‹ De la Gaule a la France;Chapitre 31 sur 42 · Cf. Ici, p · texte numérisé non relu

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contemplant avec joie les fils de leurs œuvres sur la terre qu'ils ont quittée ^.

Car les Chrétiens de Gaule formaient une communauté distincte *, ayant son amour-propre, ses habitudes, une liturgie particulière, ses cantilènes dont elle était fière, ses règlements, ses chefs, ses conseils généraux ^ Les évêques de ses cités se réunissaient en « conciles », assemblées de législateurs et de juges qui décidaient pour l'église de Gaule, et pour elle seulement. Peu importait que le royaume des Francs eût été divisé en Neustrie et Austrasie : la Gaule chrétienne conservait son unité, tout ainsi que la Gaule des Druides s'était tenue en dehors et au-dessus des batailles entre Éduens et Arvernes. S'il se présentait quelque grand coupable, le concile des évêques l'excluait solennellement de la communion de l'église de Gaule '% et cette excommunication n'était pas sans ressembler à l'interdiction des sacrifices que l'assemblée des Druides signifiait jadis contre les rebelles à toutes les cités de nom gaulois. A mille ans de distance, les chefs religieux de la Gaule lui rendaient l'unité que venaient de briser les passions politiques.

A l'intérieur de la contrée, le Christianisme sauvegardait aussi l'unité séculaire et la cohésion des vieilles cités, Arvernes de Clermont, Parisiens de Lutèce, Tours, Sens, Reims ou Poitiers. Ni la disparition des sénats locaux ni le despotisme du comte royal ne réussirent à éteindre

1. Je m'inspire ici d'Adémar de Chabannes, Epistola de aposlolalu s. Martialis, Migne, Patr. Lat., t. CXLI, c. 99-100.

2. Sur les usages propres des églises de Gaule, voyez les textes de Walafrid Strabo, De rébus eccl., Migne, t. CXIV, c. 962, 947, 948, en particulier c. 957 : Cantilense perfectiorem scientiam, quam pêne jam. tota Francia diligit; écrit au milieu du ix* siècle. Cf. Duchesne, Origines du culte chrétien (1889, Paris, Tliorin), p. 84, 143, 180.

3. Patria dans le sens de la Gaule en tant qu'église, Grégoire de Tours, Historia Francorum, IX, 39.

4. Cf. le concile d'Orléans de 630-641 : Omnium episcoporum sententia prolata.... e finibus Gallise eliminatus (p. 208 de l'édition des Monumenta Germanise).

la vie municipale. Car toute cité romaine, jadis peuplade gauloise, a désormais son chef spirituel, l'évêque, père, pasteur, gardien et défenseur. Devenue une église, cette cité garde la vitalité que les lois lui refusent. L'évêque réside dans la ville métropole, à l'abri des remparts et près de sa cathédrale, et il y siège comm€ un roi en son palais '. Roi, il l'était sur les âmes, et, en ces temps de croyance absolue, la royauté des âmes valait et passait celle des corps. A la royauté encore, l'épiscopat ressemblait par la pérennité de la fonction, par la succession ininterrompue des pontifes. Au même titre que l'église de Gaule, les églises de cités avaient et racontaient avec amour leur histoire sacrée, la suite et les annales des évêques qui les avaient gouvernées, depuis l'apôtre envoyé du Christ qui avait été leur fondateur.

A l'intérieur de ces églises municipales, de ces diocèses de Reims ou de Sens, il se forma de petites « assemblées » locales, qui fureiit les réduits les plus intimes de l'immense « cité de Dieu », fraternités restreintes qui purent rapprocher davantage leurs prières et leurs sacrements : ce furent les « paroisses », qui groupaient dans les villes les fidèles d'un même quartier, et dans les campagnes ceux d'un même village ou d'une même villa. Ils virent s'élever, au milieu et au-dessus de leurs demeures, une église qui fut la capitale de leur vie morale et l'inspiratrice de leurs pensées les plus profondes. Autour de l'autel de cette église, ils s'inclinaient à toutes les journées de leur existence; et c'est là qu'ils recevaient les bénédictions solennelles aux heures des baptêmes, des communions, des mariages; et c'est près de là encore, à l'ombre des saintes murailles, que leurs corps reposeraient, associés dans la mort à ceux qui avaient été leurs frères dans la vie. Aucune religion antique n'avait atteint à une pareille beauté morale : celle-ci unissait les vies humaines en une

1. Soti cpiscopi régnant, disait Chilpéric (Grégoire de Tours, Hist. Franc, VI, 46).

famille éternelle, et les unissait en même temps à la terre qu'elles habitaient.

Sur cette terre de Gaule, le Christianisme suscita des lieux de culte ardent, rendez-vous des multitudes aux jours d'angoisses ou aux moments d'enthousiasme. Ce furent les tombes des saints, pierres bénies au contact desquelles naissait une floraison de miracles : car, du fond de son sépulcre, le saint, toujours présent par sa vertu, guérissait les malades, punissait les coupables et sauvait les malheureux. Chaque ville, chaque bourgade, eut ainsi son foyer d'espérances, où le saint remplaça les déesses tutélaircs et les Génies chers à la Gaule d'autrefois : Paris pria à la tombe de saint Denys, Bordeaux à celle de saint Seurin, Marseille à celle de saint Victor, et on vénéra saint Romain à Blaye ou saint Julien à Brioude, qui n'étaient que de simples villages. Pour des milliers de localités le saint fut le père et le maître, le fondateur des âmes et le principe d'union : et c'est pour cela qu'aujourd'hui tant de villes et de bourgs de France ne sont plus connus que sous le nom de leur protecteur sacré.

Par là, cette religion s'incorporait encore davantage à la terre, et elle y appelait et y retenait les hommes. 11 était impossible qu'elle se désintéressât de ces choses charmantes et bienfaisantes de la nature, collines, lacs, et surtout sources et fontaines, auxquelles depuis des milliers d'années les hommes avaient accordé leurs prières. Des chapelles furent élevées au sommet des collines, au bord des lacs, à l'orée des bois, auprès des fontaines. Partout où l'homme avait adoré un dieu, il trouva un saint à vénérer. Et le sol de la Gaule demeura imprégné de vie religieuse.

Parmi ces lieux sacrés, la tombe de saint Martin à Tours prit soudainement une merveilleuse importance. Est-ce parce que saint Martin, en qui l'on voyait l'émule de saint Paul et le convertisseur de la Gaule, y était devenu le saint le plus populaire et le plus actif des faiseurs de miracles? Est-ce parce que la ville de Tours, située à la rencontre de la Loire et de la grande route de l'Ouest,

JuLLiAN. — De la Gaule à la France. 14

est un des carrefours vitaux, des centres naturels de la France? et les hommes, en y accourant pour prier, reprirent-ils les anciennes habitudes qui avaient amené leurs ancêtres au sanctuaire voisin des Druides? Toujours est-il que saint Martin, après sa mort, fut le plus vivant des chefs de la Gaule. Les foules s'entassèrent dans la basilique qui abritait sa tombe. Il procura à Clovis la victoire qui acheva de lui donner la France. Son nom se posa sur près de la moitié des églises. On vit partout l'empreinte de ses pas, comme la Grèce avait vu celle des pas d'Hercule. La Gaule chrétienne eut en lui un héros souverain, et en son tombeau un foyer mystique. Elle sauvegardait ainsi, grâce à l'Église, aux évêques et aux saints, ses forces nationales et locales, menacées par les invasions barbares et les royautés franques.

La religion l'aidait encore à réparer les désastres de son sol, abîmé par les misères de ces invasions.

Il se trouva, parmi les prêtres de la foi nouvelle, des hommes d'intelligence et d'action, qui virent dans le travail de la terre une manière de combattre les viees inhérents à la nature humaine : « L'oisiveté », écrivit saint Benoît, « est l'ennemi de l'âme, et par conséquent les frères doivent, en de certains moments, s'occuper au travail des mains, et en d'autres, à de saintes lectures. » Le livre pieux et la charrue étaient rapprochés l'un de l'autre comme symboles et instruments de l'activité chrétienne. Les moines travailleront le matin jusqu'au repas de midi et le soir jusqu'à vêpres. « Et si la pauvreté du sol, le soin des récoltes, les obligent à s'occuper sans relâche, qu'ils ne s'en afïligent point : ils seront alors vraiment moines, s'ils vivent du travail de leurs mains, ainsi qu'ont fait nos pères et les apôtres '. » Il y avait bien cette difîé-

1. Régula monachorum, § 48, édit. Wœlfflin (collection Teubner).

rence entre les apôtres et les disciples de saint Benoît, que ceux-là n'avaient établi aucun lien moral entre la religion et le travail, et que Benoît faisait du travail une règle essentielle de la vie religieuse.

De cette règle notre terre de Gaule tira un singulier profit. Les moines de saint Benoît et saint Colomban son émule cherchèrent aux aJDords des forêts et des marécages les terrains à défricher. Ce fut souvent un sol de vieille et bonne culture ^, villa ou village, que le malheur des siècles récents avait fait abandonner, et auquel ils donnèrent une nouvelle vie. Luxeuil dans les Vosges, le chefd'œuvre monastique de saint Colomban, avait été sous les premiers empereurs une petite ville de bains et de plaisirs : les moines, à la faveur de leur abbaye, en firent une bourgade neuve, et la campagne environnante commença une seconde jeunesse; et ce fut de même à Saint- Denis près de Paris, à Fleury près de la Loire, à Cluny en Bourgogne, à Saint- Jean-d'Angély en Saintonge, antiques villas gallo-romaines ressuscitées en monastères. Ailleurs, à Clairvaux en Champagne, à Cîteaux en Bourgogne, à La Sauve dans le Bordelais, à Clairmarais en Flandre, ce fut une création et non pas une restauration^ : forêts s'éclaircirent, marécages se desséchèrent, villages se bâtirent, et la carte humaine de la France s'éclaira de mille feux nouveaux.

Peut-être, en cet îlot de Cordouan qui commande les passes périlleuses de la Gironde, l'Empire romain avaitil installé quelque phare pour guider les navigateurs. Mais je ne doute pas que les flammes n'en fussent éteintes depuis longtemps, lorsqu'un ermite les ralluma^.

1. On a fait remarquer que les premiers monastères ont été construits à portée des villes ou sur l'emplacement d'anciens castra, et que c'est plus tard seulement qu'on s'enfonça dans les solitudes. — Il est probable que dans certains cas, le monastère a occupé une ancienne villa de temple païen.

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