XXXII INTRODUCTION
unes d'entre elles (vitellus, couches épithéliales encore amorphes, etc.), elles peuvent secondairement gemmer ou se segmenter en corpuscules d'une forme et d'une structure déterminées, celles dites de cellules, qui ultérieurement s'accroissent individuellement plus ou moins, et chacune à leur manière, selon la composition immédiate de leur substance et leur siège, et par suite, selon la nature et la quantité des principes qu'elles reçoivent et assimilent. Arrivées à un certain degré de développement, ces cellules ou les noyaux peuvent se diviser également; chacun se double ainsi, pour chacun se doubler ou non de nouveau à son tour en un semblable et nullement en un dissemblable, c'est-à-clire nullement, de manière que tant dans l'ovule, après la segmentation vitelline, que sur l'adulte, un élément non contractile, non doué d'innervation, etc., puisse, par exemple, émettre un corpuscule devenant peu à peu fibre musculaire, cellule ou tube nerveux , etc. C'est entre d'autres éléments ou des éléments semblables en voie de rénovation moléculaire continue que croissent par genèse, et en prenant chacun dès l'origine, une forme et une structure spécifiques distinctes, modifiées, mais jamais renversées, par l'évolution, ({ue naissent, dis-je,- ces éléments, ainsi que tant d'autres, tels que les éléments élastiques, cartilagineux, osseux, etc., etc.
« Ces cellules sont autant d'individus vivants, jouissant chacun de la propriété de croître, de se multiplier, de se modifier dans de certaines limites, et qui sont les matériaux constituants des plantes. La plante est donc un être collectif. »
(De Mip.bel, Nouvelles notes sui' le Cambium, in Comptes rendus de l'Académie des sciences, 29 avril 1839.)
Le minéral le plus complexe, en quelque point qu'on interroge sa structure, offre toujours une substance identique avec elle-même. Pour raisonner des combinaisons chimiques, il faut reculer jusqu'à l'atome, qui seul est immuable. Il n'est pas besoin de remonter si haut pour interpréter les phénomènes de la physiologie. La matière organisée, qui n'est après tout qu'un des modes de la matière brute, présente un arrangement moléculaire très-complexe, mais aussi très-fragiie, et qui diffère suivant le point de l'organisme où on l'étudié. Constituée par des principes immédiats d'ordres divers et diversement combinés, la matière organisée s'observe sous deux aspects. Elle est amorphe ou figurée (Buffon).
Amorphe, elle est dépourvue dé toute structure. « Mais, dit M. Robin, ce n'est pas la forme qui caractérise l'organisation, c'est la composition intime et immédiate, le mode d'union molécule à molécule de principes d'une nature spéciale (i). » C'est là le degré le plus simple d'organisation, mais c'est aussi le caractère fondamental de la substance organisée.
Les granulations moléculaires établissent une sorte de transition entre l'état amorphe et les éléments figurés, ou éléments anatomiques proprement dits.
Ceux-ci (cellules, fibres ou tubes) offrent pour caractère particulier d'avoir une structure qui leur est propre et varie suivant l'espèce.
C'est de Mirbel qui, en 1801, est arrivé à la notion de l'élément anatomique entrevue par Glisson (1650), Leeuwenhoeck (1680), Boerhaave, Haller (2) (1750) et
(1) Programme du cours d'hislulogie, p. 1 4, 1 864.
(2) Haller dit formellement, au commencement de ses Elementa physiologiœ : « La fibre (fibra) est pour le physiologiste ce que la ligne est pour le géomètre. » Plus tard, on regarda la libre comme servant de base à presque toutes les parties du corps. C'est à la fibre qu'on ramena, en dernière analyse, les tissus les plus variés.
A la fin du dernier siècle, il se produisit une réaction contre la théorie de la fibre. Celle-ci fut remplacée par le globule. On alla jusqu'à considérer la fibre comme un alignement idéal de globules. On supposait que la cellule se formait par suite de la disposition des globules en membrane, cette dernière entourant les globules qui formaient le contenu (Baumgàrtner et Arnold). La théorie de la formation des cellules par enveloppement fut la conséquence de cette doctrine. Les globules élémentaires étaient supposés se trouver, dans le principe, dispersés dans le fluide formateur. Sous l'influence de diverses causes^ ces globules se rassemblaient en petits amas qui s'entouraient d'une membrane d'après le procédé que nous avons dit.
Bichat. — Il dit le premier que l'organisme était le résultat de l'association de parties élémentaires, vivant chacune pour son compte. Gruithuisen (1811), Treviranus (1815), Turpin (1818), reprirent sur les animaux les observations de de Mirbel sur les plantes. En 1828, Turpin arrivait à cette conclusion : « 1° Les êtres organisés les plus compliqués sont des sortes de composés par surajoutement d'êtres organisés plus simples qu'eux. 2° Chaque vésicule, chaque fibre et la cuticule générale dont se compose la masse tissulaire d'un végétal, sont des individualités qui ont leur centre vital particulier de végétation et de propagation. Mais toutes ces individualités simplement contiguës les unes aux autres ou collées par leur surface, deviennent solidaires et constituent par leur assemblage l'individualité composée d'un arbre (1). » Les recherches modernes n'ont fait que confirmer ces vues. Ce que de Mirbel disait de la plante peut donc s'entendre de l'homme. C'est un être collectif, — une fédération d'éléments anatomiques. Son individualité n'est qu'une synthèse de la leur.
L'analyse anatomique, en effet, réduit le corps de l'animal, et de l'homme par conséquent, en corpuscules ultimes : ce sont les éléments anatomiques, que l'analyse chimique décompose à son tour en principes immédiats. Chaque élément anatomique jouit d'une individuahté qui lui est propre, aussi bien au point de vue de sa nutrition et de son développement que de sa forme. Il
(1) Turpin, Mémoires du Muséum d'histoire naturelle , 4 828, t. XVI, p. 157.
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naît, s'évolue et meurt d'une façon aosolument indépendante et d'après les lois physiologiques qui régissent son espèce. — Chaque espèce a son autonomie, son rôle physiologique, sa manière de se juxtaposer ou de s'enchevêtrer dans de certaines proportions et suivant certaines lois pour former les tissus. Enfin ces derniers s'associent pour constituer les organes du fonctionnement desquels résulte l'organisme. Quel que soit l'arrangement moléculaire de la matière organisée, elle possède deux ordres de propriétés : les unes en commun avec la matière brute, les autres qui lui sont spéciales. M. Robin a caractérisé ces dernières du nom de propriétés d'ordre organique ou biologique. « Elles varient dans leurs manifestations, non-seulement avec la constitution physique et la composition moléculaire ou élémentaire, mais avec la forme et le volume de chaque élément anatomique en particulier » (1). Elles sont au nombre de cinq : les unes dites végétatives, parce que ce sont les seules qu'on retrouve dans les éléments végétaux; les autres qui, si l'on excepte les spermatozoïdes de quelques plantes, ne s'observent que dans les éléments animaux, sont appelées propriétés animales. Les premières sont la nutrition.^ le développement., la naissance; les secondes : la contractilité et Xinnervation.
Cette classification appartient à M. Robin. L'importance de cette distinction est grande, surtout en ce qui concerne les propriétés végétatives qu'on a souvent
(4) JReuuedes cour& scientifiques , n" 47, 22 octobre 1864. Cours de M. Robin, De l'organicisme, des propriétés vitales et de l'irritation, recueilli par M. Taule.
cherché à ramener à une seule. Aussi croyons-nous utile, avant d'entrer en matière, de définir les trois termes : nutrition, développement^ naissance ^ et de les distinguer.
La nutrition est en même temps la plus élémentaire et la plus générale de ces propriétés. Il y a des éléments anatomiques qui n'en ont pas d'autre, mais tous ont au moins celle-là. Nous la définirons avec M. Robin (1) « le double mouvement continu de combinaison et de décombinaison que présentent sans se détruire les éléments anatomiques » , Elle est la condition d'existence même de toutes les autres propriétés d'ordre organique. Toutes la supposent ; elle n'en suppose aucune.
Le développement consx^iQ dans l'accroissement (2) en tous sens de l'élément anatomique, depuis sa naissance jusqu'à sa mort, c'est-à-dire jusqu'au moment où la nutrition y cesse. Cette propriété de se développer est sans doute le résultat de la nutrition (o.), mais ce n'en est
(1) Dictionnaire dit de Nysten^ art. Nutrition.
(2) Le développement, dit M. Robin {Programme du cours d'histologie,-p. 32), consiste en H" une augmentation dans les trois dimensions ; 2° en un changement de forme ; 3" en modifications graduelles de structure.
Si le développement produit V accroissement, il ne faudrait pas pour cela se croire autorisé à confondre ces deux termes. L'accroissement, c'est-à-dire l'augmentation de masse, est aussi bien le résultat du développement que de la multiplication (par naissance) des éléments anatomiques.
(3) « Les phénomènes d'évolution, quels qu'ils soient, consistent en changements incessants, ayant lieu dans les éléments anatomiques pendant toute la durée de leur existence, phénomènes qui restent incompréhensibles, si l'on cesse un instant de se rappeler que le développement est subordonné à la nutrition. On entend par là que la
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pas la conséquence inévitable. Il peut très-bien en effet se rencontrer un élément anatomique qui se nourrisse sans s'accroître, par suite d'un équilibre parfait entre l'assimilation et ladésassimilation. — Ainsi se trouvent distinguées l'une d'avec l'autre les deux propriétés que nous venons de définir. D'ailleurs, si le développement entraîne des modifications successives de forme, de volume et de structure, l'apparition même des propriétés animales n'est qu'un fait d'évolution, puisque l'élément se montre avant la propriété. «Nul élément n'est, lors de son apparition, ce qu'il sera plus tard. —Alors il diffère plus de ce qu'il sera étant adulte que cet état ne diffère de l'état sénile ou d'aberration morbide extrême » (1).
nutrition par la rénovation continue des principes immédiats fournit ou enlève incessamment des matériaux à chaque élément, et devient ainsi la condition, l'accomplissement de ces changements de forme, de volume et de structure qui caractérisent toutes les particularités du développement. » (M. Rohin, Mémoire sur la naissance des élém. anaî.j Journal d'anal, et de phiisioL, 1864, p. 364.) Toutes les propriétés d'ordre biologique étant subordonnées à la nutrition, la plus simple mais la plus nécessaire de toutes, la propriété de naissance ne pourra se manifester que consécutivement à la nutrition. C'est dire qu'on n'o5jserve la génération des éléments anatomiques que dans un organisme en voie de nutrition.
(1) M. Robin, Programme du cours d'histologie, p. 26.
Depuis Turpin (1826), beaucoup d'auteurs ont tenté d'expliquer la génération des éléments anatomiques par l'idée àhm développement continu, supprimant toute idée de naissance proprement dite, ou par celle d'une génération de cellules dans d'autres cellules, c'est-à-dire par ce qu'on a décrit depuis sous le nom de génération endogène. La confusion est manifeste : ces deux propriétés, définies comme nous l'avons fait, sont parfaitement distinctes. Quant à l'endogenèse, nous verrons plus loin que c'est un phénomène très-rare et qui ne s'observe que dans certains cas pathologiques.
Dans un être vivant, c'est-à-dire eo voie de nutrition, la production d'un élément anatomique au moyen de principes immédiats variés est ce qui caractérise la naissance. C'est la propriété dont jouissent les éléments ana= tomiques de déterminer dans leur voisinage la production ou génération d'autres éléments, ou d'en reproduire directement de semblables à eux. Cette définition est celle de M. Robin. Il ajoute seulement que, pour manifester cette propriété, les éléments anatomiques doivent se trouver placés dans de certaines conditions de nutrition et de développement. Le mot naissance exprime donc une seule propriété, mais à deux points de vue différents. C'est la propriété que possède l'élément de donner lieu à la génération d'éléments semblables à lui, à' engendrer en un mot d'une façon plus ou moins directe. — Mais c'est aussi la propriété qu'a l'élément de naître, d'apparaître. Que cette naissance ait lieu par reproduction.^ c'est-à-dire aux dépens de la substance môme des éléments préexistants, ou de toutes pièces par genèse^ molécule à molécule, à l'aide et aux dépens d'un blastème fourni par ces derniers, le fait caractéristique est toujours l'apparition d'un élément qui, quelques instants auparavant, n'existait pas. Un nouvel individu a surgi ; ce fait capital permet de séparer nettement cette propriété de celles de nutrition et de développement avec lesquelles on a cherché à la confondre. « La naissance^ écrit M. Robin, y compris la reproduction et la régénération., ne saurait être confondue, sans erreur grave, avec la rénovation moUéculaire continue ou nutrition; et définir celle-ci par la première, comme on l'a
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lait si souvent depuis Harvey et Leibnitz, n'est qu'une manière de reculer une difficulté, faute de pouvoir la résoudre. Dans la nutrition, les éléments anatomiques, sans cesser d'être les mêmes individuellement, sans disparaître de l'économie, sont le siège d'un remplacement matériel molécule à molécule, de la matière devenue inapte à servir davantage et qui se désassimile, remplacement par des principes immédiats qui n'ont pas encore été utilisés. Dans la génération, c'est l'apparition de substance organisée, amorphe ou à l'état d'éléments anatomiques figurés, qui n'existait pas, ou qui, ayant existé, n'existe accidentellement plus, comme dans le cas de la régénération ou cicatrisation^ etc. » (1).
11 nous suffit d'avoir défini les termes dont nous aurons à nous servir. — Nous allons étudier la génération des éléments anatomiques, c'est-à-dire que nous chercherons à déterminer, d'après les données de l'expérience, où, quand et comment ils naissent.
On observe la naissance des éléments anatomiques, soit dam l'ovule fécondé, « devenu par là un individu nouveau » (2), soit dans le corps de l'être déjà formé (embryon, fœtus ou adulte). Le premier de ces phénomènes est la génération même de l'organisme : ici l'apparition dans l'ovule du premier élément anatomique et la naissance de l'être sont un seul et même fait qu'il est impossible de scinder. Le second a pour résultat
(1) Robin, Journal d'anatorme et de physiologie; Mémoire sur la naissance des éléments anatomiques, 1864, t. I, p. 40, note.
(2) Robin, Journal d'anatomie et de physiologie, p. 31, 1" année, n»4. Paris, 1864.
l'accroissement de l'organisme , qui est en même temps amené par le développement des éléments antérieurs.
La naissance des êtres nouveaux, je veux dire des éléments anatoraiques qui arrivent à l'individualité, s'opère d'après deux modes : par reproduction ou par genèse. Il y a reproduction quand un élément anatomique figuré en produit directement un semblable par gemmation ou par segmentation. La genèse consiste dans l'apparition d'un élément anatomique qui n'e;iistait pas, « dont les principes seuls étaient répandus dans le lieu où se passe ce phénomène moléculaire, mais en des proportions qui ne sont pas celles qu'on trouve dans l'élément apparu » (1 ).
Enfin V individualisation est un mode de naissance des éléments, intermédiaire à la genèse et à la reproduction. Elle tient en effet de ces deux phénomènes à la fois. Elle est un résultat de la segmentation ou de la gemmation (au fond ces deux phénomènes sont identiques) d'un élément amorphe engendré entre les éléments voisins ou à leur surface.
Nous traiterons plus spécialement de la génération des éléments anatomiques dans l'ovule. L'ovule fécondé, c'est Xêtre à l'état virtuel, et lorsque s'accomplit cette intéressante succession de phénomènes qui commence à Xovule et aboutit à Xêtre.^ l'observateur y saisit mieux que partout ailleurs les moindres phases de l'acte physiologique. Aussi, cette étude faite, ne nous restera- t-il
(1)M. Robin, Journal d'oMat. et de physiol., \86i,\), 1S3.
que peu de choses à dire de la naissance des éléments analomiques chez l'être déjà formé, d'autant que dans ce dernier cas les conditions du phénomène sont changées, mais non pas le mode. Une espèce donnée d'éléments ne naît pas d'une façon différente dans l'ovule, l'embryon, le fœtus ou l'adulte. Le milieu varie ainsi que l'origine des matériaux de l'élément, mais le mode d'après lequel celui-ci acquiert son individualité reste le même.
Notre premier chapitre contiendra la série des phénomènes qui se passent dans l'ovule jusqu'au moment de la liquéfaction des cellules embryonnaires, c'est dire que nous étudierons la gemmation et la segmentation, ou, pour employer un terme plus général, la reproduction : ce qui nous conduira à nous occuper, dans un dernier paragraphe, de l'étude de ce phénomène chez l'être déjà formé. Dans le second chapitre, nous reprendrons l'ovule où nous l'aurons laissé, et nous assisterons à la naissance successive des éléments définitifs de l'embryon : ce qui nous fera connaître le phénomène de la genèse et ses conditions. Pour en compléter l'étude, nous le poursuivrons chez l'être déjà formé en terminant ce chapitre.
Mais au début de ce travail, il nous aura fallu considérer l'ovule comme une matière préexistante, sans nous préoccuper en rien de son origine. Il nous restera donc à établir que l'ovule lui-même est un élément anatomique et à déterminer où, quand et comment il naît, c'est ce que nous ferons dans un troisième chapitre : après quoi nous aurons épuisé tout ce qui concerne la
naissance des éléments anatomiques au point de vue physiologique.
Le dernier chapitre comprendra ce que nous considérons comme la conclusion pratique de ce travail : la génération des éléments anatomiques dans les cas pathologiques. Nous ne pourrons point donner à cette question tous les développements qu'elle comporte. Nous avons tenu cependant à ne point l'omettre. Cette étude révèle en effet loute la portée des investigations microscopiques que certains se plaisent encore à accuser de stérilité. Elle établit la transition insensible qui relie la physiologie à la pathologie et donne la première de ces sciences pour base à la seconde. Elle montre enfin comment les phénomènes de l'une dérivent des phénomènes de l'autre, suivant des lois invariables qu'elle s'applique à déterminer en dehors de toute conception à priori.
Si l'on veut interpréter utilement les phénomènes pathologiques, une vue de l'esprit, si ingénieuse qu'elle soit, ne saurait remplacer l'observation. Ce n'est qu'en pénétrant dans l'intimité même de l'organe et de la fonction, qu'on peut arriver à comprendre l'acte m.orbide, sa signification, son rôle, et quels moyens il convient de lui opposer.