TEMPS NÉOLITHIQUES OU DE LA PIERRE POLIE
La grande révolution de notre histoire : la décoaverte de la terre comme force agricole. — Incertitude de la science sur les origines de celte révolution. — Migrations humaines dans cette période.
— Déclin des œuvres de Vespril, mais non décadence absolue. — Les premières cultures. — Discipline de la terre et de l'âme.
— Nouveaux instruments; prépondérance de la hache. — Nouvelles industries. — La céramique. — Exploration minéralogique de la terre; découverte du métal. — Domestication des animaux; le chien. — Nouveaux éléments de relations; les routes.
— La conquête de la mer. — Groupements humains : forteresses, marchés, villages. — Les résidences des morts. — Avènement de la Terre-Mère, déesse souveraine. — Ce que la France doit à cette époque : éléments nouveaux d'une vie solidaire; rôle de la Bourgogne.
Dans le cours des derniers millénaires avant notre ère '^, il se produisit chez les hommes de France de prodigieux changements, plus considérables que tous ceux qui
1. Voyez les mêmes livres que pour l'époque précédente. Mais il faut avouer que tous ces livres laissent, des temps néolithiques, une impression moins nette que pour les temps paléolithiques. Jusqu'à de nouvelles découvertes et de nouvelles statistiques, l'archéologie de la pierre polie n'apparaît clairement ni dans ses périodes ni dans son évolution ni dans sa répartition.
2. Toute datation, môme approxinialive, paraît impossible. On a donné les chiffres de 7 500 à 6 000 ans avant notre ère pour
avaient jusque-là modifié leurs corps et leurs âmes. Ils découvrirent la valeur productrice de la terre, et, sans renoncer à la chasse, c'est à l'agriculture qu'ils demandèrent surtout les moyens de vivre, qu'ils appliquèrent le meilleur de leurs pensées.
Ce n'est pas que la terre fût demeurée une inconnue pour leurs ancêtres. Elle les portait dans leurs stationnements et dans leurs marches; ses cavernes leur avaient offert un asile aux heures pénibles de leur existence, et ils n'avaient dès lors cessé de regarder le sein de la terre comme un lieu de refuge, de réunion ou de culte; leurs mains savaient entr'ouvrir le sol pour creuser des fosses et y déposer leurs morts ' ; et sans doute, en observateurs attentifs qu'ils étaient, se sont-ils de bonne heure aperçus que les arbustes de leur nourriture sortaient de grains enfouis dans les profondeurs de la terre. Mais celle-ci, malgré tout, ne tenait qu'une place secondaire dans leurs besoins et leurs espérances. Les animaux fournissaient à l'homme le principal de sa nourriture et l'essentiel de son vêtement; se battre contre eux était sa besogne ordinaire et pour ainsi dire son devoir d'être vivant. De la terre il n'occupait et n'utilisait que la surface foulée par ses pieds, que les choses, bois ou silex, qu'il rencontrait sur cette surface; les familles et les tribus ne savaient pas ce qu'était un domicile, des habitudes et des sentiments enracinés en un point du sol; et je doute qu'on ait déjà eu l'idlée de voir dans la terre un Esprit supérieur qui enfante et qui nourrit.
De nouvelles générations vont surgir qui « connaîtront » enfin la terre, j'emploie ce mot « connaître » dans son sens
le commencement de cette période néolithique (Boule songe à 10 000 ans avant l'époque actuelle. Les Hommes fossiles, p. 61); on est descendu à 4 800, même 3 300 pour le début de certaines stations néolithiques lacustres delà Suisse. La théorie de 1' « hiatus », c'est-à-dire de l'absence de transition entre le paléolithique et le néolithique, me paraît définitivement abandonnée, et à bon droit. 1. Dès l'époque moustérienne (squelette de La Chapelle-aux- Saints, CoiTèzc).
le plus large, humain et religieux à la fois. Elles comprirent sa force féconde, elles sentirent son attrait divin. Tour à tour, les hommes lui confièrent les grains de blé ou de lin pour améliorer leurs conditions matérielles; ils tirèrent d'elle de la pierre, de l'argile, du métal pour compléter leur outillage de travail et de combat; ils bâtirent à sa surface des tombes, des demeures et des villages faits pour l'éternité; ils modifièrent son aspect et sa nature même afin qu'elle s'adaptât aux nouveaux modes de leur existence; ils en firent un objet que l'on possède et une étendue que l'on délimite; et enfin, recevant et exigeant d'elle tant de bienfaits, tant de sources de vie, ils se l'imaginèrent telle qu'une puissance souveraine, pareille aux femmes et aux mères qui les avaient engendrés.
Jamais l'histoire de l'humanité, si longue soit-elle, n'aura produit une telle suite de découvertes, de transformations économiques, sociales et religieuses, se déterminant dans un ordre naturel. Nous allons rencontrer, dans ces temps d'agriculteurs, une chaîne d'événements et un ensemble de phénomènes d'une unité parfaite et d'une grandeur réelle; et cela nous rappellera l'unité et la grandeur de la période précédente, celle des temps des chasseurs et des troglodytes.
Ces deux époques, évidemment, ont contribué chacune pour sa part à nous faire ce que nous sommes. Mais le bienfait suprême que nous devons aux millénaires paléolithiques, aux temps des chasseurs, — la prééminence de l'homme dans le monde, — est devenu pour nous une chose si naturelle, que cette longue époque nous paraît étrangère et inutile à notre destinée. Au contraire, tout ce que les agriculteurs des temps nouveaux vont remuer de faits et d'idées, — blé, métal, propriété du sol, frontières de groupes sociaux, — tout cela exige encore pour nous tant d'efforts, labeurs de paix ou entreprises de guerre, que nous pouvons nous dire les héritiers directs, les élèves immédiats de ces lointains ancêtres. C'est la véritable liistoire de la terre de France qui commence avec eux.
L'ÊPOQVE DES AGRICULTEURS. S9
Ce changement dans la vie des hommes fut peut-être, pour une part, amené par un changement dans la vie de la nature '. Le climat perdit de sa rigueur, les glaciers reculèrent sur les plus hauts sommets, les saisons prirent des proportions plus harmonieuses, une température plus' douce permit aux habitants de la terre de remarquer avec plus d'attention les richesses et les variétés de ses produits, la régularité de ses fonctions créatrices. Car c'est au génie observateur de l'homme qu'il faut revenir en dernière analyse, â sa faculté de noter les rapports entre les êtres ou entre les faits, à l'ingéniosité de ses hypothèses, à la ténacité de ses expériences.
A quelle race attribuer le mérite d'avoir ouvert à notre histoire de France la voie de l'ambition agricole"? Est-ce à nos anciens troglodytes ^ qui se seraient peu à peu détournés de la contemplation artistique de la nature pour se mettre délibérément à son exploitation matérielle? Est-ce à de nouveaux venus, instituant sur notre sol des habitudes nouvelles, le goût pour un autre genre de vie? La découverte du blé que l'on cultive et du pain que l'on fabrique s'est-elle faite chez nous, provoquée pour ainsi dire par l'excellence de notre terre, qui sera éternellement la patrie du pain blanc ^? ou nous est-elle arrivée de proche en proche, soit entraînée par la rumeur populaire, soit introduite par quelques émigrants industrieux ou une bande d'heureux conquérants? Que de questions à nous poser! Que de réponses à attendre de la science de demain! Celle d'aujourd'hui, sur tous ces points,
1. C'est l'opinion constante. J'en doute encore pour mon compte, et je ne crois pas impossible que la stabilisation du climat ait été acquise avant les temps de la pierre polie.
2. Car je crois à la persistance, sur notre sol, de nombreux individus de la race des derniers temps troglodytiques.