‹ De la Gaule a la France;Chapitre 32 sur 42 · Ceci après l'an mille · texte numérisé non relu

Ceci après l'an mille

3. Il faut abandonner complètement la théorie fantaisiste quJ fait rattacher Cordouan à la terre ferme.

2ia DE LA GAULE A LA FRANCE.

Cette carte humaine de la France se dessine peu à peu dans ses moindres détails. Ce ne sont plus seulement routes, villes, villages et villas que nous apercevons fixés sur le sol, mais aussi les hameaux et aussi les fermes, les mas, les casaux et les bordes; et, au même titre que les sociétés de domaines, de bourgades ou de cités, les familles de laboureurs ou de vignerons, de fermiers, de colons, de métayers ou de bordiers ont pris sur la terre une place qu'elles ne quitteront plus'.

C'est en efTet au cours de ces longs siècles de dangers matériels et d'incertitudes politiques que s'acheva ou se produisit, dans la manière d'être de notre sol, le plus profond, le plus durable, le plus bienfaisant des changements. Il apparut divisé en un nombre infini de parcelles, ayant chacune sa famille de cultivateurs, la ferme ou le mas qui en était le chef-lieu : parcelles de peu d'étendue, de trois à dix hectares, mais qui étaient suffisantes pour occuper la famille et pour la faire vivre. Le lot de terre correspondait au foyer familial, h l'unité sociale correspondait l'unité de culture. On aurait dit que la Gaule revenait, après des détours infinis, à ces temps mythiques de l'Antiquité où chaque citoyen de Rome ou de Sparte recevait en partage les arpents de terre qui lui permettaient d'élever les siens. Mais 11 y avait ce contraste entre les lotissements coloniaux des cités antiques et l'exploitation morcelée du sol de France, que le bien familial du Latin ou du Grec était le privilège de l'homme libre, tandis que sur la surface de la Gaule franque, esclaves et hommes libres possédaient également le droit à la culture

1. Il faut toujours en revenir, pour toutes ces questions d'économie rurale et de régime social, au ctief-d'œuvre de B. Guérard, Polyptijque de l'abbé Irminon, t. I, Prolégomènes (1844). Voyez en dernier lieu, sur les questions qui vont suivre, et en particulier pour les temps carolingiens, les excellentes remarques de Halphen, Études crii''*aes sur l'histoire de Charlemagne (1921, Paris, Alcan).

et les moyens d'en vivre. Cultures morcelées et paysans égaux de notre démocratie rurale, c'est la France d'aujourd'hui qui se prépare et s'annonce, dans son accord entre la vie sociale, le travail humain et les espaces de sa terre, aux rephs et aux recoins innombrables.

J'ai dit morcellement de la culture, et non pas division de la propriété. Ces grands domaines, ces immenses villas que nous avons vus à l'époque romaine restent, plus que jamais ^, la condition normale de la terre : un leude de Dagobert vaut, en tant que grand propriétaire, un clarissime de Constantin, et un monastère des Vosges ou de Bourgogne, maître de milliers d'hectares et de milliers d'esclaves ou de colons, n'est qu'une variété de l'aristocratie terrienne. Ce n'est pas en ces siècles d'infortunes que la petite propriété avait chance d'échapper à la ruine, et les derniers survivants de la médiocrité foncière préférèrent placer leurs terres sous la protection d'un grand et en jouir sans crainte comme fermiers, tenanciers ou colons, plutôt que de les exploiter avec les risques de la liberté. Sujétion valait mieux qu'indépendance. J'ai parlé encore d'esclaves à propos de cette culture des terres. Il y a sur ces terres, en effet, presque autant d'esclaves (disons de serfs pour cette époque) qu'il y en avait eu au temps des empereurs. Condition juridique des hommes, condition juridique de la terre, rien ne paraît changé de ce qui est réglé par le droit.

Mais les faits sont venus, qui ont bouleversé les habitudes de la vie. Ces esclaves ne sont plus groupés en équipes, qui travaillent ici et là au gré du maître ou de son intendant. Chacun d'eux a sa tâche propre, et cette tâche est une parcelle à cultiver, et pour cultiver cette parcelle on lui attribue sa cabane et les instruments néces-

1. Il importe cependant de remarquer que la petite propriété semble, surtout aux abords des villes, commencer à se reconstituer par l'effet du démembrement de certains grands domaines, en particulier en vue de la dotation des églises. Les paroisses de la banlieue de Paris seraient intéressantes à étudier à ce point de vue.

saires. Désormais il ne quittera plus cette cabane ni la terre qui en dépend. Son fils lui succédera pour travailler l'une comme lui, pour habiter l'autre comme lui. Entre l'homme et ce lopin de terre, la dépendance sera absolue. Le maître ne pourra vendre la terre sans lui, ni lui sans la terre. Un serf apparaîtra moins comme l'esclave de ce maître que comme l'ouvrier de ces champs et le serviteur de ce sol, « serf de la glèbe », dira-t-on : la nature de son être est désormais réglée par son métier de cultivateur, il n'est plus la chose d'un autre homme.

Sa situation de fait est donc à peine inférieure à celle de ses voisins libres, fermiers, métayers ou colons. Entre l'homme libre qui afferme la terre d'un seigneur, le petit propriétaire qui assujettit la sienne à un grand domaine, et le serf qui de père en fils cultive une portion immuable de ce même domaine, la difTérence de vie est insensible : charges et redevances sont à peu près les mêmes, tous habitent et travaillent de façon semblable, la terre les a rapprochés en hommes égaux, et elle a rapproché l'esclave de la liberté.

Que je voudrais savoir sous quelles influences morales, sous quelles nécessités matérielles s'est fait ce prodigieux changement, décisif pour les destinées de notre pays! Mais nul contemporain n'en a parlé, il s'opéra avec une telle lenteur, que nul ne se douta des voies nouvelles où entrait la Gaule chrétienne. Aucune guerre civile ne l'amena, aucune législation ne le prépara. Il résulta des mœurs et des faits, il s'imposa à la loi. Et c'est à cela qu'on reconnaît qu'une œuvre sociale est bonne, et qu'elle doit durer.

La Gaule est maintenant, et pour toujours, dotée de millions de paysans ', ayant chacun sa maison et sa terre.

1. Dans de remarquables Conjectures démographiques sur la France au IX'' siècle, auxquelles j'adhère complètement (dans Le Moyen Age, t. XXXII, 1021), Ferdinand Lot a montré que les terres cultivées de la France, en ce temps-là, comportaient une population rurale équivalente à ce que nous vo^'ons de nos jours, aux environs de 40 habitants par kilomètre carré. II est donc impossible de ne pas proposer, pour cette époque, plus de dix millions d'iiabitauts ruraux, et sans aucun doute beaucoup plus.

Cette terre est médiocre, mais elle lui donne son pain et son vin ou son cidre. Cette maison est peu confortable, mais il y trouve son foyer. Entre la maison qui abrite et la terre qui nourrit, l'homme peut disposer pour son agrément les arbustes d'un verger ou les roses d'un jardin; et il saura encadrer le seuil de sa demeure d'une plante de sauge ou de verveine, herbes bénies du ciel et chantées par les poètes ^

Voilà donc, posées sur le sol, hommes et terres associés, les bases d'une société nouvelle, les fondements d'un nouvel édifice national 2. Mais cet édifice se prépare également à l'aide des harmonies humaines transmises par le passé et que le mot de Gaule rappelait encore à la pensée des prêtres et des écrivains. — Nous avons parlé tout à l'heure de la Gaule des prêtres. Voyons celle des poètes.

A mesure que l'Empire romain déclinait, la Gaule prenait, aux yeux des lettrés et des poètes, corps et figure de nation. Ils la comprenaient mieux que soldats et politiques; ils voyaient que, si l'Empire avait survécu à son plus grand désastre, c'est parce que la Gaule, ramassée autour de Trêves, sa capitale des derniers jours, avait fait front contre les Germains et sauvé ce qui restait de l'Occident latin; ils devinaient que, le jour où l'Empire tomberait, la Gaule, et la Gaule seule, derrière le Rhin sa fron-

1. Je songe aux très curieuses poésies de Walafrid Strabo, De cuUiira horlorum (p. 335 et s. des Poetse Latini sévi Karolini).

2. Voilà qui justifie les admirables paroles de Littré, Études sur les Barbares et le Moyen Age, p. 82 : « La civilisation moderne repose sur un large fond populaire, qui touche partout le sol, qui ne peut s'effondrer nulle part, et qui, dans les mutations les plus graves, répare aussitôt, par une sève inépuisable, les pertes subies. » ISIais cela doit être dit surtout pour la France. Cf. aussi les remarques de de Pétigny, Études sur l'histoire, etc., de l'époque méroviv.gienne, t. III, 1845, p. 495 : » Ce n'est point par le sommet que se refont les sociétés, c'est par la base. II fallait le travail lent et successif des faits et des idées, à l'ombre du régime féodal, pour préparer les peuples à de meilleures destinées; etc. t

tière, reprendrait malgré les Barbares l'œuvre que Rome avait vue s'échapper de ses mains lassées ^.

A chaque siècle, à l'endroit de cette Gaule, des mots plus touchants, de respect, d'amour et de gratitude, se lisent chez les derniers fervents des lettres latines. Elle leur paraît enfin digne d'être chantée en des vers imités de Virgile ^. Ausone de Bordeaux, préfet du prétoire impérial, célèbre en une poésie émue la fontaine divine de sa ville natale, les rives verdoyantes des rivières de la Gaule : on dirait que le vers latin a découvert les charmes du pays. Deux siècles après lui, Venance Fortunat, évêque de Poitiers, retrouve des accents pareils ^ en décrivant ses fleuves et ses coteaux, les églises naissantes au milieu des bois, et les routes parsemées de miracles chrétiens.

L'Empire n'est pas encore tombé, et le poète Sidoine Apollinaire, évêque des Arvernes, regrette qu'il ne remette pas aux Gaulois le soin de protéger le monde. Il semble parfois que « l'ombre de l'Empire » pèse sur ses épaules, et qu'il rêve pour la Gaule le droit d'agir par elle-même et d'être une patrie ^

L'Empire est tombé, et Grégoire, évêque de Tours, écrit à la façon de Salluste l'histoire de la Gaule chrétienne et franque. Et longtemps après lui, le moine Walafrid Strabo chante la Gaule comme la plus belle des choses : a Heureuse Gaule, tu as reçu en présents du ciel la gloire des trophées, la fécondité du sol, l'éclat de tes héros; tu

1. Sidoine Apollinaire, Carm., 7, 516-7 (panégyrique d'Avitus) : Nam Gallia si te compuleril, quse jure potesl, tibi pareat orbis.

2. Sidoine Apollinaire, Epist., l, 7, 4, identifie provincia Gallia et patria nostra. Voyez, entre cent passages de ce genre, Fortunat, Carmina, III, 7 : Gallia, plaude libens, etc.; III, 8 : Te contenta suo Gallia cive placel.

3. Le rapprochement entre Ausone et Venance Fortunat a été fait par Guizot (Hist. de la civilisation en France, 18* leçon) : « Littérairement parlant, l'évêque continue le consul. »

4. C'est ainsi que j'interprète les très difficiles passages du panégyrique d'Avitus, Carmina, 7, vers 540 et suiv. : Portavimus umbram impcrii.... Prnmptissima nuper fulsit conditio, proprias qua Gallia vires exereret, etc.

marches empourprée par la splendeur du titre de royaume, toi, la sœur et la compagne de la ville de Rome.... Et voici que les saints du Christ tissent autour de toi la couronne sanglante de leurs martyres '. »

Ce ne sont qu'images de poètes et propos de lettrés. Mais quand il s'agit de patries, les poètes et les historiens, à travers les égoïsmes et les ignorances des heures présentes, savent apercevoir les leçons du passé, les lois éternelles des âmes et du sol, les droits de l'idéal, qui échappent aux regards limités ou dévoyés des chefs et de leurs ministres. Un mot de poète suffit à faire vivre l'idée souveraine. A l'origine lointaine de l'Italie moderne, c'est la voix de Dante qu'on entend la première. Et quand bien même la parole de l'écrivain n'est point encore répétée par les rois et comprise des multitudes, il n'importe : le mot de patrie est prononcé, l'appel magique est lancé, il faut laisser aux siècles le soin de propager l'écho et d'en émouvoir les âmes.

Le cas échéant, un roi des Francs n'hésitait pas à se servir du nom de Gaule comme d'un mot de ralliement, d'un emblème verbal propre à dissimuler les intérêts de son pouvoir ou son ambition de conquêtes. Lorsque Clovis rejeta les Alamans au delà du Rhin et les Goths au delà des Pyrénées, lorsqu'on lui dit que «de tous côtés les hommes de la Gaule souhaitaient de lui obéir » -, je n'hésite pas

1. Ce sont peut-être les plus beaux vers que la Gaule ait jamais inspirés :

Félix Gallia foriibus tropœis,

Uberlate soli, virum nilore,

Regni nomine purpurata magno,

Romanse soror urbis alque consors.

... Omne Galliarum

Regnum de nece mariyrum coronans.

Walafrid Strabo, Hymnus de marlyribus Agaunensibus (p. 367-8, éd. des Poetœ Latini œvi Karolini dans les Monumenta Germanise)

2. Grégoire de Tours, Hisl. Fianc, II, 37; îf, 35 : Miilti jam tune ex Galliis habere Francos dominos summo desiderio cupiebanf.

à croire qu'il sut tirer profit de ce vocable consacré par l'Église et célèbre dans le monde entier, et des idées de vaste domination et de lointaines frontières dont il était inséparable. Je ne peux m'imaginer que ces rois fussent de simples Barbares, incapables de pensées générales, ne songeant aux soirs de victoires que pour les trésors à prendre et les captifs à ramener. Leurs aïeux avaient été comtes et ducs d'Empire, ils avaient su ce qu'était la Gaule et ce qu'elle signifiait, et leurs batailles sur le Rhin contre les Germains Alamans se racontaient dans les vieilles chroniques. Près de Clovis ou de Dagobert, un saint Rémi, un saint Éloi n'étaient point de médiocres intelligences ou des esprits malavisés. Qu'on ne s'en tienne pas, pour juger ces rois, aux anecdotes pittoresques de Grégoire de Tours ou aux secs résumés de Frédégaire : qu'on estime leurs pensées à l'étendue de leurs conquêtes et à la nature de leurs actes '.

Or, toutes leurs conquêtes, sans exception, les ont conduits aux frontières de la Gaule ; tous leurs actes tendirent à montrer au monde que la Gaule était le royaume naturel des Francs ^. Et parmi ces actes, j'en vois un qui eut une portée décisive pour l'avenir de l'unité gauloise : ce fut Paris choisi par Clovis, devenu roi sur la Gaule, pour être sa résidence et le siège de son royaume ^.

Lui a-t-on dit que Paris avait été, au quatrième siècle, la résidence d'un César, Julien, et que de là il avait reconquis la Gaule sur les Germains? Lui a-t-on montré qu'il n'y avait nulle part en Gaule un carrefour de rivières et de routes plus commode pour concentrer des armées et distribuer des ordres? A-t-il su l'histoire, a-t-il vu la carte, ou a-t-il été seulement charmé par l'étendue des horizons parisiens, la grâce des vallées, la richesse des moissons

1. Voyez dans le même sens, les études de Kurth, Études franques (2 vol., 1919, Paris, Champion; recueil posthume).

2. L'unité morale du royaume des Francs est revendiquée par Grégoire de Tours, Hisloria Francoium, V, pr.; VIII, 4; etc.

3. Grégoire de Tours, liisl. Fr., II, 38 (cathediam regni); cf. VI, 27.

et des vignes, la fraîcheur des forêts, la variété des fleurs et des fruits? Nous ne le saurons jamais. Mais, à son insu ou en pleine conscience, il a donné à la France, après Trêves, après Lyon, après le puy de Dôme et le sanctuaire de la Loire druidique, il nous a donné une nouvelle capitale, et cette fois la capitale définitive.

Le malheur est que Mérovingiens et Carolingiens ne comprirent jamais les choses qu'à moitié. A peine atteintes les frontières de la Gaule, ils se hâtaient de les franchir pour soumettre de nouveaux royaumes, en Allemagne, en Italie, en Espagne même. Ils n'entendaient ce mot de Gaule que pour écouter le mot d'Empire. « L'ombre de l'Empire », pour reprendre le vers de Sidoine Apollinaire, pesa sur les plus grands des rois francs, Clovls, les deux Clotaire, Dagobert, Pépin et Charlemagne. Ce dernier, enfin, réussit à se faire proclamer, à Rome, empereur, César et Auguste, et à réaliser le rêve qui, je crois, hanta vaguement l'esprit de ses prédécesseurs.

Aussitôt, poètes et prêtres tressaillirent d'une allégresse nouvelle, qui leur fît, à eux aussi, oublier un instant la Gaule '. C'était l'unité du monde latin qui se reconstituait, accrue de cette Grande Germanie devant laquelle Rome elle-même s'était reconnue impuissante. La paix allait régner partout; Barbares et infidèles se voyaient à jamais barrer le passage vers l'Occident. Les lois diverses qui régissaient les hommes, Francs Saliens,Burgondes, Romains ou Saxons, disparaîtraient devant une règle unique. Et, ce qui avait manqué à l'Empire romain, le nouvel Empire, par son origine et par sa vocation, était marqué du sceau de Dieu. Il avait été créé pour convertir le monde au Christ, il s'appuyait sur l'évêque de Rome, devenu le

1. Comparez Agobard, parlant de l'Empire chrétien et carolingien (Migne, Pair. Lut., t. CIV, c. 113 et s.), à Rutilius Namatianus, parlant de l'Empire romain (I, vers 47 et s.).

premier évêque de la Chrétienté, et son chef, Charlemagne, « tête de la terre », avait reçu d'un évêque l'onction royale et du pape la couronne des empereurs.

vîais le nouvel Empire, Charlemagne mis à part, ne fut que fantôme et fantoches. Un demi-siècle après sa fondation, il n'existait plus que de nom; et que de souvenir, cinquante ans plus tard *.

Pour qu'il vécût, il aurait dû, à l'exemple de l'Empire romain, s'étayer à l'intérieur sur de solides assises provinciales, surveillées sur place par un gouvernement sévère, ici la Gaule, là l'Italie ou ailleurs la Germanie. Il se borna à rapprocher l'un de l'autre les royaumes ou les peuplades du présent, et lorsque la volonté manqua au chef de l'État, et ce fut dès le fils du fondateur, chacun de ces groupes revint aussitôt à ses errements. Les empereurs aidèrent eux-mêmes à morceler l'Empire, en faisant un roi de chacun de leurs flls, alors qu'il n'aurait fallu avoir que des fonctionnaires autour d'un Auguste.

C'était la Gaule qui faisait la force matérielle de l'Empire : il en était issu et elle servait de lien entre ses domaines. Charlemagne ne sut jamais l'organiser en puissance militaire, homogène et permanente.

C'était Rome et sa valeur sainte de capitale, qui avait fait la force morale de l'Empire des Césars. Il manqua à celui de Charlemagne une capitale traditionnelle, qui fût respectée comme un être divin; Rome ne comptait plus guère dans l'esprit des peuples, aucune ville ne l'avait remplacée, et Aix n'était encore que « la chapelle » du grand roi.

Cet Empire tenait uniquement dans la personne du chef. On lui obéissait, il est vrai, de toutes les manières possibles : il commandait aux hommes en personnage sacré,

1. Cf. Lchuërou, Hist. des institutions mérovingiennes ... carolingiennes (1843), t. II, p. 596; livre très original, rempli de vues d'avenir, très Inégal d'ailleurs.

en chef d'État, en seigneur des seigneurs, en évêque des évêques, en roi des Francs et en empereur. Il eût mieux valu une seule manière d'être le maître, et un principe au-dessus de tous les commandements personnels. On parlait bien à nouveau de la res publica, de «la chose publique» : mais, à part les juristes attardés du palais, personne ne pouvait ou ne voulait définir ce mot, et la façade impériale n'était que lemasque momentané d'un monde déjà féodal'.

Cet Empire ne portait aucun nom qui fût vraiment à lui. Il n'avait point d'histoire; il n'était pas une patrie, comme l'avait étéRomc et son Empire, commepouvaitrêtre la Gaule.

Chargé de protéger l'Europe contre les Barbares, Charlemagne aurait dû, ainsi que l'avait fait l'Empire romain de la belle époque, organiser une armée de frontière et des flottes de surveillance : à défaut de centre et d'unité, qu'il arrête et fortifie du moins le cadre de son Empire. Or son armée ne fut jamais qu'une armée errante, et sa flotte se dispersa, sans laisser de traces, au premier vent qui amena les hommes du Nord.

Jamais rêve humain ne fut plus vite dissipé que l'Empire de Charlemagne. Jamais lendemain d'Empire ne fut plus lamentable que les années qui suivirent la fin du rêve. Toutes les catastrophes qui avaient assailli le monde à la chute de Rome se répétèrent, invasions de Barbares, les mers aux pirates, guerres civiles et démembrement de l'État et de la Gaule, et royautés surgissant de partout 2.

Mais, cette fois, il resta le royaume de France.

1. L'idée que l'Empire de Charlemagne est déjà un État féodal a été développée par Lehuërou, t. II, p. 419, et reprise par Fustel de Coulanges (t. VI de l'Hist. des institutions, p. 611).

2. On retrouve, à propos de l'Empire de Charlemagne, la même assertion erronée qu'à propos de l'Empire romain : en conquérant la Germanie, il aurait mis définitivement un terme aux grandes invasions germaniques. Ceux qui parlent ainsi veulent ignorer les Normands, et ignorer aussi que les Saxons n'étaient plus guère des envahisseurs dangereux.

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