CACHEXIE CANCÉREUSE
Ainsi, dans ces dernières années, j’ai recueilli deux observations dans lesquelles de nombreux anévrys-
tt
mes miliaires cérébraux, les uns déjà anciens, les autres plus récents et véritables causes du désordre final du cerveau, se rencontraient chez des personnes atteintes d’un cancer généralisé (1).
1° On trouvera l’un de ces faits publié par moi avec détails dans le n° 38 de la Gazette médicale de Paris (19 septembre 1868).
Je n’en transcrirai ici que le résumé :
Service de M. Yulpian (1868).
Observations recueillies par H. L.
Femme A. F. B..., 57 ans... (Salpêtrière.)
Cancroïde infiltrant et ulcérant du col et du corps utérin ;
Oblitération, puis rupture d’un des uretères; Hydronéphrose de ce côté ;
Hémiplégie gauche ancienne ;
(1) Je ne ferai que relater ici, ces hémorrhagies qu’on rencontre dans quelques espèces de Carcinomes , qui ont reçu le nom d’erectiles ou d ’ Hématodes.
Ces tumeurs peuvent, en se généralisant, se rencontrer dans la substance cérébrale, et même y occasionner des foyers apoplectiques ; mais quoiqu’ils soient dus à des dilata fions anévrysmales des vaisseaux capillaires, ils sont, on le comprend, d’une nature toute spéciale.
J’ai eu ces jours derniers (mai 1870) l’occasion d’en étudier, avec mon ami G. Peltier , un exemple des plus nets, rencontré dans le service de M. le Dr Marrotte, chez un homme de quarante ans environ, qui présentait ces variétés de manifestations hémorrhagiques, dues à des vaisseaux altérés et mal soutenus, au milieu de tumeurs multiples cancéreuses, constatées dans le cerveau,, les poumons, la rate, les reins et un grand nombre de ganglionsi
Nouvelle attaque cérébrale;
Différence dans la température des membres ;
Différence dans la coloration du sang des deux côtés ;
Phénomènes croisés ;
Déviation conjuguée des globes oculaires. Mort.
Autopsie.
Lésions déjà indiquées des organes génito-urinaires.
Encéphale : Plusieurs anévrysmes, miliaires , d'âges différents, répartis çà et là dans l’écorce grise des circonvolutions cérébrales.
Néo-membranes très-vasculaires des deux côtés de la face du cerveau (dure-mère).
État athéromateux très-prononcé des vaisseaux de l’hexagone artériel.
Nombreux petits foyers ocreux et lacunes (anciennes hémorrhagies?)
Traces de ramollissements anciens , superficiels et profonds.
Ramollissement plus récent.
Zones d’apoplexie capillaire.
2° Le second exemple, non moins remarquable, n’avait point été encore publié; le voici.
HOPITAL DE LA riTIÉ.
Service de M. le docteur Marrotte.
Observation recueillie par M. Liouville , interne de service.
Année 1869. Salle du Rosaire, n° 10.
Marguerite L..., 51 ans.
Entrée le 15 mars 1869. — Morte le 28 mars 1869.
RÉSUMÉ SPÉCIAL A LA QUESTION
Rétrécissement ancien du rectum (cancéreux); état cachectique très-prononcé.
État scléreux de quelques artères Superficielles, attaque brusque apoplectiforme.
Hémiplégie surtout à gauche; désordres également à droite. Aphasie. Aggravation. Mort.
Autopsie.
Vaisseaux de la base un peu scléro- athéromateux.
Anévrysmes miliaires cérébraux (superficiels) et cérébelleux (profonds).
Ramollissements superficiels. Anévrysmes miliaires, au milieu des parties ramollies des circonvolutions. Néo-membranes extraméningées-.
Cette malade nous dit avoir un rétrécissement du rectum pour lequel elle fut traitée, il y a deux ans, dans le service de M, Laugier, à l’Hôtel-Dieu. Au toucher, on trouve à quelques centimètres de l’anus (3 à 4 centim. à peine) :
Une tumeur obstruant le canal, et probablement de nature cancéreuse, et incurable.
La pulpe de l’index est de suite pincée dans un rétrécissement qui paraît circulaire.
Les troubles fonctionnels sont une constipation fréquente, qui cède à l’action des lavements.
La teinte cachectique est très-prononcée ; la malade a l’opparence de la vieillesse avancée.
Les artères radiales, indurées, résistent fortement sous le doigt.
Quelques jours à peine après son entrée à l’hôpital, au moment de la visite, on trouve la malade frappée de paralysie. A la face , hémiplégie du côté droit commençante ; le sillon naso-labial droit n’est pas effacé, mais il est plus rapproché de la ligne médiane que celui du côté gauche.
Les bords de la commissure labiale droite sont contigus ; ceux de la gauche sont écartés.
La joue droite est déjà affaissée ; celle de gauche est plus saillante par la contraction des muscles de ce côté, qui ont perdu leur antagonisme.
La langue, tirée hors de la bouche, ne paraît pas sensiblement déviée ; mais au dedans de la cavité buccale , elle est infléchie à gauche.
Les narines paraissent également dilatées.
L’artère temporale paraît athéromateuse (elle est flexueuse et dure).
La tête est penchée sur l’épaule gauche et dans la rotation, par suite de la contraction des muscles de la région postérieure du cou, splénius, trapèze, en avant par la contraction du sterno-cléido-mastoïdien.
Du côté des membres , il y a de la perte de la contractibilité, surtout du côté gauche , et même un peu de contrac' ture.
Le bras gauche est pendant près du tronc, tandis que le bras droit reste fléchi sur la poitrine.
La jambe gauche est aussi sans mouvement.
La droite répond encore un peu au pincement de la peau, et se porte sur la gauche, comme pour la protéger, quand on vient à pincer cette dernière.
L’action réflexe, sous l’influence du chatouillement de la face plantaire, est plus grande à droite qu’à gauche.
Impossible de rien obtenir sur les autres antécédents.
La malade prononce quelques syllabes incompréhensibles en réponse à quelques questions. Il y a une sorte A' Aphasie.
En résumé, hémiplégie des membres du côté gauche, plus marquée qu’à droite.
Hémiplégie faciale droite, qui n’est plus douteuse le lendemain, d’après l'effacement du sillon naso-labial droit, la flaccidité de la joue droite, soulevée pendant l’expiration, comme dans l’acte de fumer la pipe. La narine droite se ferme dans l’inspiration.
Les pupilles sont cachées sous les paupières; et les yeux, tournés à gauche comme la tête, sont le siège de nystagmus,
dans le sens transversal de gauche à droite et de droite à gauche : ce mouvement est tantôt lent, tantôt rapide. Les pupilles sont égales.
La respiration est stertorcuse, fréquente (00 par minute); mais iiiegulicre ou décroissante. Après une série de respirations, qui diminue déplus en plus de rapidité, il y a un intervalle de repos où la respiration est (silencieuse. Puis la série recommence.
Le pouls est à 110, sec, vibrant.
Les battements du cœur sont précipités.
Agonie, respiration stertorcuse.
Déviation conjuguée, vers la droite non-absolue.
La déviation cesse par moments; oscillation latérale des yeux moins forte à l’œil droit. L’œil gauche se remue mieux ; pupilles plutôt égales ; peu de tendance à la rétraction ; toutefois, celle de gauche se rétracte mieux que celle de droite.
Pouls, 122.
Temp. 40°, 8 (axill).
Temp. centrale 41°, 2 (vag.).
Resp. 60.
Sueur sur la face.
Paupières fermées à demi.
Tête inclinée et en rotation à gauche.
Choc de la pointe du cœur sur la paroi du thorax, trèsénergique.
Mort le 28 mars.
Autopsie faite le 29 mars 1869 (1).
Rigidité cadavérique prononcée, paraît plus considérable à droite qu’à gauche; à droite, les doigts sont plus fortement fléchis dans la main. Les pupilles sont égales et dilatées. Les yeux ne sont plus en strabisme.
Cavité crânienne. — Crâne moyen, dur, un peu blanchâ-
(1) A cette autopsie, assistaient MM. Ménard et Planteau.
tre. L’encéphale est pâle. On remarque que les vaisseaux veineux sont un peu gorgés de sang et par places, surtout à droite, il y a une petite vascularisation en pinceau, qui paraît produite par quelques néo-membranes intra-méningées.
Dans la face inférieure du cerveau, une pâleur générale considérable, rappelant la teinte anémique. Cette pâleur est sillonnée en certains endroits de petits réseaux vasculaires assez fins et nombreux.
La sensation au toucher est celle d’une mollesse générale. La pâleur anémique se retrouve du reste sur les méninges du cervelet et de la protubérance. Les vaisseaux de la base sont un peu scléro-athéromateux. Dans le bulbe, l’olive droite paraît plus petite que l’olive gauche. La pâleur anémique se retrouve également dans les coupes du bulbe et de la protubérance, au milieu de laquelle est une petite lacune du côté gauche, de teinte ocrée. Une autre du côté droit de même teinte.
Sur la ligne médiane, se trouve un vaisseau un peu dilaté, quoique anémié; il porte un anévrysme miliaire.
Tout le système de l'artère sylvienne gauche est athéromateux. Des caillots l’oblitèrent en partie, mais ils paraissent récents et ressemblent aux caillots d’agonie.
A gauche, en enlevant les méninges, on voit qu’on ulcère les circonvolutions depuis la troisième jusqu’à la partie occipitale extrême, où la lésion est plus prononcée et l’ulcération plus profonde. L’altération semble suivre une zone qu’on peut représenter par une bandelette allant de la partie postérieure à la partie antérieure, et suivant une direction parallèle à la faux du cerveau, à deux travers de doigt de cette même faux.
Les parties ainsi ulcérées offrent l’aspect de la déchirure, du ramollissement, semi-rouge, semi-blanc. Toutefois, il n’y a point de grande vascularisation tout autour, ni de ligne de démarcation bien nette; pas de piqueté hémorrhagique, pas de pointillé à teinte hortensia.
Dans des coupes faites dans le reste du lobe, on trouve
l’état anémique très-prononcé. En différents points du corps strié existent d’anciens petits foyers lacunetix de la grosseur d’un grain de millet. Lobe droit, athêrome du système artériel, dépendant de l’artère sylvicnnc. En enlevant les méninges, on ulcère également des parties considérables de substance grise dans une même direction, antéro-postérieure à deux travers de doigt de la faux du cerveau, et on l’obtient ainsi des ulcérations départies cérébrales, ramollies, donnant une teinte de pulpe blanc jaunâtre, légèrement nuancée de rose, mais aussi sans hémorrhagie ni ligne de démarcation bien nette. Près des parties ulcérées, à quelques millimètres sur la crête des circonvolutions, on distingue très-nettement des points de la grosseur d’une tête d’épingle, brun rouge, ne disparaissant pas par le lavage, un peu saillants (ce sont des anévrysmes miliaires ).
Dans différentes coupes, on trouve la même pâleur générale. Dans le corps strié, lacune jaunâtre ; rien d’apparent à l’œil nu dans la couche optique. Dans une coupe du cervelet , on a trouvé un anévrysme miliaire.
Cœur. — Assez volumineux, surtout le gauche, qui est très-hypertrophié dans ses parois et dans sa cavité. La pointe du cœur est formée exclusivement par le cœur gauche, le cœur droit, au contraire, remontant très-haut. La valvule mitrale offre un rétrécissement constitué par la dureté d’une partie de la valvule et des cordages transformés en masses épaisses, résistantes, indurées sur l’anneau mitral, production assez épaisse en forme de Crête de coq ; végétations, de couleur jaune gris, à sommet et à crêtes rouges, et comme ulcérées.
Dans le cœur gauche, traces nombreuses d’endocardite. Le cœur droit est comme refoulé et offre des dimensions tout à fait fort petites. L’oreillette est relativement plus dilatée, ainsi que les orifices veineux. (Voir Mensuration du cœur.)
Poumons. — Dans les deux poumons, traces de congestion et d 'engouement sans hépatisation bien nette.
Cavité abdominale. — La rate semi-dure. Les reins durs, trèsatrophiés, maladie de Bright à la période atrophique avec état mamelonné très-prononcé. Dans certaines places, apparition d’une partie de la substance corticale, remplacée par des zones d’apparence rougeâtre couvertes de petites granulations comme chagrinées (cicatrisation d’infarctus ?).
Foie. — Rien de spécial; la bile a une couleur verdâtre très-épaisse.
Dans le petit bassin, ancienne péritonite ayant réuni presque tous les organes par des masses épaisses et résistantes (cancer du rectum au niveau du rétrécissement). Ulcérations de la muqueuse à 0,08 au-dessus et au-dessous (1) du rétrécissement. État ardoisé de cette même muqueuse. Ulcérations qui vont communiquer avec des poches creusées autour de l’utérus et qui contiennent des matières sanieuses puriformes, fistules nombreuses, communications artificielles ainsi établies, masses condylomateuses à la marge de
l’anus.
Mensurations du cœur.
Aorte 8ctl/2
Anneau aortique (bord libre) 8 4/2
— — (bord adhérent). . . 7 1/2
Un centimètre au-dessous de l’aorte. 8 3/4
Hauteur du cœur 10 1/2
Épaisseur 3 1/2
'Cœur droit (artère pulmonaire). ... 9
Hauteur du 'cœur droit (ventricule). . 7 1/2
(1) Voir pour faits analogues, publiés depuis le Mémoire de M. Gosselin :
Observations de rétrécissements du rectum. (Charité, service de M. Velpeau et de M. Gosselin, 1867), par Liouville. (Bulletins de la Société anatomique, 1867, planche).
De plus, j’indique, pour qu’il n’y ait pas de double emploi, que ce fait paraîtra probablement dans un travail que préparent MM. Malassez et Pean.
Je ne doute point que le nombre de ces faits recherchés avec soin se multipliera, et du reste, l’on connaissait déjà, une observation analogue de M. Vulpian, relatée complètement dans la Thèse de M. Bouchard.
Elle a pour titre : « Ictère par rétention biliaire, « produite par un cancer des voies biliaires. — Hé- « morrhagie cérébrale. — Anévrysmes miliaires.
« Artères delà base, légèrement athéromateuses (pla- « ques d’athérome colorées en jaune comme tous les « tissus, méninges (cerveau, cervelet), ainsi que les « foyers hémorrhagiques profonds. »
Il s’agissait d’une femme âgée de 62 ans, morte le 4 0 octobre 1866 (l).
(1) M. Bouchard accompagne cette observation des réflexions suivantes :
« Nous croyons avoir établi que l’hémorrhagie cérébrale « des vieillards, celle qui est de beaucoup la plus fréquente, « reconnaît pour cause la rupture d’anévrysmes développées « sur de petites branches artérielles malades.
« Mais nous ne voudrions pas prétendre qu’il ne puisse « pas se produire chez les vieillards d’autres hémorrhagies ; « celles qui se lient aux altérations du sang, en particulier, « nous paraissent devoir faire exception, et cependant on « voit que dans l’observation que nous devons à l’obligeance a de M. Vulpian, une hémorrhagie cérébrale, liée à un ictère « fébrile, consécutif à un cancer des voies biliaires, s’est « encore effectuée par l’intermédiaire d’anévrysmes miliaires « dont cette femme était certainement atteinte depuis long- « temps.
« Les troubles circulatoires constatés pendant la vie ex- « pliquent parfaitement que la rupture des petites poches « anévrysmales ait coïncidé avec les autres accidents graves « de l’ictère. »