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EXPÉRIENCES SUR LES ANIMAUX

Gomme nous l'avons déjà dit dans une autre partie de cet ouvrage, les expériences sur les animaux ne sont pas aussi décisives qu'on pourrait le croire, et o firent souvent des difficultés telles que les nombreux insuccès qu'elles donnent pourraient décourager les chirurgiens et les éloigner de certaines opérations qui réussissent assez fréquemment chez l'homme. Le seul avantage que présentent ces expériences, c'est qu'on peut les renouveler à volonté et aussi souvent qu'on le veut; mais, d'un autre côté, il arrive fréquemment qu'on ne peut pas placer les animaux dans des conditions semblables à celles qui, chez l'homme, présentent des indications pour l'opération, et, par conséquent, que la réussite survienne ou non, on ne peut rien conclure de positif touchant l'éventualité d'une opération analogue pratiquée sur l'homme.

Les propriétés organiques varient souvent d'une classe à une autre ; et, de même que beaucoup de médicaments qui. trt's-toxiques pour certains animaux, sont inofîensifs pour d'autres, comme la belladone par exemple, de même aussi certaines modifications vitales permettent d'obtenir chez certains animaux ce qu'on attendrait vainement de certains autres. Pour ne citer qu'un exemple, qu'il nous suffise de dire que les chiens suppurent avec une extrême facilité, tandis que les oiseaux, les rats, les cobayes et d'autres rongeurs sont doués, sous ce rapport, d'une remarquable immunité.

C'est ce qui explique les insuccès presque constants chez les premiers, et les résultats relativement heureux chez les seconds. Quoi qu'en ait dit Blai-din, nous sommes loin de croire que l'homme soit l'être le moins favorisé de toute la nature, sous le rapport de la plasticité, et nous savons avec quelle facilité parfois de vastes plaies se réunissent par première intention.

Cependant cette propriété, de même que la pyogénie, dont elle est une conséquence, est aussi variable d'un individu à un autre, et c'est ainsi que l'on voit certains sujets avoir des suppurations interminables à la suite des moindres égratignures, tandis que d'autres guérissentde vastes plaies presque sans produire de pus. Il est évident, par conséquent, que, toutes choses égales d'ailleurs, les premiers offriront des conditions bien moins favorables à la greffe que les seconds.

Les premières expériences sur la greffe cutanée paraissent être dues à Baronio qui se trouvant à Rovate, petite ville du comté de Brescia, vit un charlatan vendre un onguent, qu'il appelait onguent de l'armée française , et qui, paraît-il, possédait des propriétés merveilleuses. En effet, le charlatan, pour montrer l'efficacité de son remède, s'enleva avec un couteau un morceau de peau à la partie antérieure de l'avant -bras, et, après l'avoir montré tout sanglant à son auditoire, le rappliqua sur la plaie, pansa celle-jci avec son onguent et donna rendez-vous à ses auditeurs pour la semaine suivante. Huit jours après Baronio constata que le lambeau cutané était parfaitement soudé , malgré l'onguent ajouta-t-il malicieusement. C'est alors que l'idée lui vint de faire ses expériences sur les animaux. En 1804, il publia un ouvrage intitulé Degli innesti animali, ouvrage que nous avons le regret de n'avoir pu rencontrer dans aucune bibliothèque et que nous trouvons cité par Percy, Bérajid. D'après ce dernier auteur le physiologiste italien aurait

pratiqué 27 expériences dont le résultatn'est pas indiqué d'une manière exacte, tandis que d'après P. Bert et G. Martin il en aurait pratiqué seulement 8 avec les résultats suivants (1) :

6 fois mouton sur mouton (6 succès).

•I fois vache sur jument (insuccès).

1 fois jument sur vache ( id. ).

En poursuivant les recherches bibliographiques nous voyons que l'exemple de Baronio a été suivi par quelques autres auteurs qui ont obtenu les résultats suivants :

Gohier, 5 insuccès sur S expériences (2).

■1 fois âne sur âne.

1 fois mouton sur mouton.

2 fois cheval sur cheval.

1 fois chien sur chien.

Wiesmann, 1 succès, 6 adhérences et 16 insuccès sur 23

expériences (3).

b' fois chien sur chien (6 insuccès).

6 fois cobayes sur cobayes (6 insuccès).

3 fois mouton sur mouton (2 adhérences, 1 insuccès).

2 fois chien sur chèvre (1 adhérence, \ insuccès).

1 fois àne sur àne (succès).

2 fois pigeon sur pigeon (1 adhérence, 1 insuccès).

3 fois poulet sur poulet (2 adhérences, l insuccès).

Dicffenbach, 3 succès et 2 succès partiels sur S expériences (4).

3 fois lapin sur lapin (3 succès).

2 fois homme sur homme (2 succès partiels).

De Lantilhac, 2 succès e,t 2 insuccès sur 4 expériences (5).

(1) Ueber animalische Plastik. Trad. par Bloch. Halberstadt, 1811).

(2) Mémoires sur la chirurgie vétérinaire. Lyon, 1. 1, p. 290.

(3) De cohalitu partium a reliquo corpore prorsus disjunctarum, Leipsick, 1824.

(4) Chirurgische F.rfahrungen Uber die Wiederherstellung zerstœrtcr Theilo des menschl. Kbrpers nach neuen Methoden, Berlin, 1829-30.

(5) Thèse de Montpellier, 1848, n° 73.

Armaignac. 5

î fois lapin sur lapin (2 succès).

2 fois chien sur chien ('2 insuccès).

P. Bèrt, 3 adhérences sur 3 expériences.

I fois rat sur rat. . . . i

1 fois chat sur rat. .. / adhérence.

1 fois chat sur lapin. )

Sédillot, plusieurs expériences, aucun succès (1).

G. Martin, 36 expériences, se décomposant de la façon suivante: 26 sur des chiens; 8 sur des cochons dinde; 1 sur un canard ; 1 sur un pigeon. Dans toutes ces expériences il y a eu restitution du lambeau, sauf dans 4 cas où l'on a transporté sur des chiens des lambeaux provenant d'un membre amputé sur l'homme, et dans 2 cas où l'on a greffé sur des cobayes de la peau de chien.

Le résultat a été le suivant :

1 succès total et complet (canard).

1 adhérence totale qui existait un mois après, lors de la mort (pigeon).

2 adhérences totales paraissant stables (chien mort 6 jours après l'opé-

ration).

2 adhérences totales ; stabilité incertaine (chien mort 10 jours après l'opération).

2 adhérences do courte durée sur chien (chute de la greffe au (5e joui ).

1 adhérence totale sur cobaye.

27 insuccès complets : 20 sur chiens, 7 sur cobayes.

Dans toutes ces expériences le Dr Martin a employé le p sèment ouaté ; de plus l'animal a été soumis à l'influence de la morphine pendant 48 heures et maintenu immobile dans une gouttière pendant le même temps.

2 fois les lambeaux ont été changés de place (2 insuccès).

•14 fois les lambeaux ont été remis en place, sans excision un tiebù cellulaire sous-cutané (3 adhérences, 11 insuccès).

15 fois les lambeaux ont été débarrassés de leur tissu cellulaire et greffés sur une aponévrose ou sur tissu musculaire (o adhérences, 10 insuccès).

(I) Sédillot. Traité de médecine opératoire. :>° édit. 1806, art. Auloplastie.

Maintenant, si nous résumons nos expériences personnelles, dont on trouvera le détail ci-après, nous voyons que nous avons été un peu plus heureux que nos devanciers et cependant nous avons opéré pendant les mois de décembre, janvier et février, dans un laboratoire dont la température était souvent voisine de 0°. De plus, nous n'avons employé que deux ou trois fois le pansement ouaté et toujours nous avons laissé l'animal en liberté aussitôt après l'opération, nous contentant de lui appliquer un bandage inamovible.

Nous pensons que le nombre d'adhérences, relativement considérables, que nous avons obtenues, tient à la nature des animaux employés, et, peut-être aussi, à la région sur laquelle nous avons pratiqué nos greffes et qui nous permettait d'exercer une compression suffisante pour contre-balancer l'action du tissu cellulaire sous-cutané que nous avons laissé dans presque tous les cas.

Afin qu'on puisse juger comparativement nos résultats avec ceux obtenus par G. Martin , nous allons donner un tableau résumé de >nos expériences. Nous avons pratiqué 27 greffes cutanées réparties en 1 6 expériences :

1 fois sur chien, 2 greffes aucun succès.

2 fois sur lapin, 4 greffes 3 succès. 13 fois sur cochon d'inue, 24 greffes 17 succès.

En outre les lambeaux ont été changés de place, soit sur le même animal, soit sur un autre,

18 fois (12 adhérences, 6 insuccès).

Les greffes ont été remises e-.i place

!) fois (8 adhérences, l insuccès).

Le tissu cellulaire des lambeaux appliqués sur un tissu semblable, a été laissé

9 fois (8 adhérences, 1 insuccès).

Ce même tissu cellulaire a été enlevé, et la greffe faite sur tissu musculaire

4 fois (1 adhérence.. 3 insuccès).

Si nous jetons un coup d œil sur ce tableau, nous voyons que la présence d'une petite couche du tissu cellulaire lâche interposée à la greffe et à la plaie n'est pas aussi nuisible qu'on a bien voulu le croire jusqu'ici, car chacun sait que ce tissu, quoique peu vasculaire, est loin d'être inerte et que c'est dans l'intimité de ses mailles que se passent les phénomènes considérables de la nutrition et de l'inflammation qui n'est elle-même qu'une hypernutrition. Si comme nos recherches histologiques semblent le démontrer, la soudure des greffes s'opère par l'interposition d'un tissu embryonnaire dont les cellules, d'abord rondes, poussent bientôt des prolongements, qui s'enchevêtrent les uns avec les autres, forment du tissu cellulaire jeune qui maintient de plus en plus la cohésion des parties, il faut bien admettre que ces nouvelles cellules se produisent surtout à la surface de la plaie et que la greffe n'y prend qu'une bien faible part.

Or, si nous retranchons le terrain producteur de cellules embryonnaires, ou plutôt si. nous en diminuons l'étendue, car nous savons que le tissu lamineux sert pour ainsi dire de charpente à tous les autres tissus, et que dans l'inflammation c'est presque toujours lui qui subit les premières modifications, nous nous mettrons dans des conditions moins favorables pour l'adhérence. S'il y a abouchement des vaisseaux de la greffe avec ceux de la plaie il faut aussi des cellules pour opérer cette union; d'où proviendront ces cellules?! quel en sera le mécanisme ? Une profonde obscurité règne encore sur cette question. S'il y a formation de vaisseaux nouveaux, ceux-ci doivent se former avec une extrême rapidité car au bout de 48 heures la greffe est susceptible de . donner du sang. 11 nous semble probable que les orifices béants des capillaires du lambeau reçoivent directement les sucs nutritifs épanchés à la surface de la plaie, comme par une véritable imbibition, et que cela suffit pour entretenir la vitalité et la uutrition de la greffe et la formation du tissu (1rs-

tiné à la fixer d'une manière définitive. Que les cellules embryonnaires proviennent de la prolifération des cellules plasmatiques du tissu conjonctif ou bien qu'elles se forment spontanément au sein du plasma sanguin épanché, c'est ce qui est encore en litige parmi les auteurs, et nous ne nous hasarderons pas à résoudre le problème. Dans le court paragraphe consacré à l'histologie des greffes cutanées nous donnerons quelques considérations à ce sujet.

Pour terminer ce qui a trait au tissu lamineux des greffes, hâtons-nous de dire que dans toutes nos expériences, ce tissu était presque complètement privé de cellules adipeuses. Nous pensons en effet que ce n'est qu'à cette condition qu'on pourra espérer quelques succès, car l'état adipeux, sans être un état pathologique, est néanmoins un état presque stationnaire et comme transitoire de vitalité, attendu que dans certains cas c'est par cet état que passent divers éléments anatomiques avant de disparaître complètement de l'économie. En conséquence il sera utile, et même nécessaire, d'exciser le tissu cellulaire des greffes quand il contiendra une quantité notable de graisse.

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