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ALCOOLISME

On a tellement accusé l’alcoolisme d’être la cause d’un grand nombre de maladies que, quoiqu’il mérite peu d’égards, j’hésite encore à le charger des lésions spéciales du système artériel que nous étudions actuellement.

Et cependant, recherchant les conditions qui mettent l’économie en un état morbide, capable de préparer ou de produire des anévrysmes, je ne puis négliger d’accuser un agent qui la mine sourdement, quotidiennement; faisant au début son œuvre à bas bruit, et plus tard, quand l’habitude a conquis fatalement son terrain, éclatant par des manifestations multiples, sé-

rieuses, qui trahissent souvent, alors seulement, et alors trop tard aussi, la profondeur des désordres accomplis.

Or, un grand nombre de ces désordres portent sur le système vasculaire, et, si différentes qu’en soient les traductions, il n’en est pas moins vrai que des accidents cérébraux dus à l’alcoolisme ont coexisté avec la présence d’ anévrysmes miliaires encéphaliques.

* C’est cette seule liaison que je veux souligner ici , les faits en mains.

Dans une de nos dernières observations (Jules Y..., 53 ans, mort le 23 juillet 1869, après une série de petites attaques légères d’abord, puis plus sérieuses, et finalement mortelles), nous voyons notée l’habitude alcoolique et les altérations artérielles, comme aussi les anévrysmes miliaires encéphaliques et les hémorrhagies cérébrales.

Plusieurs autres observations renferment de pareils enseignements.

Parmi les plus notables, à divers points de vue, doit se placer le fait présenté, en janvier 1869, à la Société de biologie par MM. Bouchereau et Magnan, et qui est un des nouveaux exemples remarquables de diathèse anévrysmatique généralisée (1).

(1) Dans ce cas, MM. Bouchereau et Magnan observèrent également des lésions des rétines, analogues à celles que nous avions déjà présentées également à la Société de Biologie (octobre 1868.) a Dans les rétines, disent-ils, on- «rencontre plusieurs foyers hémorrhagiques; un certain « nombre de vaisseaux étudiés au microscope apparaissent

En tête du résumé ainsi conçu, on voit de suite, l’alcoolisme mis en cause.

« Alcoolisme chronique avec accès subaigu.

« Attaques épileptiformes, un an après l’entrée à l’asile.

« Attaque apoplectiforme en dernier lieu.

Autopsie :

« Hémorrhagies cérébrales. — Dilatation anévrjsmale dans le cerveau.

« Hémorrhagies rétiniennes, avec anévrysmes miliaires de la rétine.

« Pachy méningite Rachidienne.

« bosselés, irréguliers ; d’autres sont dilatés, soit dans une « portion de la périphérie, soit dans toute l’étendue dupour- « tour du vaisseau ; quelques-uns se montrent avec les ca- « ractères très-nets des anévrysmes miliaires décrits par « MM. Charcot et Bouchard dans leurs travaux sur la patho- « génie de l’hémorrhagie cérébrale ; les parois des vaisseaux « sont épaissies, les noyaux de leurs tuniques ont subi une « multiplication évidente.

« Ainsi dans la rétine, on voit des hémorrhagies, des dite latations anévrysmales et des anévrysmes avec la forme et miliaire.

Mais ce qu’il y a de très-intéressant encore à mon sens, c’est que ces observateurs relatent « avoir, pendant la vie , « à l’ophthalmoscope, aperçu sur le trajet d’un vaisseau plu- « sieurs petites granulations, dont le contour se continuait (( d’une façon précise avec les parois artérielles. »

Je donnerai plus loin complètement une autre observation que j’ai recueillie tout récemment (février 1870), et où cette coexistence des anévrysmes de la rétine avec des anévrysmes cérébraux, est des plus saisissantes ; mais là encore, ce ne fut qu’à l’autopsie que j’en pus faire la preuve, la malade n’avait point été soumise pendant la vie à l’examen ophthalmoscopique.

Il s’agissait d’un homme de 58 ans, maréchal ferrant, qui depuis quelques années faisait des excès alcooliques., et qui, à son entrée à l’asile, à la suite d’une scène d’agitation violente dans un café, présentait# tous les caractères d' un accès maniaque de nature alcoolique. »

Tout récemment (mars 1870) M. Landouzy a bien voulu me confier l’examen d’un foyer d’hémorrhagie cérébrale, survenue chez un homme très-alcoolique, âgé de 48 ans, dont il présentait les pièces pathologiques à la Société anatomique.

Je résume cette observation, qui apportait une nouvelle preuve de ce j’avançais plus haut.

« P... Edouard, 48 ans, tourneur, entré le 25 mars, à l'Iiôpital Saint-Louis (service de M. le D1' Guibout), salle Saint-Charles, est amené pour une paralysie complète du côté droit et meurt le 30 du même mois.»

« Les renseignements très-précis recueillis sur lui, l’ont représenté comme adonné fortement aux excès alcooliques. »

L’autopsie est faite le 1er avril par un temps sec et froid.

Rigidité cadavérique prononcée.

Cavité crânienne. — Méninges relativement peu injectées. L’hémisphère cérébral gauche semble un peu plus volumineux que le droite il renferme un caillot mou, noirâtre, du volume d’une noix, caillot circonscrit par une paroi irrégulière, déchiquetée, formée par le corps strié et la couche optique (1).

(1) En examinant avec M. Landouzy ces parties à l’état frais, nous avons constaté ensemble plusieurs anévrysmes , que nous déterminions très-nettement avec le microscope et dont la plupart semblaient récents, et en véritable fonction hémorrhagique.

Le ventricule latéral gauche et le ventricule moyen sont pleins d’un liquide sanguinolent. L’hémisphère droit est sain ainsi que la protubérance, les pédoncules, le bulbe et le cervelet.

Les vertébrales, le tronc basilaire pas plus que les artères cérébrales ne semblent, à une simple inspection, athéromateuses (1); les vaisseaux qui naissent de l’hexagone de Willis, ont une teinte pelure d’oignon assez accusée.

Cavité thoracique. — Le cœur est volumineux. Dépôt grais seux assez abondant au niveau de la base du cœur, de l’auricule droit et du trajet des coronaires.

L’hypertrophie assez considérable porte uniquement sur le ventricule gauche.

L’aorte et les vaisseaux qui en naissent ne présentent ni plaques scléreuses ni athéromes.

Les poumons, libres d’adhérences, sont congestionnés dans leur lobe inférieur.

Cavité abdominale. — Les parois abdominales sont épaisses : le tissu cellulo-adipeux est très-abondant.

Le mesentère et l’epiploon sont surchargés de graisse.

Le foie, de volume normal, n’est ni gras ni cirrhotique.

L’estomac est petit : sa muqueuse est grisâtre, ferme, épaisse et présente des plis longitudinaux aussi nombreux que saillants. Ces plis qui ont de 0m,004 à 0m,006 d’épaisseur et au moins 0,01 de hauteur, sont couverts d’un mucus filant et jaunâtre.

Rien à noter dans le reste du tube digestif.

Les reins considérablement atrophiés (le rein droit pèse 85 gram., le gauche 92 gram.) sont chagrinés, granuleux. La substance corticale a presque entièrement disparu. (L’urine donnait un précipité albumineux par la chaleur et par l’acide nitrique.)

(1) Au microscope, les vaisseaux de l’encéphale et des méninges que j’ai examinés m’ont tous paru atteints d’un état déjà avancé de dégénération graisseuse.

Enfin il nous paraît très-important encore, et à bien des égards (surtout à cause de l ’âge et de l’étiologie), d’enregistrer le fait suivant, dont on doit l’examen à M. Bouchard, qui le résume ainsi :

« B..., âgé de 20 ans, admis à l’hospice de Charenton pour « une semi-imbécillité. Ce jeune homme, qui s’adonnait « aux boissons alcooliques , était atteint d’une hypertrophie du « cœur. Après un repas copieux, il s’affaisse subitement; on « constate une perte absolue de la sensibilité et du mouve- <i ment; la face est d’une pâleur livide, la respiration embarf< rassée, les battements cardiaques énergiques : il meurt sans « convulsions vingt minutes après l’attaque, le 4 avril 4867.

« On trouve une hémorrhagie qui a labouré la couche op- « tique et le corps strié du côté gauche, et qui a fait irrup- « tion dans les ventricules ; le caillot se poursuit jusque dans « le quatrième ventricule. Les artères de la base présentent « quelques plaques molles blanchâtres. Le cœur offre une « hypertrophie concentrique énorme; les valvules sygmoïdes « sont légèrement scléreuses, mais sans lésion de canalisait tion. — On n’a pas examiné les autres organes. »

Les pièces relatives à ce cas furent présentées à la Société anatomique par M. Brémond (1867), et une portion du cerveau fut confiée à M. le Dr Bouchard , qui y reconnut, indépendamment d’une péri-artérite scléreuse très-prononcée, la présence de plusieurs anévrysmes miliaires , dont quelques-uns très-volumiueux.

Les faits auxquels je viens de faire allusion n’ont rien qui surprendront ceux qui ont été habitués à trouver, dans les Travaux sur les anévrysmes , que l’abus des boissons alcooliques était une des causes le plus fréquemment invoquées dans l’étiologie de ces altérations.

On lira avec le plus grand intérêt la discussion à laquelle s’est livré à cette occasion M. Broca, dans son beau Traité des anévrysmes. Sans accuser le seul alcoolisme fl), et presque en trouvant que les preuves invoquées contre lui ne sont pas suffisantes, M. Broca, n’en constate pas moins que « la Grande-Bretagne est « de tous les pays du monde celui où les anévrysmes « sont les plus fréquents, et que les États-Unis oc- « cupent le second rang. »

Or la consommation quotidienne et à hautes doses de

(1) Des 'documents rassemblés par M. Broca et extraits, la plupart, du travail de M. Crisp, semblent établir que la prédisposition aux anévrysmes ne dépend pas seulement du climat et des habitudes, mais serait influencée notablement par la spécialité des races humaines.

Quoique les anévrysmes soient fréquemment observés aux États-Unis d’Amérique, on a remarqué qu’ils sont rares chez les nègres et dans les familles blanches qui sont fixées depuis longtemps dans le pays. En revanche, ils. sont trèscommuns sur les émigrants qui viennent de l’Angleterre ou de l’Irlande.

On sait que la statistique place, pour ces maladies, ces deux pays parmi les premiers.

Au Canada, prétend-on encore, les anévrysmes sont rarement rencontrés.

« M. Weber, placé à la tête du service chirurgical de l’émi- <i gration coloniale aux Indes- Orientales, a visité l’hospice « des indigènes de Bombay, interrogé un grand nombre de « médecins et de chirurgiens de Tlnde-Anglaise, et il résulte « de l’espèce d’enquête à laquelle il s’est livré, que les ané- « vrysmes et même les maladies de cœur sont à peu près sans « exemples parmi les naturels du pays. »

l’alcool est habituelle dans ces contrées, on le sait (1).

Ce serait assurément un argument bien faible, et Ton en aurait eu facilement raison, si l’on n’était obligé de reconnaître , sans toutefois pouvoir en expliquer le mécanisme physiologique, que les excès alcooliques exercent une influence réelle sur la vitalité et sur la nutrition des parois artérielles.

De plus les auteurs citent toujours que « la gan- « grène sèche des membres inférieurs, consécutive « à l’oblitération des vaisseaux; que l’altération athé- « romateuse ou calcaire des deux tuniques internes des « artères, et que certaines affections organiques du « cœur ont été attribuées à l’abus des boissons spiri- « tueuses. »

Eh-bien! pourquoi ce qui se passe pour les anévrysmes volumineux, ce qui se passe pour les faits de diathèse de ces gros anévrysmes mêmes (2), ne se pas-

(1) En 1856, Follin communiquait à M. Broca un renseignement venant de lui être fourni par xM. Collis , chirurgien, Meath-Hospital à Dublin :

« Les anévrysmes ordinaires, si communs en Irlande, défi vinrent, il y aune douzaine d’années, beaucoup plus rares « qu’auparavant.

« On attribue ce résultat à l’active et très-efficace propa- « gandedu P. Matthew , directeur delà Société de tempérance ; « et ce qui semble confirmer cette manière de voir, c’est « que le P. Matthew, ayant perdu depuis longtemps la plus « grande partie de son influence sur la population irlandaise, « les anévrysmes depuis cette époque ont recouvré leur fré- « quence primitive. »

(2) Mon collègue, M. Colas, présentait en 1867 à la Société anatomique un exemple d’un triple anévrysme aortique ,

serait-il pas, et à fortiori , pour l’altération analogue de vaisseaux plus petits, il est vrai, mais plus facilement atteints par le poison (à ces doses, bien entendu), introduit partout également dans le torrent circulatoire?

C’est surtout lorsqu’il s’agit de diathèse qu’il est utile de surprendre dans les faits une cause générale possible, et, ici0 nous croyons avoir réuni quelques-uns des cas les plus concluants en sa faveur.

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