‹ De la Gaule a la France;Chapitre 9 sur 42 · Connue comme telle, je crois, dès les temps gaulois · texte numérisé non relu

Connue comme telle, je crois, dès les temps gaulois

vacille et tâtonne. Elle a réussi à fixer dans l'ensemble des siècles l'apparition de la plus grande révolution qui ait ébranlé les multitudes humaines; mais elle ne sait pas quels en furent les premiers promoteurs et les épisodes successifs.

En tout cas le début de la vie agricole fut accompagné en France de larges mouvements d'hommes. Aux populations anciennes ', d'autres vinrent se mêler ^ : une race d'êtres, au crâne plus fuyant, à la stature moins élevée, à l'allure moins dégagée, s'établirent au milieu ou à côté des descendants des troglodytes magdaléniens; et peutêtre cette race était-elle plus apte aux besognes rudes et continues qu'allait exiger le travail de la terre.

Ces migrations n'ont pas dû se produire sans troubles et sans luttes. On s'est complu à croire que les premières familles d'agriculteurs étaient douces et pacifiques, et que l'aurore de la civilisation rurale ne fut pas traversée de lueurs sanglantes ^ J'ai peine à le penser. Les déplacements de masses humaines sont rarement des faits d'accord et de calme. Depuis le jour où l'homme estima la terre à son prix, il n'y eut pas de besoin plus impérieux, de désir plus énergique, de plus atroce cause de batailles et

1. Race dite des Baumes-Chaudes (Lozère), qui semble bien dériver de la race magdalénienne dite de Cro-Magnon. On la dit dominante dans l'Ouest.

2. Race dite de Furfooz (Belgique) ou de Grenelle (Paris). Elle paraît jusqu'ici dominer d:ins le Nord et dans l'Est. On l'a fait arriver tour à tour d'Extrême-Orient, d'Asie, de Belgique, d'Italie, par la Méditerranée, d'Espagne, d'Afrique. Toutes les hypothèses possibles ont été imaginées. Soyons d'ailleurs sûrs qu'il a dû venir des éniigrants de plusieurs espèces et que tout ce monde s'est vite mélangé. Dans son livre sur Les Hommes fossiles (p. 339 et suiv.), M. Boule constate l'apparition et la llxalion, à la fin du néolithique, des trois principaux types physiques actuels, l'homme du Nord, l'homme Alpin et l'honmie Méditerranéen.

3. C'était l'opinion et l'expression de Déchelette (Manuel, t. I, p. 487 ; à propos surtout des premiers temps du bronze), opinion dont je regrette de me séparer.

de meurtres, que l'acquisition et la possession d'un peu de cette terre. C'est par la cupidité du sol et de ses richesses que s'expliquent les invasions les plus brutales, aussi bien les courses désordonnées des Cimbres et des Teutons, que les marches méthodiques des légions romaines : car à bien regarder les choses, je ne distingue pas, en leur objet, les 'unes et les autres de ces invasions. Du jour où l'habitant de la terre se mit à la travailler, il sema dans l'univers, à travers des germes de vie, des semences innombrables de mort. Telle est la loi inéluctable, que toute découverte humaine apporte à l'homme autant de ruines que deprofits, autant de deuils que de joies : et il en sera ainsi tant qu'il restera en son âme le vice et le mal, capables de prendre à leur service les conquêtes de l'intelligence.

Anciennes ou récentes, les populations de la Gaule se mirent toutes peu à peu à leur nouvelle vie. L'esprit changea d'allure, les facultés changèrent de domaine, et, dans une certaine mesure, les regards changèrent de direction.

Nous n'admirerons plus, et de longtemps, de ces peintures et de ces sculptures si saisissantes de vérité, comme celles que nous ont révélées les grottes du Périgord. L'homme n'a plus la tentation de reproduire ce que la nature lui présente, d'en noter exactement les traits, de les copier pour renouveler lui-même l'allégresse Je ses yeux. On dirait qu'il a perdu la force, ou l'envie, ou le plaisir de voir. Ce qui est chose d'art lui est devenu indifférent ou difficile. Certes, il n'a pas renoncé, il ne renoncera jamais à tracer, à dessiner de sa main des figures semblables à celles qu'il aperçoit, ou des signes qui lui rappelleront les objets familiers : mais ces dessins sont maintenant incorrects et informes, et les gravures sur pierre se réduisent souvent à des lignes iucohé-

rentes *. L'art est ramené à l'enfance, ainsi qu'il devait l'être, des siècles plus tard, au temps des invasions barbares.

Il n'est plus question de l'écriture. Les traces en disparaissent avec les dernières générations des troglodytes magdaléniens ^. Ainsi, l'homme s'est placé au seuil de sa plus merveilleuse découverte, il s'y est arrêté, et il s'en est ensuite détourné dans un accès de timidité subite. — Bien des faits de ce genre se sont produits à la fin du monde antique, lorsque les bienfaits de la paix romaine laissèrent espérer que les initiatives de l'art et de la science helléniques allaient faire éclore des prodiges inattendus, et que tout au contraire, l'esprit se stérilisa, la volonté s'atrophia, et, préoccupée par la seule recherche du bien-être de chaque jour, l'humanité ne sut plus ni découvrir, ni exploiter ou même conserver les découvertes de son passé ^

Au surplus, ces époques de décadence ne sont jamais absolues. Il s'agit moins de l'affaissement de l'humanité que d'une crise où elle évolue vers des principes, des sentiments, des genres de vie jusque-là inconnus. Au milieu de l'atonie intellectuelle que subit l'Empire romain, j'aperçois avec le Christianisme des germes d'une transformation morale qui compensera le déclin de l'esprit. Et aux siècles où disparut l'art paléolithique, j'entrevois l'intelligence faisant effort pour transformer la vie matérielle de la terre et la vie sociale des hommes.

Ce qu'on imposa d'abord et surtout à la terre, ce fut de recevoir, garder et féconder le blé. De tous les grains de

1. Ceci dit dans l'état actuel de nos connaissances. Il faut toujours réserver l'avenir, quand on conclut uniquement d'après des faits d'archéologie, auxquels le hasard d'une découverte peut apporter, au Ueu d'un appoint nouveau, une réfutation imprévue.

2. Dans la mesure où l'on peut appliquer ces deux expressions aux représentants de l'époque dite azilienne.

3. Ce que je dis là est inspiré d'un témoin et observateur de la faillite intellectuelle de l'Empire romain (l'expression de faillite m'est suggérée par St. Gsell), Pline l'Ancien (II, 117; XIV, 3-4).

culture, le blé fut peut-être connu et honoré le premier; en tout cas, il devint très vite le plus estimé et le plus répandu de tous. Les terrains à blé furent les plus nombreux parmi ceux que l'on cultiva. Et il en est toujours ainsi sur le sol de France.

D'autres céréales accompagnèrent d'assez bonne heure le froment. On eut le millet, si oublié depuis que le maïs l'a remplacé sur nos terres maigres; on eut aussi l'orge, le seigle, l'avoine, à peu près au même rang et dans les mêmes conditions que de nos jours.

Je suppose que les arbres fruitiers sortirent eux aussi de la période sauvage pour entrer déflnitivement dans l'âge civilisé : j'entends par là que d'habiles pratiques permirent de tirer le plus de fruits possible, et les meilleurs, du pommier et du poirier, les deux arbres qui se prêtèrent le mieux aux leçons humaines, et qui sont devenus les plus chers au paysan de France. Car pour d'autres espèces, noisetiers, noyers, hêtres, chênes ^, prunelliers, sorbiers ou fraisiers, on dut longtemps encore les accepter telles que les offrait la nature.

La vigne avait sans doute déjà attiré l'attention des hommes sur les mystérieuses vertus de ses grappes. On ne peut affirmer, pour ces temps reculés, que l'on connût l'art de fabriquer le vin : mais la présence de pépins de raisins dans les débris de cette époque nous donne le droit de supposer que l'on s'approcha bien près de la joyeuse découverte.

Le blé eut le lin comme principal concurrent pour l'emploi de la terre : le grain qui nourrit partagea le sol arable avec le grain qui habille. On a dit en revanche que le chanvre était alors ignoré : je m'étonnerais qu'il en fût ainsi 2.

1. Je les place ici, à cause de l'usage alimentaire qu'on a certainement tiré des faînes et des glands.

2. Les frères Cotte ont signalé des traces de chanvre dans Ja caverne néolithique de l'Adaouste dans les Bouches-du-Rhône {Bull.de la So": d'Anthropoloaie, 1917, p. 77).

Alors, pour loger et nourrir ces grains, il fallut, suivant la parole des défricheurs canadiens, « faire de la terre » ', abattre des forêts, brûler des broussailles, dessécher des marécages, et avoir enfin devant soi la teire nue et souple, prête au labour et à la semence. Ce fut, cette fois, le commencement de l'interminable bataille contre la nature, de la conquête décisive du sol. La terre ne pourra plus pousser à sa guise ses arbres et ses plantes, se vêtir et se dénuder au hasard de sa nature. Il faudra qu'elle concède à l'homme des espaces réservés, où elle prendra et retiendra les habitudes exigées par lui. Son aspect va devenir plus varié encore, les clairières des emblavures et des linières jetteront une note plus vive et plus gaie entre les bois et les marécages. Notre sol de France prendra un air plus aimable et plus accueillant, et le regard de l'homme percevra une poésie plus douce dans ces paysages qu'il aura tout à la fois nuancés et disciplinés.

Par contre-coup, il recevra lui-même, il sentira s'imposer à son âme une discipline et des sentiments nouveaux. Le sort de ses moissons est lié à l'espèce de la terre et au cours des saisons : il convient de choisir et d'expérimenter le terrain et l'époque, de ne pas semer ses grains en été et de ne pas astreindre au blé un sol qui ne pourrait supporter que le millet. Cette fertilité de la terre, également, dépend d'un labourage et d'un entretien continus ou périodiques : le maître doit classer plus rigoureusement ses occupations dans le cadre de ses heures; la culture ne comporte plus les coups de fantaisie et les longs loisirs de la vie de chasse. Ces mêmes récoltes, enfin, dépendent d'événements qui ne sont point sous le pouvoir de l'homme, de pluies, de

1. Vcyez le roman posthume de Louis Hémon, Maria Chapdelaine (1921, Paris, Grasset; surtout p. .32) : roman de mœurs canadiennes où tant d'épisodes de la vie des défricheurs peuvent donner une idée de nos temps néolithiques.

chaleurs ou d'orages : il faut donc qu'il s'attende aux inconnues du lendemain, il sait plus profondément ce que sont des angoisses ou des espérances, de la confiance ou de la résignation, et il se reconnaît peut-être moins libre et moins puissant, moins souverain sur la terre que dans les temps où la force de son bras et l'habileté de son regard suffisaient à lui procurer un gibier de choix.

Devant ces besognes inattendues, arbres à abattre, terre à labourer, moissons à récolter, les anciens instruments ne pouvaient suffire. On ne cessa dès lors de chercher de nouveaux outils, et d'en trouver. Le tranchet fut inventé, pour couper les plus grosses branches; puis le pic, pour creuser le sol; puis la hache, pour rompre les troncs les plus résistants.

Au début, du reste, l'agriculteur de la nouvelle époque se conforma, dans la confection de son outillage, aux principes des ciseleurs de silex : ses instruments furent simplement des fragments de pierre, rapidement façonnés par l'enlèvement d'éclats, par une taille à coups répétés. Entre le pic ou le tranchet de l'agriculteur normand du Campigny ' et le coup de poing de Chelles ou le burin d'Aurignac, il n'y a que des différences de destination et de forme : le procédé de fabrication est identique. Le silex dégrossi et taillé a toujours servi en pleine période agricole.

Mais on finit par s'apercevoir ^ que les parties lisses

1. En Seine- Inférieure, commune de Blangy : la station du Campigny a donné son nom à la première époque néolithique (en laissant l'azilien dans le paléolithique). On a souvent constitué, aux limites du paléolithique et du néolithique, après l'azilien, une époque tardenoisienne (le pays du Tardenois dans l'Aisne), caractérisée surtout par une multiplicité de très petits silex dits silex pygmées; et cette opinion paraît reprendre corps (cf. Breuil dans U Anthropologie de 1921, p. 350 et s.). Je partage encore là-dessus le scepticisme de Déchelette {Manuel, t. I, p. 336).

2. Deuxième époque néolithique, dite robenhausienne (Robenhausen près de Zurich).

et égalisées de la hache avaient plus de force coupante, que l'aiguisement rendait les tranchants et les pointes plus redoutables, et on en arriva ainsi, tout naturellement, à polir la pierre. Comme l'ouvrier de ce temps-là était à la fois fort patient et fort habile, il réussit à faire des instruments, des têtes de hache aussi fines, aussi glabres, aussi lustrées que les plus travaillés des marbres et des métaux, et qui font aujourd'hui l'admiration de nos techniciens de la pierre. C'est pour cela que l'on a appelé cet âge de l'histoire l'âge de la pierre polie, ou de « la pierre nouvelle » (néolithique), oubliant que pour une bonne moitié de sa durée, il fut inféodé à la pierre ancienne, au silex taillé.

La hache n'allait pas tarder à devenir la compagne habituelle de l'homme, et destinée non point seulement à des batailles contre les arbres de la forêt, mais encore à des batailles contre d'autres hommes. Elle fut aussi indispensable à sa vie, aussi mêlée à son être, que l'épée le sera au guerrier gaulois et au chevalier du Moyen Age, et bien plus encore, puisqu'elle complétait sa force dans ses travaux de construction tout autant que dans ses devoirs de défense ou ses envies de destruction. Elle fut vraiment le traducteur et l'amplificateur de ses gestes, l'emblème de son activité. Car cette lourde masse, maintenant polie, aiguisée et tranchante, insérée dans un long manche de bois et maniée par un bras robuste qui à distance lui transmet sa vigueur et par cette vigueur décuple le poids brutal et la force pénétrante de la pierre, cette hache est devenue l'agent le plus terrible de la volonté humaine. L'épée seule sera plus puissante : mais il faudra le métal pour la constituer.

De nombreux vestiges nous montrent que le maître de la hache avait à sa disposition bien d'autres armes de choc, d'hast ou de jet, toutes également en pierre, taillée pour les plus petites, polie pour les plus grandes. Les pointes de lances et de flèches, les têtes de maillets et de massues abondent dans les ruines des temps

néolithiques *. Nous n'avons plus, comme à l'époque des troglodytes, l'impression d'une vie paisible et en partie contemplative. Des indices de lutte et de meurtre apparaissent à chaque pas au milieu de ces découvreurs d»? la terre.

L'arsenal ne doit point faire négliger l'atelier. Guerres et dangers, loin de nuire aux progrès industriels, semblent au contraire les avoir surexcités. « C'est une merveille », a dit Pline l'Ancien ^, « que de voir dans le monde d'autrefois, morcelé entre tant de tribus, déchiré par les combats et les discordes, en proie aux conquérants et aux pirates, d'y voir cependant l'esprit humain appliqué à tant de choses et arriver à résoudre les problèmes les plus ardus des inventions nouvelles. » Il parlait des temps héroïques de la Grèce, armés de l'épée de métal; nous pouvons parler de même pour les hommes des temps néolithiques, manieurs de la hache de pierre. Faisons rapidement l'inventaire de leurs industries.

Si l'on examine ces industries dans leur destination, dans leurs rapports avec les besoins humains, on constatera : l'industrie alimentaire, avec ses blés, ses meules de grès, ses gâteaux de farine, et bientôt ses fours et ses pains, avec ses boissons ferraentées, cidre, poiré, corme et peutêtre déjà bière et vin; — l'industrie du vêtement, avec le Un et ensuite la laine, qui s'ajoutent au cuir et aux fourrures des temps primitifs, avec les procédés et les instruments pour ttler, carder et tisser, pesons, fuseaux, fusaïoles,

1. Ajoutons les poignards et les couteaux, en principe d'os ou de corne. Le lent développement du poignard avant la découverte du métal, est à rappeler ici (je ne parle que de la Gaule); et cependant cette sorte d'arme était déjà en germe dans le coup de poing chelléen. Remarquez qu'en latin pugio, « poignard », est formé du même radical que pugnus, « poing » :il y a là une survivance linguistique très nette des conditions préhistoriques.

Page 1