‹ De la Gaule a la France;Chapitre 34 sur 42 · Par endroits seulement, et d'une manière intermittente · texte numérisé non relu

Par endroits seulement, et d'une manière intermittente

224 DE LA GAULE A LA FRAyCR.

s'étendait du cap Cerbère' à la pointe du Raz, de l'emboucliure de l'Escaut au sommet de la Rune et au col de Roncevaux, formait un bloc compact, aux terres qui se tenaient, aux hommes qui se ressemblaient, aux peuples qui avaient toujours vécu ensemble 2. Tandis que les partages mérovingiens avaient découpé la Gaule en domaines enchevêtrés où disparaissaient les contours du sol, le traité de Verdun traça pour le royaume des Francs occidentaux un empire tout d'un tenant, tel que l'histoire l'avait préparé, tel que la nature s'y fût résignée. Les hommes du temps le reconnurent presque aussitôt, en réservant pour lui le nom de Francia et de France. Ce nom ne fut plus un vocable mobile et flottant qui suivait un peuple dans ses conquêtes : il s'attacha à une contrée et à la nation qui l'habitait, il leur servit à l'une et à l'autre de titre et de symbole.

Tous les hommes de cette contrée étaient appelés des Francs ou des Français. Quelle que fût leur origine ou leur langue, Bretons d'Armorique, Flamands de Flandre ou Basques de Gascogne étaient incorporés, en une seule formule, dans le regnum Franconim, « le royaume des Francs ». Personne ne pensait à dire « roi des Francs et des Bretons ».

La fusion se faisait entre les populations disparates qui s'étaient répandues sur la Gaule au temps des invasions. J'imagine que parmi les Francs de Hugues Capet il y avait bien des petits-fils de Sarmates, de Goths, de Syriens, de Juifs même : car avec une politique habile et point de préjugés religieux on pouvait faire de tous les Juifs des

1. La Marche d'Espagne, qui relevait de la Francia de Hugues Capet, s'en détacha peu à peu, et comme naturellement.

2. Gabriel Monod, dans un article célèbre (Annuaire de l'École pratique des Hautes Études pour 1896 : Du rôle de l'opposition des races et des nationalités dans la dissolution de l'Empire carolingien) : les traités de Verdun (843) et surtout de Mersen (870) ont contribué « à isoler les pays par lesquels se faisait le contact et le mélange des races »; etc.

Francs de langue, d'esprit et de caractère. Le sol, les mœurs et l'ambiance, l'atmosphère physique et morale de la France, agissaient sur ces êtres difTérents, et, au bout de deux ou trois générations à peine, ils donnaient naissance à des enfants de l'espèce que la Gaule avait formée depuis , des siècles. 1

Ceux qui décidèrent le roi Charles le Simple à installer : les Normands dans la province de Rouen, ont réussi un coup superbe, qui frappa d'admiration les chroniqueurs des âges suivants ^ Invasions et pirateries s'arrêtèrent : les Normands et leurs ducs devinrent de bons Français, férus d'ordre et de discipline, très dévots à la religion du Clirist; ils oublièrent leur affreux langage du Nord pour parler latin ou français, ils se mirent à la culture et à l'élevage en habiles praticiens du sol, et la seule chose qu'ils aient retenue de leur passé, c'est de savoir courir sur la mer. Grâce à eux, la Normandie recouvra cette richesse agricole qui avait été son lot sous l'Empire romain, et aussi cette valeur maritime que les Romains avaient méconnue.

Cinq siècles auparavant, les empereurs de Rome avaient escompté un succès pareil lorsqu'ils donnèrent le Midi de la France à des rois goths et à leurs armées ^ Pourtant, la fondation du royaume goth ébranla pour la chute finale l'Empire romain, et la fondation du duché de Normandie aida la France à se reconstituer. C'est qu'il y avait dans cette Gaule bâtie pour l'unité, dans cette France nouvelle qui voulait durer, des ferments de vitalité morale et d'entente humaine qui manquaient à l'Empire romain, incohérent et vieilli.

' 1. Voyez, outre l'ensemble du récit et des discours, l'extraordinaire apostrophe de Dudon de Saint-Quentin, livre II : Ûacia (les Normands) sorte luos quse Gallis miltis alumnos ; etc. ; Migne, Patrologia Lat., t. CXLI, c. 631; p. 144 de l'édit. Lair.

2. Les conseillers de Valens, lors de l'arrivée des Goths, lui parlent dans les mêmes termes que ceux de Charles le Simple : comparez Ammien Marcellin (XXXI, 4, 4) et Dudon de Saint- Quentin (ibid., c. 647-8; p. 165-6 de l'édit. Lair).

tfULLiAN. — De la Gaule à la France. 15

Personne ne pensait plus qu'il pût y avoir plusieurs rois en France, comme au temps des héritiers de Clovis ou de Pépin. Sous la dynastie qui commence à Hugues Capet, le ! principe de l'unité royale devint absolu. La France avait un roi et ne pouvait en avoir qu'un. Et si Hugues de son vivant fit roi son fils Robert, ce fut pour lui assurer la succession de la royauté, en tant que puissance indivisible et perpétuelle.

Quelques seigneurs, en Gaule ou en France, eussent désiré échanger contre ce titre de roi leur titre de comte ou de duc. Entre Meuse et Rhin ou entre Rhône et Alpes, on eut pendant quelques années des rois de Lorraine, des rois de Bourgogne, des rois de Provence. En France même, le comte de Flandre se crut un souverain et parla de sa monarchie, des documents furent inscrits au nom du roi des Bretons, et le mot de monarchie fut également prononcé à la cour de Guillaume le Grand, duc d'Aquitaine, maître entre Loire et Pyrénées au temps du roi Robert, le plus célèbre et le plus magnifique des seigneurs de son temps.

Mais ce furent velléités d'un jour : ni au delà ni en deçà de la Meuse la Gaule ne vit durer d'autre royaume que le royaume de France; et ceux des grands seigneurs de cette époque ardente et ambitieuse qui voulurent quand même être rois, furent obligés d'aller chercher ce titre loin de la France, Guillaume de Normandie en Angleterre, Guillaume d'Aquitaine en Italie, Eudes de Blois sur les terres d'Empire, sans parler de ceux qui réussirent plus tard à l'acquérir au delà des mers ou au sud des Pyrénées. France et royaume se confondent désormais; le titre de roi est en notre pays le signe de l'unité nationale et de la vie commune; il a recouvré le privilège du pouvoir suprême usurpé par le titre impérial au temps de César ou de Charlemagne.

Le roi des Germains avait rétabli à son profit ce titre d'empereur, et on disait souvent qu'il était le maître à Rome et l'élu du pape, évêque universel. Mais on eût fait rire le roi de France, si on eût dit que son royaume taisait partie de « l'Empire des Romains » et que ce mot de imperator ou d' « empereur » signifiait suzerain des rois : le monde ne comprenait plus ces choses. Et on eût également fait rire bien des évêques de France, si on eût dit que l'évêque de Rome avait le droit de les juger et de les nommer, et de régler les croyances des fidèles : le monde ne comprenait pas encore ces choses.

Quant le roi Robert de France avait une entrevue avec le roi de Germanie, empereur des Romains, il le traitait d'égal à égal sur les bords de cette Meuse qui leur servait de frontière commune; et si les Germains insistaient pour faire sonner plus haut le titre impérial, les écrivains de France racontaient que les prédécesseurs de leur maître, Gharlemagne ou Louis, l'avaient également possédé, et que l'aigle impérial d'Aix-la-Chapelle avait tenu entre les mains de leur roi Lothaire K A vrai dire, ces souvenirs n'étaient plus qu'une affaire d'érudit, ce titre d'Empire romain n'était plus qu'un hochet dangereux ramassé par un Germain dans ks décombres des ambitions disparues. Quiconque était roi de France y régnait comme empereur'*.

De même, rois et évêques de France n'entendaient point que le pape de Rome transformât en autorité réelle les

1. Richer, III, 71. Voyez les réclamations de Henri sur le palais d'Aix, ab antecessoribus hereditario jure sibi debitum (Pertz, Scriptores, t. VII, p. 225).

2. Quamdiu reges Francorum duraverint qui Romanum imperium tenere debent, dignitas Romani imperii ex loto non peribit, quia stabit in regibus suis; dans le libellus de Antichristo de Adson de Luxeuil, écrit vers 954 (Migne, Pair. Lai., t. CI, c. 1295). Adalbéron (édit. Huckel, 1901), IV, vers 280 et 398 : Nam primi duo sunt : aller régit, imperat aller.... Quique régit gaudens virtutibus, imperat œque. Je ne donne, pour cette formule, que des textes contemporains de Robert.

formes de préséance qu'il avait, lui aussi, retenues de l'héritage impérial. Hugues Capet n'eût pas hésité à interdire à ses évêques de répondre à un appel pontifical; et ses évêques auraient su rappeler au besoin qu'ils ne seraient jugés que par les conciles, élus que par leurs églises et confirmés que par leur roi '. Le Gallicanisme faillit naître aux mêmes heures que la France ^

On s'est complu de nos jours à railler la faiblesse de ce roi au premier siècle de la dynastie capétienne : pauvre sire errant de villa en villa, à peine plus fort et plus riche que le seigneur de Montlhéry, son voisin et son ennemi. C'est possible, si on mesure la force d'un roi à l'étendue de ses fermes et au nombre de ses coffres; et encore suis-je tenté plus d'une fois de ne voir en ces propos que boutades d'historiens et désir d'établir un contraste saisissant entre les ennuis pohtiques d'un Hugues ou d'un Robert et la royauté triomphale d'un Philippe-Auguste ou d'un saint Louis.

En réalité, Hugues et Robert détenaient la force et la richesse éminentes, qui consistaient à être les rois de France. Je m'inquiète peu de savoir que leurs ordres n'étaient point obéis, et qu'au bord de la Garonne un moine se disait plus puissant qu'eux. Quel que soit l'emploi qu'on en puisse faire, une valeur telle que la royauté française est une souveraineté qui agit par cela seul qu'elle existe. « Dès qu'un mot », a dit un homme qui connaissait bien l'influence des mots et des idées, Guizot, « dès qu'un mot désigne une supériorité quelconque, cette supériorité fût-elle sans force, elle excite les désirs des hommes, et ils ont raison, car le nom seul d'un pouvoir illusoire

1 . Cf. le concile de Chelles, sous Robert (Rlcher, IV, 89, p. 169 de l'édition Waitz): Placuit sanciri, si çuid a papa Romano contra palrum décréta suggererelur, cassum et irritum fieri.

2. Je n'ai pas à rechercher ici les causes du très rapide avortement de ce Gallicanisme, Gallicanisme remarquablement mis en lumière par Lot (Hugues Capet, p. 130 et s).

est encore un pouvoir'. » Je n'ai pas à insister sur les ombres qui passaient devant ce pouvoir, sur les retards qui en gênèrent longtemps l'exercice; je désire surtout parler ici des énergies latent&s ou visibles qui ont soutenu la France, d'en marquer l'origine et la nature, d'en suivre la durée : et de ces énergies, au temps où nous sommes arrivés, la plus pleine et la plus présente était la royauté. Le roi de France était roi unique et roi partout. Il était seul à posséder le titre prestigieux au-dessus duquel il n'y a que le nom de Dieu. De ce Dieu, il était le représentant, l'élu sur la terre. Pareil à un Saiil ou à un David, il avait reçu l'onction sainte. De sa justice on ne pouvait en appeler qu'à celle de Dieu. Le serment de fidélité, l'hommage féodal unissait à lui tous les seigneurs et tous les hommes du royaume par un lien continu qui de proche en proche pénétrait jusqu'aux plus lointains et aux plus humbles. Le royaume de France était à l'image d'une égUse, et le mot de « foi », fides, s'appliquait également à la piété des Chrétiens et à l'obéissance des sujets : un rebelle était un sacrilège. Les évêques tenaient le roi presque pour un des leurs, et d'ailleurs il les confirmait dans leur titre; les ordres monastiques voyaient en lui l'ancien abbé de Saint-Denis et le protecteur naturel de leurs privilèges : l'ordre de Cluny lui-même, malgré son envergure internationale, aidait la royauté dans sa tâche; et celle-ci s'appuyait volontiers sur son cher monastère de Fleury-sur-Loire. Fleury, comme jadis le sanctuaire druidique dont il occupait peut-être la place ^, Fleury se croyait et se disait au centre de la Gaule ^, et il propageait avec enthousiasme

1. Guizot, Essais sur l'histoire de France, IP essai, p. 84 de la 2« édit., 1824.

2. L' « ombilic » druidique des Carnutes était parfaitement connu et rappelé vers l'an mille (Aimoin, Pair. Lut., t. CXXXIX, c. 635).

3. Thierry de Fleury ou d'AmorbacIi écrit, du tombeau de saint Benoît à Fleury, au début du xi^ siècle (Acta sanctorum Ordinis s. Benedicti, sœc. IV, IP p., p. 364) : A septentrione Franciam, ab oriente Burgundiam, ab australi parte Aquitaniam tangit. Et à bien analyser les faits de géographie politique, cela résulte en

par toute cette Gaule la splendeur du nom royal. Le roi enfin, semblable à l'empereur romain ou au magistrat des cités antiques, était le gardien suprême de l'État, de « la chose publique », res publica : mais, tandis que les juristes latins invoquaient surtout les droits du chef de l'État, les canonistes du régime français, façonnés par l'esprit de l'Évangile, avaient transformé ces droits en autant de devoirs. Écoutons Abbon, le chef de l'abbaye de Fleury, le conseiller du roi Hugues, le théoricien intelligent et convaincu de la royauté nouvelle *.

« C'est le propre de la justice du roi qu'elle n'opprime personne de sa puissance, et qu'elle juge entre tous sans acception de personnes. Elle est la sauvegarde des étrangers, des orphelins et des veuves. Il lui appartient d'empêcher le vol, de réprimer l'adultère, d'abaisser l'iniquité, de décourager les impudiques et les histrions, de châtier les impies et de punir par la mort les parricides. Le roi doit être le protecteur des églises et l'aumônier des pauvres. Qu'il ne confie qu'à des personnes justes l'administration du royaume; qu'il prenne les conseils des vieillards et des hommes sages et désintéressés ; et qu'il fuie le contact des devins, des sorciers et des pythonisses. Éviter la colère, vivre en Dieu par toutes choses, ne point se laisser exalter par la prospérité, garder à l'Éternel la foi catholique, détourner ses fils de l'impiété, se réserver chaque jour des heures pour prier », tel est encore le devoir du roi, et, pardessus tout, « défendre avec justice et courage la patrie qui lui est confiée. »

Aux jours des grandes solennités, le duc de Normandie ou le comte d'Anjou pouvaient amener avec eux de plus nombreux et de plus brillants cortèges : c'était au roi de France qu'appartenait la gloire de l'heure. A l'inaugura-

droite ligne de la convergence vers ce point de plusieurs cités gauloises, convergence qui a peut-être été également la cause de l'installation du concile druidique en cet endroit.

1. Abbon, Collectio canonum, § 3, de ministerio régis; Migne, Pair. Lai., t. CXXXIX, c. 477. Voyez dans le même sens, Fulbert de Chartres, Hymni, 10; Pair. LaL, t. CXLI, c. 344.

tion de la basilique de Saint-Aignan à Orléans, le roi Robert préside; il est suivi d'une afsèmblée d'archevêques, d'évêques et d'abbés, la foule le voit et l'entend : alors il s'agenouille devant l'autel, et à haute voix il prie Dieu pour le royaume : « Donne-nous, Seigneur, de gouverner et de garder ce royaume, qui est tien, et que ta miséri-j corde nous a confié. » Au concile d'Héry pour la paix, c'est le roi Robert qui préside encore; des troupes innom- ! brables sont venues de tous les lieux du royaume; de pieux' évêques et de saints moines ont apporté avec eux les reliques les plus célèbres ; à chaque instant des miracles se produisent dans les rangs de la multitude; on sent que la vertu de Dieu est avec elle : et le peuple, en présence de son roi, levant les mains au ciel, cria par trois fois : « Paix! paix! paix! » ^

On aurait pu dire la paix du roi, comme on disait la justice du roi ou la paix de Dieu. Le roi était l'espérance de millions d'hommes, assoiffés de repos et de sécurité, et de reprendre les habitudes des joies familiales et du travail régulier. Et qu'une nation entière mette en un homme le principe de sa \ie et l'assurance de son salut, qu'elle dirige toutes ses pensées vers la pensée d'une seule âme de chef, qu'elle doive à cette communion les élans les plus puissants de sa foi de patrie, nous l'avons éprouvé nousmêmes dans la Grande Guerre, nous, le peuple au monde le plus hostile à l'autorité d'un guide, le plus obstinément dispersé dans les libres allures et les jalousies ombrageuses des individus.

L'opinion publique était pour le roi de France. Que ce mot d'opinion publique ne provoque aucune surprise*, et qu'on ne me reproche pas d'appliquer à l'an

1. Voyez les récits d'Helgaud, Patrol. LaL, t. CXLI, c. 925-7, et la reconstitution du concile par Pfister, p. 172-3. Héry est dans l'Yonne.

2. « Aux époques même les plus sombres, il y a eu une opinion publique », y compris « les basses classes », a dit justement Ferdinand Lot {Hugues Capeî, p. 238).

mille l'expression favorite du dix-neuvième siècle. Pourquoi les contemporains du roi Robert n'auraient-ils point réfléchi sur les affaires du temps, et, au besoin, manifesté leur pensée? Assurément, cette pensée n'apparaissait pas au grand jour de l'écriture, à la façon de la nôtre; et il n'était pas nécessaire que l'autorité publique en tînt compte. Mais je ne saurais admettre que le roi et ses conseillers n'aient point cherché à savoir ce que le peuple désirait, et, dans une certaine mesure, à satisfaire à ces désirs : et j'entends par le peuple les plus pauvres comme les plus riches. Car même sous les premiers Capétiens, un paysan de France, travailleur méthodique et tenace, savait que le sort de ses cultures dépendait de la marche des affaires publiques; et il me semble impossible qu'il fût une simple bête de somme, courbée sur la charrue et docile à son maître, et qu'il n'eût jamais le courage de discuter ce maître et le goût de parler politique.

On avait, en ce temps-là autant que de nos Jours, vingt occasions de parler politique : l'école pour la jeunesse, le marché pour les paysans, la fontaine pour les femmes, le pèlerinage pour les dévots, le plaid pour les seigneurs, et l'église pour tout le monde.

L'église, surtout, servait de lieu de réunion à des sentiments communs. Elle était assez vaste pour contenir le quartier d'une ville ou un village de la campagne; elle faisait fonction de place publique. On s'y groupait le dimanche et bien des jours de la semaine. Ce qu'on y voyait, ce qu'on y entendait, éloignait les esprits du terre à terre quotidien. Et le seul fait d'être ensemble, chez ces hommes qui se connaissaient depuis l'enfance, faisait germer en eux des idées et des opinions générales.

Ces premiers temps de la dynastie capétienne furent ceux où l'homme de France commença à réfléchir sérieusement sur ses destinées : je ne dis pas ses destinées reli»

gieuses, dont le prêtre s'occupait, mais ses destinées politiques, que Dieu laissait à la merci de simples mortels. Ces réflexions pouvaient être naïves et maladroites : mais c'étaient celles de l'adolescent qui porte enfin son attention sur les problèmes de la vie.

Les gens se sont aperçus qu'ils étaient Francs ou Français, et non pas Germains ou Tudesques, qu'ils parlaient une langue à eux, distincte de celle de leurs voisins; et quand les bandes de l'empereur Otton vinrent menacer Paris et que l'armée du roi Lothaire les refoula jusqu'aux Ardennes, les paysans du Valois et du Vermandois éprouvèrent sans doute qu'il y avait une différence entre les uns et les autres ^

Un Chrétien sentait que de par le Christ aussi bien que de par la nature, il était né homme libre, et qu'il avait droit à une part d'homme sur les biens de la terre. Lorsque les paysans de Normandie décrétèrent que l'usage des eaux et des forêts leur serait commun à tous, réglé par des lois nouvelles et contrôlé par leurs délégués, je ne peux accepter qu'ils agissent en imbéciles, sous la seule impulsion de la convoitise ou du besoin d'un moment ^

Parmi les prêtres qui leur enseignaient la loi, quelquesuns rappelaient énergiquement aux grands chefs cette liberté et cette égalité primitives de tous les êtres humains, et la solidarité qui unissait les plus riches aux plus pauvres. Ce mot de solidarité a beau être né d'hier, il a pu n'inspirer que dans ces dernières années de longues théories et des livres sensationnels : les contemporains du roi Robert connaissaient l'idée aussi bien que nous. << Les uns sont nobles et les autres esclaves », lui écrivait un

1. Je ne crois pas qu'il faille voir de vains propos, par exemple dans cette parole de Richer (IV, 11), disant qu'on écarta Charles de Lorraine au profit de Hugues Capet, parce que externo régi servire non horrueril; ou dans celle de Réginon {Chronique, à l'année 888), de suis visceribus regem (éd. Kurze, p. 129; Migne, P. L., t. CXXXII, c. 127).

2. Guillaume de Jumièges, livre V, chap. 2; Migne, Pair. Lat., t. CXLIX, c. 823; p. 73 de l'éd. Marx (1914)

évêque de Laon S « mais s'il n'y avait pas l'esclave pour peiner et produire, que deviendrait le noble? Le roi luimême et les évêques sont les serviteurs de leurs serfs, car c'est à la sueur et aux larmes de ces misérables qu'ils doivent leur luxe et leurs plaisirs. Que les nobles combattent, que les prêtres prient : les esclaves, eux, travaillent. Et voilà trois demeures dans cette maison de notre Père, que l'on croit unique et la même pour tous. »

Nul, en ce monde chrétien et franc, n'eût certainement toléré les abominables tyrannies d'un Néron ou d'un Caligula. L'autorité royale était absolue en droit, mais, filleule de l'autorité divine, on n'admettait point qu'elle ne fût pas consacrée au bien. Un roi de France devait à l'opinion publique de s'entourer de sages conseillers et de les écouter. Ce serait un excès de langage que de prononcer le mot de constitution : mais des hommes de l'entourage du roi Robert ont parfois rêvé de lois politiques, écrites et connues, qui me font songer à ce mot ^

Lorsque, à la veille de la Révolution Française, le peuple aspirait à la liberté, ce n'était point sous la poussée du malheur et dans l'excitation de ses misères : c'était au contraire parce que trois quarts de siècle d'une prospérité inouie avaient répandu partout l'esprit d'initiative, les moyens de s'instruire et le courage de dire sa pensée'. De même, au lendemain de l'an mille, si le Français parle plus haut et plus clair, c'est parce que la paix est revenue, que chacun laboure sa terre avec plus de sécurité, que les denrées du paysan ou les marchandises du bourgeois se vendent sans peine, et que la foule accourt aux rendez-vous des foires. Désir d'indépendance et acti-

1. Voyez la poésie d'Adalbéron, vers 287 et suiv., et aussi 245- 275. Et je ne cite ces passages qu'entre dix similaires.

Page 1