‹ De la Gaule a la France;Chapitre 28 sur 42 · D'abord Éauze · texte numérisé non relu

D'abord Éauze

4. Arles forma plus tard une province ecclésiastique distincte de celle de Vienne. Pour ces provinces et leurs subdivisions diocésaines, voyez l'Atlas historique de la France^ de Longnon (depuis 1884, Paris, Hachette). Et du même, Géographie de la Gaule au VP siècle (1878, Paris, Hachette), p. 180 et s.

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de faire disparaître ce nom et d'abolir avec lui les souvenirs d'entente et de gloire nationales qu'il renfermait. Toutes les provinces s'appelèrent des Gaules ou furent dites en Gaule; et les deux Germanies elles-mêmes, autour de Mayence et de Cologne, étaient dites des provinces gauloises : car ce nom de Germanie était là pour rappeler un voisinage et l'ennemi qu'elles avaient à surveiller.

Par là même, Rome indiquait les frontières nécessaires de la Gaule avec une netteté qui leur avait manqué trop souvent. Les Pyrénées prirent à leur ligne de faîte une valeur de limite fatale; il en fut ensuite de même pour les Alpes; et le Rhin compléta enfin son renom religieux ou poétique de fleuve sacré et de fossé providentiel par la mission formelle et militaire de marquer la fin de la Gaule, de l'Empire et du monde civilisé, et de les protéger contre la barbarie germanique,

A des contours précis la Gaule romaine ajouta un centre fixe, Lyon, qui fut choisi à la bonne place, mieux garantie par la loi du sol que la montagne divine du Dôme ou le sanctuaire druidique de la Loire. Ces lieux saints convenaient à des foyers nationaux en ces temps à demi magiques où l'union de la Gaule se faisait surtout par le symbole et les dieux. Mais nous sommes arrivés, en dépit des dieux qui pullulent plus que jamais sur le sol, à des manières de vie plus positives et plus matérielles, où les accords humains résultent surtout de routes qui se rejoignent, de marches où l'on s'assemble, de marchandises qu'on échange. Le symbole, d'ailleurs, on l'avait à Lyon avec cette « claire montagne » de Fourvières que caressent les rayons du soleil à son lever, et qui se pose, pareille à un ombilic de la Terre-Mère, à l'endroit où s'unissent les eaux de rivières sacrées. Mais la rencontre de ces rivières faisait en même temps le carrefour de chemins nombreux, l'arrivée de troupes humaines, un lieu de foire universelle. Lyon, qui n'avait été jusque-là qu'une bourgade insignifiante, devint le point de départ, le milliaire auguste des voies

roinaines, la métropole économique de la Gaule, et la résidence de son grand Conseil.

Car il existe toujours un Conseil de la Gaule, où se rassemblent ses chefs, prêtres et magistrats à la fois, et, n'étaient langue, dieux et idées, Vercingétorix eût pu croire à une assemblée de vergobrets ou à un concile de Druides. Chaque année, au mois d'août, les délégués des cités de la Gaule se réunissent aux Terreaux de Lyon, au confluent de la Saône et du Rhône. Comme les Druides, ils sont prêtres, et comme eux, ils adressent des prières solennelles aux dieux généraux de la Gaule, dont le temple et l'autel s'élèvent sur le flanc de la colline; comme les vergobrets ou les rois des anciens conseils, ils sont nobles et chefs dans leurs cités respectives, et ils délibèrent sur les affaires politiques des provinces gauloises.

Ceci n'est que l'apparence : la réalité nous ramène à peu de chose. Les droits politiques du Conseil se bornaient à l'examen de la conduite des gouverneurs, et ses devoirs religieux consistaient à sacrifier aux deux divinités souveraines de l'Empire, celle de Rome et celle d'Auguste, à qui seules sont dédiés le temple et l'autel du Confluent. Les empereurs, en empruntant au passé gaulois ces formes du conseil et du sanctuaire indigènes, les appliquaient à surveiller les agents de leur pouvoir et à sanctionner la majesté de leur puissance. Ils songeaient moins à la liberté et à la dignité de la Gaule qu'à l'avantage de leur domination : ils se gardèrent bien, par exemple, de réunir à la Gaule de Lyon celle de Narbonnc, de rejoindre les deux tronçons de cette grande nation brisée par la défaite de Bituit l'Arverne. Leur politique était faite surtout d'utilitarisme impérial et d'empirisme administratif; elle manqua toujours de ces vues d'avenir, de ces vastes horizons, de ce large et fécond libéralisme qui auraient dû être le devoir des maîtres d'un grand Empire. Et ceux qui, à propos de tout, admirent et célèbrent l'Empire romain et son gouvernement, ne sont que d'inconscients flagorneurs du succès.

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Mais les faits étaient plus forts que les lois. La Gaule du Midi dépendait de Narbonne en administration : ses intérêts économiques la rattachaient à Lyon, bâti à sa frontière même. Lyon ressemblait à ces lieux de rendezvous que la Gaule avait jadis institués aux limites communes de deux cités, où se rencontraient les marchands sur une place de foire et les pèlerins en un sanctuaire : tel, par exemple, le sommet du mont Donon, où se rapprochaient tribus d'Alsace et tribus de Lorraine. Mais ici, ce sont les deux moitiés d'une immense région qui se rejoignent pour faire de Lyon l'acropole, le forum et l'entrepôt de toute la Gaule, et c'est ainsi que les Anciens ont parlé de lui.

Je répète que ces hommes, ressortissants de Lyon ou de Narbonne, prenaient et portaient également le nom de Gaulois. Qu'ils fussent vêtus de la toge latine ou de la cagoule celtique, qu'ils fussent petits-fils de Lucter l'ami de Vercingétorix, ou de vétérans de Jules César laissés à Arles, tous, citoyens romains devant la loi, étaient tous devenus des Gaulois dans l'esprit de leurs chefs et à leurs propres yeux. Et l'on sait ce que peut valoir un nom collectif, surtout lorsqu'il s'apphque à la terre et aux hommes, symbole de vie générale et inspirateur de pensées , communes.

En dépit des tyrannies impériales et de la veulerie de l'obéissance, la Gaule saisit plus d'une fois l'occasion de manifester ses désirs et de faire comprendre aux héritiers de César qu'il n'avait point tué en elle tous les germes de la liberté. L'opinion publique, en Gaule, s'exprimait plus haut que dans n'importe quel pays de l'Empire, même Rome et l'Italie. Ce fut le coq gaulois, comme le dirent les contemporains, qui réveilla le monde pour le révolter contre l'insanité de Néron. Quand, après la

mort de Vitellius, l'État romain parut se disloquer, les délégués des cités gauloises se réunirent spontanément à Reims, et l'on entendit une dernière fois parler des Druides, invoquer l'unité et l'indépendance de la patrie gauloise. Je dis une dernière fois, car cette assemblée proclama que les temps de la liberté avaient causé en Gaule trop de querelles et de misères, et qu'il valait mieux obéir dans la paix et la concorde. Les intérêts du moment étaient plus forts que les souvenirs du passé et que le respect de la dignité humaine. Mais une telle assemblée et la déclaration qui la termina montrèrent à l'univers que, si les Gaulois pensaient en serviteurs de l'Empire, ils ne s'en estimaient pas moins solidaires en leurs pensées, et responsables de leurs décisions vis-à-vis de la Gaule, nomine Galliarum.

Un dernier élément de cette cohésion nationale fut l'existence d'une armée à la frontière du Rhin, et d'une armée propre à la Gaule. Du lac de Constance aux rivages de la mer du Nord, cinquante à cent mille hommes, durant trois siècle?, montèrent la garde contre les Germains. C'était une force militaire incomparable, homogène malgré des diversités d'origine. Tous n'y étaient pas d'espèce gauloise, quoique les recrues de Gaule fussent en majorité. Mais entre la Gaule et l'armée du Rhin, il se forma peu à peu d'étroites relations : l'armée était là pour défendre la Gaule, et la Gaule la nourrissait. Le pays mettait en son armée sa confiance et sa gloire, elle faisait sa sécurité aux jours de paix, sa fermeté aux heures de péril. C'était vraiment, ainsi qu'on l'appelait d'ordinaire, « l'armée de Gaule ». Et qu'une nation sente à sa frontière une armée permanente qui soit à elle et pour elle, c'est un ferment d'unité aussi actif qu'un nom et qu'une capitale : le rempart achève l'œuvre du foyer.

C'est grâce à ce rempart que la Gaule profita, trois siècles durant, de ce que les Anciens ont nommé « la paix romaine ». J'ai dit qu'elle a été pour eux un sujet de dithyrambes sans fin, mais je me suis réservé le droit de discuter cet enthousiasme,

La paix romaine a, pendant ces trois siècles, permis aux Gaulois de travailler, de s'enrichir, de s'instruire et de s'amuser, de jouir sans inquiétude des biens de la terre et des joies de l'âme. Mais ils ont sacrifié en échange les héritages de leur histoire, le culte de leurs traditions et l'existence d'une patrie libre.

Rome leur a fait connaître la discipline pubhque, l'obéissance à l'État, les règles de l'administration. — Mais cette administration romaine était lente, tatillonne et bureaucratique, les lois n'empêchèrent pas les pauvres et les déshérités de tomber sous la dépendance des plus riches, et la souveraineté de l'État se ramenait à la volonté d'un despote improvisé, qui fut parfois un très honnête homme, mais parfois aussi un monstre exécrable.

La paix romaine, ce fut pour la Gaule, ont dit les Anciens et ont répété les Modernes après eux, ce fut la fin des guerres civiles et des invasions germaniques : si César n'avait pas conquis la Gaule, elle se serait entre-déchirée et serait ensuite devenue la proie des Barbares. — C'est possible, encore qu'il soit tout aussi possible que dans un sursaut de patriotisme, à la Vercingétorix, elle eût réussi à recouvrer l'unité et à chasser le Germain. Mais n'oublions pas que ces guerres civiles ont été entretenues par la politique du Sénat, que Rome a ouvert la principale brèche dans l'unité gauloise, et qu'elle a accordé son amitié à Arioviste, roi des Germains. Et n'oublions pas davantage que le règne de Rome infligea à la Gaule ces guerres civiles entre prétendants et entre armées qui sont la tare la plus ignoble dont ait souffert l'humanité, et que, au

cours de ces guerres, Rome elle-même rouvrit la Gaule aux Germains, plus complètement peut-être que ne l'eussent fait Arvernes ou Éduens.

Je ne dissimule pas qu'au début de l'Empire, Rome n'ait fort bien accompli sa tâche, de fermer la frontière aux Barbares. Mais, pour apprécier un régime à sa juste valeur, il ne suffit pas de le voir en ses jours de bonheur ou de chance, mais en l'ensemble de sa durée.

Pendant trois siècles, le rempart qu'était l'armée de Gaule fut inviolable le long du fossé du Rhin. Mais il en résulta pour les gens de l'intérieur un excès de confiance. Autour des villes anciennes, les murailles des enceintes tombèrent en ruines, et les villes neuves s'élevèrent sans forteresse pour les défendre ^. Aucun château fort, aucune garnison ne surveilla les routes et les campagnes ^ Lutèce développa librement ses riches demeures et ses somptueux édifices sur la Montagne Sainte-Geneviève. Le sol et les hommes prirent résolument un aspect civil et pacifique. Un Gaulois ne portait plus l'épée; la vie de camp était inconnue à la jeunesse; les enfants eux-mêmes ne savaient plus jouer au soldat; et l'armée du Rhin ne fut plus composée que d'engagés volontaires et surtout d'auxiliaires barbares. L'on disait déjà tout haut que la paix romaine allait supprimer pour toujours les guerres et les armées ^

Une effroyable réalité répondit à ce rêve; et je ne crois pas que même après Gharlemagne, même avant Clovis, même avant Jeanne d'Arc et Henri IV, la France ait subi une catastrophe pareille à celle qui mit fin à la prospérité des temps impériaux.

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