‹ De la greffe animale et de ses applications à la chirurgieChapitre 3 sur 22 · I. — DÉFINITION DE LA GREFFE. HISTORIQUE · texte numérisé non relu

I. — DÉFINITION DE LA GREFFE. HISTORIQUE

« Il y a greffe, dit M. Paul Bert (1), toutes les fois qu'une partie séparée complètement du corps de l'animal est ensuite eplacée en tel lieu qu'elle continue à vivre comme si ses raports nourriciers n'avaient en rien été interrompus. Ce qui la àractérise, c'est l'isolement dans lequel s'est trouvée pen- Aht un certain temps la partie séparée, privée des liens vasulaires qui lui apportaient sa nourriture, réduite à ses prores ressources et condamnée à mort si cet isolement dure rop longtemps ; ce sont ensuite les conditions d'existence trouvées, les connexions rétablies, la solidarité nutritive cquise de nouveau et la vie, un instant en péril, assurée ésormais.

« Que si l'on suppose cette séparation non fatale à la partie olée, que si l'on admet qu'elle puisse vivre ainsi de par Ile-même en puisant dans les milieux qui l'entourent les martiaux nécessaires à entretenir les évolutions vitales, on asse ainsi de la greffe animale à cet ordre de phénomènes si marquables présentés par beaucoup d'animaux inférieurs lanaires, lombrics, etc.), et même jusqu'à un certain degré r la queue des jeunes têtards de grenouilles (Vulpian). aisles milieux extérieurs ne suffisent pas à la greffe, il lui

1(1) P. Bert. Thèse de Paris, 1863.

faut le contact de milieux intérieurs, de cette lymphe plastique qui srépanche à la surface des plaies, et c'est là ce qui la distingue nettement des faits que nous venons de citer. La partie greffée doit devenir partie inhérente de l'individu, en suivre le sort ou la destinée, et participer aux mêmes évolutions physiologiques, aux mêmes usages que la partie retranchée, alors qu'elle était saine. »

Maintenant, la partie greffée peut avoir été sectionnée accidentellement, puis remise en place, et, après avoir repris* de nouveau ses anciennes connexions, conserver en tout oui en partie ses usages primitifs. Dans ce cas, ce sera une greffe: qu'on pourrait appeler par restitution, par opposition à cell qui aurait été prise dans une autre partie du corps ou sur un autre individu, de la même espèce ou non, et qui alors pourrait prendre le nom de greffe hétéropl astique. Déjà, en 1836, Frédéric Blandin, dans sa thèse de concours avait dit : « I/o* pération qui consiste à donner une destination et une formt nouvelle à une partie empruntée à un autre individu ne serai pas de Y autoplastie , mais devrait s'appeler étéroplastie (sic), i On le voit, il y aurait encore matière suffisante pour introduir des mots nouveaux dans la science médicale si on voulait ca ractériser par un nom spécial toutes les opérations ou mé thodes opératoires qui peuvent se présenter, et nous somm d'.ivis qu'il existe déjà bien assez de mots nouveaux dans 1 langage médical pour que nous n'insistions pas à vouloi créer d'autres néologismes.

L'origine de la greffe par restitution (mot que nous einl ploierons cependant pour éviter de longues périphrases) si perd dans la nuit des temps, et il paraît assez naturel r penser que l'idée a dû en venir au premier individu qui aru vu une partie de son corps violemment retranchée plus cl moins totalement. Cependant les auteurs anciens ont garci un profond silence à cet égard, et il nous faut aller dans l'Inci

pour y trouver l'opération décrite avec soin et pratiquée par les médecins.

De Grœfe (i), en effet, dit que les prêtres de l'Inde exploitaientla médecine à leur profit et pratiquaient la rhinoplastie dès les temps les plus reculés. Mais, soit que les prêtres indiens aient imaginé cette opération, soit que des gens spéciaux leur en aient dérobé le secret, il n'en est pas moins vrai qu'elle est restée pendant un temps indéfini le privilège particulier de la caste des Koomas ou potiers, et que ceux-ci y apportaient la même habileté que pour la confection des objets de leur art. On rapporte aussi qu'ils employaient quelquefois la peau complètement détachée des fesses du même individu ou d'un autre, et qu'ils ont même réappliqué avec succès le nez fraîchement coupé, car dans ce pays la section de cet organe était pratiquée par le bourreau comme châtiment infligé à certains crimes. La tradition rapporte même qu'au commencement on se contentait de réappliquer le nez que l'exécuteur de la loi venait de trancher, mais que le succès était si complet que la loi dut ordonner de le jeter au l'eu el que c'est alors seulement qu'on eut recours à la transplantation de la peau du front.

Dutrochet tient de son beau-frère, ancien général en chef des troupes réglées du prince Maratte Scindiah, dans l'Inde, le récit suivant qu'il a publié dans plusieurs journaux et dont il a garanti l'authenticité : « Un sous-officier des canonniers de l'armée que je commandais (c'est le général qui parle) avait été pris en haine particulière par un officier supérieur: celui-ci profita d'une faute légère qu'avait commise le sousofficier pour lui faire couper le nez. On était alors en campagne et ce malheureux mutilé fut obligé de continuer son service sans pouvoir faire restaurer son nez. Ce ne fut qu'un

(1) Oti rhinoplastioe, sive àrte curtum nasura ad vivum restituendi nom menlatio.

certain temps après, alors que la plaie commençait à se cicatriser, qu'il luifut possible de faire pratiquer cette restauration par des Indiens en possession de ce procédé.

Les opérateurs débutèrent par rafraîchir la peau du nez ; ils choisirent ensuite un endroit de la fesse qu'ils frappèrent à coups redoublés de pantoufle jusqu'à ce qu'il fut bien tuméfié. Alors ils coupèrent en cet endroit un morceau de peau et de tissu subjacent de la grandeur et de la forme de ce qui manquait au nez, ils l'appliquèrent sur ce dernier et l'y fixèrent solidement.

Cette espèce de greffe animale réussit à merveille. J'ai eu longtemps à mon service cet homme après l'opération"; il n'était point défiguré, et il ne lui restait d'autre trace de mutilation qu'une cicatrice visible autour de la grefle. »

Il est évident que si l'opération ne réussissait pas, les médecins indiens n'en auraient pas si' longtemps conservé la pratique et M. le professeur L. Lefort dit {Gaz. hebdom., n° 9, 1872) que dans les Indians Annals, journal de médecine publié à Calcutta, les opérations autoplastiques par transplantation sont considérées comme des opérations courantes.

De l'Inde pour venir en Europe l'opération amis une longue série de siècles, et, malgré le succès qui fut obtenu par Garangeot, et qui trouva tant d'incrédules, malgré les observations publiées par William Balfour et quelques autres, les chirurgiens les plus éminents de la première moitié du; xixe siècle doutaient encore, pour la plupart, de la possibilité d'une semblable opération. Frédéric Blandin, quoique admettant la véracité des faits dont nous avons parlé plus haut, d;t que la plupart des chirurgiens qui ont tenté le même essai n'ont pas été aussi heureux, et que Dieffenbach, par exemple, a échoué dans tous les cas.

« Du reste, ajoute cet auteur, s'il est, rigoureusement parlant, possible d'admettre chez l'homme la réunion de parties

complètement séparées, il faut bien se garder de croire que cette réunion soit aussi facile chez lui que chez les animaux inférieurs. En effet, la force plastique est d'autant moins grande dans l'échelle des êtres organisés qu'on s'élève davantage dans cette échelle : considérable chez les plantes et les animaux inférieurs dont les parties détachées peuvent sauvent vivre d'une vie propre et devenir de nouveaux individus, cette force diminue déjà beaucoup chez les animaux à sang froid ; et, enfin, infiniment réduite chez les animaux à sang chaud, elle est presque nulle chez l'homme. Il y aurait donc folie à considérer la greffe après séparation complète comme un moyen admissible d'autoplastie. »

A l'époque oùBlandin écrivait ces lignes, il avait peut-être raison de parler ainsi, car les observations suivies de succès étaient fort rares ou peu connues; mais aujourd'hui, grâce aux progrès de la chirurgie actuelle, il serait téméraire, croyons-nous, de soutenir de semblables arguments, et les nombreuses observations de parties complètement séparées du corps, et réunies avec succès, publiées jusqu'à ce jour, suf fisent, et au delà, pour faire entrer désormais dans la pratique une opération si innocente par elle-même et qui, dans les cas de réussite, donne des résultats qu'on aurait demandés en vain à toute autre méthode.

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