Sauf quelques cas exceptiomiels
3. Histoire Auguste, Vita Probi, 2L) : Milites necessarios non futuros. Nonne onines barbaras gentes subjcccrat? liomanus jam miles erit nullus. Orbis terrarum non arma fabricabitur. Nullaerunl bella, ubique pax, ubique lîomame leyes.
L'ÉPOQUE IMPÉHIALE. 185
Un jour, en l'an 276 de notre ère, l'arniée du Rhin, absorbée par les guerres civiles, et d'ailleurs devenue fort médiocre, laissa passer les Barbares. Et alors, personne n'ayant rien prévu au dedans de la frontière, rien n'étant disposé pour les arrêter, ils furent maîtres en Gaule comme des perceurs de muraille dans une maison abandonnée.
Du Rhin aux Pyrénées, les villes, les villages et les villas flambèrent dans un immense incendie, les hommes périrent par milliers, les cultures furent anéanties pour des siècles; et des belles choses et des années heureuses qui avaient été l'œuvre de la paix romaine, il ne resta que des ruines et des souvenirs.
Rome, sans doute, ne perdit pas courage. Elle eut raison de ces bandits, elle recouvra la Gaule, elle la gouverna encore durant près de deux siècles. Mais ce fut pour la soumettre à un état de siège ininterrompu. Citadelles et corps d'armées ne furent plus réservés à la frontière. La Gaule fut divisée en secteurs militaires, chacun avec son duc ou son comte, ses garnisons municipales, ses camps retranchés, ses colonies militaires, sa gendarmerie de route. Plus de villes ouvertes : autour de ce qui restait des villes d'autrefois, on construisit une enceinte de remparts, hauts, massifs, flanqués de tours énormes '. Habitants et demeures furent enserrés par l'étreinte d'une sombre forteresse; et désormais, pendant sept siècles, jusqu'au réveil de la France, il n'y aura plus de vie citadine, d'organisme municipal qu'à l'intérieur de ces tristes murailles, refuge suprême de nos petites « cités » ^ médiévales. Paris délaissa sa rive gauche où il n'y avait plus que des ruines, et se
1. Blanchet, Les Enceintes romaines de la Gaule, 1907, Paris, Leroux.
2. J'emploie ce mot, ici, non pas dans le sens gallo-romain de teiritoii-e municipal, mais dans le sens médiéval de quartier central des villes.
replia dans son île, où les murs nouveaux longèrent les bords du fleuve, La campagne, elle aussi, prenait la cuirasse de guerre, pour ne la quitter qu'à la fin du Moyen Age. Des centaines de châteaux forts s'élevèrent aux endroits importants, à Blaye sur la colline qui domine l'estuaire de la Gironde, à Famars près du carrefour des routes de Valenciennes, à Saverne au débouché du principal col des Vosges. Lyon, la ville marchande et pieuse, perdit son rang de capitale, et les empereurs résidèrent près de la frontière, à Trêves, ville de soldats, à l'étendue démesurée, aux murailles puissantes, aux tours monstrueuses, grosses comme des donjons. Les villas elles-mêmes s'affublèrent du costume militaire, elles eurent leurs remparts et leurs tours pour protéger les richesses que l'aristocratie terrienne s'était hâtée de reconstituer.
Car, si les empereurs avaient réussi à changer l'aspect des choses, ils n'essayèrent pas de modifier l'esprit des hommes, et ce fut la dernière faute, et la faute irréparable, de l'Empire romain. La leçon du malheur ne profita pas à ses citoyens. Il eût fallu que sur ce sol en détresse, tout habitant de la Gaule se fît à la fois agriculteur et soldat, que le travail et la défense fussent les buts de sa vie. Mais c'était trop demander à ces grands seigneurs auxquels la restauration de l'Empire avait rendu toutes leurs illusions, une confiance invincible en son éternité et la sécurité de leur propre égoïsme. A quoi bon craindre, souffrir et se battre? Pour cultiver leurs terres, ils font venir des Barbares à foison; pour faire la police des campagnes, on leur envoie d'autres Barbares; il y en a pour tenir garnison à Paris, pour surveiller les routes et les rivières de son voisinage; à la frontière, la tribu des Francs Saliens se charge de faire le guet près des embouchures du Rhin. Non seulement la Germanie était vaincue, mais ses rois et ses guerriers assumaient la mission de défendre l'Empire contre un retour offensif d'autres Barbares. A quoi bon môme, pour un sénateur de Bordeaux ou de Narbonne, briguer les commandeTnents, les titres de
maître de la milice ou de comte de la garde impériale? Il faut réserver ces fonctions actives et pénibles à des rois francs, puisqu'ils sont généraux habiles et sujets fidèles. Le sénateur, grand propriétaire, bornera son ambition aux magistratures civiles, honorées et faciles; et sa joie suprême sera, le temps de la retraite venu, de vivre dans son opulente villa, en se promenant sous les portiques reconstruits et en relisant Virgile ^
1. Cet abandon criminel du service militaire par les grands et ses funestes conséquences pour l'Empire ont été marqués d'une manière vigoureuse et prophétique par Aurélius Victor, 37 : Dum obleciantur otio simulque divitiis pavent, quarum usum affluentiamque seternitate majus putant, munivere militaribus et pœne barbaris viam in se ac posteras dominandi. Cela a été écrit au milieu du iv® siècle.