‹ De la Gaule a la France;Chapitre 7 sur 42 · Époque dite azilienne (Le Mas-d'Azil en Ariège · texte numérisé non relu

Époque dite azilienne (Le Mas-d'Azil en Ariège

de cette longue période, et en particulier ceux des derniers siècles; je voudrais savoir leur degré de bien-être et de bien faire, j'entends jusqu'à quel point ils connaissaient le bonheur ou le bien, ce que valait leur société, et si vraiment c'était une société humaine digne de ce nom. Làdessus, évidemment, je ne peux apporter que des impressions. Ce n'est pas à l'aide d'une peinture murale ou d'un silex taillé que l'on devinera les vertus et les vices des hommes. Pourtant, l'historien a le droit et le devoir de pousser sa recherche jusqu'au plus intime des âmes. Il faut qu'il ait l'audace de toutes les curiosités, à défaut de la chance des solutions.

Ces chasseurs d'Aurignac ou de La Madeleine n'étaient ni plus malheureux ni plus heureux que nous ne sommes nous-mêmes. Le bonheur ne consiste pas à vivre dans certaines conditions matérielles ou mentales; il consiste à s'adapter aux conditions que l'on connaît et dans lesquelles on doit vivre. Nos premiers aïeux ne se sentaient point privés de ce que nous appelons le confort, puisqu'ils ne savaient ce que c'était et ce que cela voulait dire. Soyons sûrs que même nous autres, nous manquons de mille choses que nos héritiers jugeront indispensables à la vie et dont l'ignorance actuelle nous vaudra de leur part une ridicule pitié. N'ayons donc pas pitié des chasseurs et des troglodytes de jadis : ils pouvaient atteindre toute la part de bonheur à laquelle doit prétendre l'âme d'un être vivant. Ils ne vivaient ni dans les délices du paradis ni dans les terreurs de la géhenne. Placer à cette origine du monde l'Éden ou l'âge d'or fut une fable enfantine. Mais il est tout aussi ridicule de notre part de n'y voir que misère, peine et tremblement.

La subsistance de ces hommes, pour n'être pas aussi variée que la nôtre, n'en était pas moins très largement assurée par la pêche, la chasse, la cueillette des fruits naturels. Ils avaient tous les moyens de se défendre contre les intempéries : la fourrure ou le cuir des bêtes, les huttes et les lits de branchage. Ces minces aiguilles

L'ÉPOQUE DES CHASSEURS. :i\

annoncent un vestiaire délicat et compliqué; cet outillage qui scie, perce et racle, annonce une habitation et un mobilier suffisants.

Ils étaient sans nul doute fort occupés à toutes ces affaires de chasse ou d'installation, durs à la fatigue et assidus à la besogne. Mais le travail matériel n'était pas plus impérieux, pas plus absorbant qu'il ne l'est de nos jours. On a vu qu'il leur laissa des loisirs pour faire des inventions inestimables et de véritables œuvres d'art, c'est-à-dire pour cultiver leur esprit, affiner leur intelligence, réfléchir et rêver.

Qu'on ne se trompe pas sur la supériorité intellectuelle de notre époque et sur la grandeur de ses découvertes, aviation, électricité ou vapeur. Ce qui fait la valeur d'une intelligence et l'éminence d'une invention, ce n'est pas la nature des choses auxquelles on s'applique, c'est le progrès qui est fait sur le passé, c'est l'élan vers le nouveau, c'estl'éclat d'une pensée imprévue, c'est la portée dans l'avenir. Or, découvrir l'écriture, et, auparavant, l'art sous toutes ses formes, et, auparavant, l'arme d'estoc et de taille, suppose une tension continue de l'esprit ou une divination subite, une suite d'expériences et de déductions ou la fixation rapide d'une lueur de génie, tout aussi bien que les découvertes d'un Edison ou d'un Pasteur. L'intelligence de ces hommes était sœur ou mère de la nôtre.

Nous ignorons davantage leurs croyances et leurs mœurs. Tandis que l'époque païenne et l'époque chrétienne ont inscrit dans toutes leurs ruines l'empreinte de leurs dieux et. la marque de leur culte, la période du silex n'a rien livré qui ressemble à coup sûr à une pierre rituelle ou à un signe de dévotion. Car je doute de plus en plus que ces sculptures d'hommes, de femmes et de chevaux, que ces peintures d'animaux soient vraiment, comme on l'a supposé, des images de piété, des idoles de divinités. Je n'oserais pas dire que leur religion fût uniquement d'Esprits invisibles, leur culte uniquement de pratiques magi-

82 DE LA GAtJLE A LA FFlANCB.

qucs. Mais il est de fait que de toutes les archéologies, celle de la pierre taillée est jusqu'ici la plus laïque. C'est à peine si, de l'attitude des morts dans la tombe, on a essayé de conclure à la croyance en l'âme et en son immortalité.

On a attribué à ces premiers hommes des mœurs atroces. ' La sauvagerie des temps primitifs, l'horreur hirsute des habitants des cavernes, combien de fois avons-nous lu et lisons-nous ces expressions et bien d'autres similaires 1 Pour expliquer leur degré de barbarie, on les a comparés aux plus ignorants des nègres africains. Quand la Grande Guerre nous a fait assister, de la part de nos ennemis, aux pires atrocités, nous avons dit qu'ils remettaient en usage les plus ignobles et les plus sanglantes coutumes de l'ère préhistorique. Je me suis toujours demandé si ce n'était pas, à l'endroit des Magdaléniens ou des Aurignaciens, pure calomnie. De ce que nous ignorons leurs mœurs, nous n'avons pas le droit de dire qu'elles fussent féroces. De ce que leur vie s'est déroulée très loin dans le passé, il ne résulte pas qu'elle fût seulement consacrée au meurtre et à la destruction. Débarrassons-nous des préjugés contemporains, des idées toutes faites. Les hommes de la pierre ont pu vivre avec des instruments pareils à ceux des sauvages contemporains : il n'empêche qu'ils ne sont pas restés des sauvages, en admettant qu'on puisse se servir de ce mot à leur égard. Des artistes et des inventeurs de ce genre on me fera diffîcileraent croire qu'ils aimaient uniquement le sang et le mensonge. Je ne nierai pas qu'ils ont pu faire la guerre : et cependant, n'avons-nous pas constaté que chez eux, l'arme du combat ne s'est point perfectionnée et que l'instrument du travail n'a cessé de progresser? A tout prendre, je ne leur refuserai aucun de nos vices, mais je ne leur dénierai aucune de nos vertus.

La femme, à tout le moins, était alors, dit-on, esclave et sujette, pas autre chose qu'un être du bétail, et, si l'on a des figures féminines, c'est de la même manière qu'on a

L'ÉPOQUE DES CHAUSSEURS. 33

des images de rennes ou de bisons. Il faudrait le prouver. D'abord, ne parlons pas de bétail pour cette époque : elle ignore les animaux domestiques. La comparaison avec le renne tombe à faux : c'est une bête que l'on chasse, et tel n'est point le cas de la femme. Et puis, à côté des figures féminines, voici que l'on vient de découvrir, près desEyzies, une superbe image d'homme ^ L'homme est d'un côté, la femme est de l'autre : ils apparaissent tous deux en couple d'égaux, et non pas en maître et esclave. Si je pense à quelque mythe pour traduire mon impression sur la famille de ce temps-là, je préfère à tout autre celui d'Adam et d'Eve.

Homo lupus homini, a-t-on encore répété pour ces millénaires de l'origine : c'était vraiment le temps du « coup de poing », où chacun se faisait d'abord sa place. Je ne le crois pas. Je sens au contraire des hommes qui se rapprochent en familles, en tribus, en villages autour de foyers et d'ateliers, et peut-être déjà par-dessus des tombes. Ce qui apparaît dans ces gisements de silex taillés, ce n'est pas la dispersion, c'est l'accumulation. Il a fallu, pour les produire, beaucoup d'hommes vivant ensemble, à la même place, et se succédant pendant des siècles. Certaines stations sur les plateaux de la Somme se sont prolongées depuis les premiers temps du silex jusqu'au plus bel âge de la civilisation des chasseurs, de même que Paris s'est continué depuis l'époque ligure jusqu'à la nôtre. On ne se réfugie pas dans les cavernes pour se défier ou s'entredéchirer. Ces centaines de peintures que nous y voyons font songer à des centaines d'hommes associés qui sont venus les créer ou les voir. La vie de chasse et de pêche amène plus souvent l'entente des familles et la formation de tribus qu'elle ne provoque la guerre civile et la dévastation des choses.

1. Découvertes du docteur G. Lalanne à Laussel (Dordogne) ; L'Anthropologie, t. XXIII, 1912; en dernier lieu, Boule, Les Hommes fossiles, p. 309 et 305.

JuLLiAN. — De la Gaula à la France. 3

Peut-on enfin, par-dessus familles, tribus, sociétés de chasse, concevoir une entente plus vaste, une formation politique qui ressemblât à une nation, et qui aurait, sur notre sol, préludé aux Gaulois et à la France? Cela, jusqu'à de nouvelles découvertes, n'est point possible. Il n'y a rien, dans la vie de nos plateaux ou dans celle de nos cavernes, qui indique une civilisation propre à notre terre. Au nord comme au sud de la Manche et des Pyrénées, à l'est comme à l'ouest du Rhin, l'Europe de ces périodes est passée, à peu près simultanément, par les mêmes phases, depuis l'invention de l'arme de silex jusqu'à celle de la peinture pariétale. Ce que nous appelons des frontières, des nationalités, semble entièrement inconnu de ces hommes.

Et cependant, il y a déjà chez nous, autour de nos fleuves, une nature particulière et une intensité de vie que nous ne rencontrerons pas dans les régions plus lointaines de l'Europe. Les bords de la Somme, de la Seine, de la Marne, de la Meuse, furent vraiment les centres actifs de la première industrie du silex : nulle part vous n'en trouverez de vestiges plus denses. On signalera en Espagne d'aussi belles peintures que celles des Eyzies : mais ces grottes françaises de la Vézère sont si riches, si nombreuses, si rapprochées, qu'on dirait un sanctuaire de ralliement de tribus innombrables, un lieu de rendez-vous ou de pèlerinage où des milliers de chasseurs se sont rassemblés, montant ou descendant par les rivières de France. A l'heure où j'écris (je dis cela, parce que nous sommes toujours à la merci d'une nouvelle découverte), si l'on veut parler d'une grande fraternité de troglodytes et de sa capitale,' c'est à la France et aux Eyzies qu'il faut s'adresser.

On est également tenté de croire que les hommes de nos pays ont été, aux différentes étapes de cette civilisation, ses véritables animateurs. Sur nos plateaux du Nord ont été recueillis les silex les plus robustes et les

mieux travaillés de l'ère primitive; ce sont nos gîtes du Centre qui approvisionnent les musées européens des pièces les plus typiques du Moyen Age paléolithique; c'est dans nos cavernes qu'il faut se rendre pour avoir l'impression la plus juste de l'esthétique des chasseurs; et les galets porteurs d'écriture proviennent de la grotte où coule un torrent pyrénéen. Au moment actuel de la science tout nous invite à supposer que c'est ici qu'a été donné le branle à la vie intelligente de l'Europe dans les premiers temps de sa destinée, comme, en d'autres temps, le souffle inspirateur est venu de la Grèce et de Rome.

Il n'empêche que la vie civilisée commençait à peine, en France comme ailleurs en Europe. Ces hommes, ces tribus n'en demeuraient pas moins des chasseurs, êtres à demi errants, à demi nomades. Ils possédaient leurs sentiers et leurs stations d'habitude, ils avaient déjà, dans cette religion des cavernes, senti la première impression de la terre souveraine, qui fixe, qui appelle les vivants et les morts. Mais de cette terre, dans la vie courante, ils ne connaissaient que la surface. C'était la surface seule qu'ils avaient voulu conquérir et qu'ils possédaient maintenant. Ils ignoraient que la terre est une source de vie par les cultures, de tradition par les tombes \ de fraternité par les cités et les patries. — Mais une autre période d'histoire allait commencer, celle où l'homme découvrit la valeur de la terre et associa la vie du sol à sa propre vie.

1. Je n'ignore pas qu'il a dû y avoir des enfouissements voulus de morts dès les temps moustériens. Mais je songe ici au culte de la tombe.

Page 1