C. — Ergots
Je n'ai pas cru devoir recommencer les fameuses expériences de «reffe d'ergots sur la crête de coqs, dont chaque spectacle forain présente aujourd'hui au moins un exemplaire. Pour varier, j'ai essayé d'implanter un ergot de coq dans l'appendice charnu qui surmonte la base du bec supérieur chez les dindons. Mais j'ai échoué dans ma len. lalive, unique du reste.
§ II. — lircifes par approche on Miainoise».
A. — Entre rats albinos.
a. Greffe cutanée simple . — Le 17 mai 1862, j'eus l'honneur de faire à la Société philomathique la communication suivante, que j'extrais textuellement des Bulletins de la Compagnie. (Voy. journal /'/»slitut, 1862.)
Les faits de greffe animale partielle (ergot de co<j, etc.), connus àVpuis longtemps, les expériences sur la transfusion <lu sang, et d'autre part la considération de certaines monstruosités doubles, m'avaient, depuis assez longtemps, suggéré
l'idée d'expériences que les remarquables résultatsobtenus par M. OUier, dans ses transplantations périostiques, m'ont déterminé à mettre à exécution.
Je voulais savoir s'il était possible de réunir intimement deux animaux l'un à l'autre, d'obtenir par une circulation commune l'échange de leurs matériaux nutritifs ; en un mot, de créer de toutes pièces des monstres doubles, au delà de la vie fœtale.
J'ai l'honneur de mettre sous les yeux des membres de la Société les résultats d'une première et heureuse expérience.
Elle a été laite, le 7 avril, sur deux rats albinos nés le 20 mars précédent. Sur toute la longueur du flanc, à droite chez l'un, à gauche chez l'autre, une incision a été pratiquée, n'intéressant que la peau et le tissu cellulaire sous-cutané. J'ai disséqué des lambeaux en haut et en bas, enlevé quelques pelotons graisseux, évité les tiraillements et assuré le contact des surfaces saignantes par une suture entrecoupée et un bandage collodionné. Les suites de l'opération ont été des plus simples, car en quatre ou cinq jours s'est opérée une réunion par première intention, sans une seule goutte de pus; si bien que, le 13 avril, j'ai débarrassé de leur maillot les deux animaux désormais greffés l'un à l'autre.
Ils marchaient alors côte à côte, réunis par une bande cutanée de 3 à h centimètres de largeur, sur laquelle on apercevait à peine la ligne sinueuse de la cicatrice. Mais leur impatience augmentant avec leurs forces, les tractions qu'ils faisaient subir à cette partie commune, la réduisirent bientôt à une sorte de cordon épais, large d'environ un centimètre et demi, qu'ils décidèrent même d'attaquer à belles dents. Aus.-i, après les avoir montrés vivants encore;» un grand nombre de personnes, parmi lesquelles je citerai MM. Gratiolet et Claude Bernard, je me résolus à les sacrifier.
L'autopsie me prouva, comme l'observation antérieure le montrait du reste, que l'adhérence se bornait à l'enveloppe cutanée, sur laquelle des inégalités d'épaisseur indiquaient seulement la trace de l'opération. Les téguments du ventre et du dos, réciproquement unis, déterminaient une sorte de canal rempli de tissu cellulaire, sur les parois duquel rampaient les nerfs et les vaisseaux. 11 importait surtout de savoir comment était constituée cette partie intermédiaire, s'il s'y était formé simplement un tissu de cicatrice (chose peu probable, eu égard à la rapidité de la guérison), ou si, au contraire, il y avait là une région, si j'ose dire, mitoyenne, dans un véritable état d'indivision nutritive. Pour élucider ce point, je tentai d'empoisonner lentement l'un des animaux, espérant, s'il y avait communication sanguine un peu importante, agir en même temps sur tous les deux. Mais l'expérience, comme je le soupçonnais du reste, ne réussit pas, et je dus avoir recours aux procédés ordinaires : une injection" poussée par la jugulaire externe de l'un des conjoints a passé dans les veines cutanées, et jusque dans la \eine fémorale de l'autre. La communication se faisait ainsi entre vaisseaux du même ordre, commmiicationminime, du reste, mais qui n'en prouve pas moins le fait intéressant de la solidarité nutritive entre les deux animaux.
l'ai dû, pour une expérience d'essai, me placer dans les conditions les plus simples : d'un côté, je n'iii mis en contact que des surfaces cutanées; de l'autre, j'ai opéré sur des êtres de même âge, appartenant à la même espèce, à la même variété, .le me propose d'aller plus loin, et, après avoir constaté d'une manière plus précise les résultats de l'expérience, de lui demander davantage sous le rapport anatomique et sous le rapport zoologique. En premier lieu, je tenterai la réunion de parties plus profondément situées, et même la création de monstres parasitaires; en second lieu, j'agirai sur des animaux de races, d'espèces différentes, séparés même par un plus grand intervalle zoologique, presque persuadé à l'avance que je ne franchirai pas les limites auxquelles se sont arrêtées les expériences sur la greffe végétale, la reproduction périostique et la transfusion du sang.
Los conditions de cette greffe expliquent suffisamment pourquoi, la comparant grosso modo à ces deux frères siamois qui ont tant étonné l'Europe, je me permets de l'appeler, par abréviation, greffe siamoise.
J'ai depuis cette époque répété plusieurs fois celte expérience; mais avant d'exposer les résultais nouveaux que j'ai obtenus, je crois devoir indiquer certaines de ces précautions pratiques dont les expérimentateurs connaissent l'importance.
Le grand danger à éviter, ce sont les tiraillements: les moindres compromettent le succès. On doit craindre encore que la cicatrisation se fasse, non plus réciproquement, mais entre les deux plaies cutanées appartenant au môme individu. Pour parer à cet accident, je ne me borne plus à une simple incision, j'enlève un lambeau large d'un demicenti mètre environ; les lèvres de la plaie, sur ces animaux à peau extraordinairement mobile, s'écartent alors beaucoup.
Je préfère au bandage collodionné le simple diachylon, plus souple, plus adhérent, plus commode. La plaie cousue, je passe en avant, près des oreilles, en pleine peau, un point de sûreté sur lequel s'exerceront les tractions opposées des deux animaux, tractions que j'affaiblis beaucoup en liant avec un fil les tendons d'Achille des deux jambes internes, et en passant un fil d'argent qui brave les morsures, entre le cubitus et le radius des deux avant-bras correspondants.
Je recommande enfin de choisir pour l'expérience, de jeunes rats d'une vingtaine de jours, commençant à manger seuls. Il est rare, si
on les prend pins jeune?, que la mère consente à les nourrir encore, ainsi empaquetés i plus vieux, il serait impossible de les faire vivre en paix, car on n'a pas l'idée de la férocité de ces animaux et en même temps de leur souplesse, qui leur permet d'échapper à tous les systèmes conlenlifs ; d'autant qu'on ne peut les serrer solidement, car i 1 > meurent élouflés avec une étonnante facilité.
J'ai répété, disais-je, plusieurs fois celte expérience ; elle réussit toujours avec la même rapidité, pourvu que l'on prenne les mêmes précautions. Jamais de pus, sinon au niveau des points de suture : même union cutanée, même indépendance des parois thoraciques, même iraclion et allongement du lambeau. J'en ai montré un exemple vivant et très-saisissant à la Société philomalhique et à la Société de biologie. C'était le couple le plus patient que j'aie possédé; ils sont restés plus de deux mois ainsi unis, et j'ai pu faire sur eux quelques expériments.
La sensibilité étudiée avec soin ne m'a rien présenté d'anormal, et je devais bien m'y attendre; chaque individu conservait sa sensibilité propre jusqu'à la ligne de suture, autant qu'il était permis d'en juger, car celle-ci avait à peu près complètement disparu. Au reste, à l'autopsie, je ne suis parvenu à constater aucun abouchement des ramuscules nerveux, bien que je sois fort éloigné d'en nier la possibilité.
L'injection m'avait, comme je l'ai dit plus haut, démontré l'existence d'une anastomose vasculaire. Mais à celte preuve anatomique je désirais joindre une preuve physiologique, qui me permettrait en même temps d'estimer l'importance de la communication sanguine.
I.a tentative d'empoisonnement, rapportée dans la note précédente, avait été faite avec la strychnine , or, ce paison était l'oit mal choisi pour éclairer la question. Mon embarras était assez grand; il me Fallait en effet une substance active, car, à coup sur, une très-faible partie passerait dans l'animal conjoint, et il fallait cependant que celle substance ne fil pas courir un danger immédiat à l'animal auquel on l'administrerait à haute dose ; il fallait enfin que les symptôme fussent
très-évidents, très-rve<s, impossibles à confondre areo aucun phénomène physiologique. Sur d'autres animaux plus dociles, j'eusse essayé la garance. Une maladie virulente eùl encore mieux fait mon affaire ; mais je n'en connais pas aux rats.
Apre-: plusieurs tâtonnements, j'eus recours à la belladone. L'expérience me montra aussitôt ce phénomène assez singulier, que la moindre dose d'atropine produit chez les rats la dilatation pnpillaire, tandis qu'ils peuvent en supporter sans accidents une quantité relativement énorme, 3 centigrammes par exemple ; il m'a fallu aller jusqu'à 8 centigrammes pour tuer, en plus de trois heures, un jeune rat de deux mois.
Ayant alors introduit sons la peau du flanc d'un des rats (ils étaient alors réunis depuis un mois (10 février- 12 mars), par une petite incision, une dissolution alcoolique de 3 centigrammes d'atropine, je pris les deux animaux en main, et les maintins écartés, afin d'éviter toute espèce de contact entre la plaie et l'animal sain; au bout de trente minutes, les pupilles de celui-ci commencèrent à se dilater lentement, et bientôt égalèrent celles du conjoint. Le soir (douze heures après), les pupilles de l'individu directement empoisonné étaient encore fort dilatées ; celles de l'autre, devenues presque puncliformes ; le lendemain matin, celui-ci était revenu à son état naturel, le premier ayant encore une dilatation notable. Il n'en faudrait pas conclure, comme quelques personnes l'ont fait, que la belladone continue à agir après qu'elle a déjà disparu du sang; carie sang du premier animal en contient toujours beaucoup plus que celui du second. Le "25 mars, je recommençai l'expérience, mais en agissant d'une manière inverse, c'est-à-dire en empoisonnant celte fois directement l'autre rat; j'employai pour cela 2 centigrammes d'atropine solide, parla méthode endermique; au bout de vingt minutes, la dilatation pupillaire se manifesta chez le second animal.
On voit, pour le dire en passant, que ces greffes fourniraient, s'il en était besoin encore, un moyen de démontrer la nécessité de l'absorption et du transport par le sang des substances toxiques, pour qu'elles
puissent produire leur effet. Mais personne ne croit plus aujourd'hui à l'action occulte des poisons sur les extrémités des nerfs.
L'existence d'une communication effective entre les deux sangs était donc physiologiquement démontrée; il s'ensuivait naturellement ceci, que les régions cutanées voisines de la suture devaient ou pouvaient être nourries par chacun des deux animaux; en d'autres termes, qu'une hétéroplastie était possible entre eux. Pour m'en assurer, le 16 avril (deux mois après leur soudure), je commençai à les séparer. L'incision fut faite dans la peau de celui de droite, à 2 centimètres environ de la ligne de jonction ; cette incision portail sur le tiers postérieur du trait d'union cutané. Le 18, semblable incision intéressant le tiers antérieur. Le 19, la circulation est manifestement gênée dans les parties de peau ainsi séparées; elles sont viola 1res et tuméfiées. Le 20, ligature embrassant le reste du pédicule, et, le 21, comme le rat de droite pâlissait d'une manière inquiétante, section de ce pédicule.
Pendant ces opérations, le rat dont on coupe la peau donne seul des signes de sensibilité; peu de sang s'écoule, et il ne paraît guère en venir du côté de l'autre rat. Dès le 22, un peu de peau se gangrène à la région ventrale, mais elle s'élimine bientôt et laisse un lambeau relativement considérable, avec une plaie de bonne nature, mais dont la guérison est lente; elle s'opère vers le 8 mai. 11 eût été Fort intéressant d'observer le retour, s'il avait dû avoir lieu, de la sensibilité dans ce lambeau ; malheureusement, le 11 mai, le rat succombe à une autre expérience que je croyais tout a fait sans danger. Je possède en ce moment un animal portant un semblable lambeau, mais depuis peu de jouis ; il ne peut donc me présenter encore aucun phénomène nouveau. La séparation des deux animaux, dans ce dernier cas, avait été faite au bout de quinze jours seulement.
b. Greffe cutanée avec ouverture d'une des parois abdominales. — On vient de voir que les parois musculaires du thorax et de l'abdomen, bien que mises presque au contact, ne s'accolaientpasetne s'envoyaient au plus que quelques Iractus celluleux. Je me demandai ce qu'il ai-
riverait en présence de lissus d'une autre nature. (Voy. (lazeile médicale, 1863.)
Je fis alors l'incision cutanée comme il a été dit ci-dessus ; de plus, au flanc du rat de droite j'enlevai un lambeau musculaire, comprenant toute l'épaisseur de la paroi abdominale, et mesurant 2<=, 5 de longueur sur une largeur de 1 centimètre, dimensions énormes pour un rat d'un mois; les intestins de cet animal lurent ainsi mis par une large surface en contact avec les muscles abdominaux de l'animal de gauche. Celui-ci ne parut en aucune manière souffrir de l'opération ; mais l'autre pâlit, s'affaiblit, et mourut au bout de six jours. Au moment de sa mort, il était horriblement pâle, ses oreilles blanches comme de la cire; son conjoint au contraire, portait tous les signes d'une excellente santé. Quelques heures après, ce dernier mourait à son tour ; et, chose remarquable, il mourait dans un état d'anémie profonde, tandis que toutes les parties du cadavre qu'il traînait après lui étaient d'un rouge noirâtre et gorgées de sang. Je signale en passant cette particularité, sans me permettre encore d'en proposer l'explication.
L'autopsie me montre que la soudure cutanée est parfaite et s'est opérée par première intention; aux extrémités de l'incision seulement je trouve quelques gouttes de pus. Toutes les veines de l'animal mort le premier sont gonflées de sang; son foie, sa rate sont presque noirs; chez l'autre, ces deux glandes sont couleur de chair pâle. Faut-il croire que celui-ci a envoyé tout son sang dans les vaisseaux relâchés du mort ?
Un fait sur lequel j'appelle l'attention s'est présenté pour le rat auquel j'avais enlevé une partie de la paroi abdominale. Sa cavité intestinale n'est pas restée béante; mais elle s'est complétée par une membrane mince, translucide, trèsfacile à isoler des tractus celluleux lâches qui l'unissent aux flancs de l'autre animal. Cette membrane ainsi verticalement tendue adhère au pourtour du large orifice pratiqué dans les muscles abdominaux; une portion des intestins lui est accolée intimement. Elle est humide, luisante à sa face interne que rien à l'œil nu ne distingue du reste de la cavité. Seulement, le microscope n'a pu me montrer d'épilhélium à sa surface; mais je rappelle que la mort de l'animal avait eu lieu au sixième jour de l'opération : peut-être l'épithélium se fùl-il développé plus tard; en outre, chacun connaît la difficulté de trouver l'épithélium du péritoine normal.
Voici donc, sauf cette dernière restriction, un péritoine formé absolument à la façon des bourses séreuses accidentelles, par simple frottement des intestins contre le tissu cellulaire. Il n'est besoin que d'indiquer combien celte expérience vient à l'appui des théories développées par M. Velpeau sur la nature des séreuses.
iiert. — 1363. G
L'injection poussée par les artères du rat qui avait un peu survécu, a passé abondamment dans les artères de l'autre; elle m'a montré de nombreuses communications, non-seulement des vaisseaux cutanés entre eux, mais aussi des vaisseaux cutanés de l'animal de gauche avec les vaisseaux intestinaux de l'animal de droite. Ces communications se faisaient par des branches fort grêles au point d'adhérence des intestins avec le péritoine de nouvelle formation. Il eût été fort intéressant de rechercher si, comme il est très-probable, le même fait se produisait pour les veines; c'est ce qu'il ne m'a pas été possible de voir.
C. Greffe cutanée avec ouverture des deux parois abdominales. — Enfin, sur deux rats d'un mois, je fais la greffe cutanée, en ouvrant les deux parois abdominales par une simple incision longitudinale. Une énorme hernie double se produit ainsi, qui n'occasionne aucun accident, et n'empêche nullement les deux animaux de manger, courir et grandir. Au bout de onze jours ils se portaient fort bien, quand l'un d'eux mourut par accident.
Les intestins adhéraient à la fois entre eux et aux sutures cutanées. La cicatrisation de celle-ci était du reste parfaite. Malheureusement l'injection artérielle, difficile sur d'aussi petits et d'aussi jeunes animaux, ne réussit pas.
li. — Entre rat albinos (I ) et surmulot.
L'opération présente des difficultés à cause de la férocité du surmulot, si on le prend pouvant déjà manger. Le hasard m'ayant fait trouver un tout jeune surmulot qu'une ratte blanche consentit à nourrir, j'ai pu tenter l'expérience, et elle m'a réussi : au bout de cinq ou six jours il y avait réunion par première intention presque partout ; un peu de suppuration sur quelques points seulement. Forcé malheureusement de m'absenter, j'ai dû, en revenant, séparer les deux animaux au bout de dix jours, à cause des déchirures qu'ils avaient fait subir à la cicatrice, après s'être débarrassés de leur bandage