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Assez rarement jusqu'ici

4. « Chapelle Sixtine de l'art quaternaire », dit Déchelette du plafond de la grotte d'Altamira en Espaene (p. 150).

des guerres tourna-t-elle son esprit vers les préoccupations supérieures de la pensée et de l'art? La vie de chasse développa-t-elle chez elle l'acuité des sens qui perçoivent, l'attention soutenue et la notation impeccable des choses et des êtres de la nature? Je ne sais et nous ne saurons sans doute jamais les causes. Mais nous voyons les effets : et c'est, de plain-pied, une grande époque d'art qui se manifeste, sans rien qui nous l'ait fait prévoir'.

Toutes les manières de reproduire la figure nous sont subitement révélées. La sculpture sur pierre a fourni en bas-relief des frises de chevaux courant ou des humains se tenant debout; la glyptique a donné des os de renne ou de mammouth taillés en types d'animaux. Ces mêmes matières présentent d'autres figures incisées, et c'est déjà de l'excellente gravure. Enfin la peinture se manifeste en d'innombrables images de chevaux, de taureaux, de cerfs, de bisons, de mammouths, fixées à tout jamais, en noir ou en ocre, sur les parois de nos cavernes.

Qu'il y ait parfois dans ces images des maladresses, d'informes tâtonnements, cela va de soi : l'art des cavernes n'a pas produit que des hommes de génie. Maib le plus grand nombre est réussi, et il y a bien des figures d'une surprenante beauté. La bête y vit, courant ou se baissant dans une attitude de vérité absolue. On croit la revoir, calme ou troublée, fuyant devant l'homme ou se retournant contre lui. Certaines allures, certain dispositif des membres d'un cheval au galop ont été saisis par le regard du peintre avec une précision invraisemblable; et ce n'est que de nos jours, à l'aide de la photographie instantanée, que la science moderne a pu reconstituer ces allures et ce dispositif : l'œil et la main du chasseur préhistorique les avaient retenus aussi fidèlement que la plaque sensible. Et tout cela, ces images, ces chefs-d'œuvre d'art, sont obtenus avec quelques teintes plates et uniformes, jetées sur les

1. Ajoutez aussi les ornements de style géométrique, comme le fait justement remarquer DécheleUe (p. 231).

parois rugueuses d'une caverne. Cette fois, l'homme a bien réalisé la tâche de ce temps, qui était de conquérir l'animal, la terre et ses propres facultés. Avec presque rien de la terre, il a fait le mouvement de la vie; de l'animal il a pris le corps à la fois par la force du chasseur et la vision de l'artiste; et toutes ses facultés lui obéissent maintenant assez pour qu'il puisse comprendre et copier la nature, et faire à sa façon une œuvre de créateur.

A la vue de ces peintures, de ces sculptures, un problème s'est aussitôt posé. Sous quelle impulsion, dans quel désir l'homme a-t-il été amené à reproduire sur la pierre de sa caverne ou l'os de son bâton l'image de ses animaux de chasse ou de voisinage? Est-ce simplement par désœuvrement, par intuition d'art? Ou n'a-t-il pas eu quelque intention plus pratique, correspondant à un besoin impérieux de sa vie? A-t-il considéré l'animal comme une sorte de dieu, comme une puissance supérieure, dont la figure allait protéger sa demeure? dans ce cas, voilà l'image sacrée qui commence, et l'art débute par l'idolâtrie K — A-t-il regardé l'animal, au contraire, simplement comme une proie à maîtriser de toutes les manières, et, pour être plus sûr de la capturer dans la chasse, a-t-il voulu l'attirer, la dompter au préalable, en la rapprochant par l'imitation figurée? dans ce cas, l'art est à son origine une opération magique. — Ou encore, chacun de ces animaux ne serait-il pas l'enseigne, ou l'insigne, ou le représentant d'un être vivant, ou d'une famille, ou d'une tribu, et sa présence en image ne serait-elle pas le signe de ralliement d'un groupe d'hommes ou la marque de quelque entente entre ce groupe et un groupe allié? dans ce cas, l'art aurait commencé par être un agent de la vie sociale ^.

1. Sur les hypothèses possibles au sujet de la vie religieuse à l'époque préhistorique, voyez le livre si documenté de Th. Mainage, Les Religions de la préhistoire, 1921, Paris, Picard.

2. On peut encore supposer, dans un sens religieux, l'image de la bête chassée donnée en ex-voto à la divinité; dans un sens laïque, cette image peinte à titre de souvenir.

Il est bien probable, d'ailleurs, quelle que soit la cause initiale de ce travail esthétique, que cette cause a vite disparu, et que l'effet seul a été recherché. Vraiment, nous avons de ce temps, dans les grottes et sur les ivoires, trop d'images et trop diverses, pour qu'elles soient uniquement le produit d'une dévotion, religieuse, magique ou sociale. On a l'impression que ces artistes ont aimé ce qu'ils faisaient et qu'ils le faisaient par amour. Ce sont œuvre de sincérité et de goût, et non pas de besoin. S'il y avait des arrière-pensées cultuelles, elles apparaîtraient plus nettement, et l'image serait moins belle, moins vivante, moins simple, plus encombrée de marques et de symboles. L'art apparaît dans toute son indépendance et toute sa franchise.

Parler de ces images ne suffit pas. Pour bien les comprendre, pour bien juger l'époque qui les a produites, il faut les voir, il faut visiter les grottes où elles s'appliquaient comme en un musée. Tout Français qui a le culte de ses ancêtres, tout homme qui a la curiosité respectueuse de son passé, doit faire le pèlerinage des Eyzies sur la Vézère, où sont les plus nombreuses et les plus belles de ces peintures. Et quand, quittant la lumière du jour, il aura pénétré par l'étroite entrée de la grotte, quand ses yeux se seront habitués à la faible lueur des lampes, quand il aura peu à peu discerné sur les parois ces bêtes monstrueuses, disparues depuis des milliers d'années, et vivantes cependant encore du fait de quelques couleurs trouvées et arrangées par une main habile, quand il songera que ce lointain passé, si longtemps oublié des hommes, renaît tout à coup sous son regard grâce à la vertu magique de l'intelligence et de l'art, une émotion religieuse l'étreindra, et il se sentira enveloppé de confiance dans les destins de l'humanité.

A la fin de cette belle période d'industrie et d'art, l'homme fit une nouvelle découverte, qui pouvait entraîner son existence dans une voie plus grandiose encore. Il décou-

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vrit récriture, c'est-à-dire qu'il imagina des signes pouvant s'imprimer sur la pierre, l'os ou le bois; et ces signes devaient révéler une pensée ou un désir, annoncer un acte accompli ou à exécuter, correspondre à des paroles, à des états d'âme ou à des faits; et ces signes, en outre, devaient être compris de tous, établir par là entre des êtres éloignés les uns des autres une sorte de relation magique, une communion dans l'intelligence ou la décision. C'était pour ainsi dire mieux et plus que la parole. Celle-ci ne dure pas, et exige la présence immédiate. L'écriture est de la parole humaine fixée et visible pour tous. Jamais l'homme n'avait fait une découverte plus capable de combattre le néant, de vaincre l'espace et le temps. .Jamais il n'avait assuré à ses facultés une telle souveraineté.

Assurément, ces signes étaient en petit nombre et de forme naïve. Ce furent d'abord de simples traits ou des encoches sur os ou sur corne, destinés peut-être à rappeler des faits de chasse, et qui ont pu n'être compris que de quelques-uns, peut-être seulement de leur auteur.

Mais on alla bientôt plus loin '. On utilisa des galets sur lesquels on peignit, à l'aide de peroxyde de fer, des signes conventionnels : ce sont des demi-cercles, des ronds, des bandes, tantôt isolés, tantôt enchevêtrés, tout ainsi que nos lettres peuvent se rapprocher ou se combiner.

Cette fois, l'homme a trouvé le principal agent de la sociabilité humaine. A l'industrie, à l'art, il a ajouté l'écriture. Celle-là travaille et produit; l'art procure des jouissances supérieures, imite et conserve; mais l'écriture unit entre eux les vivants et les unit aux morts et à l'avenir, aux aïeux et aux descendants.

Je voudrais me représenter maintenant les conditions matérielles et morales dans lesquelles ont vécu les hommes

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