‹ De la greffe animale et de ses applications à la chirurgieChapitre 5 sur 22 · DE LA VITALITÉ DES TISSUS · texte numérisé non relu

DE LA VITALITÉ DES TISSUS

Il serait difficile de définir exactement la vitalité ; cependant nous pouvons dire avec Littré et Robin que c'est l'ensemble des propriétés inhérentes à la matière organisée ; elle est alors synonyme de vie. C'est dans ce sens qu'on dit la vitalité d'un tissu pour exprimer l'ensemble de ses propriétés végétatives ou animales. En médecine, lorsqu'on parle des modifications de cette vitalité, c'est particulièrement de la nutrition qu'il est implicitement question. Dans la question qui nous occupe nous dirons que la vitalité est la propriété qui permet à une partie complètement séparée du corps, <le pouvoir, après être greffée, continuer à suivre les diverses évolutions vitales qu'elle aurait subies si elle n'avait pas été séparée. Les deux thèses fort importantes de P. Bert (1) et de Georges Martin (2) nous fourniront une ample provision de matériaux.

11 fut un temps où l'on croyait que la vie était quelque chose d'immatériel, de mystérieux, d'unique, tenant sous s;i dépendance toutes les parties du corps qui n'étaient alors, pour ai nsi dire, que des organes passifs animés par cette force centrale et mourant dès que, par une cause quelconque, ils ve-

(1) P. Ben. Thèse pour le doctorat ès sciences. Des conditions de vitalité des tissus, 4866.

(2) Georges Martin. Thèse de Paris, 1373. De la durée de la vitalité des tissus dans les transplantations cutanées.

naientà en être complètement séparés. On croyait, et quelques-uns croient encore aujourd'hui, que toutes les actions moléculaires, que toutes les propriétés de la matière organisée devaient cesser immédiatement, dès que s'était envolé l'esprit vital qu'on supposait exister d'une vie propre, indépendante et tout à fait en dehors de la matière. On partait d'une idée préconçue, d'un principe supposé indiscutable a priori, pour établir ces singulières doctrines qui ont pendant si longtemps dominé la science, étouffé la raison et arrêté le développement intellectuel. La recherche- des causes premières a pendant longtemps occupé les esprits les plus sérieux et n'a abouti. qu'à des conceptions absurdes, parfois délirantes, qu'à des théories imaginaires et sans utilité ni valeur scientifique. Au lieu de remonter du simple au composé, du connu à l'inconnu, on suivait une méthode inverse et on n'aboutissait qu'à une pétition de principe, à urr cercle vicieux dont on ne pouvait sortir. Si nous considérons la matière brute, nous voyons qu'elle est soumise uniquement aux lois physiques et chimiques ; de plus, elle possède certaines propriétés qui lui sont inhérentes et dont on ne se demande jamais la cause. L'étendue, la pesanteur, l'attraction lui sont essentielles, c'est là sa manière d'exister; elle n'est pas autrement. Toutes ses parties sont semblables et possèdent les mêmes propriétés. Si nous remontons jusqu'aux plantes, nous voyons persister certaines propriétés de la matière brute, tandis que d'autres se modifient par l'addition de nouvelles forces qui contrebalancent, annihilent les premières. Ces nouvelles propriétés fort remarquables sont végétatives et se rapportent : 1° à la nutrition ; 2° au développement ; 3° à la reproduction.

11 serait sans doute très-intéressant d'étudier ces diverses propriétés, d'en suivre les modifications et la multiplication à mesure qu'on remonte de l'algue unicellulaire aux plantes plus élevées, pour arriver enfin à ces végétaux singuliers qui

semblent posséder certaines propriétés qui sont le partagé exclusif des animaux ; nous voulons parler des sensitives et de ces plantes carnassières qu'on a décrites dans ces dernières années et dont -quelques-unes, paraît-il, dévoreraient leur proie après lui avoir fait subir une véritable digestion, mais cela nous entraînerait trop loin de notre sujet.

Les animaux, outre les propriétés végétatives sans lesquelles ils ne pourraient exister, possèdent de plus une actitivité spéciale, Vanimalité, qui comprend la névrilité et la contractilité. Iln'y a d'autre force vitale que ces propriétés-là inhérentes à la substance organisée, amorphe ou figurée. Ces propriétés spéciales, bien qu'inhérentes à certains tissus, ont cependant besoin, pour exister, du contact de certains milieux dont l'action chimique exerce sur elles un empire absolu, et dans lesquels toutes les parties vivent chacune pour leur propre compte, en vertu d'une autonomie dont les manifestations synergiques chez toutes constituent l'apparente unité de la vie (P. Bert).

D'après les recherches de P. Bert, de Georges Martin et de beaucoup d'autres auteurs sur la durée de la vitalité des tissus, d'après les nombreuses observations que nous fournissent les annales de la science sur des parties séparées du corps depuis longtemps et réunies avec succès, le doute n'est plus permis aujourd'hui, sur l'autonomie de la vie dans chaque parcelle de l'organisme et sur son indépendance relative dans chaque élément figuré. Certains organes sont chargés de régulariser la nutrition, de certains autres, et dans l'encéphale se trouve le grand moteur de toute la machine animale. Dès que ce dernier s'en trouve séparé, aussitôt la respiration et l'hématose s'arrêtant, les conditions chimiques sont changées et la vie s'éteint graduellement et progressivement avec l'altération des milieux. Les tissus conserveront encore leurs propriétés spéciales tant que les matériaux nutritifs y existeront eu quantité suffisante pour retomber sous l'empire des

lois chimiques, dès que ces derniers viendront à manquer ou à s'altérer.

Chez les animaux inférieurs, l'influence de l'organe central est de moins en moins nécessaire, et chaque partie du corps jouit des mêmes propriétés et peut absorber sa nourriture par un point quelconque de sa surface. D'autres animaux moins simples, et doués de certains instincts, tels que les hydres d'eau douce, par exemple, peuvent être divisés en plusieurs parties, et chacune de ces dernières acquérir assez rapidement les portions qui lui manquent et devenir un animal complet et distinct. La même chose se passe chez les planaires et chez beaucoup d'autres animaux.

La simple vue d'une queue de lézard coupée et qui continue de s'agiter pendant longtemps, malgré sa division successive en fragments de plus en plus petits ; d'un cœur arraché d'un animal vivant et qui continue de battre parfois pendant plusieurs heures, si on le met dans des conditions favorables, doivent nous donner une idée de la répartition de la vie.

Mais ces phénomènes sensibles à nos sens ne sont pas les seuls qui' s'accomplissent, car la même chose se passe dans l'intimité des tissus et c'est ainsi que, d'après Dupuytren, les séreuses continuent leurs fonctions après la mort puisque les épanchements qu'elles contiennent diminuent ou disparaissent entièrement après que la vie générale a cessé. Les mouvements vermiculaires des intestins peuvent continuer de se produire longtemps après la mort, et si dans ce cas il y a des mouvements, c'est-à-dire une dépense de force, il faut bien admettre que la contraction, qui est une propriété inhérente à la fibre musculaire tant que sa nutrition s'accomplit, n'est qu'une transformation de cette force emmagasinée dans l'intimité de son tissu.

Bichat n'a-t-il pas remarqué le premier que les ongles et les poils croissent après la mort?

Nous n'en finirions pas si nous voulions énumérer toutes les preuves qui militent en faveur de la théorie que nous soutenons, et qui est celle de l'école actuelle ; cependant nous ne pouvons résister au désir de citer une dernière preuve et d'un ordre beaucoup plus élevé.

Si les éléments histologiques conservent pendant un certain temps, comme à l'état latent, leur vitalité, cette dernière propriété se borne, ainsi que nous l'avons vu, à la production d'un petit nombre de phénomènes nutritifs ou moteurs. On peut pendant quelque temps produire des mouvements dans certaines parties en excitant directement les muscles, ou les nerf» qui s'y rendent, par l'électricité. Mais ces mouvements communiqués obéissent fatalement à la volonté de l'expéri-l mentateur qui les produit ou les fait cesser alternativement, selon qu'il fait passer ou qu'il interrompt le courant. Mais si nous pouvons obtenir des mouvements spontanés de certaines parties, indépendants de la volonté de l'observateur, il paraîtra probable que ces actes seront produits par une action volontaire dù sujet, et par conséquent si nous pouvons faire revenir cette volonté, qui était à jamais perdue, par l'excitation de l'organe qui est supposé en être le siège, et cela avec son excitant naturel, le sang artériel, nous aurons prouvé, d'une manière presque irrécusable, que la volonté elle-même, comme la sensibilité, la contractilité et toutes les autres propriétés des tissus vivants, n'échappe pas à la loi générale de l'influence physico-chimique qui régit la matière organisée aussi bien que les corps sans vie. Dès lors ce ne sera plus une propriété exclusive à un mythe mystérieux, immatériel qui serait supposé commander à la matière et qui en disparaissant devrait entraîner avec lui la vie et toutes ses manifestations. C'est à ce propos que nous allons citer l'expérience remarquable proposée par Legallois et si bien exécutée pour la première fois par Brown-Séquard (1) qui la décrit ainsi : (i) Journal de la Physiologie de Brown-Séquard. Paris, 18S8, p. 119.

Je décapitai un chien en ayant soin de faire la section au- Idessous de l'endroit où les artères vertébrales pénètrent dans lleur canal osseux.

Huit minutes après, le pincement de la peau étant sans leffet, j'appliquai un courant galvanique d''une intensité assez considérable à la moelle allongée, mise à nu, en ayant soin d'éviter le passage du courant par les parties voisines. Il ne Ise manifesta aucun mouvement. Les conducteurs appliqués là la protubérance ne produisirent aussi aucun effet. Dix mi- |nutes après la cessation des mouvements respiratoires des îarines, des lèvres et de la mâchoire inférieure, j'adaptai mx quatre troncs artériels de la tête des canules qui étaient ;n rapport par des tubes de caoutchouc avec un cylindre de ïuivre par lequel j'injectai du sang, chargé d'oxygène, à l'aide l'une seringue. En deux ou trois minutes, après quelques îouvements désordonnés, je vis apparaître des mouvements les yeux et des muscles de la face qui semblaient être dirigés )ar la volonté. Je prolongeai l'expérience un quart d'heure, ît, durant toute cette période, ces mouvements, en apparence volontaires, continuèrent d'avoir lieu. Après avoir cessé l'injection, ces mouvements cessèrent et furent bientôt remplacés )ar des convulsions des yeux et de la face, par les mouveîents respiratoires des narines, des lèvres et des mâchoires it ensuite parles tremblements de l'agonie. La pupille se dilata et se resserra ensuite comme dans la mort ordinaire.

Cette expérience, ajoute Brown-Séquard, démontre positivement le retour des propriétés vitales et des fonctions de l'encéphale, sous la seule influence du sang chargé d'oxyjgàne,

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