IDÉES DE CARUS
i. Exposé de ces idées et des observations sur lesquelles elles se fondent.
C.-G. Carus a été un des derniers défenseurs de la grossesse utérine prolongée dans laquelle le fœtus, dit-il, peut être décomposé, et les parties molles et liquides absorbées par l’utérus au point qu’on n’en retrouve plus que le squelette.
Il commence ses mémoires publiés en 1822 1 et 182/t2 par un écrit sur la grossesse utérine prolongée et l’ absorption de l'œuf par la matrice. Ce mémoire lui a été inspiré, dit-il, par la lecture d’une observation du citoyen Huzard, vétérinaire, observation insérée dans les Mémoires de l’Institut national des sciences et arts, t. 2 (prairial an V). Carus, pour expliquer la possibilité du séjour prolongé du fœtus mort dans la matrice, cite en détail l’observation du vétérinaire Huzard.
Obs. X. — Huzard raconte, d’après une lettre qu’il avait reçue du citoyen Larmande, vétérinaire à Nonant (Orne), l’histoire d’une vache, malade depuis quatre ans à la suite d’un part qui n’avait pas pu s’accomplir, quoiqu’il fût assez avancé pour qu’on vît les pieds paraître dans la vulve.
Le fait parut assez curieux au Conseil d’agriculture du ministère de l’intérieur, qui proposa de faire l’acquisition de la vache , afin de pouvoir l’observer de près et l’examiner après sa mort. Le veau formait une masse arrondie qui siégeait dans la partie déclive du ventre sous la panse. La bête succomba quinze mois après l’époque présumée du vêlage.
L’autopsie fut faite par Huzard, en présence de Lassus, Gilbert et Tessier, ses confrères. La matrice fut trouvée inclinée à gauche, formant une masse ronde et
lZur Lehre von Schwangerschaft und Gcburt, physiol., pathol. und thcrapeutische Abhandlungen mit bcsondcrcr Ilinsicht au f vergleichendc Bcobachtungen an den Thieren, lste Abth. Leipzig' 1822.
2 Von zu lange dauernden Schwangerschaften in der Gcbürmutter, u. von der Vcrxehrung der Frucht durch den Utérus. 1824.
dure, ressemblant jusqu’à un certain point au troisième estomac (bonnet) dans les affections aiguës auxquelles les bêles à cornes sont sujettes. L’ovaire gauche était dégénéré en une masse squirrheuse , décuplée de volume et renfermant un pus crémeux.
La matrice fut incisée dans toute sa longueur. On trouva les membranes de l’œuf fortement adhérentes à la surface interne de l’utérus. Vers le fond et à droite, la substance de l’organe était ramollie et comme sur le point de suppurer.
Le veau renfermé dans la corne gauche de l’utérus, était dans une position assez normale et les parois utérines se trouvaient appliquées exactement sur lui. Le poids du fœtus était celui d’un veau bien nourri. Il était bien conservé, et seulement le quatrième jour après son extraction il a commencé à se décomposer. Quelques parties bien circonscrites semblaient entamées, les chairs étaient fraîches et belles.
Huzard fait les remarques suivantes :
1° Le veau paraît avoir péri à l’époque où il aurait dû naître, mais ne s’est pas décomposé parce que l’accès de l’air était impossible.
2° Il est probable que si la vache avait été bien nourrie , elle aurait pu vivre encore, attendu que le ramollissement de la matrice paraît avoir été la conséquence de l’altération du canal intestinal.
Larmande a déclaré à Huzard qu’il avait déjà observé un fait semblable, mais qu’il n’avait pas pu voir les suites, la vache ayant été vendue pour la boucherie.
En 1796., Gilbert a communiqué à la section vétérinaire de l’Académie le fait d’une vache dans l’utérus de laquelle on a trouvé le squelette d’un veau de 5 mois, sans qu’on s’en soit douté.
Thomas Bartholin [De insolitis partus humani viis, Hafn. 1664, cap. V, p. 37) raconte un fait tout à fait semblable.
En 16Zt9, Huswing, pasteur à Friederichsbourg, fit abattre une vache dans l’utérus de laquelle on trouva le squelette desséché d’un veau. — Le Dr Sherman [Philosoph. Transact., 1709) vit la même chose.
Dans le Journal de méd. (t. 64, 1785, p. 255) le vétérinaire Coquet, de Neufchâtel, raconte l’histoire d’une vache chez laquelle une partie du veau était partie par l’anus. La vache étant morte, on trouva que l’utérus était adhérent au côlon et la paroi abdominale percée par un abcès;
par cette ouverture les os avaient pénétré dans l’intestin. — En 1793, un vétérinaire de Gannat (Allier), Gervy, a vu un fait semblable : une vache porta 18 mois les os d’une tête de veau dans la matrice. Le vétérinaire en fît l’extraction après avoir débridé le col de l’utérus.
Boutrolle [Le parfait bouvier, Rouen 1766, p. 305) dit qu’il y a des vaches qui ne peuvent vêler. Le veau reste dans la matrice et sans accidents quand il se durcit; s’il se ramollit, elle périt. En aucun cas elle ne veut plus du taureau !
Les faits, dit Carus, qui prouvent que le petit peut être retenu longtemps dans la matrice chez les animaux, sont donc assez nombreux et ne peuvent être niés.
Cependant ce cas ne s’est pas seulement rencontré, selon lui, chez les animaux, mais aussi dans l'espèce humaine , quoiqu’il ne soit pas facile, dit-il, de trouver des exemples de résorption de toutes les parties molles, laissant le squelette à nu.
Carus rapporte alors un cas ( cas de Mühlbeck ) qu’il dit avoir trouvé dans lés Mémoires de l’Académie Joséphine de Vienne, 1787, I, 225:
Obs. XI. — Une bipare sentit au milieu de sa deuxième grossesse des mouvements non équivoques du fruit qu’elle portait dans son sein. Insensiblement ces mouvements cessèrent, et la femme eut la sensation d’un corps dur et lourd qui, dans les changements de position, tombait d’un côté à l’autre.
Au onzième mois seulement de cette grossesse, la femme éprouva des douleurs d’enfantement pendant trois jours, sans résultat. On appela le chirurgien du régiment (c’était la femme d’un sous-officier). La sage-femme lui dit que les eaux étaient parties depuis 24 heures.
A l’examen du ventre , on ne le trouva pas abaissé du tout , mais saillant audessus du nombril. La sage-femme, en voulant attirer le fœtus (U), attira le vagin et l’intestin. Rien n’avança; la patiente devint tranquille. Le cinquième jour, elle se leva et reprit ses occupations.
A partir de ce moment, la femme resta bien portante pendant quatorze ans et demi, nonobstant sa tumeur dans le ventre, mais elle ne fut plus menstruée.
Elle mourut à 46 ans d’une fièvre typhoïde. Le chirurgien fut assez heureux pour obtenir la permission de faire l’autopsie, et voici ce qu’elle doit avoir révélé : Entre le rectum et la vessie, il trouva la matrice notablement plus volumineuse
que dans l’état de vacuité , parce que le fœtus y était contenu. A l’extérieur, la matrice était complètement entourée d’un tissu cellulaire blanc. Après avoir enlevé ce tissu, on vit la matrice véritable tout à fait indurée, épaisse de 4 lignes, blanc bleuâtre, ratatinée sur le fœtus (moulée) et très-résistante à l’incision. Audessus du fond de la matrice, on vit des deux côtés des appendices membraneux méconnaissables , formant probablement les ligaments utérins ; mais ils étaient desséchés et dénaturés. En général , les ovaires et les trompes étaient méconnaissables , tant les trompes étaient ratatinées ( eingeschrumpft ).
En incisant la partie supérieure de la matrice, on tomba sur la tête du fœtus ; le dos était en avant contre les pubis. On ne put trouver aucune trace de placenta. La partie inférieure de la matrice et le col étaient entièrement ossifiés (!) Le col formait un bouchon saillant dans le vagin. Le cône (col) était fermé par la coalition ( Zusammenwuchs ) des extrémités inférieures !
La vessie, le rectum, l’anus, les lèvres de la vulve, le vagin étaient gangrénés (i brandig ), effets probables de la fièvre putride (typhoïde). — L’examen du fœtus, entrepris plus tard, fit reconnaître un lithopædion. (Description embrouillée.)
On comprend difficilement qu’un savant comme Carus se soit laissé induire en erreur par cette histoire.
On peut ranger, dit Carus, à côté de ce fait plusieurs autres tout à fait semblables. Ainsi le cas de Columba Charria1 :
Obs. XII. — Columba Charria, d’Agendicum, près de Sens, âgée de 38 ans en 1582, d’une bonne santé et nullipare, eut la certitude d’être enceinte. Au terme ordinaire de la gestation, elle fut prise de fortes douleurs d’enfantement et commença à sentir des douleurs du ventre. Une profusion d’ichor vint sourdre, moins par le méat urinaire que par les parties génitales; une membrane se rompit et il en sortit un caillot de sang avec des matières séreuses. A partir de ce moment, les mamelles s’affaissèrent et les mouvements de l’enfant ne furent plus perçus. La femme resta couchée pendant trois ans; tant qu’elle vécut , elle fut indisposée, se plaignant de sa tumeur dure, de douleurs du ventre et d’un poids mobile qui se déplaçait pendant les mouvements de la femme et tombait tantôt d’un côté, tantôt de l’autre. Après 28 ans de cette gestation, elle mourut. A l’autopsie, l’utérus apparut rugueux, privé de sa couleur naturelle et comme de terre cuite. Après avoir coupé avec peine l’utérus , qui résistait au tranchant du cou-
1 Bartholini hist. anat. rar., Cent. II, hist. C, p. 321. Amst. 1654.
teau, on retira d’une masse calcaire 1 prodigieuse un fœtus bien conservé , dans la position ordinaire. Cœur et cerveau indurés outre mesure, moins pourtant que les parties externes.
Cette observation est aussi rapportée dans Schurig (. Embryologia historico-medica, 1732, p. 234).
Carus range également clans ce nombre le cas de Lawrence2 qu’on a pu lire en 1811 dans le Monthly Magazine de Londres, observé par le Dr Cheston sur une certaine Cowler qui, ne pouvant accoucher au terme ordinaire, porta son enfant 53 ans dans la matrice! A l’autopsie, Cheston trouva une masse sphérique ossifiée, et sous cette enveloppe un fœtus arrivé à sa parfaite maturité, assez bien conservé, et qui avait pris la place du fond de l’utérus ossifié jusqu’au col. «Le corps de cet enfant était ferme et compacte comme s’il avait été condensé par une forte compression. Aussi paraissait-il dépourvu de liquide et faisait-il contraste avec un corps récemment privé de vie. » Ce fœtus était resté sain pendant cinquante-deux ans après la période ordinaire de la gestation dans le sein de sa mère (mais pas dans la matrice!). (Y. Journal de médecine, de chirurgie et de pharmacie des Drs Corvisart, Leroux et Boyer, t. 26 [1813] p. 321.)
Obs. XIII. — Cas remarquable de fœtus ossifié dans l'utérus chez une femme de GO ans, par John Caldwell 3. — Marie Delap, âgée de 60 ans, accusa, le 17 juin 1805, quatre mois après la mort de son mari, avec lequel elle avait vécu 26 ans, une grande douleur et un malaise considérable dans le ventre et dans le bassin , avec constipation opiniâtre et dysurie.
Le 18, la douleur devint déplus en plus semblable aux douleurs d’enfantement. Elle déclara n’avoir jamais eu d’enfant, mais croyait être devenue enceinte peu de temps apres son mariage et avoir eu ensuite une perte abondante qu’elle supposait être une fausse couche. Après cet avortement supposé, elle fut mens-
1 Sectoque rursus utero vix tandem renitente ad novaculæ aciem , portentosa mole gypsea eductus fœtus...
2 Medico-chirurg . Transact., vol. V, p. 104 à 129. 1814.
3 Edinburgh med. and surg. Journal, vol. II, p. 22. 1806.
tmêe régulièrement jusqu’à l’âge de 40 ou 50 ans. Depuis, elle s’était bien portée. Elle ne se considérait nullement comme enceinte.
Le 49, cette espèce de travail continua, mais sans changement aucun au col de la matrice, qui était même allongé et formait comme un prolapsus. Le col était, de plus, poussé en avant vers le pubis. Derrière le col on sentait distinctement à travers la paroi utérine des os qui semblaient être à sec.
Le lendemain, elle n’avait plus uriné depuis 24 heures , on réussit, avec le cathéter d’homme, à évacuer 2 litres d’urine.
Le 21, après le cathétérisme, on trouva autour du nombril une large tumeur semblable à une tête d’enfant, et au-dessous, reposant sur le bassin , le tronc et les extrémités.
On consulta Pollok et Graham , et on incisa le col de la matrice. Il ne s’écoula
que du sang, et au toucher on crut reconnaître une substance membraneuse se présentant devant la grosse tumeur, qui fut alors reconnue de nature osseuse. Après des efforts laborieux et prolongés avec le forceps , les ciseaux, le crochet, il fut reconnu impossible de diminuer le volume de la tumeur ou de la faire avancer dans le vagin.
La femme mourut le lendemain matin. Son corps fut ouvert par le Dr School. La tumeur utérine était large et irrégulière, et sa plus grande partie était ossifiée. Elle renfermait un fœtus passé à l’état de lithopædion. Il n’y avait pas d’adhérence anormale de l’utérus avec les parties avoisinantes du bassin ou de l’abdomen. Le fœtus et la matrice ossifiés ensemble furent envoyés au professeur Clarke, à Dublin.
Le cas de Caldwell, dit Carus, s’éloigne un peu des trois précédents : 1° parce que cette femme n’avait jamais eu d’enfant ; 2° parce qu’elle a été menstruée régulièrement jusqu’à l’âge de 50 ans; 3° parce qu’elle n’a eu de douleurs expulsives qu’à l’âge de 60 ans. Après qu’elles eurent duré quatre jours on essaya de débrider le col, mais la femme mourut.
Le cas de Moreau concerne une femme qui a eu d’abord huit couches normales. A la fin de la neuvième grossesse, elle eut des douleurs, perdit de l'eau, eut deux hémorrhagies, mais ne put accoucher. Elle porta son enfant 32 ans dans son ventre. L’autopsie démontra que le fœtus à terme et bien développé était contenu dans une capsule ossifiée de l'utérus. En outre on découvrit une autre capsule, mais seulement adhérente à la matrice , qui renfermait un embryon de trois mois.
Carus ajoute qu’il sait très-bien que Schurig mentionne sous la rubrique Sceleta diu in utero remanentia, plusieurs cas qui démontrent que le fœtus peut être ramolli, dissous et en quelque sorte digéré comme celui des animaux ; cependant après examen sévère, ces cas de Schurig ne prouvent rien. On pouvait tout aussi bien supposer des grossesses extra-utérines , d’autant plus qu’il est prouvé que dans ces dernières, des os de squelette fœtal peuvent aussi être éliminés par le vagin.
Carus revient à résipiscence; mais caressant l’idée de la comparaison de l’utérus avec l’estomac, il veut absolument prouver que l’œuf tout entier, le squelette fœtal excepté, peut être absorbé par l’utérus.
L’auteur fait suivre ces exemples (suivant lui) de digestion utérine , de réflexions physiologiques dans lesquelles il commence par dire que si on recherche le mode de formation du canal génital, on peut démontrer distinctement qu’il procède du canal digestif: ainsi les oviductes des espèces animales inférieures sont comme des appendices de l’extrémité inférieure du canal digestif. — Même chez les mammifères, le vagin, l’utérus et les trompes de Fallope ont une forme de tube ou canal digestif.
Il va même plus loin en se livrant à ses considérations d’anatomie philosophique , et finit par conclure que les changements qu’éprouve le fœtus retenu dans la matrice , démontrent une grande analogie de la matrice humaine d’une part avec Voviducte des animaux inférieurs, d’autre part avec le canal digestif lui-même.
L’état actuel de nos connaissances en embryologie ne permet plus de soutenir de pareilles idées sur l’histoire du développement des organes génitaux et digestifs. Ces deux appareils ont une origine toute différente et un développement séparé dès le début. Ce sont deux systèmes distincts dérivant de deux parties indépendantes. L’appareil génital est donc tout à fait étranger au canal digestif; ces deux appareils n’ont rien de commun.
La comparaison, continue Carus, des différents cas de gestation utérine prolongée montre que : 1° le fœtus peut rester intact dans l’utérus, et dans ce cas il pourrait bien continuer de vivre faiblement ; 2° ou qu’il
se fronce et se couvre d’une croûte calcaire; 3° ou que les parties molles se ramollissent et sont résorbées, de façon qu’il ne reste que le squelette; ou h° plusieurs de ces modifications peuvent se produire en même temps (dessèchement, encroûtement, résorption des parties molles).
D’un autre côté on remarque encore que le fœtus reste dans l’utérus jusqu’à la mort de la femme, ou bien qu’il arrive un moment où il se déclare un travail d’expulsion ou d’élimination.
Carus compare ensuite certaines modifications qui surviennent chez le fœtus ainsi retenu , suivant lui , clans la matrice pendant des années, à un simulacre de vie, et croit même à une histoire évidemment impossible d’un fœtus venu au monde vivant (schvvach lebend) , après avoir été renfermé trois ans dans le ventre de sa mère. Ce fait de Schmitt se trouve relaté dans Meckel, Handbuch der pathologischen Anatomie, t. II, p. 169. Carus trouve de l’analogie de ce cas avec les amphibies qui restent vivants des siècles, renfermés dans du bois ou de la pierre ! 1
Conséquences pratiques tirées par l’auteur du séjour prolongé de l’œuf dans la matrice :
Quelles sont les causes de la grossesse prolongée?
Les mêmes, dit-il, que celles de l’accouchement tardif. Elles dépendent de la mère, du fœtus, ou des deux à la fois.
Dans la première catégorie on trouve l’oblitération de l’orifice utérin, une maladie organique du corps, relâchement de la fibre utérine, constitution torpide de tout le corps. Dans la seconde classe, présence d’une grande quantité d’eau laissant l’utérus dans l’inertie, ou trop petite quantité d’eau de l’amnios; forme anormale du fœtus ou volume extraordinaire, mauvaise présentation ou position. Ce sont les mêmes causes qui peuvent donner lieu à l’accouchement tardif.
L’accoucheur doit se montrer actif autant de fois que la nature tend à expulser le produit de la conception, surtout quand il s’est écoulé peu de temps après le terme normal révolu.
Quand il est appelé plus tard, il ne doit agir que si la vie de la femme
semble compromise; alors il doit par tous les moyens la délivrer.
Enfin, Carus se livre encore à des considérations de médecine légale.
En admettant , dit-il :
1° qu’un fœtus peut rester pendant un temps indéterminé dans l’utérus ;
2° que les efforts d’expulsion peuvent se manifester à des époques très-diverses ;
3° que la grossesse prolongée (accouchement tardif) forme la transition vers la grossesse continue ;
k° que le fœtus peut continuer de vivre plus ou moins longtemps après la Û0e semaine de son incubation;
Il faut procéder avec beaucoup de circonspection et renoncer d’abord à fixer un tenne quelconque à la grossesse utérine ; dès lors le juge ne peut déclarer la légitimité ou l’illégitimité d’un enfant en se basant simplement sur la durée de la grossesse.
Et voilà où 'l'on en arrive quand le point de départ (la prémisse) est faux !
Ce qu’il y a à noter, c’est que Carus ne dit plus un mot de tout cela dans son Traité de gynécologie publié en 1828 (2e éd.).
2. Examen de la question au point de vue de l’anatomie et de la physiologie
comparées.
Les exemples pris dans l’anatomie comparée (les mammifères) peuvent-ils être invoqués pour prouver la grossesse utérine prolongée audelà du terme ordinaire ?
Pour cela il faudrait qu’avant tout il y eût identité de conformation et de structure entre l’utérus de la femme et celui des femelles d’animaux mammifères. Or, l’utérus des singes a seul une grande analogie avec l’utérus humain l, et encore chez les espèces les plus parfaites seulement. Et c’est justement sur ce qui arrive aux singes pendant la grossesse que nous sommes dans une ignorance complète.
1 Blumenbach , Handbuch d. vergleich. Anat . , p. 474.
La matrice de la jument, de la vache, de la brebis, espèces dans lesquelles on a voulu avoir observé des exemples de grossesses utérines prolongées, de résorption des parties liquides et molles, ou de momification, ne ressemble plus à celle de la femme ni par la forme, ni par la structure, ni par le mode d’union de l’œuf avec la matrice.
L’organe gestateur des solipèdes est divisé à son fond , en cornes. Chez la jument ces cornes ont presque la même longueur chacune , que le corps de l’utérus L Or, c’est dans les cornes que l’on a trouvé les fœtus momifiés ou décomposés chez les animaux mammifères, et non dans le corps de l’utérus. Dans l’espèce humaine, le corps de l’utérus n’a pas d’appendices de ce genre, et les trompes s’y ouvrent par des pertuis très-étroits. Les cornes, quand elles existent, ressemblent à la trompe de Fallope , et c’est alors une véritable grossesse extra-utérine.
La structure de la matrice humaine diffère de celle de l’utérus des mammifères en ce qu’elle est plus épaisse 2, plus dense, plus fibreuse, plus vasculaire, qu’elle a une muqueuse très-développée. Pendant la gestation , elle ne présente pas de cotylédons à sa surface , les rapports du placenta avec l’utérus sont plus superficiels et moins intimes.
Enfin l’utérus humain sécrète tous les mois une quantité plus ou moins considérable de sang (menstruation), fonction que ne remplit pas celui des animaux mammifères (celui des singes excepté). (Il y a cependant le rut.)
Telles sont les conditions anatomiques et physiologiques qui ne permettent plus de croire à la possibilité de la rétention du fœtus (de l’œuf entier) dans la matrice humaine après la durée normale de la grossesse. Tous les exemples qu’on en a cités (dans notre espèce) doivent être rangés parmi les grossesses extra-utérines.
‘D’après Jœrg, TJeber das Gebàrorgan des Menschen und der Sâugethiere, 4-3 centimètres (cornes 8" 6'" , corps 9" 6'"). Leipzig 1808.
2Déjà Haller, in Elem. physiol. , t. VII, part. II, p. 56, dit : «Utérus humanus ab omnium animalium uteris differt, quæegojam inciderim. Quadrupedum utérus verus est musculus, pæne ut œsophagus, crassior etiam est in homine, quam in ullo animale.»
Dans celles-ci les conditions favorables à la rétention se trouvent réunies : impossibilité d’expulsion; kyste accidentel dont la vitalité surexcitée s’éteint; travail éliminatoire latent et incomplet. Malgré ces conditions la nature cherche au bout d’un temps variable à se débarrasser de ce produit accidentel et qui a cessé de vivre, ou bien la femme succombe avant que ce travail ne soit assez avancé pour pouvoir être terminé.
3. Examen de la question au point de vue de la médecine vétérinaire.
Le fait de Huzard, invoqué par Carus, est presque unique dans la science moderne, les autres sont tous des siècles passés (où l’on n’observait pas toujours bien). 11 est étonnant que la médecine vétérinaire ne consacre pas un chapitre à part à la rétention du fœtus dans la matrice. Ainsi, par exemple, Rainard, ancien directeur de l’École vétérinaire de Lyon et qui a écrit un Traité complet de la parturition des principales femelles domestiques (Lyon 18Ù5, 2 vol.), n’en parle qu’en passant, et à propos de la grossesse gémellaire; il dit (p. 99, t. I) : « M. Guillemot a observé un cas dans lequel un fœtus a séjourné deux ans dans la matrice. Je ne sache pas qu’on ait observé des cas semblables chez les animaux hors du cas de grossesse gémellaire, mais on a constaté de semblables rétentions de fœtus dans le cas de grossesse simple. Il y a mieux , un petit étant mort et ayant séjourné un an dans l’utérus d’une femelle, il y a eu une deuxième fécondation, une deuxième grossesse, et la femelle étant morte , on a trouvé les deux petits dans la matrice ; le premier était momifié. »
Dans ce cas est-il bien vrai qu’il existait déjà un fœtus dans la matrice ? n’était-ce pas un jumeau momifié, ainsi que cela s’observe dans l’espèce humaine ?
Quoi qu’il en soit , c’est tout ce que Rainard dit de la rétention du petit dans l’utérus (les cornes) des mammifères.
Cherchant à asseoir notre opinion sur l’expérience d’hommes com-
pétents en l’art vétérinaire, nous nous sommes adressé à M. Tisserant, vétérinaire à Nancy, qui a bien voulu nous renseigner et nous permettre de rapporter son opinion.
M. Tisserant pense comme nous à propos du cas rapporté par Rainard, que le fœtus prétendu momifié ne pouvait se rencontrer que dans une simple grossesse gémellaire dont l’un des fœtus était avorté dans les premiers mois de la gestation et s’est momifié, l’autre continuant à se développer. Il est certain , d’après lui , que la femelle n’aurait pas demandé le mâle, si elle avait été en gestation, même d’un fœtus momifié, la femelle ne recevant le mâle que quand la nature le demande. Une femelle est jugée pleine dès qu’elle ne demande plus le mâle : c’est la seule manière de reconnaître qu’elle est grosse, puisqu’elle n’a pas de menstruation comme la femme. Or, il peut y avoir d’autres causes pour qu’elle ne demande plus le mâle, car il arrive souvent qu’on croit une bête pleine pendant 8 mois (vache) et quand le 9e mois arrive , elle ne fait pas de petit et n’expulse pas d’avorton non plus : il ne part rien du tout. Mais la constatation d’un fœtus mort entraîne de la part du propriétaire de la bête l’exigence d’un accouchement forcé ou la vente à l’abattoir. Dans le cas particulier, il est donc probable que le fœtus n’avait pas été reconnu avant la conception prétendue nouvelle, et qu’il a été supposé ainsi après coup, au moment de l’autopsie. Sa présence avant la conception du fœtus né vivant n’est donc qu’une supposition que nous ne croyons pas probable.
Rainard dit encore quelques mots de la rétention du petit dans l’utérus des mammifères à la fin du volume, à propos de X anatomie pathologique du fœtus mort dans l’utérus. — - Il se présente sous deux états, dit-il : quand il y a eu écoulement d’eau et contact de l’air extérieur — alors il se putréfie; quand l’œuf est resté entier — alors le fœtus peut, sans danger pour la mère, rester un an, un an et demi, deux ans même dans le sein maternel (p. 506) .
C’est dans les cas de ce genre qu’on comprend comment la mère a pu ne pas éprouver d’accident, comment, si le part était double, l’autre
petit a pu continuer à se développer, ou les autres si c’est chez une femelle multipare.
En parlant de la grossesse extra-utérine (p. 118), Rainard déclare que la médecine vétérinaire ne possède en fait de grossesse extra-utérine bien constatée que le cas de Mollard , vétérinaire de la Tour-du-Pin ( Compte rendu des travaux de l’Ecole de Lyon, 1837 ; Recueil de médecine vétérinaire , 1838, p. 617). Il s’agit d’un fœtus de chèvre trouvé par un boucher dans la cavité abdominale de la mère. L’utérus était complètement intact, dit ce vétérinaire, sans aucune trace de gestation. Je soupçonne fort, ajoute Rainard, que le cas de sortie spontanée de fœtus de brebis par perforation d’un point des parois abdominales est dû aussi à une conception extra-utérine.
Il résulte de cette déclaration que la grossesse extra-utérine est trèsrare chez les animaux mammifères, tandis qu’elle est relativement trèsfréquente dans l’espèce humaine. Cela ne tiendrait-il pas surtout à la différence de disposition des organes génitaux internes, et de structure de la matrice ?
4. Examen de la question au point de vue de la physiologie pathologique.
L’idée de la prolongation de la vie du fœtus dans la matrice au-delà du terme , émise par Carus, est encore plus impossible. La seule chose possible est que les différents éléments anatomiques, surtout les éléments épithéliaux (cheveux, ongles, dents, etc.), continuent à s’accroître isolément, mais point ensemble, pas avec l’harmonie qui constitue la vie. Voici ce qui a été dit sur cette opinion :
L’organisme, dit Lempereur1 à propos des grossesses extra-utérines, semble jusqu’à un certain point pouvoir bénéficier de la prolongation forcée de son séjour dans le sein maternel.
1 Des altérations que subit le fœtus après sa mort dans le sein maternel. Thèse de Paris 1867, p. 117.
Patuna parle d’une grossesse abdominale dans laquelle il trouva le fœtus ayant la taille d'un nouveau-né de deux mois!
Schmitt1 cite une femme atteinte de grossesse abdominale qui éprouva de vaines douleurs en temps légitime; lorsqu’elle mourut, deux ans après, on pratiqua l’opération césarienne pour retirer l’enfant. Celui-ci vécut et respira, mais mourut au bout de deux heures.
Le Dr Grossi a pu, assisté d’autres confrères, constater la vitalité d’un fœtus qui avait séjourné quatorze mois dans la matrice.
Harvey 2 dit avoir vu une femme qui porta un enfant plus de seize mois, perçut ses mouvements pendant plus de dix mois, et enfin le mit au monde vivant !
L’enfant de Catherine Crépien, né à vingt-deux mois et quinze jours, avait, dit le D1' Panthot, des cheveux longs de deux doigts, des ongles longs, des gencives blanches, des dents prêtes à sortir, le crâne dur, la voix grave, forte, la peau dure, le placenta desséché comme une vieille basane !
En 1802, à la Maternité de Paris, on fit la gastrotomie à une femme dont on retira un enfant de 8 livres et demie (4160 grammes), long de 19 pouces (51cm,3), le diamètre de la tête en proportion3. A cela il n’y a rien d’étonnant : Schrœder a pesé un fœtus à terme de 4950 grammes; la longueur moyenne est de 51cm,2.
Nous ne citons ici que comme un conte inventé à plaisir le cas, rapporté par Yolsung, d’un enfant qui, d’après la tradition, vécut six années dans le corps de sa mère et qui , en ayant été tiré par une opération sanglante, embrassa sa mère mourante! Et le prodigieux enfant de la ville de Sens, dont Depaul a rappelé l’histoire, qui «aurait vécu vingt-huit ans dans le sein de sa mère et qui en aurait été extrait après ce long intervalle par une opération dont tous les détails sont minutieusement décrits. Mais, chose plus extraordinaire encore, cet enfant,
1 Beobachtungen der Akademie zu Wien, p. 84.
i Exercitationes de generatione animalium. Ed. de Londres, in-4°, p. 260.
3Une livre = 489&r,5; un pouce = 27 millimètres.
au moment où il fut retiré de la coque osseuse qui le renfermait , montra qu’il n’avait pas perdu son temps pendant sa longue réclusion, car il se mit immédiatement à parler latin. » Et le narrateur ajoute sérieusement qu’il partit pour voyager et qu’« il racontait dans cette langue les particularités si curieuses de son entrée dans la vie. »
Ce sont ces exemples et d’autres semblables qui avaient porté Meckel et à sa suite Carus à attribuer au fœtus une me latente et réduite au minimum pendant un certain laps de temps ; hypothèse plus que douteuse et fort difficile à admettre aujourd’hui, dit Lempereur lui-même, qui admet cependant la possibilité des rétentions.
Au sujet de Y absorption clu fœtus retenu, admise par Carus, voyons ce qu’on en dit pour la grossesse extra-utérine.
Comment les choses se passent-elles en cas de squelettisation dans la grossesse extra-utérine? se demande Lempereur1. C’est là ce qui prête à la discussion. Y a-t-il ramollissement, liquéfaction et résorption des parties molles? On sait combien l’absorption du placenta par la matrice a été controversée : des hommes comme Schmitt et Nægele l’ont soutenue, tandis que Mme Boivin l’a combattue par des raisons plus ou moins plausibles. Beaucoup d’anatomo-pathologistes admettent que les membranes de l’œuf peuvent être résorbées; Meckel a réuni un certain nombre d’observations de grossesse extra-utérine où l’embryon était à nu et les annexes disparues. Burdach avance positivement que, quand l’organisme maternel ne peut se débarrasser du fœtus, il peut quelquefois l’absorber et s’en nourrir; l’embryon se consomme, et les os seuls en restent. On s’est appuyé sur les faits de résorption observés dans l’économie : des épanchements séreux, le contenu plus concret de certains abcès, des ecchymoses, des caillots hémorrhagiques souvent considérables, certaines tumeurs végétantes et autres que l’on voit diminuer et disparaître insensiblement ; on a rappelé cette disparition sans résidu de certaines portions du squelette même, en contact avec des sacs ané-
1 Thèse de Paris 1867, p. 129.
vrysmaux ou des tumeurs fongueuses de la dure-mère, de la portion corticale des cals osseux formés à la suite de fractures ; on a , par des exemples, établi que la résorption pouvait se faire sans qu’il y eût d’adhérences contractées entre les surfaces, et l’on a conclu à l’identité du processus à l’égard du fœtus. Pour d’autres , cette disparition des parties molles n’aurait jamais lieu sans un travail pathologique circonvoisin , sans qu’une sécrétion de liquides nouveaux soit venue aider à la dissolution et à la fonte des tissus. Des faits bien observés peuvent seuls trancher la question d’une façon absolue; mais pour nous, dit Lempereur, considérant les observations que nous avons sous les yeux, nous ne saurions être exclusif, et nous admettons sans difficulté les deux processus.
Y a-t-il quelque analogie entre un épanchement renfermé dans une membrane sécrétante et qui absorbe habituellement, et l’intérieur d’un œuf entouré d’une fausse-membrane?
Il est difficile de croire à la résorption de toutes les parties molles. Sans doute il est difficile aussi d’expliquer la transformation de l’œuf autrement que par l’absorption et la sécrétion. Il y a un travail d’absorption et de sécrétion , puisque l’eau de l’amnios disparaît à la longue et que le fœtus devient lithopœdion ; mais ce dernier n’est pas seulement un squelette, ce sont les parties molles elles-mêmes intactes qui s’incrustent, se recouvrent d’une couche calcaire. Ainsi, lorsqu’une plante est pétrifiée dans les eaux séléniteuses , le sel calcaire l’a tellement imprégnée, que quand on la brise on ne trouve plus l’élément principal de la plante, la chlorophylle ; mais la forme en est conservée. La comparaison faite plus haut n’est pas applicable.