CÉRÉBRALES
M. Claude Bernard écrivait en 1855, dans ses leçons de physiologie : « Dans un certain nombre d'expériences, quand on » pique sur la ligne médiane du plancber du quatrième ven- » tricule, exactement au milieu de l'espace compris entre les » origines des nerfs acoustiques et pneumogastriques, on produit » à la fois, l'exagération des deux sécrétions hépatique et rénale. » Si la piqûre atteint un peu plus haut, on ne produit très sou-
» vent que l'augmenlalion de la quanlilé des urines , (jui sont » alors souvent chargées de matières alhuminoides; au-dessous » du point précédemment signalé, le passage du sucre s'observe » seulement, mais le plus souvent les deux eiVels sont produits » simultanément, de sorte que l'animal est à la fois glycosurique » et polyurique. »
M. Schiff étend la région dont la piqûre est suivie de ces accidents depuis le tiers supérieur de la moelle allongée jusqu'audessous du renflement brachial delà moelle épinière [Gott. gel. Anz. 1856, oct.).
Il est rare que les expériences faites dans le laboratoire re- (;oivent une confirmation aussi éclatante des observations cliniques, que dans le cas qui nous occupe.
Faisons remarquer tout d'abord et d'une manière générale que, si des lésions anatomiquement contiguës amènent l'albuminurie, le diabète insipide et la glycosurie , ces manifestations elles-mêmes présentent une parenté clinique qui semble attester leur quasi-communauté d'origine. Nous avons parlé de l'albuminurie qui vient accidentellement compliquer le diabète sucré. M. Trousseau (1) fait l'histoire de deux malades aflectés de polyurié simple, et qui, au début, avaient présenté du sucre dans leurs urines. Dans un de ces deux cas, l'autopsie permit à M. Luys de constater les lésions qu'il a observées chez les vrais diabétiques. M. Trousseau fait en outre remarquer qu'il n'est pas rare de voir des enfants atteints de diabète non sucré quand leurs ascendants avaient été glycosuriques ou albuminuriques. Et pour peu que l'on attache de l'importance au vieil adage Naturam morborum ostendunt curationes , on comprendra la portée de cette phrase de l'émineiit professeur : « Chose » étrange, dans le cours d'une carrière médicale déjà bien longue » et bien occupée, je n'ai' vu guérir que trois malades alleinls » de maladie de Bright bien confirmée , et tous les trois ont » cessé d'uriner de l'albumine et se sont rétablis au point de vue •» de la santé générale , l'un après être devenu franchement » épileptique , les deux autres après avoir été atteints d'une
il) Çliuiquedo l'Hûtel'Dicii, l. 11.
B héinon-hagio du cerveau qui les laissa hciniplégiques : iiou- » veile preuve de rinflueucc immense qu'il faut accorder à » réiêment nerveux dans la produclion de l'albuminurie du dia- » bète sucré et de la polydipsie. » Des cas analogues ont été rapportés au sujet du diabète.
A côté de ces faits, si l'on se rappelle que MM. Michéa et Ileynoso(l) ont trouvé du sucre dans les urines des épileptiques et des femmes hystériques, que M. Bernard a rendu des animaux glycosuriques en les empoisonnant par le curare, que le sucre disparaît dans les urines de diabétiques saisis d'une afl'cction aiguë intercurrente ; si l'on se rappelle enfin que le diabète passager ou permanent est survenu à la suite d'émotions vives, d'une frayeur (M. Oppolzer), de travaux intellectuels fatiganis (M. Bouchut), la place du système nerveux dans la hiérarchie de? causes de la glycosurie paraîtra de plus en plus importantr. Les faits suivants achèveront la démonstration :
M. Cl. Bernard a vu le passage du sucre dans l'urine se manifester à la suite de coups violents portés sur la tête d'un* chien. Plusieurs observateurs ont rapporté des faits de glycosurie temporaire, survenue consécutivement à une commotion de l'encéphale chez des individus qui avaient subi la même violence. M. Leudet (de Rouen) a cité des exemples de glycosurie persistante symptomatique d'altérations graves du cerveau {Gazette médicale de Paris, 1857). Nous voulons parler ici de lésions spontanées : dans un cas très curieux observé à la Charité dans le service de M. Rayer, iT s'agit d'une femme atteinte d'hémiplégie de cause cérébrale avec anesthésie olfactive, et attaques épileptiformes. Le diabète survint quand la paralysie était déjà notablement amendée, et à côlé de la glycose on trouva de l'albumine dans les urines. En 1859 M. Fritz, interne des hôpitaux, a analysé un grand nombre d'observations de diabète en rapport avec des maladies cérébrales, commotion, contusion, fractures des os du crâne avec
(1) liulletiii de l'Académie des sciences, 1851-52. M. Jules Lecoq {Gaz. Iiebd., 18():?, p. 71) cite des observations qui empêchent une règle absolue à cet ùgiml, mais ne dûtruiseiil pas les laits déjà recueillis.
compression de l'encéphale, etc. (1). Les lésions ont été loin de porter constamment sur le quatrième ventricule; dans deux cas elles intéressaient la moelle ou ses enveloppes (2) ; souvent elles portaient sur les lobes cérébraux et peut-être les observateurs ont-ils cédé trop souvent à la tentation d'admettre une commotion du plancher du quatrième ventricule, alors que l'autopsie ne révélait de lésions que dans d'autres points de l'encéphale. Quoi qu'il en soit, voici quelques-unes des conclusions que M. Fritz adopte et qui nous ont paru découler très naturellement des faits observés ;
« Le diabète peut être l'effet ou le symptôme de certaines » lésions traumaliques ou autres de l'encéphale. Celles-ci peu- > vent également produire une glycosurie plus ou moins pro- » noncée, sans que l'urine présente d'ailleurs aucun des autres » caractères propres au diabète classique, ou bien encore une i polyurie simple. Enfin le diabète insipide peut remplacer un » diabète d'origine cérébrale.
• > Nous ne connaissons ni le siège précis, ni la nature des léî sions qui, affectant les centres nerveux, donnent lieu à un » véritable diabète, et nous ne savons pas comment elles le « produisent. Elles paraissent porter, le plus souvent, sur les » renflements postérieurs du cerveau ou sur la moelle allongée; » mais il est infiniment probable qu'elles peuvent occuper des » points très variés de l'encéphale, et même la partie supérieure » de la moelle épinière.
» Le diabète consécutif à une lésion traumatique du cerveau » peut survenir sans avoir été précédé d'aucun trouble appréy> ciable dans les fonctions du cerveau; mais, dans la majorité » des cas, on a observé avant son invasion, lente ou aiguë, les » symptômes de la commotion cérébrale. Les autres affections » nerveuses qui peuvent produire le diabète s'accompagnent » assez souvent de convulsions.
» Le diabète et la glycosurie peuvent être également la con-
[V. Gaz. hebd., nos 19, 22 et 24.
(2) A ce propos, nous rappellerons que la glycosurie a été observée accidentellement chez 4es paraplégiques.
» séquence d'une altération simplement fonctionnelle des cen- » très nerveux.
» Les symptômes de diabète d'origine cérébrale n'ont pas > différé sensiblement de ceux du diabète ordinaire; mais sa n durée a été en général courte, et sa terminaison, dans la majo- » ri té des cas, l'avorable. »
Nous avons tenu à rapporter au long ces conclusions, parce qu'elles présentent les faits sous une forme abrégée, et démontrent le rapport que nous faisions ressortir tout à l'heure entre le diabète proprement dit, la glycosurie simple et la polyurie.
Enfin, ces jours derniers, M. Jules Lecoq, médecin principal de la marine, ajoutait de nouvelles observations à celles dont nous venons de parler, et concluait ainsi :
« L'augmentation du sucre de l'urine survenant à la suite » d'une lésion grave d'un des points quelconques du cerveau, » mais surtout du plancber du quatrième ventricule, est un fait » des mieux établis. Dans quelques cas, cette lésion entraîne à » sa suite une polydipsie et une polyurie simple, sans exagéra- » tion du principe sucré (1). »
Les autopsies de sujets morts de diabète spontané nous offrent la contre-épreuve des faits précédents.
En 1860, M. Luys a communiqué à la Société de biologie les résultats dç l'autopsie d'un malade qui présentait depuis deux ans tous les signes d'un diabète confirmé. Nous laissons parler l'observateur :
» La lésion la plus curieuse est celle que nous constatâmes sur la paroi antérieure du quatrième ventricule.
* Cette paroi, d'une manière générale, était colorée d'une nuance brunâtre, et, de plus, elle était fortement vascularisée : à l'état normal, elle est ordinairement blanchâtre, et c'est à peine si l'on y distingue quel(|ues stries sanguines. En outre, sa consistance était très notablement diminuée. Elis s'enlevait sous l'action d'un raclage très léger, comme une bouillie gélatini forme.
» Cette teinte jaune brunâtre était beaucoup plus foncée en
(1) Gaz. hebd., janv. 1863.
quatre cndroils syméliiqueiiuMit placés sur les côtés de la ligne médiane à des hauteurs dillerenlcs ; cette accumulation de substance brunâtre formait en ces endroits comme de véritables taches noirâtres.
» Les deux taches supérieures, à bords dilîus, à centre plus foncé, étaient situées à 1 centimètre environ au-dessous des pédoncules supérieurs du cervelet, des deux côtés de la ligne médiane.
» La tache inférieure gauche était la moins accentuée; la droite, au contraire, du même côté, était la plus prononcée, c'est elle surtout qui était le siège de la vascularisation la plus intense.
» L'examen histologique nous fit constater, outre une turgescence remarquable des capillaires du plus fin calibre, que la présence de ces taches, jaunes, fauves et brunâtres par place, n'était due qu'à une dégénérescence particulière de toutes les cellules nerveuses des régions susmentionnées.
» Toutes ces cellules étaient en voie d'évolution rélrogade, elles étaient toutes remplies de granulations jaunâtres ; elles étaient déchiquetées sur leurs bords ; la plupart étaient à moitié détruites et ne présentaient plus que quelques fragments à peine reconnaissables. Il va sans dire que toutes les connexions des cellules entre elles avaient complètement disparu, nous ne pûmes reconnaître, môme après macération de la pièce dans une solution d'acide chromique, l'existence des anastomoses des prolongements des cellules qui sont si multipliées en cette région (1). »
M. Luys a encore eu le privilège d'assister à l'autopsie d'un malade du service de M. Trousseau. Voici comment les lésions observées sont décrites dans la Clinique médicale de F Hôtel- Dieu :
« La paroi antérieure du quatrième ventricule était plus vasculaire qu'à l'état normal : de gros troncs vasculaires se dessinaient à sa surface. De plus, en y regardant de près, on voyait nettement quelques taches fauves disséminées et diffuses aux
(1) Comptes rendus des séances el Mcm. de la Soc. de biologie. Année 1860, p. 29 el 30.
régions supérieures, au-dessous des processus supérieurs d(< corvelel-, (|uelques autres laclies seml)lables se voyaient également au-dessous des points d'insertion des branches du nerf acoustique.
» En faisant une section transversale de la région, M. Luys a constaté que toute la substance grise était le siège d'une vascularisalion insolite qui lui donnait un aspect rosé, et de plus, l'examen histologique des taches fauves lui a fait voir que ces colorations insolites étaient dues à la dégénérescence graisseuse de toutes les cellules nerveuses des régions correspondantes. Ces cellules nerveuses, au lieu de se présenter, en effet, avec leurs contours nets, avec leurs prolongements eflilés et leur noyau bien circonscrit, étaient toutes converties en un amas granulé informe, constitué exclusivement par des granulations jaunâtres plus ou moins lâchement agrégées entre elles; de telle sorte que l'on pouvait dire que, dans ce cas, les éléments bistologiques arrivés aux dernières phases de l'évolution rétrograde, avaient complètement cessé d'exister, en tant qu'individualités anatomiques propres (1). »
Un troisième cas du même genre a été observé par M. Martineau, interne des hôpitaux de Paris, dans le service de M. le professeur Tardicu. Le sujet avait éprouvé dès le début de son affection des fourmillements et une faiblesse marquée de tout le côté gauche du corps, mais ces symptômes n'avaient duré que trois mois, et la mort survint près de deux ans plus tard. Voici comment l'altération caractéristique est décrite par M. Martineau :
« La substance cérébrale qui forme le plancher de ce ventricule, surtout au niveau du calamus scripturius, présente une coloration grisâtre assez prononcée, surtout si on la compare à la substance d'un ventricule sain. On voit qu'il existe une injection très prononcée de cette substance, qui la fait ressembler à la substance grise; en outre, les vaisseaux qui rampent à la surface de ce ventricule sont plus volumineux, plus apparents. Noire collègue et ami M. le docteur Luys, qui assistait à l'au-
(I) Lnc. cit., p. 579.
topsie, reconnaît là l'altéralion qu'il a déjà décrite dans le diabète; pour lui, ce serait le premier degré de l'altération; dans une période plus avancée, il existe une légère ulcération de la substance cérébrale, altération que nous voyions le môme jour chez un malade du service de M. Hérard (suppléé en ce moment par M. le docteur Millard), et qui a succombé comme le nôtre à un diabète (1). »
Nous trouvons encore dans un travail de M. Leudet sur la syphilis viscérale l'observation d'un homme d'ahord diabétique, puis simplement polyurique jusqu'à son décès. L'autopsie démontra une lésion profonde du quatrième ventricule (2).
Ainsi, que le diabète soit artificiel, qu'il soit spontané ou consécutif à une lésion traumatique, la lésion du système nerveux central, et en particulier du quatrième ventricule, domine la scène palhogénique.
Résumé. — Les résultats précédents sont très précieux, on y voit se dérouler un certain nombre d'influences qui président à la formation du sucre urinaire, et sans aycun doute, plusieurs cas de diabète obéissent à l'une quelconque d'entre elles.
Mais bien évidemment aussi d'autres y résistent; [lour ceuxlà, il faut donc encore chercher. Seulement on n'est plus dirigé par aucune espèce de prévision physiologique ou pathologique. Dans cetétatd'indécision on conçoit qu'il ne reste plus qu'à soumettre tous les faits indifféremment, à un même mode d'investigatiori et c'est ce que l'on commence à faire. On recherche la présence du sucre urinaire dans quelque état physiologique ou morbide que ce soit, avec la pensée qu'un jour, une ou plusieurs nouvelles conditions pathogéniques se révéleront et donneront la solution des fails inexpliqués jusqu'à ce jour (3).
(1) Bulletin de la Société anatomigue, 1861.
(2) Moniteur des sciencei, 1859.
(3) C'est dans cet esprit que M. Guitard a entrepris une série d'observations cliniques, dont il nous donne le résumé dans un tableau intéressant et original :
1 varioloïde, rien; 5 varioles, rien; 1 rougeole, rien; 1 rougeole, rien ; 1 anthrax, rien ; 1 hypertrophie du cœur, rien ; 1 hydrophobie rabique, le,foie, oui ; 1 paraplégie avec chorée, rien ; 1 paraplégie, douteux ; 1 splénomégalie avec hy-