Voyez la poésie d'Adalbéron
3. Cf. de Tocqueville, L'Ancien Régime et la Révolution, livre III, chap. 4; écrit en 1856.
vite matérielle grandirent ensemble sous les premiers Capétiens, à qui échut la chance inespérée de présider au réveil de toutes nos ressources nationales.
Dans les campagnes, moissons et vendanges de Gaule redevinrent un titre de gloire pour la France : il n'y a pas de terre sous le ciel, disait-on, qui lui soit comparable pour la splendeur de ses cultures. Et cette terre qui produit de nouvelles richesses produit on même temps de nouvelles libertés.
Chaque jour de nombreux serfs de la glèbe sont affranchis sur les domaines des monastères et des évêchés, et aussi sur ceux des seigneurs. Ils restent quand même sur les champs qui leur sont confiés, la liberté ne les enlève pas à la terre, cette terre n'est pas encore à eux, et ils sont toujours à elle. Mais leur ancien maître n'est plus le maître de leur personne, il n'est plus que le propriétaire de la tenure : ils ne lui doivent plus services de corps, mais redevances de jouissance foncière. La terre, le jour où elle a fixé l'esclave sur elle, l'a préparé à la liberté : dans quelques générations, à son tour, c'est lui qui rendra la liberté à la terre, lorsque l'autorité et la propriété seigneuriales s'affaibliront et disparaîtront; et la parcelle de sol cultivée par le laboureur deviendra le domaine absolu du paysan libre, fils du serf de la glèbe, petit-fils de l'ancien esclave.
Dans ce monde rural qui travaille avec acharnement, on sent que le paysan s'apprête à fonder une société nouvelle. Si brutal que soit le châtelain, si farouche que soit le manoir, les seigneurs pactisent avec les temps nouveaux. L'intendant du domaine, ce terrible dUUcus jadis si redoutable à ses compagnons de servitude, est à présent un homme libre, surveillant d'hommes libres comme lui, chef de police sur des terres à demi émancipées ; et il lui arrive même quelquefois d'oublier qu'il dépend d'un chef et lui doit compte de ses actes. En maint endroit il prend le titre de major ou de « maire ». La commune rurale se dégage, avec ses paysans et son magistrat, de la gangue seigneu-
riale transmise par quinze siècles d'aristocratie foncière. Elle esquisse sa fortune propre; et les forêts et les pacages qui entouraient la villa gallo-romaine, mis à l'usage des manants, tendent à devenir les communaux du village*. Dans les villes, « la cité » construite par les derniers empereurs romains, tassée et serrée par ses remparts et son château, était siège ou seigneurie du comte ou de l'évêque. Mais, depuis que les Barbares du Nord se sont retirés, et pour toujours, marchands et ouvriers s'installent au voisinage de la vieille enceinte impériale, autour des monastères suburbains, aux places de foire qui précèdent les portes. Et alors, à Bordeaux de la montée des Salinières au parvis de Saint-Éloi, à Paris sur la Grève ou le Marais qui bordent la Seine, à Marseille au fond du Port Antique et en lisière de la Cannebière, ce sont bourgs, marchés et marchands, « rues neuves », « grandes rues », quartiers de forgerons, de « fabres » ou de « febvres », et au milieu ne tardent pas à s'élever les maisons de pierre, « hôtels » des gros bourgeois, hautes et fortes à l'instar de donjons seigneuriaux, mais où les salles d'armes sont remplacées par les entrepôts de draps, de barriques ou de poisson salé. Là aussi, tout comme dans les villages, le temps n'est pas éloigné où, de ces « bourgs neufs », de leurs confréries de piété ou de leurs sociétés de commerce, sortira le désir de l'indépendance communale ^
Société qui s'organise, terre qui s'enrichit, villes qui se relèvent et esprit qui se réveille, voilà qui va ressusciter en Gaule les formes rajeunies de la vie civilisée, des monuments pour revêtir le sol, des images pour décorer les temples et les demeures, des maîtres pour instruire la jeunesse, des poètes pour égayer les loisirs. Après de longs siècles de