles assises et ses contours consacrés.

L'État romain fut sans doute obligé d'instituer de nouveaux districts pour servir de ressorts à son adminis-

1. Je me sépare de l'opinion courante en ce qui concerne un certain nombre de noms formés à l'aide de noms de dieux. L'ouvrage essentiel sur ces noms de lieu est maintenant le livre posthume de Longnon, Les Noms de lieu de la France (en cours de publication depuis 1920, Paris, Champion).

JuLi.iAN. — Do la Gaule à la France. 42

tralion. Ce furent les provinces d'Empire, au noml^re de neuf d'abord et de dix-sept à la fin. Et nous retrouverons ce chiffre de dix-sept dans le plus ancien nombre des provinces ecclésiastiques ou des résidences d'archevêques : Embrun et Tarentaise ^ pour les provinces des Alpes, Cologne et Mayence pour les provinces frontières de Germanie, Reims, Besançon ^ et Trêves pour celles de Belgique, Lyon, Sens, Tours et Rouen pour celles dites de Lyonnaise, Bordeaux, Bourges et Auch ^ pour les pays au sud de la Loire, Narbonne, Aix et Vienne ** pour la partie de la Gaule jadis conquise sur Bituit. Mais, à part cette survie dans l'Église, les provinces de Rome n'exercèrent point une influence profonde sur nos destinées. Leurs noms et leurs limites s'effacèrent au temps de la royauté franque. Il n'y eut de vivace que la province d'Auch, entre Garonne et Pyrénées, qui devint la Gascogne et qui l'est restée jusqu'à nos jours : il est vrai qu'elle correspondait à une région naturelle, et que, pour l'établir, les Romains s'étaient bornés à prendre l'ancien domaine des Aquitains. Ailleurs, où la nature et le passé avaient fourni de trop faibles éléments à la géographie politique, la province d'Empire eût sombré tout entière sans le respect de l'Église pour les formes romaines. Mais, du passé et de la nature, Rome avait retenu le principal, qui était la Gaule.

Pas une seule fois il ne vint à ses empereurs la pensée

1. Tarentaise (Tarantasia) a été primitivement le nom du cheflieu (Moutiers) de la province. La province fut partagée plus tard entre les provinces voisines.

2. Besançon a fait partie sous le Bas Empire de la province dite Sequania ou Maxima Scquanorum; auparavant, de la Germanie Supérieure. Mais j'incline à croire qu'il appartenait à la Belgique aux premiers temps de l'Empire.

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