‹ De la Gaule a la France;Chapitre 30 sur 42 · VIT · texte numérisé non relu

VIT

INVASIONS GERMANIQUES, MÉllOVINGIENS ET CAROLINGIENS'

L'Empire romain est une décadence menant à une catastrophe, — Partage de la Gaule entre des chefs barbares. — Affaiblissement du titre de roi. — Continuité des invasions en Gaule. — Établissements d'étrangers. — Prépondérance de la vie militaire. — Déclin des habitudes classiques. — La civilisation, encore inspirée de Rome. — Aucun principe politique ne vient de Germanie. — La prééminence décisive du Christianisme. — Nouveau caractère qu'il donne à la religion et à la vie religieuse. — Le Christianisme renforce Vanité gauloise et la vie locale. — Les monastères et la renaissance agricole. — La petite exploitation rurale. — Maintien du mol de Gaule comme idée et sentiment d'unité. — La Gaule comme unité politique; Paris, résidence royale. — Ambitions impériales des rois de Gaule. — Faiblesse de l'Empire de Charlemagne.

Quelle que soit ma reconnaissance envers les maîtres latins de ma jeunesse, je ne peux plus admirer l'Empire romain, et me rejouir de ce que la Gaule lui ait appartenu. Si j'ai pu faire jadis l'un et l'autre, c'est parce que l'étude, la réflexion et l'âge ne m'avaient pas encore donné l'expérience de l'histoire.

1. Malgré tout ce qui a été écrit sur ces sujets, j'estime qu'il y a lieu de les reprendre de plus près encore. Un des ouvrages d'ensemble où la notation des faits est la plus exacte et la plus complète est celui de Prou, La Gaule Mérovingienne, [1897], Paris, May. J'ai à peine besoin de rappeler les travaux décisifs de Fustel deCoulanges,/fj67o/re des institutions politiques de l'ancienne France,

Je ne dis point qu'il taille renoncer à ces maîtres latins, et ne plus demander à l'Antiquité romaine des leçons de morale et les jouissances de la poésie. Non! Virgile doit conserver pour nous son charme, et Sénèque nous instruire des vertus nécessaires. Mais on peut aimer Virgile sans partager son amour du peuple-roi et sa dévotion à Auguste, et relire Sénèque sans féliciter le monde d'un régime qui lui donna Néron. Éducation latine et jugement sur l'Empire sont choses indépendantes. Cherchons en cette éducation, comme le firent ces hommes de la Renaissance qui nous l'ont rendue, cherchons-y ce qui est art et sentiment, préceptes d'idéal et règles de beauté, mais préservons-nous éternellement de ce mot et de cette idée d'Empire, qui furent une peste pour le genre humain.

L'Empire romain montra que cette forme de gouvernement fut incapable de rien fonder de durable pour l'avenir des hommes et les destinées de leurs peuples. Ces États immenses soutiraient de leur grandeur qui les condamnait au despotisme d'un chef et à l'immobilité des masses ; ils étaient incompatibles avec la vigueur de la pensée, l'initiative de la volonté, la variété des intelligences. De tous les États de l'histoire, les Empires ont été les plus médiocres des animateurs. Dès le lendemain de leur naissance, leur vie fut absorbée par les soins de la conservation, l'expédition des affaires courantes, le contrôle de leurs agents et les conflits de leurs bureaux. Ils étaient trop vastes pour qu'un souffle puissant les inspirât, créateur d'idées ou découvreur de vérités, tel que fut le génie d'Athènes sous Périclès ou l'esprit de la France sous saint Louis. Partis pour des ambitions illimitées, ils s'arrêtèrent au premier obstacle, Xerxès devant Salamine, Auguste devant Arminius et les héritiers de Charlemagne devant les Normands; et alors que l'univers ébloui espère tout de leur omnipotence divine, ils sont déjà entrés en

6 vol., 1888-92, Paris, Hachette. Un résumé d'ensemble, parBayet, Pfister, Kleinclausz, dans VHistoire de France de Lavisse, t. II, I"-*^ partie, 1903, Paris, Hachette.

décrépitude. La louve romaine ne réussit pas mieux que l'aigle de Charlemagne à engendrer une humanité nouvelle.

Quand le monde se livra aux lois de Rome, il attendait d'elle, avec les bienfaits de la paix, des progrès infinis dans les sciences, l'achèvement de la découverte de la terre, l'épanouissement d'un art original, plus de bonté dans les âmes, plus de liberté dans la vie : la Grèce, qui avait civilisé Rome, à qui Rome devait le meilleur de ce qu'elle possédait et de ce que son Empire allait révéler aux Barbares, la Grèce avait montré la voie, et les empereurs n'avaient qu'à la suivre.

Tout au contraire, ils replièrent l'humanité sur ellemême et dans le culte de la tradition, moins par respect que par inertie, par peur du nouveau et crainte du lendemain. Alors, comme il devait arriver, les leçons du passé, à force d'être répétées, s'usèrent et s'affaiblirent, et ce ne fut plus que routine et déchéance. Aucune découverte en fait de science, l'oubli de la beauté grecque, les marines de l'Atlantique incapables d'aborder la mer du Nord, les pilotes de Rome impuissants à retrouver la route de Pythéas le Marseillais, les hommes à la fois sujets de l'empereur et à demi esclaves des plus riches, la gladiature maîtresse souveraine des joies populaires, le Christianisme persécuté d'abord jusqu'au martyre et corrompu ensuite à devenir méconnaissable : Rome, qui avait assemblé en elle toutes les ressources du monde antique, ne sut même pas en profiter et les conduisit à la faillite. En soumettant la Gaule à l'Empire, « César ne fonda qu'une décadence terminée par une catastrophe » '.

1. Littré, Études sur les Barbares et le Moyen Age (1867, Paris), p. XVI : « Chargé des destins du monde civilise, l'Empire les soutint mal. Sous le poids de son régime, les lettres, les arts, les caractères, tout déchut; les forces offensives et défensives s'énervèrent; etc. » De même, Fustel de Coulanges, Histoire des institutions politiques de l'ancienne France, t. II, p. 217 et s. Voyez les textes de Pline cités ici, p. 42, n. 3.

La catastrophe fut en deux actes. Nous avons vu le premier, qui fut d'ordre matériel : la Gaule envahie par les Germains et saccagée par eux de fond en comble. Le second fut d'ordre politique : la Gaule livrée à des rois barbares, auxiliaires de l'Empire et chefs dans son armée ^.

Que, parmi ces rois, les uns aient reçu leur part du consentement des Romains, que les autres l'aient prise à leur fantaisie, le résultat fut le même : la Gaule n'obéit plus à un empereur, mais à des chefs germains venus à la tête de troupes armées. Et bien que ces rois aient aimé à se dire les sujets ou les amis de Rome, et bien que les Gaulois leur aient rarement résisté, la Gaule n'en changea pas moins de maîtres, et ces maîtres n'en étaient pas moins des étrangers, venus de delà le Rhin ou le Danube.

Au cours du cinquième siècle, les Goths s'étabUrent dans le Midi, à Bordeaux, Toulouse et Narbonne, et, de là, s'étendirent jusqu'au Rhône et à la Loire. Puis, les Burgondes conquirent les terres de l'Est, en Suisse, sur la Saône et sur le Rhône, de Vienne à Dijon, de la Durance à la Marne, et leur souvenir restera dans le nom de Bourgogne. Les Francs Saliens, partis des bords de la Meuse inférieure où les empereurs leur avaient abandonné les terres septentrionales du Brabant, s'avancèrent par étapes successives jusqu'à Tournai, Arras, Soissons, Paris et la Loire. Je ne cite que les trois États principaux : il y en eut d'autres, ébauchés par des roitelets francs, alamans, saxons ou alains, chefs de garnisons pour le compte de Rome ou conducteurs de bandes pour leur propre compte.

1. La distinction entre ces deux groupes d'envahisseurs n'a été marquée nettement que par Fustel de Coulanges, Histoire des institutions politiques de l'ancienne France, t. II, livre II (la première édition est de 1875). Avant lui, Dubos, Histoire critique de l'établissement de la Monarchie française dans les Gaules, 3 vol., 1733-4. Les rapports entre Fustel de Coulanges et Dubos, tout en étant réels, n'ont pas l'importance qu'on leur attribue.

Chute du pouvoir impérial et démembrement de l'Empire romain, installation de maîtres germains et d'une soldatesque barbare, la Gaule partagée entre plusieurs dominations, et de multiples royautés substituées à un empereur unique : une génération suffit pour détruire à jamais l'œuvre politique de cinq siècles romains.

Ce titre de roi, dont le prestige traditionnel s'était effacé devant l'éclat divin du titre ihipérial, redevenait l'appellation de la puissance suprême. Mais il lui faudra un temps infini pour remonter au pinacle et rester l'apanage d'un grand peuple et d'une vaste contrée. Longtemps encore après la ruine de Rome, un irrésistible mouvement entraîna les hommes à morceler les territoires et à disperser l'autorité royale.

Il s'arrêtait par moments devant l'ambition des chefs ou les instincts des foules. Clovis, roi des Francs Salions, devint le maître jusqu'aux Pyrénées et faillit le devenir jusqu'aux Alpes. Mais ces restaurations d'un grand royaume ne duraient que le règne d'un homme. Clovis partagea ses domaines entre ses quatre fils; et si l'unité fut reconstituée par l'un d'eux, Clotaire, elle fut rompue aussitôt après sa mort, et rompue encore du vivant de Clotaire II et après la mort de Dagobert, les plus heureux des descendants de Clovis le Mérovingien; et quand l'autorité passa à la famille des CaroUngiens, d'ailleurs plus intelUgente et plus soucieuse de l'intérêt public, les nouveaux venus ne comprirent pas davantage que le pouvoir souverain et le domaine de l'État ne se partagent pas comme les terres et les trésors d'une hoirie, suivant le nombre des héritiers ou le mérite des légataires ^ La Gaule, coûte que coûte, posséda longtemps autant de rois que ses rois réussirent à procréer de fils.

1. Dubos (1. V, ch. 5, t. III, p. 66 et s.) a justement noté que tous les rois mérovingiens étaient également souverains cliez eux.

Elle en eut au sud de la Loire, qui se dirent rois d'Aquitaine; elle eut des rois de Neustrie, entre la Loire et la Manche, des rois d'Austrasie, dans ces vallées de la Meuse et de la Moselle qui avaient formé la Belgique romaine. Et voilà qui achevait de briser cette unité de la Gaule, à laquelle plus d'un millénaire avait déjà travaillé, et que l'Empire lui-même avait laissée debout.

A voir la ruine irrémédiable de cet Empire, l'impuissance de la Gaule à constituer un grand État, les ambitieux, les misérables ou les bandits de l'univers crurent possible d'y pénétrer, les uns pour y occuper des terres, les autres pour en emporter du butin. Les formidables pilleries ou les conquêtes heureuses qu'y avaient faites les Germains et les Francs Saliens donnèrent à des millions de Barbares le désir de les imiter, et, pendant un demi-millénaire, jusqu'au milieu du dixième siècle, la terre en tempête envoya déferler sur la Gaule des vagues d'envahisseurs sans cesse renouvelées.

D'Asie, par le Danube et le Rhin, vinrent les Huns, qui, avec Attila, poussèrent jusqu'à Orléans; et leurs petitsneveux, Avares et Hongrois, surent revenir par la même route et ne s'arrêtèrent que dans les plaines de Reims. L'Afrique des Maures, des Arabes et des Sarrasins procéda d'abord par de puissantes armées, qui, par-dessus les Pyrénées, arrivèrent jusqu'à Nîmes et jusqu'à Poitiers; et ensuite par flottilles de corsaires, qui jetèrent des pillards sur tous les rivages de la Méditerranée. Du milieu de l'Europe continentale, les Alamans entrèrent en Alsace et en Suisse. La Grande-Bretagne fit partir ses Bretons pour émigrer en notre Armorique et lui imposer leur nom; et, de même façon, l'Espagne laissa ses Vascons descendre dans la Gascogne et la dénommer pour toujours. De la mer de Germanie les Saxons infestèrent les côtes de la Manche et de l'Atlantique. Et plus nom-

JoLUAN. — De la Gaule à la France. 13

breux, plus tenaces, plus habiles que tous leurs devanciers, les hommes du Nord, Danois et Norvégiens, pendant le dernier siècle de cette lamentable histoire, sillonnèrent toutes les vallées de la Gaule de leurs vaisseaux rapides, de leurs Vikings en course et des flammes qu'ils allumèrent'. Ces invasions ne furent point contemporaines. De longs espaces de temps les ont séparées les unes des autres. Attila vint au milieu du cinquième siècle, les Arabes au début du huitième, et ce fut cent ans plus tard qu'apparurent les hommes du Nord. Aucune ne remporta les triomphes espérés : Attila fut vaincu en Champagne, les Sarrasins près de Poitiers, et, après un siècle d'abominables méfaits, les hommes du Nord cédèrent à de vigoureuses résistances ou à de sages concessions. Dans l'intervalle de ces dangers, les hommes de Gaule, semblables à ces vignerons du Vésuve qui retournent à leurs champs dès que le volcan s'arrête, les Gaulois se remettaient à espérer, à cultiver le sol, à élever leurs enfants, à construire des oratoires et des couvents aux faubourgs des villes. Ce n'était souvent que pour éveiller chez l'ennemi de nouvelles convoitises et lui assurer un nouveau butin. Qu'on se représente les angoisses sans nombre et les fuites éperdues des moines de Saint-Victor au faubourg de Marseille, des moines de Saint-Germain au faubourg de Paris, et leurs pitoyables retours sur les ruines de leurs sanctuaires incendiés. Mais ils y revenaient quand même, le travail et la prière reprenaient autour des autels redressés, la vie des terres de France recommençait son cours, et rien ne la détournait de la loi mystérieuse de son destin.

De tels événements ne laissaient pas que des ruines. Un bon nombre de ces envahisseurs restèrent en Gaule, non

1. La fin des invasions est marquée par la ruine, en 942, des établissements sarrasins dits de Fraxinetum (en Provence).

plus à titre d'ennemis, mais d'habitants, non plus de bandits, mais d'exploiteurs.

Le plus connu de ces faits est celui du pirate RoUon devenu duc en Normandie, et de ses compagnons de brigandage transformés en barons et en grands propriétaires. Cela se passa au début du dixième siècle. Mais i] y avait bien près de sept siècles que les chefs de la Gaule, empereurs de Rome ou rois des Francs, n'avaient cessé de livrer sa terre à des possesseurs ou à des cultivateurs étrangers, comme si, depuis la catastrophe de la grande invasion germanique, cette terre était devenue vide d'hommes.

L'ère de ces temps interminables de colonisation bar-" bare datait du jour où, avant l'an 300, les empereurs permirent aux Francs Saliens de se domicilier sur les sols inoccupés de la Batavie et du Brabant. Je ne cite que ceux-là pour cette première époque, parce que ce fut la principale installation d'étrangers, que cette colonie eut une fortune inespérée, et que son histoire ressemble étonnamment à celle de Rollon et de ses Normands. Mais il y eut bien d'autres colonies obscures de Barbares dans nos campagnes, où elles créèrent des bourgades à leur nom, telles que ces Sermaize, héritières de villages sarmates. L'Empire tombé, les voisins de la Gaule se servirent d'eux-mêmes. Des colons alamans ou francs se chargèrent de cultiver l'Alsace, le Palatinat et la Rhénanie, et ils introduisirent les dialectes germaniques sur cette rive gauche du fleuve qui jusque-là n'en avait point voulu K Notre Armorique redevint terre celtique ^ sous l'afflux des immigrants bretons. Le pays de Bayeux

1. La thèse courante, que les éléments germaniques de l'Alsace proviennent des Alamans, a été vivement combattue par Tourneur- Aumont, qui les attribue à une colonisation franque (dans son livre L'Alsace et V Alemanie, 1919, Paris, Berger-Levrault). Je ne peux me prononcer encore.

2. Je dis terre « celtique » pour me conformer à l'usage courant. Mais je rappelle que les indigènes de la Grande-Bretagne étaient de nom belge et nullement de nom celtique, si proches parents que soient l'un et l'autre.

eut ses Saxons cinq siècles avant d'avoir ses Normands, qui étaient de même espèce; la Flandre eut également les siens, en attendant de voir arriver les hommes des baspays néerlandais, avec leur parler germanique et leur rude application au travail de la terre.

Mais on venait en Gaule de bien plus loin que de la frontière. Des régions extrêmes de la Méditerranée accouraient en foule les quêteurs d'aventures de l'Orient, Levantins de toute sorte, Juifs, Syriens et Grecs * : pêcheurs en eau trouble, experts à profiter des misères d'autrui, l'incertitude politique du pays ne les inquiétait point, et pas davantage les menaces d'une invasion voisine. Ils savaient s'entendre avec l'ennemi, et devenir brigands en cas de danger. En temps ordinaire, ces Orientaux prenaient en main les matières de commerce, dont les habitants ne s'occupaient plus guère, qu'ils fussent soldats comme les premiers arrivés des Francs, ou terriens comme les petits-fils des Gallo-Romains. Cabotage sur les côtes, boutiques dans les villes, affaires d'achat, de vente ou de troc, trafic d'oeuvres d'art ou d'objets précieux arrachés aux ruines antiques, dépôts de verroteries, de soieries ou de parfums importés, tout ce qui était chose de négoce leur appartint en un monopole de fait. Chaque ville eut son quartier de Juifs, ghetto bruyant et affairé, « juiverie » à la population criarde et grouillante qui s'entassait aux portes, entre les remparts de la «cité » romaine et les basiliques des faubourgs, des deux côtés de la Grand'Rue par où on entrait dans Marseille, ou sur le flanc de Bordeaux près du cimetière sacré de Saint- Seurin *.

1. Bréhier, Les Colonies d'Orientaux, dans Bgzantinische Zeitschrift, t. XII, 1903.

2. t>ubos (liv. VI, ch 1, t. III, p. 255) a comparé l'état des royaumes francs avec leurs nationalités diverses à celui de la Turquie, divisée en nations. Voyez l'entrée de Gontran à Orléans en 585; Grégoire de Tours, H. Fr., VIII, 1. Je pourrais citer bien d'autres apports étrangers en France à l'époque mérovingienne, celui des Irlandais (Scoiti), moines ou autres, celui des auxiliaires germains de Brunehaut, etc.

Combien étaient-ils, ces étrangers qui s'imaginaient repeupler la Gaule? Sans aucun doute, ils ne formèrent qu'une minorité, et ce fut toujours par millions, malgré les misères du temps, que l'on compta les natifs du pays. Mais ces étrangers détenaient quelques-unes des ressources vives de la contrée : les uns étaient chefs et les autres soldats, ceux-là fournissaient la main-d'œuvre agricole ou domestique, et ceux-ci se réservaient le commerce et l'industrie. Il était à craindre que sous cette affluence d'êtres nouveaux, l'homme de Gaule ne perdît ces traits d'originalité nationale que les siècles avaient façonnés, et que sa terre ne fût plus qu'un sol d'exploitation livré à des colonies exotiques.

A la paix romaine avait succédé la plus violente poussée de vie militaire qu'ait connue notre pays. La guerre définit sa manière d'être, pour le sol comme pour les hommes.

Je ne vois plus de villes qui n'aient leurs remparts. Si l'Empire avait maintenu sans forteresse certaines capitales de cités, Saint-Paulien dans le Velay ou Javols dans le Gévaudan, les chefs les abandonnèrent pour résider en un lieu fort, au Puy ou à Mende. Les châteaux de villages se multiplient, toute villa peut soutenir un siège. On ne sait plus ce qu'est une armée et une couverture de frontière : chaque groupe d'hommes doit avoir près de soi sa frontière, je veux dire l'abri d'un rempart.

L'autorité politique est avant tout affaire de guerre. Un César romain était à la fois imperator aux armées et « prince » des citoyens; un roi des Francs, si absolu que soit son pouvoir civil, tient à vivre en chef militaire, et, pour me servir du titre latin qu'ont porté ses ancêtres, en « maître de la milice ». Malgré son entourage de palatins et le nombre de ses capitulaires, je me représente Charlemagne avec l'allure que lui donne l'épopée française, comme le plus grand des seigneurs de la guerre qui se soit levé dans la Gaule à l'appel de Dieu,

C'en est fait, pour ces hommes de Gaule, de cette existence bourgeoise et pacifique dont ils n'avaient point su se départir, même dans les deux derniers siècles de l'Empire romain. Tous les habitants d'une cité, ville et territoire, doivent le service militaire; ils ont un chef, le comte, que le roi leur envoie, qui les gouverne en magistrat et leur commande en capitaine. A ce régime, les municipalités vont perdre ce qui leur reste d'autonomie et d'esprit particulier : si on laisse faire les rois et leurs comtes, Arvernes, Éduens ou Parisiens ne seront plus que des cadres administratifs, organisés pour la guerre la plus proche.

L'esprit de guerre emporte tout. A leur tour, les grands seigneurs, maîtres de la terre et chefs de villages, sont prêts à suivre le mouvement. Les rois des Francs, se souvenant qu'ils avaient été des soldats au service de Rome, avaient respecté dans les nobles sénateurs les représentants de cette Rome, les possesseurs héréditaires du sol, les détenteurs de la civilisation latine. Mais si ces nobles de Gaule veulent conserver domaines et pouvoir, devenir à leur tour comtes ou leudes, il faut qu'ils s'accommodent aux habitudes des temps nouveaux. Lire Virgile et connaître le Code ne suffit plus pour exercer l'autorité, même au civil. Et le sénateur, lui aussi, a pris l'épée, a armé ses hommes, et bientôt on ne le distinguera plus d'un compagnon des rois francs.

Alors s'accéléra le déclin des choses qui avaient encadré d'une auréole de gaieté la Gaule des premiers empereurs. La décadence du monde antique, que Rome avait commencée par son Empire, s'acheva sous ses légataires barbares.

Resserrés dans leurs « cités »', enfermés comme un troupeau dans l'enclos pendant l'orage, les habitants des villes

1. J'emploie ici ce mot dans le sens restreint et tardif, la ville m née des premiers temps du Moyen Age, chef-lieu de la civilas ou du territoire municipal gallo-romain.

ne connurent plus l'orgueil des édifices de pierre, l'éclat des marbres et des statues, les fêtes bruyantes des spectacles populaires. Un grand seigneur lisait toujours Virgile et Salluste, et Lucain peut-être davantage, et il s'essayait à faire des vers latins : mais chaque jour il comprenait moins ses lectures, et ses vers étaient moins faciles à comprendre. Les écoles s'étaient dépeuplées de leur jeunesse studieuse, et n'étaient plus que de tristes abris d'enfants à l'ombre des églises. On perdit çà et là l'usage de graver des inscriptions, de modeler l'argile, de tailler de la roche dans les carrières du sol; le bois reprenait sa maîtrise d'autrefois dans les maisons, les temples et les palais mêmes. Les dessins des monnaies devinrent d'informes essais qui rappelaient les traits maladroits de l'époque gauloise. Il semblait que l'humanité revenait aux tendances de ses lointains ancêtres, ceux qui n'avaient point encore connu les agréments de la vie méditerranéenne : ainsi que les Celtes des temps disparus, les Gallo- Romains des royaumes francs se désintéressaient de l'écriture, de l'art figuré, de la bâtisse de pierre, leurs morts préféraient à nouveau les tombes anonymes, et, devenus Chrétiens, ils se résignèrent à ne plus voir leur Dieu présent en son image.

Seulement, cette civilisation qui achève de décliner, demeure fidèle à Rome en ses derniers jours; les Barbares n'y mettent rien d'eux-mêmes, sauf l'incapacité à la pratiquer, et s'ils contribuent à la détruire, c'est par ignorance et non par hostilité.

Les Francs se considèrent tous, depuis Clovis jusqu'à Charlemagne, comme entrés dans le monde classique, sujets moraux et continuateurs de l'Empire romain. La langue latine est la langue officielle, et il est rare qu'un chef veuille en parler une autre. Sans doute Charlemagne fit recueillir les chants guerriers des Francs : en quoi il fut supérieur en inteUigence aux empereurs, qui laissèrent

périr les hymnes des bardes et les poèmes des Druides; mais cela ue l'empêcha pas de faire tout au monde pour restaurer le culte des lettres latines et l'Empire des Césars.

On se rappelle que les Gaulois avaient oublié leur histoire pour se dire fils d'Hercule ou de Rémus. Les Francs agirent et pensèrent de même : leurs historiens inventèrent un roman qui les fit descendre d'Hector et de Priam, et les biographes de Charlemagne y crurent de très bonne foi ^. Il n'y eut pas jusqu'aux Danois de Normandie qui ne s'imaginèrent à leur tour être issus d'un héros méditerranéen 2. Ces Barbares voulaient bien être les conquérants de l'Empire, mais à la condition d'être adoptés par lui. Grsecia capla fenim viclorem cepil : le mot d'Horace demeurait éternellement vrai, « la Grèce captive captivait son farouche vainqueur ». Deux mille ans étaient passés sur les ruines de Troie et sur l'épopée d'Homère, et les derniers-nés des Hyperborcens s'incUnaient encore devant l'aube triomphale de la poésie hellénique.

Rome, l'élève privilégiée de la Grèce, continuait, elle aussi, à régenter ses vainqueurs après sa défaite. Ils n'introduisirent en Gaule aucune forme nouvelle d'administration. Comtes et ducs étaient des titres qui remontaient à l'ancien régime. Les systèmes d'impôts, les procédés de la justice, ne furent point changés tout d'abord ^ Il est vrai qu'une loi spéciale, la loi Salique, réglait le statut personnel des Francs Saliens, compagnons de Clovis et de leurs descendants. Mais les Gallo-Romains,

1. Je suis maintenant convaincu que la légende Ue l'origine troyenne des Francs est beaucoup plus ancienne qu'on ne croit, qu'il y en a peut-être une trace chez Grégoire de Tours {Ilist. Franc, II, 9), et qu'elle a dû être forgée au iv* siècle, alors que tant de chefs francs étaient tout-puissants à la cour de Constance II ou de ses successeurs; cf. Ainmien Marccllin, XV, 5, 11 (à la date de 355) : Francis, quorum in palaiio mullitudo florebat; et un de leurs chefs, Silvain, se fait proclamer empereur en Gaule.

2. Dani glorianlur se ex Anlenore progenitos; Dudon de S;iint- Quentin (Migne, Palrol. Lat., t. CXLI, c 621 ; édition Loir, 1865, p. 130). On s'attendrait à voir ici Danaus comme ascendant

3. C'est ce qu'a le premier mis en lumière Dubos dans son livre,

et sans doute bien des immigrants avec eux, restaient soumis aux lois impériales; et les fils des conquérants ne se privaient pas de leur obéir, s'ils y trouvaient leur compte. C'est ainsi que la loi Salique interdisait aux femmes d'hériter de la terre : mais le Franc jugea souvent trop dur de refuser à sa fille le bien qu'il avait formé pour ses enfants, et il répudia sa loi naturelle pour disposer de son héritage au gré de ses affections. Et à la fin la loi Salique ne fut plus appliquée, et d'ailleurs fort mal, que pour les familles royales. « Entre un Franc et un Romain de Gaule », disait un étranger ^, « je n'aperçois d'autre difl'érence que la langue. L'un et l'autre vivent de la même manière. »

Ni en littérature ni eu art les nouveaux venus n'avaient essayé de rien fonder. C'était la basilique latine qui servait de modèle aux temples du culte nouveau. Childéric fit graver son cachet à la façon romaine, Charlemagne eut son Suétone en Éginhard, il s'appela César et Auguste, et le nouvel Empire prit pour symbole l'aigle des légionnaires.

On a dit ^ que la Gaule romaine avait appris des Germains la pratique de la liberté et de l'égaUté : tous ces compagnons de Clovis étaient égaux entre eux, ils ne connaissaient d'autre noble que leur roi, et à ce roi d'ailleurs ils n'accordaient que le droit de les conduire à la guerre et de marcher à leur tête. Les principes de la

1. Voyez le très curieux passage de l'Histoire d'Agatliias (I, 2), qui atténue singulièrement l'impression de barbarie laissée par Grégoire de Tours (Palrologia Grœca de Migne, t. LXXXVIII, c. 1282).

2. Dubos mis à part, l'influence des Barbares sur notre civilisation a fait loi au xviii<î siècle. Guizot l'accepte encore (Histoire de la civilisation en Europe, 2^ leçon; en France, 7^ leçon; datant de 1828-9). La réaction contre cette thèse a été très énergiquement poussée au xix*^ siècle par Guérard, qu'on oublie trop à ce point de vue {Polyptyque, p. 199 (ceci écrit en 1838), p. 275-6), Littré {Études sur les Barbareset /e Moyen A.ge, p. 125), FusteldeCoulanges,

dignité humaine sont venus des forêts de la Germanie *.

Je ne sais s'il faut se représenter ainsi l'autorité de Clovis et l'esprit de ses Francs, qu'aucun document contemporain ne nous fait connaître. Mais tous ses successeurs furent d'assez tristes despotes, peu soucieux de la liberté des hommes, et ils arrivèrent à créer, avec leurs fonctionnaires et leurs favoris, une aristocratie de pouvoir et d'argent chez qui l'on eût vainement cherché les sentiments de l'égalité naturelle. Si dans la suite des temps les ,rois mérovingiens ou carolingiens ont songé à réunir autour d'eux des assemblées de peuples ou des conseils de grands, je ne vois pas qu'ils en eussent moins le droit d'en agir à leur guise aux heures où ils avaient la force. Qu'il y ait eu chez ces grands des actes de désobéissance et chez ces peuples des murmures de colère, les empereurs romains en ont vu et entendu bien d'autres, et révolte n'est point liberté. Je trouve à vrai dire plus de formes de la liberté poUtique dans les assemblées provinciales de l'Empire romain que dans les foules tumultueuses des Champs de Mars de la royauté franque. Ne confondojis pas l'individualisme turbulent d'une soldatesque à demi barbare avec l'exercice régulier d'une autonomie légale.

On a dit encore que les royautés germaniques avaient propagé les traits essentiels de la vie féodale, à laquelle la Gaule allait bientôt se soumettre : l'homme dépendant de l'homme, et non plus de l'État; le roi seigneur de seigneurs, et non plus maître de sujets; la chaîne continue de la fidélité ou du vasselage commençant au simple châtelain et finissant au roi suzerain; et cette chaîne remplaçant l'édifice uniforme et majestueux d'une « chose publique », fait de l'obéissance inconditionnée de tous à la souveraineté de la loi. Mais cette toute-puissance du lien personnel existait déjà dans l'État romain, où il était la conséquence fatale de l'immensité de l'Empire et des préro-

1. C'est le mot courant depuis que Montesquieu a dit du gouvernement de l'Angleterre : « Ce beau système a été trouvé dans les bois »(De l'Esprit des l^ois, liv. XI, ch. 6).

gatives de l'aristocratie foncière. L'impérialisme engendre souvent la féodalité : l'empereur s'en remettait aux plus riches du soin de grouper les hommes autour d'eux et de lui en procurer les services; et le riche n'avait point de peine à transformer ses amis en fidèles et ses obligés en clients.

On a dit enfin que les Germains avaient fait connaître à la Gaule ce principe de bienfaisance supérieure, que l'esclave lui-même doit avoir sa terre et son foyer; et nous verrons bientôt ici les inestimables avantages que la Gaule retira de ce principe. Mais c'est parler trop vite que de lui attribuer une origine germanique. Rien ne nous prouve que, bien avant de connaître les Barbares, Rome n'ait point appliqué l'usage d'assigner à chaque esclave une terre à cultiver et une demeure à habiter; et je n'affirmerai pas davantage que les Gaulois l'aient ignoré au temps de leur indépendance.

Des Francs et de la Germanie il n'est rien venu qui ait relevé la dignité des hommes et qui ait égayé leur vie. Si toutefois, dans les temps dont nous parlons, la dignité humaine a survécu et grandi à travers tant de misères, si ces misères n'ont point empêché l'homme de mettre dans sa vie plus de joies et plus d'espérances, ce n'est point parce que la Gaule s'était livrée à des rois barbares, c'est parce qu'elle était devenue chrétienne ',

La victoire du Christianisme, voilà le fait essentiel qui inaugure les temps nouveaux, et non pas l'Empire romain, qui ne fit que liquider les cités antiques, et non pas les royautés barbares, qui ne firent que Uquider l'Empire romain. Avec le Christianisme, délibérément, le monde va vers l'avenir, et ne se traîne plus à la remorque du passé.

Je reconnais que le Christianisme doit beaucoup à ce

1. Cf. Guérard, Polyptyque d'Irminon, p. 276 : « L'amélioration fut un bienfait du Christianisme, et non des Germains. »

passé, et qu'il renferme en ses plus belles paroles des doctrines et des espérances qui ne furent étrangères ni à la pensée de l'élite gréco-romaine ni à la foi naturelle des multitudes éternelles. Mais c'est pour l'humanité un progrès définitif, que d'avoir une religion faite avef le meilleur des âmes des ancêtres, et une religion qui puisse être comprise de tous les peuples et aimée de tous les hommes, depuis le plus pauvre jusqu'au plus riche. Et j'ai beau chercher dans les annales du monde, je n'en trouve aucune qui égale celle du Christ.

Je reconnais encore que le Christianisme ne sut point toujours dégager ses pratiques de celles du passé, qu'il accepta pour son Église les cadres de l'Empire, pour les formes extérieures de son culte des héritages de Jupiter ou de la Mère, pour les lieux de ses prières les sanctuaires traditionnels du sol. Et je lui en ai voulu d'avoir ainsi lié partie avec les choses de la terre, les gestes des hommes et les habitudes des cités. Mais j'avoue aussi que c'est d'avoir pris contact avec le passé et le sol de la Gaule qui permit au Christianisme de rendre à cette Gaule d'inoubliables services.

Parlons d'abord des bienfaits généraux qu'il apporta aux hommes de l'Empire romain, aux Gaulois comme aux autres.

Le Christianisme changea la nature et les attitudes du Dieu souverain. Au rang suprême et unique se plaça le Dieu créateur du monde et père des hommes. Entre eux et lui s'interposa son flls, vivant sur la terre au milieu d'eux pour leur annoncer sa loi et pour mourir en rédempteur de leurs fautes. Le soleil, la lumière, la Terre-Mère elle-même disparurent de l'adoration des hommes, et de ces valeurs sacrées qu'on avait tirées de la nature, il ne resta que le principe de la Maternité divine : mais il était passé de la terre à la femme. Car désormais le souille de l'humanité inspirerait tous les aspects de la religion et toutes les vertus qu'elle enseignerait.

Le Christianisme changea l'espèce des êtres divins : j'entends par là des êtres qui, sans participer de l'essence divine, ont pourtant reçu d'elle une énergie, une grâce spéciales. Et ce furent, non plus des héros étranges et mystérieux, un Bacchus ou un Hercule aux travaux invraisemblables, mais des hommes ayant vraiment vécu et bien mérité de leurs frères par la tâche de leur vie ou la beauté de leur mort, continuateurs dans l'ÉgUse de l'œuvre de Jésus son fondateur, depuis saint Etienne le premier martyr jusqu'à saint Martin l'évangéîiste de la Gaule, jusqu'à saint Benoît l'apôtre du travail et du renoncement.

Le Christianisme institua, autour de son Dieu, « l'église » ou « l'assemblée » des fidèles de ce Dieu. Jadis, entre dévots de Jupiter ou de la Mère, entre habitués d'un même temple, il n'existait d'autre lien que le hasard des rencontres. La nouvelle religion fit de ses adeptes une seule famille, répartie en d'innombrables assemblées, de l'église universelle à l'église de Gaule, à celle d'une simple cité, à celle du plus modeste village.

Le Christianisme, enfin, déplaça le but de la vie, et changea l'horizon des vertus. Je relis tour à tour les Évangiles et Marc-Aurèle : ici, c'est le culte de la dignité humaine, mais de la sienne propre, le retour continuel sur soi-même, l'effort vers la constance et la pureté; là, c'est l'oubli de soi, la bonté, l'attrait vers les autres, des devoirs envers tous les hommes parce qu'ils sont hommes et fils de Dieu, « le prochain aimé comme soi-même », ce précepte de l'idéal suprême qui avait manqué aux morales primitives'. Aussi, malgré la noblesse de son âme, je reconnais dans l'Empire romain de Marc-Aurèle moins de principes supérieurs et de gages d'avenir que sous la royauté franque des Mérovin-

1. Il y a désormais, avec l'évêque d'une cité, une s<M'te de ministre municipal de la charité, pater orfanorum, pastor egentium; voyez les Vies de saint Césaire, de saint Sulpice, de saint Éloi, les Actes du concile de Tours en 567, etc. (dans les Monumenta Germanise). Avec hôpitaux, hôtelleries de pèlerins, etc., la charité, désormais, marque son empreinte sur le sol.

giens, malgré les turpitudes de leur vie : car à travers leurs cruautés et leurs luxures, j'entrevois, comme une précaution ou un remords, l'assistance aux pauvres et aux malades, le souci de l'aumône et l'hommage à la charité*.

Voyons maintenant les services rendus à la Gaule, et comment cette religion d'église universelle et de fraternité humaine a pu fortifier notre existence nationale.

Un chapitre nouveau fut inscrit dans l'histoire de la Gaule, un chapitre qui n'appartenait qu'à la Gaule, celui dont ses habitants étaient le plus fiers, et le seul qu'ils connussent tous, savants ou ignorants : le chapitre de la Gaule conquise par le Christ. On racontait, sur ces origines du Christianisme gaulois, de belles et touchantes aventures, dont la trame faisait une épopée de lutte, de souffrance et de sainteté, autrement véridique que les marches des Francs après l'incendie de Troie. Des apôtres étaient venus de l'Asie, ils avaient appris le Christ aux grandes villes du Midi, Marseille, Vienne, Lyon. Puis, l'empereur Marc-Aurèle avait ordonné le supplice des fidèles de Vienne et de Lyon, et dans l'amphithéâtre du Confluent une faible esclave, Blandine, avait, en confessant sa foi, montré plus de courage que l'empereur en combattant les Barbares. Mais le Christ n'avait pas désespéré de la victoire. Irénée, évêque de Lyon, empêcha que rien ne se perdît des semences de la foi. De Rome partirent sept missionnaires qui, devenus évêques dans les principales cités de la Gaule, recommencèrent la conquête des villes populeuses; et Martin, évêque de Tours, acheva l'œuvre en faisant retentir la parole de Dieu dans les campagnes reculées. Et maintenant, saint Martin, et les sept évêques fondateurs, et les martyrs des premiers âges, forment dans le ciel la cohorte des saints de la Gaule,

Page 1