‹ De la glycosurieChapitre 2 sur 11 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Historique.

On liouve, dans les ailleurs les plus anciens, la description d'une maladie qu'ils désignaionl. sous le nom do diabèle (1), et à laquelle ils doniiaienl pour caracU'res un ilux abondant d'urine et une soif exagérée, il ne saurait être douteux qu'un certain nombre des cas observés fussent identiques avec ce que nous appelons aujourd'bui le diabète sucré; mais rier^ ne nous indique qu'ils aient été séparés du diabèle non sucré ou polyurie. En conséquence , nous ne saurions tirer que peu de lumières des plus anciens écrits , et nous en ferons le résumé d'une manière très rapide.

Selon Nicolas et Gueiideville, on Irouverait dans Arislote (2), sous le nom do ()upvjTtxy,v Afiotv, ime indication de cette jnaladic. M. Rocboux et les auteurs du Com.peu(lii(m disent ne Tavoir pas rencontrée.

Hippocrate aurait aussi connu la même affection ; mais c'est également sans succès qu'à l'imitation de iMM. Mouneret et Fleury, nous avons cberclié le passage que Nicolas et Gueudeville attribuent à cet auteur.

(1) l-ns malades (•taient désignés sous les noms variés de Oap-flTixci, Aiaêr-ixoi et Àii{iax6i. ,

(2) De partit, animal., lib. III.

Celse (1) en parle sous le nom de nimia nrinœ profusio, et cette fois, il n'est pas douteux qu'il ait eu affaire à de véritables cas de diabète.

Il est plus facile de reconnaître le diabète sucré véritable dans la description très précise d'Arétée (2) , dont voici quelques passages : « Sitis mtoleranda est, potus copiosus, multitudini tamen loiii non respondens ; copiosius enim lotium redditiir : neque eos quisqiiam neque a potu, neque a mictii inhibere potest... saliva est albida, spumans , perinde atque in siti... abdomen habent rugosum... atque inde mihi huic morbo Diabètes appellatio indita fuisse videtur, perinde ac si pertransemitem dixeris, quod in corpore humor non remanet.

Galien (3) dit avoir observé deux fois cette affection et en avoir obtenu la guérison. Cette dernière assertion peut-elle faire soupçonner qu'il ne s'agissait pas du diabète sucré?

Paul d'Egine [h) parle d'un diabète ou dipsacon avec soif inextinguible, que Ton pourrait, jusqu'à un certain point, rapporter à la glycosurie.

Depuis ces temps reculés jusqu'à une époque voisine de nous, un grand nombre d'auteurs se sont occupés du diabète, et nous pourrions citer parmi eux Alexandre de Tralles, Aétius, Fernel, HouUier , Duret , Zacutus Lusitanus; mais ils ne donnent que des renseignements très incomplets, et ne font, nous l'avons dit , aucune distinction dans la maladie diabétique.

Une ère nouvelle et beaucoup plus intéressante s'ouvre à la fin du xvu" siècle, par la découverte du sucre urinaire. Comme les travaux des auteurs présentent, dès cette époque, un caractère plus scientifique, nous les indiquerons avec plus de détails, et, afin de faciliter cet exposé, nous le diviserons par périodes, depuis Willis jusqu'à nos jours.

(1) Demeiicinà, lib. IV.

(2) Decausis et signis aculorum morborum, lib. II, cap. Ii.

(3) DelocisaU'ect.,\ib. XXVI, cap. m.

(4) Medicinœ totius corporis enchiridion, lib. III, cap. XLV, § De diabète. — Albano Torino interprète. Basilese, sans date, p. 88 et 245.

A. — Vers 1667(Jordaô) ou 1674 (Monnerel) , Thomas- Willis (1) ïignala la saveur mielleuse et sucrée de l'urine de certains diabétiques, et dès lors il ■ y eut un motif pour diviser le diabète en deux espèces : le diabète sucré {£). mellitus) et le diabète insipide. Willis se demande si cette saveur ne proviendrait pas de la combinaison du sel propre de l'urine avec le soufre, élément qui jouait alors un grand r<)le dans la pathologie humorale. Pour ce médecin, la cause du diabète ne résiderait pas dans le rein, mais dans une altération du sang : Ejus causa non renum attractio , sed sanguinis deliquium. Il ne paraît pas d'ailleurs que Willis ait cherché à retirer le sucre de l'urine.

Les médecins qui lui ont succédé , et qui ont rapporté celte découverte, n'ont j)as paru y attacher une grande importance, ou du moins n'ont pas recherché la substance saccharine de l'urine. Nous citerons seulement, d'après \q Compendium de médecine [2) : Lister, Ad. Wedel, Blackmore , Buchwald, Krusenstein, Nicolaï, Trnka.

Nous ferons une exception pour Richard Mead (3) qui, sans avancer l'analyse de l'urine, rattacha cependant la production du sucre à une autre lésion, une lésion du foie, comme par une sorte de pressentiment: « Nimiam urinœ saporis , odoris , et coloris mellei, profusionem diabeten dictam, non renum esse, ut vulgus medicorum existimat , sed jecinoris morbum, indiciis certissimis jamdudum demonstravi. »

Ce qui donne à cette période son cachet d'individualité, c'est la découverte d'un simple caractère physique de l'urine diabétique , la saveur sucrée; mais les recherches n'allèrent pas jusqu'à isoler le principe chimique auquel l'urine devait ce caractère.

(1) Pharmaceulice rationalis, secl. IV, cap. m (in Opéra omnia. Amsteloedami, 1682, in-û, t. II, p. 64).

( Monneret et Fleury, art. Diabète, t. lU, p, 43. (3) Monita etprœcepla mcdica, 1751, p. 92.

B. — En J775, Pool et Matth. Dobson (1) procédèrent à la démonstration de la matière sucrée de l'urine, et leur découverte l'ut complétée par Cawley en 1778 et par Frank. Voici en quels termes Nicolas et Gueudeville font connaître ces travaux :

« M. Pool, pharmacien anglais, de concert avec M. Dobson, fit » évaporer, en 1775, deux pintes d'urine, et trouva une masse » granulée, se rompant entre les doigts, qualifiée par une odeur » douce et un goût sucré : Cawley fit passer de cette urine » à la fermentation vineuse, puis acéteuse; enfin, en 1791, » M. Franck, fils du célèbre professeur de clinique de Pavie, » ajoutant un peu de levain aux urines, en retira un alcool » qu'il disait être très agréable. »

Culleii (2), dans un article fort court, dit que l'urine est sucrée dans presque tous les cas de diabète, e"t qu'il n'a vu qu'un exemple où elle fut parfaitement insipide. « D'après plusieurs expériences faites récemment, dit-il, sur différentes personnes affectées de diabète (ces expériences sont, selon toute probabilité, celles de Pool et Dobson), cette urine contenait une quantité considérable de matière saccharine, qui paraît être exactement de la nature du suci'e commun. Quant à la cause du diabète, Cullen croit la trouver dans un vice des puissances assimilatrices ou de celles qui convertissent les matières alimentaires en fluides animaux. »

En 1797, parut l'ouvrage de John Rollo (3) qui devait avoir un grand retentissement, et qui n'est pas moins remarquable par la nature des idées qui y sont exposées que par la forme sous laquelle elles sont présentées. Deux exemples seulement de diabète sucré, celui du capitaine Mérédilh, âgé de trente-sept ans, et celui d'un autre officier de l'armée anglaise, âgé de cinquantesept ans, servent de base à ce travail, et il est remarquable que par les méditations que ces deux observations lui ont inspirées,

(1) Experiments and obs. on ihe urino in a diabeles {Mcd. ohs. by a Soc. of Phys., in Loiidon, t. V, p. 298).

(2) Inslitulions of medicine, trad. de Bosquillon. Paris, 1787, t. Il, p. 444.

(3) Cases of (he diabelet mellitus. Londres, 1797, in-8, 2 vol.— Trad. par Alyon. Paris, 1799.

l'auteur ait pu s'élever aux considérations nouvelles et originales que voici (1) :

« 1° Le diabète sucré est une maladie de l'estoniac, provenant de quelques changements morbitiques dans les puissances naturelles de la digestion et de l'assimilation.

» 2° Les rems et les autres parties du système, telles que la lète et la peau, sont affectés secondairement par sympathie et par un stimulus particulier.

1) 3" L'affection de l'estomac consiste dans une action et une sécrétion augmentées, accompagnées de la viciation du suc gastrique, et probablement de l'état trop énergique des vaisseaux lactés absorbants.

» à" On obtient la guérison de cette maladie par un régime et des médicaments propres à prévenir la formation de la matière sucrée, et à diminuer l'action augmentée de l'estomac.

» 5° Les principaux moyens à employer sont le repos, une entière abstinence des substances végétales, un régime animal exclusif, l'emploi des émétiques, du sulfure d'ammoniaque et des narcotiques.

» 7" La màlière sucrée qu'on trouve dans l'urine est formée dans l'estomac, et elle doit surtout sa formation aux substances végétale?, comme le prouvent les effets immédiats produits par l'abstinence des végétaux et l'usage de la diète animale exclusive.

» 8" L'acescence prédomine dans l'estomac des diabétiques, et continue même quelquefois lorsqu'on a cessé entièrement l'usage des végétaux et que le sucre a été formé. On peut conclure, en outre, que tant que l'acescence continue, la disposition à la maladie n'est point détruite.

» 9° La matière sucrée peut disparaître en trois jours, et ne pas se reproduire de nouveau en s'abstenant de matières végétales.

;) 11° Les poumons et la peau n'ont aucune connexion avec la production de la maladie.

» 12° La quantité d'urine est sensiblement dispruportionnelle à celle des boissons, et dépend très souvent de l'absorption des fluides par la peau ou les poumons, etc. »

(1) Loc, cil., pages 22 et suiv.

Nous avons tenu à reproduire in extenso la plupart des conclusions de RoUo, parce qu'elles présentent pour la première fois une théorie cohérente et fondée sur l'observation, et parce que l'on peut y trouver aussi l'origine de quelques théories modernes. Nous ferons remarquer, en outre, que l'auteur ne localise pas la maladie dans les reins. Enfin, RoUo a fait une expérience qui tend à démontrer la présence du sucre dans le sang : « Ayant exposé à la même température du sang de diabétique et du sang appartenant à un homme sain, il vit le premier prendre, au bout de deux jours, à la surface, une apparence caséeuse qu'il perdit par l'évaporation delà partie séreuse, pour devenir alors sec, résineux, et se conserver ainsi sans présenter encore au seizième jour aucun signe de putréfaction, tandis que le second en avait donné le quatrième, et dut être jeté le septième. Il en conclut que, dans le diabète, une matière sucrée était répandue dans toute l'économie, et que le sang lui-même en contenait en moindre proportion que l'urine à la vérité, par suite de la puissance que possédaient les reins de la séparer avec les autres matières salines, et de l'augmentation de leur action par un stimulus, en vertu duquel ils sécrétaient cette matière sucrée avec autant de promptitude qu'elle était formée dans l'estomac (l).)'

Nous ne voulons pas terminer cette analyse de l'ouvrage si singulièrement remarquable de Rollo, sans faire observer que l'on pourrait y trouver la première indication de la présence du phénomène de la glycosurie dans des cas autres que le diabète sucré proprement dit. Voici le passage auquel nous faisons allusion : «L'appétit variable des femmes grosses dépend d'une action irrégulière, puisqu'elles sont quelquefois attaquées d'anorexie, d'autres fois de boulimie, et que ces états sont accompagnés de la diminution ou de l'augmentation de la salive; il y en a même qui éprouvent des diabètes momentanés (2). » Rollo entend-il parler de la présence du sucre dans l'urine, ou seulement d'une polyurie chez les femmes enceintes ; c'est ce que nous n'oserions pas décider, malgré l'autorité de M. le professeur

(1) Coni'pendium, t. 111, p. kU.

(2) DiaUle sucré, trad. par Alyon, p. 62, 1" partie.

Ch. Robin. « Il (RoUo) a observé le premier le suore dans l'urine d'individus atteints d'affections autres que le diabète : c'était sur des femmes grosses présentant divers symptômes gastriques (1). »

La traduction de l'ouvrage de Rollo par Alyon est accompagnée de notes de Fourcroy : c'est dans ces notes que le grand -chimiste a donné une théorie de la formation du sucre dans l'économie, soit dans le cas de diabète, soit dans le phénomène normal de la lactation. Il considère la saccharification végétale comme une espèce de fermentation qui précède la fermentation vineuse ou spiritueuse: c'est elle qui se produit dans la germination des céréales, dans la maturation des fruits et la cuisson de quelques substances végétales, «Je vois un effet analogue, dit-il, non-seulement dans l'espèce d'altération qui précède et accompagne le diabète, mais encore dans la formation du lait chez les nourrices -, je ne pense pas que ce qu'on nomme le sucre de lait, et qui n'est qu'une première ébauche de matière sucrée, vienne immédiatement des aliments, comme l'ont supposé si gratuitement les physiologistes, mais que cette substance se forme en partie par la digestion et en partie dans l'organe mammaire des femmes qui allaitent. Je vois donc la formation du sucre comme un phénomène général que présentent fréquemment les matières organiques et les substances végétales (2). »

Ces remarques de Fourcroy nous paraissent présenter un grand intérêt. Elles n'ont pas été sans influence sur des théories plus récentes de la glycogénie, celles de M. Bouchardat et de M. Mialhe entre autres; de plus, elles présentent un certain rapport avec la théorie de la glycogénie de M. Cl. Bernard, au moins en donnant la saccharificalion lactée comme une fonction normale de l'économie; elles en diffèrent pourtant en ce qu'elles ne présentent cette fonction que comme passagère et transitoire dans l'organisme animal.

Le mémoire de Nicolas et Gueudeville (3), qui parut en 1803,

(1) Ch. Robin et Verdeil, Chimie analomique, t. Il, p. 561.

(2) RoUo-Alyon, déjà cité, note 10, page 151.

(3) Rech. el expér. méd. et chim, sur le diabète sucre. Paris, an xi (1803),

n'eut pas moins de retenlissenient (|ue l'ouvrage de RoUo. Ces observateurs poussèrent très loin la recherche du sucre; ils firent remarquer que «la masse granulée de Pool et Dobson, n'ayant point été observée, n'a pu éclaircir la nature des urines; que Cawley et Franck n'ont fait que confirmer ce que le goût avait appris à Willis». Quant à eux, ils ont, dans une expérience, obtenu une fermentation alcoolique, et retiré par la reclificalion A onces 2 gros d'alcool à 32 degrés; puis, d'un extrait de cette même urine, ils ont obtenu une masse sucrée, « solidifiée sous la forme et la couleur de la cassonade demi-fine ». « D'après ces expériences, disent-ils, il ne nous restait aucun doute sur la présence d'un corps muqueux sucré dans l'urine des phthisuricjues. »

Mais loin de considéi-er, ainsi que CuUen, ce produit comme identique avec le sucre commun, ils le donnent comme « un sucre cristallisé dont la nature n'est pas encore connue » .

D'un autre côté, ils déclarent que « le sang du phthisurique ne contient pas le corps muquevx sucré; que ce sang contient beaucoup plus de sérum que dans l'état sain, que la fibrine est beaucoup plus rare; enfin, que ce sang n'étant que très peu animalisé, le médecin doit avoir autant égard à sa nature qu'à celle des urines dans les indications qu'il doit en tirer. » Nous devons ajouter que ce sont les mêmes auteurs qui ont avancé l'erreur, si longtemps propagée, de Xabseme de l'urée, des acides urique et benzoïque, et de la dimiimlion des sels phosphatiques dans l'urine. Quant à la nature de la phlhisurie, c'est à leurs yeux une consomption entretenue par une déviation spasmodique et continuelle des sucs nutritifs non animalisés, sur l'organe urinaire; le siège delà phthisurie est dans l'estomac; les autres parties ne sont affectées que secondairement. Les sucs gastriques, pancréatiques, biliaires,sont altérés par la présence des sucs nutritifs non animalisés; toutes les autres sécrétions et excrétions étant suspendues, l'organe urinaire y supplée par l'excès de ses évacuations. Knfin, au point de vue du traitement, ils concluent de la manière suivante : « La présence du sucre, la rareté des sels excrémentitiels, l'absence de l'urée, dont le retour n'a lieu qu'après la disparition de la matière sucrée, démontrent

que celte dernière dépend de la non-animalisalion des sucs nu- Iritil's causée par le défaut d'azote.

» Deux indications se présentent à la médecine :

» 1° Remédier à l'état spasmodique ;

» 2° Rendre au malade les principes d'animalisalion.

» Pour arriver à ce but, elle doit chercher les aliments et les remèdes parmi les substances qui contiennent l'azote et les sels phospboriques. »

Dupuy tren et Thenard (1) montrèrent « que le ;nicre diabétique donne, par la fermentation, de l'alcool et de l'acide carbonique, comme le sucre ordinaire, et que sa quantité diminue dans les urines sous l'influence d'une nourriture animale. Ils pensent que c'est dans les reins qu'a lieu la formation du sucre, car ils n'ont pu trouver de ce principe dans quelque humeur que ce soit, en les suivant depuis l'intestin jusqu'au rein. Ils croient aussi à la disparition de l'urée et de l'acide urique dans cette maladie. Ils admettent deux sucres, l'un sapide, l'autre insipide. »

John Lalham (2), dont l'ouvrage est fréquemment cité, n'a fait avancer la question en aucun point. Sans s'appuyer sur aucune observation précise, il attribue le diabète à une assimilation incomplète des aliments féculents et sucrés: ceux-ci, se combinant mal avec le sang, seraient éliminés par lés reins.

Depuis l'époque où ces auteurs ont écrit, jusqu'aux, travaux de M. le professeur Bouchardal, la question n'a nullement avancé; elle devient d'ailleurs le partage à peu près exclusif des chimistes, dans le laboratoire desquels nous ne devons pas la suivre, car il nous a semblé que la médecine et la physiologie n'y avaient pas fait d'ac(|uisition nouvelle. On trouvera à cet égard des documents intéressants dansl'ouvragedeMM. Ch. Robin et Verdeil (3). Nous donnerons en preuve de ce que nous avançons l'extrait suivant de Bcrzelius, qui se rapporte à l'année 1833 : « On a cherché le sucre avec beaucoup de soin dans le sang des diabé-

(1) Mémoire sur le diabète sucré (Annales de cliimie, 180(3, t. LIX, p. Al, cilé par Cti. Rohiri).

(2) Facts and opinions conoerning Diabètes. Londres, 181 1, p. !)'2 et sulv.

(3) Chimie analomique, \oc. cil.

tiques, mais toujours avec un résultat tellement négatif, qu'on peut admettre le siège de la maladie comme étant positivement dans les reins, qui, en pareille circonstance et par l'effet d'une altération qu'ils ont subie, convertissent en sucre, avec la plus grande promptitude, tous les matériaux qui leur arrivent, au lieu de se borner à en extraire ce qui ne peut plus être utile à l'exercice de la vie. »

Nous croyons que l'on peut caractériser de la manière suivante l'époque dont nous venons de retracer les phases, et qui commence aux recherches de Pool et de Dobson. On a extrait de l'urine une matière grenue, analogue à la cassonade et susceptible d'une cristallisation confuse. On a démontré que cette substance était du sucre et qu'elle pouvait donner lieu à la fermentation alcoolique. C'est elle qui donne aux urines leur saveur mielleuse et sucrée, et qui justifie le nom de diabètes mellitus ou diabète sucré, employé déjà depuis longtemps. On n'a d'ailleurs que des idées fort peu arrêtées sur l'origine et le mode de formation de ce sucre, sur sa présence dans le sang, sur le mode de son excrétion et sur les changements que l'urine peut éprouver, lorsqu'elle devient le véhicule de cette substance. Ainsi, pour les uns, le sucre est formé dans l'estomac aux dépens des matières végétales; ilest transporté dans le sang et rejeté par l'urine; le rein est alors exempt de toute lésion. Pour d'autres, par suite d'une mauvaise assimilation , le sucre est formé par les reins aux dépens des sucs incomplètement animalisés de l'économie ; le sucre n'est donc pas dans le sang, les reins fonctionnent mal et lui donnent naissance; mais ce trouble de leur action est' le retentissement des troubles de l'estomac lui-môme, qui sont d'ailleurs de nature variée (acescence, dyspepsie, spasmes). En 'général, on croit que c'est dans une azotation incomplète des sucs nutritifs que le sucre trouve son origine. Quant à la nature du sucre, elle est mal appréciée, et on le compare au sucre commun (Cullen) , puis on se rapproche de la vérité en en faisant une espèce particulière (Nicolas et Guoudeville ). Puis, on tombe dans une nouvelle erreur en fornmnt deux espèces du sucre diabétique , une espèce sucrée et une espèce insipide

(Thenard el Dupuylren). Une nouvelle erreur s'ajoute aux pré-' cédentes , lorsqu'on proclame la diminulioti ou l'absence de l'urée, de l'acide urique ou des sels phosphaliques.

Jusqu'à présent et comme dans les époques précédentes, l'attention s'est circonscrite dans le cercle étroit d'une seule maladie, le diabète sucré, de sorte qu'au point de vue de la question qui nous occupe , nous n'avons eu encore aucune occasion de rechercher si ces auteurs avaient eu la notion de l'existence du sucre dans des circonstances indépendantes de la maladie diabétique proprement dite.

Cependant nous devons faire une honorable exception pour Fourcroy, et probablement aussi pour John Rollo. Déjà l'illustre chimiste portait ses vues théoriques beaucoup plus haut qu'on ne l'avait fait avant lui; il s'élevait à la conception des phénomènes généraux et communs de la chimie animale et végétale, et il croyait déjà, comme nous l'avons vu, que la production du sucre pouvait être un phénomène normal de l'économie animale ; il n'était pas besoin d'être diabétique ni même malade pour produire du sucre : cette substance se formait dans l'état sain à l'époque de la lactation. Cette grande pensée a plus d'un point de rapport avec les doctrines modernes; à notre sens, elle ne pèche que par un point, c'est en faisant de la production saccharine un phénomène simplement passager et lié à la fonction de l'allaitement.

Quant à Rollo, nous avons vu qu'il a parlé du diabète chez les femmes enceintes, et nous y trouverions assez volontiers la première notion d'une espèce de glycosurie indépendante du diabète; mais ses expressions sont trop ambiguës pour que nous puissions affirmer que telle fut la pensée de cet auteur.

C. — Une nouvelle ère commence à l'apparition des premiers travaux de M. le professeur Bouchardat (1838), A la vérité, au point de vue qui nous occupe , la question ne s'est pas encore déplacée ; elle n'a pas quitté le terrain de la maladie diabétique •, c'est toujours dans cette seule et unique affection que nous avons à rechercher les causes et le mode de formation du sucre urinaire, et nous n'avons aucune espèce de motif pour supposer

c|ue la glycose puisse se former dans des cas étrangers au diabète sucré. Nous voyons bien cependant que le sucre peut se produire d'une manière accidentelle et expérinionlale ; mais en debors du diabète il ne nous est pas encore donné de voir le sucre se présenter d'une manière physiologique ou morljide. Il ne dépend donc pas de nous d'élargir les limites de la queslion, et de nous affranchir des entraves qui résultent de la source unique dans laquelle on ebercliail alors la glycosui ie.

Toutefois les travaux de M. Boucbardal caractérisent une période nouvelle par k's recliercbes expérimentales, par la précision des détails cbimiques, par la cohérence et la simplicité d'une théorie séduisanlc.

Nous avons dit que Kollo avait annoncé que le sucre se formait dans l'estomac; Mac (Iregor avait démontré la présence de cette substance dans la masse chytneuse , en faisant vomir des diabétiques cinq heures après un repas. M.Bouchardat spécifie beaucoup plus rigoureusement que les auteurs précédents les conditions delà formation de la glycose. Selon lui, les reins ne forment pas le sucre, ils le séparent seulement de la masse du sang où il est versé [)ar la digestion. L'organe rénal est tout à fait passif dans celle opération, il sécrète du sucre dans une quantité proportioimelle à la quantité des ahmenis susceptibles de saccbarification. Il sécrète aussi une quantité d'eau exagérée, non point par une maladie propre, mais parce que les malades ingèrent une grande (juantilé de boissons. Le sucre ne se forme pas . dans l'estomac d'une manière indifférente et aux dépens de toute espèce d'aliments; ni l'csloniac, ni l'économie ne sont capables de former du sucre de toutes pièces. Il faut à l't'Stomac une substance spéciale, de la fécule, dont on connaît Taptiude à se transformer en une espèce particulière de sucre. En pénétrant dans l'estomac, la fécule ne perd point la propriété de se transformer en glycose, comme elle se transforme en effet dans un vase quelconque de laboratoire, pourvu que certaines substances viennent aider à cette opération , savoir , de l'eau et de la diastase. Dans l'état |)athologique, dans celui du diabétique eti particulier, l'estomac sert non-seulement de récipient pour l'accomplissement de l'opération clii-

mique , mais encore il l'ournit Tuii des; réaclils indispensables pour celte opération, et la soif exagérée du malade i'ournit Taulre. Tel est le sommaire de la conception cliimique de M.Bouchardal ; en voici maintenant les détails. , M. Bouchardat attribue la présence du sucre dans l'urine des diabétiques à la translormation des aliments féculents et sucres en glycose dans l'estomac, et sous l'influence d'un ferment particulier.

Ce ferment, qu'il a obtenu en traitant par l'alcool les matières vomies par un diabétique à jeun , M. Boucliardat le considère comme un principe analogue à la diaslase de l'orge germée , et joui.ssant dos mêmes propriétés dissolvantes. Il l'isole en filtrant; les matières vomies, (jui doiment alors une liqueur limpide celle-ci , mêlée à 25 fois son poids d'alcooL rectifié, se trouble et laisse peu à peu déposer de légers flocons blancs- au fond du vase. Le dépôt est séparé, redissous dans Feau, précipité de nouveau par un excès d'alcool et recueilli sur un (litre. Après dessiccation à Zi5 degrés, on a une poudre' blanche, qui n'est autre que le ferment cherché. - M. Bouchardat ne partage pas l'opinion de plusieurs physio-' logistes, qui voient dans ce ferment un élément normal du suc' gastrique, et agissant aussi bien chez les individus sains que' chez les diabétiques; pour lui, c'est un produit pathologique, spécial à l'estomac des personnes atteintes de glycosurie. De plus, il pense que les aliments féculents et sucrés seuls se trans-' forment en glycose sous son influence. Ce principe serait donc sans elîct sur les matières giasses et albuminoïdes. M. Bou-' chardat appuie d'ailleurs cette opinion sur (|uelques clonnées expérimentales qui lui paraissent concluantes. Ainsi, d'après ses observations, la quantité de sucre contenu dans l'urine serait toujours en raison directe de la quantité de pain et de féculents ingérés par le malade : elle augmenterait ou dimi-i nuerait, suivant que celui-ci en consounne une quantité plus ou moins grande, et les proportions d'urine rendue varieraient dans les mêmes rapports. Hien plus, on supprimant presque complètement l'usage de ces substances, on pourrait voir cesser la polyurie et le sucre disparaître des urineS. On conçoit l'iln-'

BACLE. ^

porlaucc tle [)areils lails au point de vuo du liaileineiil. Un autre argumenl invoqué par M. Boucliardal, c'est la soil' des diabétiques, dont il dit également l'intensité réglée sur la quantité d'aliments féculents et sucrés (|u'ils ingèrent. Bn généra', pour 1 kilogramme de fécule ils boiraient 7 kilogrammes d'eau, ' et celte proportion, nécessaire au malade pour digérer la fécule, serait égale à celle cju'on doit joindre à la diastase pour transformer la fécidc en glycose.

Cette transformation de la fécule en glycose est un phénomène normal , indispensable à l'absorption des principes amyloïdes, qui ne sont pas autrement solubles. Chez Tliomme sain, cet acte physiologique s'accomplit principalement sous l'intluence de la salive et du suc pancréatique; le suc gastrique paraît y être complètement étranger. Les vomissements d'un individu bien portant, provoqués quelques heures après un repas féculent, contiennent des traces de glycose et de la fécule. Mais, comme on le voit, suivant M. Bouchardat, les choses ne se passent pas ainsi pour l'individu atteint de diabète : chez celui-ci, la transformation s'opère, en grande partie du moins, dans l'estomac, et par Faction de cette diastase dont nous venons de signaler l'existence et d'indiquer les propriétés. Or, c'est précisément à cette différence que l'éminent observateur dont nous exposons la théorie attribue l'augmentation de la glycose dans le sang, et par suite son apparition dans les urines. En effet, chez l'homme sain, la métamorphose s'opérerait lentement et principalement dans l'intestin ; et les matériaux transformés, avant d'arriver dans la grande circulation, éprouveraient, en traversant le foie, cet organe régulateur, un ralentissement notable. Au contraire, chez le diabétique, ces produits de la transformation promptement accomplie dans l'estomac passeraient rapidement et directement dans le torrent circulatoire. Dans le premier cas, la proportion normale de glycose contenue dans le sang n'est pas dépassée; à mesure que de nouveaux matériaux sont absorbés, les anciens sont détruits et employés au service des fonctions respiratoires. Dans le deuxième cas au contraire, l'absorption devenant plus active, l'élimination cesserait de l'être assez, et la glycose s'accumulerait peu à peu dans le sang, jusqu'à ce

que sa proportion devenant supérieure à 5 grammes, l'excédanl soit éliminé par la sécrétion rénale. • '

Nous devons faire remarquer que l'on n'a pas suivi M. Bouchardat sur le terrain de sa propre théorie, et qu'il n'a pas ,été l'objet d'attaques sérieuses. Pour certains esprits elle subsiste encore dans presque toute son intégrité ; d'autres l'ont abandonnée., parce qu'il s'en est élevé une nouvelle, sans aucune espèce de rapport avec la sienne, et qui, pour s'établir, n'a pas eu besoin de la ruiner. Les objections qu'on lui a adressées paraissent fort incomplètes. Que l'on ait trouvé de là diastase dans la salive, que l'on ait établi que les substances azotées peuvent se convertir en sucre, que l'on ait avancé que la p'otéine, substance douteuse d'ailleurs, peut se changer en grafsse ou en sucre, tout cela n'empêche pas que, au point de -vue particulier où il s'est placé, M. Bouchardat ne puisse encore avoir raison. Ne peut-il pas y avoir plusieurs procédés de formation du sucre dans l'économie? Si le sujet est privé de féculents, il peut bien donner naissance à du sucre aux dépens des matières azotées de la viande, ou aux dépens de la matière amyloide en réserve dans les cellules hépatiques (Cl. Bernard) ; mais lorsqu'il consomme des féculents en grande quantité, ne peut-il pas aussi les saccharifier? fli. Bernard l'admet. Nous ne croyons pas que la question ait jamais été posée en ces termes.

Nous ne pouvons pas passer sous silence la théorie de M. Mialhe, à laquelle d'ailleurs personne ne se rattache plus aujourd'hui.

En ISû/i, M. Mialhe (1) présenta à l'Académie des sciences une théorie du diabète qui repose sur deux faits : d'urie part, la transformation des matières amylacées en glycose-, d'autre part, l'action des alcalis sur la glycose.

On sait que les matières amylacées se transforment en glycose sous l'influence de la salive et du suc pancréatique. La glycose elle-même, brûlée dans l'économie, sert aux fonctions de respiration, de calorilication et de nutrition. Si, dans certaines circonstances, la glycose n'est point décomposée, elle est alors

(1) Comptes rcndm de l'Acaddmio des sciences, iUà.

éliminée comme un corps étranger; c'esL ce (jui constitue le diabète ou la glycosurie.

Rechercher les causes <Ju diabète, c'est donc rechercher quels sont les principes comburants de la glycose. Ces principes, ce sont les alcalis contenus normalement dans les humeurs animales, et c'est leur insuHisance qui produit la glycosurie.

Les causes principales de celte diminution d'alcalinité sont l'abus des liqueurs acides, ralimenlation exclusivement azotée, la suppression de la transpiration. Sous l'intluence des liqueurs acides sur les alcalis du sang, le rapport entre les acides et les alcalis est détruit au détriment de l'intégrité des fonctions organiques. L'alimentation exclusivement azotée produit le nn^me résultat; on voit, en etîot, « dans le foyer de nos laboratoires les matières animales dans lesquelles pi-édominent le soufre et le phospore engendrer des acides. La suppression de la transpiration ferme une voiiT de sortie aux acides; car on sait que la sueur, le suc gastrique et l'urine forment un ordre de sécrétions toujours acides à l'état normal.

Comme terme de comparaison, et pour mieux faire ressortir l'apparition du sucre résultant de l'insuffisance des alcalis, M. Mialhe rappelle les expériences faites sur les végétaux par M. Fremy. Cet observateur a prouvé qu'en faisant varier les éléments acides ou alcalins des liquides nourriciers, on peut déterminer laprésence ou l'absence du sucre dans les sécrétions.

Quant à l'objection opposée à cette théorie, à savoir, que le sang des diabétiques n'est jamais acide ou neutre, qu'il reste toujours alcalin, M. Mialhe répond « (pi'il est très difficile d'é- » tablir par des expériences le degré d'alcalinité du sang, et » que si le sang des diabétiques reste alcalin sans pouvoir servir X à la décomposition de la glycose, c'est (|u'il a quelque cliose y> de spécial dans son alcalinité (1). »

DI. Mialhe pense que ce caractèi-e d'alcalinité du sang tient à ce que, contrairement à ce qui a lieu daiisl'élat physiologique, le sang des diabétiques est plus riche en phosphates qu'en carbonates. Or, les phosphates ne sont point des substances vérila-

(1) Miallic, Chimie appliqucc à la physiologie, l&OC.

blenient alcalines; de plus, railleur de celle théorie a prouvé qu'ils ne donnent point lieu à la docomposilion de la giycose.

De ce qui précède, il résulte que la cause du diabète serait un défaut d'assimilation de la glycose par insuffisance de principes alcalins carbonates.

La théorie de M. Mialhe est radicalement renversée par le fait de la persistance de l'alcalinité du sang.

Pour contrôler la valeur de celte théorie, M. Poggiale a institué trois séries principales d'expériences, dont on peut voir le détail et les résultats dans un mémoii'e lu à l'Académie de médecine en 1856 (1).

Il a nourri des chiens avec de la viande et du bouillon ; d'autres chiens ont reçu pour tout aliment des matières féculentes et sucrées. Dans les deux cas on ajoutaità la nourriture de ces animaux une proportion de bicarbonale de soude suffisante pour en saturer l'économie et rendre les urines fortement alcalines. Et cependant le sang de ces chiens sacrifiés, examiné dans le foie, dans la veine porte et dans les divers départements vasculaires, ne renfermait pas plus de glycose que le sang d'un animal qui avait fait usage de la môme nourriture sans l'addition du sel alcalin.

Après MM. Bernard et Lehmann, M. Poggiale a injecté dans la jugulaire d'un lapin un demi-gramme de glycose dissoute, et il a retrouvé le sucre dans les urines. Mais les résultats étaient identiques, si l'on ajoutait à la glycose 1 gramme de bicarbonate de soude. Bien plus, quand on remplaçait cet alcalin par l'acide tartrique, le plus souvent le sucre n'apparaissait pas dans l'urine.

Enfin une troisième série d'expériences a clé tentée dans le laboratoire. Elle a démontré que si les carbonates alcalins agissent en effet sur la glycose, il faut (|ue la température du mélange soit élevée à 95 degrés.

On déduit immédiatement les conclusions qui découlent de ces expériences de M. Poggiale. La saturation du sang par les alcalins permet parfaitement à la glycose de prendre droit de

( I ) buWeVm de l'Aradi^mic df minierine, I H56.

(lomicilfi daps l'écnnomio. Du reslo,, ainsi' (ju'il ressort de I dernière expérience, la deslruclion du sucre ne saurait se produire dans l'organisme sous l'influence des alcalins, puisque leur action ne sVjcerce que dans un milieu dont la température atteint au moins 95 degrés.

Nous ne devons pas oublier de mentionner, à côté des Iravaux précédents, les remarques présentées par M. Monneret(l), à propos d'un cas de diabète sucré, et dont voici le résumé: « On doit supposer, dit cet auteur, que c'est par suite d'une opération saçcliarifiante, dont la cause première est à déterminer, que les éléments du sucre diabétique sont formés dans l'estomac, charriés avec lé chyle, versés par le canal thoracique dans le torrent circulatoire; parcourant alors le cercle décrit par le sang, ilg traversent avec ce liquide les reins, où leur présence détermine une opération organique , en vertu de la^quelle les éléments sont réunis pour former le sucre de diabète, tel qu'on le trouve dans l'urine, » •

A côté de ces travaux qui avaient pour but d'élucider particulièrement la question doctrinale de la glycosurie, un très grand nombre d'observations isolées, de thèses, d'articles de dictionnaires, de traités de pathologie ou de chimie, ont été publiés, et dans chacun d'eux les auteurs ont exprimé leurs opinions particulières. Nous citerons seulement les noms de MM. Dezeimeris, Andral, Vauquelin et Virey, Bouillaud, Rocheux (2).

Les travaux de la période que nous venons de parcourir peuverit se résumer et se caractériser de la manière suivante : Il est avéré désormais que le sucre urinaire est, chimiquement parlant, une espèce particulière qui ne ressemble pas au sucre de canne. C'est un sucre de la deuxième espèce, analogue au sucre de lait (C^'H^'O^*, Pelouze etFremy), et, pour la composition chimique, identique avec celui de raisin (C*^H'*0", Pelouze et Fremy). Il est susceptible de la fermentation alcoolique; on lui

(1) Quelques remarques sur un cas de diabète sucré, accompagné d'une néphrite douille, sans albumine dans l'urine {Arch. de méd., 18û0).

(2) Dicl. en 30 vol., art. Diabète,

a donné le nom île ghicnso, tA, prolëraljlemonl de gh/rose. Ou a tiré du nom de cesucre la dcnoiuinalion nouvelle glycosurie, donl on a fait faussement, de l'avis généi-al, un synonyme de diabète sucre. On a, de même que dans la période précédente, considéré cette matière saccharine comme étrangère à l'économie; seulement on a précisé très exactement le lieu de sa formation. On l'a fait dériver de la transformation des matières amylacées, à l'exclusion des substances azotées. Au reste, cette production du sucre a été considérée comme identique avec celle qui s'opère dans les vases de chimie, et l'économie n'a plus guère été regardée que comme un récipient ; on ne lui a accordé qu'un certain degré d'intervention propre par la production d'un ferment transformateur. Mais ce que nous voulons faire ressortir plus particulièrement, c'est que la glycogénie a été considérée en grande parlie comme un acte essentiellement morbide, passager, transitoire, intermittent même. On n'avait nullement l'idée que l'économie pût avoir d'une manière permanente la faculté glycogénique. Enfin on n'a pas encore , dans cette période, dégagé ce fait si important et qui devait être découvert plus tard, qu'il peut exister du sucre dans l'urine en dehors du diabète sucré; du moins, dans les recherches que nous avons faites, nous n'avons trouvé aucune observation sérieuse qui nous autorise à le croire.

En conséquence, à l'époque de l'apparition d'une nouvelle théorie glycogénique, et lorsqu'on trouva pour la première fois des cas de glycosurie sans diabète, la théorie de M. Bouchardat fut insuffisante pour les expliquer-, on l'abandonna sans l'avoir contestée.

Devons-nous dire que M. Bouchardat paraît avoir abandonné successivement les divers points de sa théorie, tout en restant fidèle aux indications thérapeutiques qu'elle lui avait inspirées(l) .

En ISA/j, M. Contour, dans son remarquabhi travail, a fait un excellent exposé de l'histoire du diabète, sans se rallier à la théorie précédente (2).

(1) Lntlre à M. In pmf. Criivoilliier {Mperl. de pharmacie, I. XKI, Isr>{j-n7).

(2) Thèse (Ifi l'iiris, 1864.

D. — Une révolution lotale s'accomplit dès 18/18, par les recherches de M. le professeur Cl. Bernard, sur vne nouvede fonction du foie. On peut les résumer dans une seule proposition : Le mcre est un det>principes constituants 7iaturelsde l'économie, et c'est le foie qui le produit. Nous essayerons de donner seulement un résumé de cette doctrine, dans tous les détails de laquelle il nous serait impossible d'entrer, et que tout le monde connaît d'ailleurs.

Avant d BAS , il était généralement admis que le sucre , partie constituante des humeurs des plantes, était un produit exclusif du règne végétal. On n'ignorait pourtant pas que le sang pouvait contenir du sucre, on savait aussi qu'on en trouvait dans le foie, mais chacun regardait comme certain que ce sucre provenait de l'ingestion d'aliments amylacés ou naturellement sucrés.

M. Cl. Bernard a montré qu'il n'en était pas ainsi. Par des expériences aussi, nombreuses que probantes , il a établi d'une façon péremptoire que le sucre est un constituant naturel du corps humain ; qu'on le rencontre chez, tous les animaux et en proportions sensiblement égales chez les différentes espèces de la série animale, quel que soit le genre d'alimentation dont ce espèces font naturellement usage ; qu'on constate sa présence même dans le sang d'animaux qui n'ont point encore vécu de la vie extérieure, chez les fœtus, aussi bien chez les fœtus d'oiseaux que chez les fœtus de mammifères. En effet, le sang qui entre dans le foie ne contient de sucre qu'autant que l'animal a ingéré des substances féculentes ou sucrées , tandis que le sang qui en sort en contient toujours et dans tous les cas. Quelles que soient les conditions de l'animal, qu'on l'ait fait jeûner pendant plusieurs jours , qu'on l'ait nourri pendant des mois entiers uniquement avec de la viande, toujours, à l'état normal, le sang pris dans les veines sus-hépatiques contient de notables proportions de sucre. Poursuivant ses recherches, M. Cl. Bernard avait été frappé de ce fait , que dans l'état normal, quels que fussent les animaux sur lesquels il expérimentait, le foie seul était imprégné de glycose; il en conclut qu'il devait en être de cette glande comme des autres, qui, suivant les fonctions qu'elles remplissent, sont seules diargées du produit de

sécrétion qu'elles élaborent. 11 fut ainsi forcé de reconnaître que Ja glande hépatique était l'organe où se fabrique la matière sucrée. Ainsi cette glande est chargée de doux fonctions : l'une, la sécrétion de la bile, dont les produits versés dans l'intestin vont concourir aux phénomènes de la digestion; l'autre, la sécrétion du sucre, dont le produit sécrété par les vaisseaux sus-hépatiques pénètre dans cette portion de la circulation générale intermédiaire au foie et aux poumons. Chez l'homme et les animaux supérieurs, où ces deux fonctions sont réunies dans le même organe, l'expérience semble indiquer qu'il y ait alternance entre les deux sécrétions, de telle façon que l'une semble s'arrêter au moment de la plus grande intensité de l'autre.

On sait que dans le règne végétal , le sucre ne se produit pas directement, que son apparition est toujours précédée par celle de l'amidon. M. Cl. Bernard a montré que, de même dans l'économie animale, le sucre ne se produit pas <i'emô/ee dans le foie , que sa présence est constamment précédée par une matière spéciale, ternaire , non azotée, analogue à l'amidon végétal, qui donne ensuite naissance au sucre par un reste de fermentation secondaire. En effet, le tissu du foie dépouillé de tout le sang qu'il contient au moyen d'un fort courant d'eau établi du tronc de la veine porte aux veines hépatiques , cesse de donner , par l'analyse immédiate , aucune trace de sucre. Mais bientôt la matière sucrée se reproduit, il y en a déjà après quelques heures, et sa quantité va graduellement en augmentant, au point d'atteindre quelquefois en vingt-quatre heures la quantité qui existait primitivement dans le foie. Il y a donc dans le foie deux substances : 1° le sucre, très soluble dans l'eau et qui est emporté avec le sang par le lavage; 2" une autre matière, peu soluble dans l'eau et qui reste malgré le lavage ; cette dernière, dans le tissu hépatique abandonné à lui-même, se change peu à peu en sucre par un reste de fermentation. Cette matière amyloïde, véritable amidon animal, est le résultat d'un acte physiologique, et sur le vivant elle se renouvelle sans cosse sous l'influence de la nutrition. M. le professeur Cl. Bernard est parvenu à l'isoler sous la forme d'une poudre blanche insoluble dans l'alcool, un peu soluble dans l'eau. Au point de vue chimique,

celle substance esl intermédiaire entre l'amidon el la glycose; sous ce point de vue elle représente la dextrine , et le nom de dextrine animale lui conviendrait parfaitement. Le foie fabrique cette matière glycogénique de toutes pièces, par un mécatiisme inconnu, au moyen de matières qu'il puise dans le sang; or, ce qu'il y a de très curieux, c'est que, pour ce faire, il n'utilise pas la glycose provenant de la réaction des sucs digestifs sur les substances féculentes ingérées. On sait; en effet, que pendant la digestion , le sang qui arrive au foie par la veine porte se divise en deux courants, une partie qui s'écbappe du foie sans traverser ses lobules, par les voies de la circulation mécanique, circulation collatérale, rapide, qui a pour appareils des vaisseaux directement étendus de la veine porte à la veine cave inférieure-, l'autre partie, au contraire, pénètre dans la glande en traversant le ricbe réseau capillaire qui s'épanouit dans l'intérieur des lobules. Or, M. Cl. Bernard a trouvé que la glycose qui suit cette dernière voie, qui constitue la circulation chimique du foie, est détruite dans la glande et transformée en une matière émulsive spéciale, donnant au sang un aspect blanchâtre, chyleux , tout particulier.

Le sucre ainsi formé dans le foie et excrété par les veines sus-hépatiques , introduit dans cette partie delà circulation veineuse intermédiaire au foie et aux poumons, se comporte dans ces dei'niers organes de façons différentes, selon l'état actuel de l'animal.

Dans les conditions normales et à jeun, le sucre se détruit entièrement ou presque entièrement dans son passage à travers les poumons, de sorte que le sang de la circulation générale n'en contient pas ou n'en contient que des traces.

Au contraire, pendant la digestion, par le fait de l'exagération de la fonction glycogénique, par le fait aussi de l'introduction dans le sang, du sucre alimentaire qui a échappé, grâce à la circulation mécanique du foie, à l'action transformatrice de cet organe, le sucre qui entre dans les poumons se trouve en telle quantité qu'il n'est pas entièrement détruit à son passage dans ces organes, et l'on en trouve des (juantités sensibles dans le sang ; et môme, dans ces circonstances, lorsque, par exemple,

l'alimentalion a été fortement léculente ou sucrée, la quantité de sucre contenue dans le sang devient telle, que l'économie s'en débarrasse par la voie des sécrétions, et en particulier pai' les urines.

Cette glycosurie passagère, physiologique, présente quelque analogie avec l'albuminurie transitoire qu'on peut développer chez les animaux en leur faisant avaler de suite plusieurs œufs crus. En effet, de môme que pour Talbumine, la proportion de sucre contenue dans le sang ne peut pas augmenter d'une façon indéfinie; dès qu'elle dépasse un certain chiffre maximum^ trois millièmes, l'économie se débarrasse de l'excédant par les sécrétions, savoir, l'exhalation séreuse, l'urine et le suc gastrique, En résumé, production de sucre dans le foie, destruction de ce sucre dans les poumons, tels sont les deux points fondamentaux de la théorie glycogénique de M. Claude Bernard.

Si, pour une cause quelconque, la quantité de sucre produite par le foie s'exagère et devient supérieure à celle que peut normalement transformer le poumon, le sucre s'accumule dans le sang, atteint la proportion maximum, puis passe dans, les urines,

. Que si, au contraire, la quantité de sucre venant du foie étant normale , celle détruite par le poumon diminue , on aura le môme résultat : accumulation du sucre dans l'organisme, puis élimination.

La glycosurie, qu'elle soit passagère ou persistante, provient donc toujours, selon M. Cl. Bernard, d'un trouble, d'un défaut d'équilibre entre la puissance glyco-poiétique du foie cl la capacité transformatrice du poumon.

Mais quel est le point de départ de ce défaut d'harmonie? Faut-il accuser une formation exagérée de sucre? faut-il, au contraire, admettre un défaut d'oxydation de ce sucre?

Le savant professeur pose la question sans la résoudre.

Sous quelle influence le foie sécrète-t-il du sucre?

Si Ton pique un certain espace de la moelle allongée, dans le quatrième ventricule cérébral, espace qu'on peut limiter, en haut, par une ligne transversale qui unit lus deux tubercules de Wenzel, et en bas, par une autre ligne qui va d'une origine d'un

pneumogastrique à l'autre, le sucre, après un certain temps, se répand dans l'organisme en si grande abondance, qu'il apparaît dans les urines.

Cette remarquable expérience démontre formellement l'influence qu'a le système nerveux sur les fonctions glycogéniques. M. Bernard, la variant et la soumettant à des règles précises, a trouvé qu'il y a un rapport exact entre la stimulation nerveuse et la stimulation de la fonction. Il peut ainsi prédire, par la largeur de l'instrument qu'il emploie, la quantité de sucre qui sera trouvée dans l'urine : si cette largeur est d'un millimètre, il fera rendre li pour 100 de sucre; si elle est double, l'animal rendra le double de sucre.

En regard de cette expérience, nous placerons la suivante : Si l'on coupe les deux nerfs pneumogastriques au cou, la sécrétion du sucre dans le foie se ralentit promptement et s'arrête bientôt. Si l'on recueille le sang des veines sus-hépatiques quelques jours après cette section , on ne trouve plus dans le sang de ces veines le sucre qu'elles charrient à l'état normal.

Ce sont là des faits d'expérience au-dessus de toute contestation. Mais on peut se demander maintenant par quelle voie l'influence nerveuse chemine des centres nerveux vers le foie. Cet organe en effet reçoit des nerfs de deux sources : 1° des pneumogastriques par les filets qui se jettent dans le plexus solaire-, 2' du système du grand sympathique, principalement par les petits et grands nerfs splanchniques. Or, M. Bernard a montré que si la sécrétion du sucre élait suspendue après la section des premiers, et que, si elle était augmentée au contraire après leur excitation (en lésant la paroi inférieure du quatrième ventricule, on excite l'origine des nerfs pneumogastriques), on ne' devait pas en conclure à l'influence directe de ces nerfs sur le foie. Il a prouvé que l'action du système nerveux sur la fonction du foie, qui s'opère par l'influence des pneumogastriques, s'exerce non pas dans la direction centrifuge, mais dans la direction centripète. Lorsqu'en efl'el on a supprimé sur un animal la sécrétion du sucre par la section, au cou, des pneumogastriques, ce n'est pas en excitant les bouts périphériques qu'on peut

voir cette sécrétion i-eparailre, mais bien en excitant les bouts supérieurs, ceux qui tiennent au bulbe.

Par contre, si, au lieu do couper ces nei'l's au cou, on lait la section au-dessous du poumon, entre le poumon et le foie, la formation du sucre persiste.

« Dans ces deux, cas (section des pneumogastriques au cou et section des pneumogastriques au-dessous du poumon), la moelle épinière n'est plus en relation avec le foie que par le nerf grand sympathique.

■ » Ces connexions sufllsenl à l'entretien de la fonction glycogénique du foie lorsque le poumon est, en même temps, lié au bulbe par l'intermédiaire des pneumogastriques, et elles ne suffisent plus quand le poumon est soustrait à l'influence du système nerveux. Il semble, comme le fait remarquer M. Bernard, que l'impression produite sur la muqueuse pulmonaire par l'air atmosphérique, impression transmise au centre cérébrospinal par les rameaux bronchiques de la dixième paire, soit le point de départ de l'excitation, qui se propage au foit; par une sorte d'action réflexe, en descendant vers lui par le bulbe, par la moelle et par les racines du grand sympathique. : » (i'est donc par l'intermédiaire du nerf grand sympathique que le système nerveux central tient sous sa dépendance l'action glycogénique du foie.. Le foie, en tant qu'organe sécréteur du sucre, rentre donc dans les conditions des autres glandes, dont la fonction sécréloirc est particulièrement sous la dépendance de ce nerf (1). »

• Nous n'avons pas besoin de rappeler le retentissement considérable qu'eurent les expériences et les conclusions de M. Cl.' Bernard. C'était non-seulement une idée nouvelle jetée dans la science, c'était une fonction absolument inconnue attribuée à l'économie animale. Il n'était plus question de sortir des données physiologiques de l'organisation , le sucre diabétique' n'était plus le produit d'une opération chimique étrangère à l'économie, il .était le résultat d'une opération qui se passe tous les jours dans l'organisme le plus sain. La glycogénie

(I) licclanl, Tiailù de physiologie, 1859, p. G22 ol suiv.

n'avait plus ce caractère bizarre et même mystérieux, qui lui reslait malgré les explications précédentes; le sucre, en appa-' raissant dans l'urine, ne traduisait qu'un excès ou une déviation de fonctionnement, puisque, après tout, ce produit se forme journellement chez les animaux, depuis le cinquième mois de la vie intra-utérine jusqu'à la mort. C'est là, à notre avis, le caractère et le sens de la grande découverte de M. le professeur Cl. Bernard , et nous ne croyons pas , malgré les variations de détails qu'elle a pu subir , malgré les attaques dont elle a été l'objet, que l'on puisse en méconnaître l'importance, et que l'on soit autorisé à contester l'immense mérite de la découverte de l'éminent physiologiste.

Nous venons d'avouer notre partialité pour la doctrine de M. Cl. Bernard dans ce qu'elle a de général ; qu'il nous soit per^ mis aussi de dire que nous ne saurions pas être d'accord avec lui sur tous les points de détail. Nous allons voir par la suite de cet historique, sur quel point il a pu être attaqué et quels sont les côtés vulnérables de sa théorie.

Disons d'abord qu'à l'origine, les idées précédentes ont été généralement acceptées , et qu'il a fallu un certain temps aux physiologistes pour se remettre de la surprise que leur avaient causée les idées nouvelles. C'est au bout d'un certain temps seulement que les objections se sont élevées.

Mais parlons en premier lieu des observations confirmatives de la doctrine de M. Cl. Bernard : il v en a une d'abord sur laquelle nous désirons nous expliquer.

M. Schiff(l)croit avoir confirmé la doctrine de M. Cl. Bernard par les expériences suivantes : La piqûre du quatrième ventricule donne lieu, chez les grenouilles, à l'apparition du sucrff dans l'urine ; or M. Schift' pratique l'extirpation du foie, pique le quatrième ventricule, et ne trouve pas de sucre dans l'urine; donc le foie est l'organe formateur du sucre. Dans les mêmes conditions, il lie une partie du foie et observe une diminution proportionnelle dans la quantité de la glycose. Nous déclarons

(1) Analyse par MM. Lucien Corvisart clJules Worms, dans l'Union médicaki 9 avril et 31 juillet 1800.

sincèremenl que nous ne pouvons pas avoir couliance dans les résultats d'observations qui demandent de pareils délabrements, M. Schill lie la veine cave abdominale d'une grenouille; le sang de cette veine, qui n'était pas destiné au foie, s'ajoute (à celui de la veine cave hépatique ; le foie est congestionné, et il apparaît encore du sucre dans l'urine. Cette expérience s'explique naturellement par le fait que le sang surabondant détache du foie une plus grande quantité de matière amyloïde, mais elle ne démontre pas que les autres organes n'en contiennent pas et que le foie soit le seul organe producteur du sucre, La théorie de M. Cl. Bernard serait fort en danger, si elle n'avait pas de meilleurs moyens de défense.

Les objections sont venues après l'adhésion presque universelle. M. L. Figuier (1) a pensé que le sucre venait des aliments et non du foie, puisqu'il en trouvait dans la veine porte, c'està-dire avant le passage du sang dans l'organe hépatique. M. Bernard a relevé l'erreur de cette expérience, en faisant voir que le sucre de la veine porte provenait d'un reflux sanguin, occasionné par la diminution de pression consécutive à l'ouverture de la paroi abdominale. Le reste des objections de M. Figuier n'a pas eu plus de succès. M. A. Sanson (2) a cru trouver du sucre dans la viande, et a cherché dans ce fait l'explication du sucre hépatique, résultat contesté avec succès par M. Cl. Bernard d'abord, et ensuite par M. Poggiale (3) dans un rapport à l'Académie de médecine; ce dernier s'appuie sur des expériences faites au Val-de-Gràce et à Alfort.

Nous avons vu que M. Bernard, sans s'expliquer catégoriquement sur ce point, est porté à admettre dans la glycosurie une formation exagérée de sucre. Au contraire, M. Ueynoso (4) pense qu'ici la quantité de sucre restant normale, il faut accuser

(1) Mémoire sur l'origine du Hucrc contenu dans le foie el sur l'exislenoc normale du sucre [Ann. des se. nat., /i" série, t. III, et Journ. de pharm., 1855).— Deuxième et troisième mémoires à propos de la fonction glycogénique {.hum. de pharm., 1855).

(2) Brown-Séquanl, Journal de physiologie, 1859, p. 2lià el lO/i.

(3) Ilulletin de l'Acad. do mcd., 1858, t. XXIII.

(4) Mém. sur la présenvo du sucre dans les urineSi olc* Paris, 1853»

une (Jiminiilion dans la capacité destructive de l'organisme, et il cherche à prouver que colle diminution est liée à un li-ouble quelconque des fonctions respiratoires.

En etlet, les expériences de ce physiologiste ont montré qu'il existe une liaison intime entre la respiration, c'est-à-dire entre l'introduction de l'oxygène dans le sang, et les phénomènes d'oxydation en vertu desquels le sucre incessamment versé dans le sang disparaît. Chaque fois que l'on détermine chez un ani. mal une gène prolongée dans l'accomplissement régulier des phénomènes respiratoires, le sucre s'accumule dans le sang, et apparaît dans les urines. Ainsi, si I on fait respirer à un lapin de l'éther ou un gaz quelconque incapable d'entretenir la vie, au bout d'un certain temps on trouve de notables quantités de sucre dans l'urine; et cette (expérience donne le même résultai lorsqu'on a coupé les deux nerfs pneumogastriques au cou. • Le pointqueM. Cl. Bernard pique, dans ces expériences pour la production du diabète arliliciel, est placé à un centimètre environ du nœud vital de M. Flourens (1), lequel nœud vital est situé, comme l'on sait, cà la pointe du V de substance grise qu'on lemarque à la bifurcation des deux pyramides postérieures de la moelle. Or, comme la piqûre de ce nœud vital détermine toujours le passage du sucre dans les urines, M. Reynoso conclut que, dans les expériences de M. Bernard, la piqûre agit en interceptant quelques-uns des rayons actifs et coordonnaleurs de ce nœud vital, et qu'ainsi elle empêche son action de parvenir où elle devait arriver pour ontretcnir Tharmonie, rn combinant et activant les mouvements respiratoires.

Enfin, poursuivant ses recherches, AI. Reynoso a montré que les substances hyposlhénisantes, qui ralentissent la respiration en diminuant l'hématose pulmonaire, sont des causes capables de déterminer le passage du sucre dans les urines, faits expérimentaux que la clinique confirme, dit-il, en montrant qu'il y a également du sucre dans les urines lorsque la res[)iralion vient à être troublée, soit par une maladie propre du poumon (tubercules, pleurésie, bronchite chronique, asthme), soit

(1) ¥\o\iV6uSf Conyples rendus de PÂcadèmie des sciences, t. XXXIII.

par l'effet d'une autre affection qui jette quelque trouble dans son accomplissement normal.

Mais des objections beaucoup plus sérieuses et plus concluantes s'élèvent par suite des travaux de M. le professeur Rouget (de Montpellier) (1) : M. Bernard avait établi que chez l'embryon, avant le développement du foie, c'est-à-dire dans les quatre ou cinq premiers mois, il y a diffusion de matière amyloïde dans tous les tissus du fœtus 5 il semblerait, si nous pouvons ainsi dire, que toute l'économie fonctionne à la manière de l'organe hépatique avant la constitution et le perfectionnement de celui-ci, et que le foie s'approprierait ensuite la fonction glycogène d'une manière exclusive. M. Rouget n'admet pas qu'il en soit ainsi; il croit que celte matière glycogène ou .amyloïde, qu'il désigne sous le nom de zoamyline, existe dans tous les tissus des animaux, et qu'elle est susceptible de s'y transformer en sucre, et il enlève ainsi au foie le privilège de former exclusivement du sucre. D'ailleurs, il ne considère pas la glycogénie comme une fonction, mais comme une propriété des tissus animaux. Il rejette, il est vrai, les observations de Virchow, qui a trouvé dans certains organes chez l'homme des produits anormaux, analogues par leur caractère chimique à la cellulose et à l'amidon, et quelquefois assez semblables pour la forme à des grains de fécule; il repousse les observations de Carter (2), « qui, déjà précédemment, avait signalé la fréquente diffusion de grains de fécule dans les tissus du corps humain, et celles de M. Luys (3), qui avait indiqué la production incessante de grains de fécule par la surface cutanée. »

Néanmoins, après avoir étudié les substances amyloïdes du cerveau et de la prostate, il conclut en ces termes : « La présence de substances amyloïdes comme partie constituante des éléments des tissus normaux, n'est plus limitée à un seul ordre d'animaux (les tuniciers), ni à un seul organe chez les vertébrés (le foie), mais est commune aux éléments de beaucoup d'or-

(1) Rrown-Séquard, Jcmrnal de physiologie, 1859, p. 83 cl 308.

(2) On Slarch as a constiluenl cf animal organisation {Edinburgh mcd. journ., 1858).

(3) Comptes rendus de la Société de biologie, ISfiO.

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ganes, tantôt seulement pendant certaines périodes de leur développement, tantôt pendant toute la vie. »

M. Rouget combat en outre l'opinion de M. Bernard sur les cellules glycogènes du placenta ; enfin il donne une description de la zoamyline.

On pourrait croire que ces nouvelles considérations de M. Rouget sont absolument contradictoires de la théorie de M. Cl. Bernard ; il n'en est rien. Nous nous permettons de croire que M. le professeur Monneret, en s'appuyant sur les recherches de M. Rouget, a été trop sévère à l'égard du professeur du collège de France, lorsqu'il a dit que « cette théorie avait » fait son temps (1). »

Nous devons faire remarquer que la question a été seulement déplacée. On a pu attaquer avec quelque vraisemblance la localisation de la glycogénie dans le foie; on a pu contester à l'organe hépatique la fonction nouvelle que M. Bernard lui attribuait; on a pu entin généraliser la glycogénie, si nous pouvons ainsi dire, en l'attribuant à tous les tissus de Téconomie, et supprimer le mot de fonction pour le remplacer par celui de propriété. Mais on n'a nullement fait perdre à l'idée de M. Bernard son caractère de nouveauté, son mérite physiologique, ni sa réalité, au moins comme principe général. Si le sucre ne se produit pas exclusivement dans le foie, il se produit partout d'une manière normale. L'économie est douée de la propriété d'en former spontanément et toujours, la glycogénie n'est plus temporaire ni transitoire, elle n'est plus morbide, comme dans les théories précédentes; il n'est pas un des contradicteurs de M. Bernard qui ne parte de ce principe et qui n'admette ainsi tacitement son opinion, au moins dans ce qu'elle a de plus général. Toutes les objections à la glycogénie hépatique sont confirniatives de la glycogénie générale. M. Rouget en est con-. venu lui-même et a écrit ces lignes : <r Je me plais à reconnaîlreî que, quelle que soit la solution dclinilive de la question de la' glycogénie, la science sera toujours redevable d'un important

(1) Monnerel, Programme du cours de pathologie interne, 1861, p. 75.

progrès à l'habile physiologiste qui, le premier, a ouvert et fertilisé ce sillon (1). »

Comme appartenant encore à notre époque, citons le travail de M. Jordaô, qui est d'ailleurs confirmatif de la théorie de M. Cl. Bernard.

M. H. Blot d'une part, et M. Leconte de l'autre, ont fourni des matériaux utiles à l'histoire delà glycosurie; nous aurons à les citer dans une autre partie de ce travail. M. Golding Bird (2) n'a rien ajouté àceque l'on connaissait avant lui, M. Ronzier- Joly a présenté un résumé étendu des théories du diabète (3). M. Guitard (4), rallié à la théorie de M. Cl. Bernard, a fait un résumé très intéressant de la question de la glycosurie.

E. — Malgré tous ces travaux récents et auxquels, en définitive, il semble que l'on doive s'arrêter, M. le professeur Pavy (5) (de Londres) vient de proposer tout récemment une théorie aussi singuUère qu'inattendue. Il pense que le sucre et la fécule ingérés avec les aliments, sont employés par le foie pour produire la matière amyloïde reconnue par M. Cl. Bernard. Mais il ne croit pas cette matière destinée à être de nouveau convertie en sucre , sauf pour une fraction infinitésimale. Après avoir séjourné dans les cellules du foie , elle sert à la production de la graisse. Il n'y a pas normalement de sucre dans le sang ni dans le foie , sauf une très faible quantité. Le siège immédiat du diabète esl dans la glande hépatique : cet organe est malade, non parce (|u'il produit liop de sucre, mais parce qu'il ne l'assimile qu'incomplètement; au lieu de recevoir le sucre en dépôt et de le transformer en une matière amyloïde destinée à d'au-

(1) Loc. cit., 2° partie, p. 312.

(2) De l'urine et des dépôts urinaires, traduit par le docteur O'Rorke. Paris,

(3) Des théories physiol. et chiin. du diabète. — Thèse pour i'agrég'. Montpellier, 1857.

(4) De la glucosurie, mémoire couronné par la Société de médecine de Toulouse. Paris, 185G.

(â) Researches onihe nature axd trealmenl of Dialolcs, London, 1802.

1res usages dans l'économie, il le laisse (illrer el passer (huis la circulation.

Dans riiislorifiue qui précède, nous avons vu se dégager successivement les divers éléments de notre question, et nous avons tenté de mettre en lumière les laits de chimie pathologique quMl nous était permis d'exposer, sans sortir des limites que nous ne sommes pas appelé à franchir. Si nous étions entré dans les problèmes de la philosophie chimique, les chimistes auraient eu le droit de nous récuser, el les cliniciens celui de nous méconnaître. Nous réclamons donc l'autorisation de nous en tenir aux notions qui précèdent, et qui sont bien réellement de notre domaine, autrement nous aurions en la crainte légitime d'entreprendre une tâche au-dessus de nos forces.

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