HOPITAL BEAUJON
Année 1869. — Service de M. le professeur Gubler.
Observation recueillie par M. Landrieux, interne.
P. Henry, 30 ans, marchand de vins. Entré le 23 décembre 1868, mort le 25 janvier 1869.
Ce malade n’a eu aucune affection antérieure; il fait remonter ce début des accidents actuels à deux mois environ.
Pas de rhumatisme.
Pas de refroidissement bien prononcé, pas de syphilis, mais habitudes alcooliques.
Il commence d’abord par éprouver du trouble dans la vi-
sion, et peu à peu apparaît une véritable amblyopie. Inappétence, pituites le matin. Œdème des membres inférieurs, puis œdème palpébral.
La faiblesse se prononce de plus en plus ; l’anasarque se généralise; le malade se décide à entrer à l’hôpital.
On constate dans les urines une quantité énorme d’albumine; en outre, au cœur, il y a un bruit de souffle à la base au second temps qui indique une insuffisance aortique.
16 janvier. Sous l’influence de purgatifs drastiques, il n’y avait plus trace d'œdème, lorsque, subitement, dans la nuit, s’est montré un gonflement œdémateux énorme du visage et de la partie supérieure du tronc.
23 janvier. Cet œdème disparaît, mais pour être remplacé par de l’œdème pulmonaire qui prend bientôt des proportions menaçantes, et en effet le malade succombe à ces accidents thoraciques le 26 janvier.
Autopsie.
Œdème pulmonaire des mieux caractérisé. Plaques laiteuses sur le péricarde. Plaques athéromateuses sur l’aorte; épaississement fibreux des valvules aortiques, d’où insuffisance, mais légère.’
Cirrhose hépatique.
Les reins sont très-altérés, offrent le cinquième degré de l’altération brightique; les tubes urinifères (dont une grande partie n’existe plus) sont complètement remplis d’un épithélium surchargé de granulations graisseuses qui en obturent complètement le calibre; il en est de même des glomérules de Malpighi.
Encéphale. — Rien de notable du côté des méninges; à la face inférieure du lobe occipital de chaque côté et à l’extrémité postérieure de la surface supérieure de l’hémisphère gauche, on constate en tout trois foyers d’hémorrhagie cérébrale. Ces foyers ont la forme et le volume d’une amande; à leur niveau la pie-mère est rétractée, attirée vers le cerveau; elle se déchire facilement, entraîne la substance céré-
braie adjacente qui est complètement ramollie. Au centre il y a un caillot qui présente toutes les transformations propres à l’hématine; tout autour est une membrane kystique remarquable par sa texture constituée par du tissu lamineux très-mince, contenant de nombreux capillaires qui dans leurs parois présentent une énorme quantité de noyaux. En dehors de ce kyste se trouve la substance cérébrale qui, à l’œil nu, offre une teinte ocreuse en certains points, rougeâtre sur d’autres. Ici les cellules nerveuses sont intactes; là, au contraire, elles sont devenues granuleuses, et sont séparées de leur tube nerveux. Gà et là, entre ces cellules, plaques assez étendues constituées par des granulations graisseuses.
Les capillaires de toutes ces parties nous présentent toutes les variétés possibles des anévrysmes miliaires décrits par MM. Bouchard et Charcot.
Pas d’hydropisie ventriculaire; un peu de ramollissement de la voûte à trois piliers.
Pas d’oblitération des artères cérébrales; seulement les sylviennes et le tronc basilaire offrent un certain degré d’athéromasie.
La seconde observation dont je parlais plus haut, m’a été obligeamment confiée par M. le professeur Béhier. Nous avions pu avec M. Bouchard en étudier à l’Hôtel-Dieu les pièces anatomo-pathologiques* et elle fit le sujet d’une des leçons cliniques de M. Béhier.
Comme on le verra, les causes de prédisposition aux altérations multiples des vaisseaux, suivies dans plusieurs points {encéphale et rétine) d’hémorrhagies trèsfacilemerit constatables, peuvent ici être regardées comme surajoutées; car il est permis d’incriminer, outre des habitudes alcooliques réelles, des manifestations tuberculeuses et surtout une affection de Bright.
Il nous serait impossible de rechercher quelle est, deces causes si influentes sur l’économie tout entière, celle dont la prédominance a amené les lésions que nous avons constatées à l’autopsie; mais le fait n’en porte pas moins avec lui son instructive démonstration.
Je ferai également remarquer (en m’appuyant aussi sur le cas précédent), qu’il s’agit ici d’hommes j eunes par l'âge (puisque l’un avait trente ans et celui-ci trentequatre), et cependant ce sont de véritables foyers hémorrhagiques qui sont constatés dans la pulpe encéphalique, et l’on trouve, soit les formant, soit les avoisinant, des altérations vasculaires qui étaient autrefois regardées comme l’apanage delà vieillesse.
Or, nous l’avons déjà dit, c’est sous cet aspect, que pour la médecine ces malades doivent être considérés *, bien qu’ils soient seulement à peine dans la seconde moitié de la vie, ils ont toutes les apparences morbides d’une époque plus avancée; la maladie les a considérablement vieillis. Aussi trouverons-nous réparties, ici encore, une multiplicité de lésions, une généralisation de manifestations que trahira dans nombre de points l’appareil vasculaire dont nous avons surtout à nous occuper actuellement :