CHAPITRE Y
RÉTENTION DE l’CEUF AVORTÉ, i. Rétention jusqu’à terme.
Il est reconnu depuis longtemps que des fœtus morts peuvent séjourner assez longtemps dans la matrice1, mais la durée que les différents auteurs assignent à la rétention après la mort du fœtus diffère beaucoup et est mal déterminée; ce qu’ils disent se rapporte surtout aux grossesses gémellaires. Déjà Mauriceau2 relate six cas de rétentions de
lBeitr. z. Geb., IV, 1, p. 51.
* Observations sur la grossesse, etc. , t. II, Paris 1738, et Dernières observations sur les maladies, etc., ibid.
fœtus morts, pendant un mois. Dans un autre cas, la rétention dura 5 semaines, une fois 2 mois, dans trois cas 3 mois, dans un cas à, dans un autre 5 ; une description insuffisante laisse pourtant surgir plus d’ un doute sur l’exactitude de ses assertions.
Gardien 1 se prononce comme suit sur la durée de la rétention : Il n’est pas possible de déterminer combien de temps cet état peut durer. Quelques exemples font croire que des enfants seraient restés pendant plusieurs mois après leur mort dans le sein de leur mère.
D’après Carus2, comme nous l’avons dit, la durée possible de la rétention ne se laisse même pas fixer a priori.
Kilian3 dit que la rétention peut durer des semaines, même des mois, et invoque Ramsbotham et Velpeau.
Balocchi 4 parle d’une durée plus ou moins longue.
Chiari, Braun et Spath5 appuient la longue rétention dans les grossesses gémellaires; dans la grossesse simple, le fœtus peut quelquefois, d’après eux, quoique plus rarement, rester dans la matrice jusqu’à six semaines.
D’après Spath6, le fœtus mort peut demeurer dans l’utérus plusieurs jours ou semaines ; quelquefois même il peut en être expulsé après plusieurs mois, «les cas de jumeaux en fournissent la meilleure preuve, etc. »
Braun7 croit aussi que, dans les grossesses gémellaires, le fœtus mort peut rester trois à six mois dans la matrice; dans la grossesse utérine simple, plusieurs semaines.
D’après Hohl8, des semaines, même des mois peuvent s’écouler
1 Traité complet d’accouchements , vol. II, p. 129. Paris 1816.
2 Lehrbuch der Gynàk . , II. Th., p. 421. Leipzig 1838.
8 Geburtslehre , Bd. II, p. 621. Frankfurt 1842.
*Manuale completo di Ostetr., p. 296. Milano 1859.
SKlinik der Geburtshülfe , etc., p. 22. Erlangen 1855.
6 Compendium der Geburtshülfe , p. 252. Erlangen 1857.
'Lehrbuch der Geburtshülfe , p. 127. Wien 1857.
8 Lehrbuch der Geburtshülfe , p. 270. Leipzig 1862.
depuis la mort du fœtus jusqu’à son expulsion; mais l’auteur paraît dans le cas particulier avoir surtout égard aux grossesses gémellaires.
D’après Cazeaux1, une rétention de deux, trois, même quatre semaines n’est pas rare; il a lui-même observé un cas de rétention pendant six semaines, et il ajoute la remarque suivante: on a prétendu que le fœtus mort est resté dans la matrice jusqu’au neuvième mois.
Lange2 croit pouvoir admettre dans les grossesses simples un terme de quatre à cinq semaines, peut-être même au-delà.
Schrœder3 est le seul qui expose les différentes conditions permettant la rétention. La rétention du fœtus mort pendant plusieurs semaines dans le cas d’avortement interne, est tout à fait habituelle, dit-il ; souvent elle ne détermine aucun symptôme subjectif, mais souvent aussi on voit survenir les symptômes de mort du fœtus : jamais il n’y a de retour de la menstruation. Les cas rares sont ceux où des fœtus morts ont été retenus plusieurs mois dans l’utérus. Ainsi Young4 a vu une rétention de 2 mois et 10 jours, Pridie5, Newmann et Harley6 de 3 mois, Gr. Hewitt7 de 5 mois, Jacobi8 de 5 mois et demi, Peaslee9 de 7 mois. Cedersschjold10 de 8 mois.
Fairbank 11 a publié un cas dans lequel une femme, au sixième mois de sa grossesse, éprouva une contusion violente du ventre, avec une fracture du bassin et péritonite consécutive sans avorter, et chez laquelle
I Traité théor. et prat. , etc. , p. 342 et suiv. Paris 1862.
* Lehrbuch der Geburtshülfe , p. 427. Erlangen 1868.
Manuel d’accouchements , trad. fr. , p. 409. Paris 1875.
* Transact. of Edinb. obst. soc. 1870.
Hbid., p. 34.
e London Obst. Trans ., II, p. 251.
t Ibid., III.
8 New-York med. Rec. , 2 mars 1868.
9 Amer. J. of Obst. , IV, p. 550.
Virchow-Hirsch' scher Jahresb. uber 1811, II, p. 572.
II Obst. Trea., IX, p. 1.
le fœtus, mort à cette époque, ne fut expulsé que trois mois plus tard. D’ordinaire, l’œuf tout entier est retenu, et il est très-rare que le fœtus seul reste dans l’utérus, tandis que le placenta et les membranes sont expulsés1. Cela n’est même pas probable. Le fœtus mort peut encore, surtout si la grossesse n’était pas très-avancée, malgré son long séjour dans l’utérus, s’y conserver extrêmement frais. Ainsi Schacher2 parle déjà d’un cas dans lequel un fœtus d’environ trois mois fut expulsé avec le placenta dans la 32e semaine de la grossesse. Stephen 3 vit une femme devenue enceinte en février, chez laquelle le fœtus mourut deux mois après, à la suite d’une chute. Le 22 août, un œuf bien conservé, intact, fut expulsé avec un fœtus de six semaines.
Warner4 fit l’extraction d’un œuf complètement frais, de deux à trois mois et n’ayant aucune mauvaise odeur, et cela à cause d’une forte leucorrhée, six mois après la mort de cet œuf.
Mac-Clintock 5 a vu une femme enceinte de sept mois, accoucher d’un œuf d’environ six semaines qui avait été retenu dans l’utérus, et contenait un embryon tout à fait frais.
Holst 6 trouva même un fœtus de quatre mois , qui ne fut expulsé que 2û semaines après la fin normale de la grossesse, parfaitement bien conservé.
En 1866, le professeur Fabbri présenta à l’Académie des sciences de Bologne un mémoire7 sur l’avortement interne ou part manqué. L’auteur entend par part manqué la mort du fœtus dans le sein de sa mère et son séjour plus ou moins longtemps prolongé dans la
1 Voy. Nœggerath, Chamberlain et Peaslee, Amer. J. of Obst. , IV, p. 552. — Solovieff, Wiener med. Woch. 1874, n° 45.
* Universitàtsprograynm. Leipzig 1717.
3 Amer. J. of med. se., avril 1870, p. 428.
* Boston gyn. J., vol. V, p. 215.
5 Dublin quart. J. of med. sc., août 1870.
6 Beitràge, I, 192.
7 Del parto pretermesso o mancato nei bruti domestici e nella specie umana ( Mem . dell. Accad. délia scienze delV Istituto di Bologna, vol. 5, série 2. 1866).
matrice; c’est ce que M. Stoltz a appelé depuis longtemps avortement interne.
Fabbri parle d’abord de quelques cas de ce genre observés chez les brutes. Chez les animaux „ dit-il, la mort du fœtus et son séjour prolongé dans la matrice est un fait relativement fréquent, quoi qu’en dise Mac-Clintock. Il cite alors à l’appui de son opinion quatre faits1 qui ne sont tous que des cas d’avortement interne, sans qu’il soit prouvé qu’il y ait eu rétention au-delà du terme normal.
Quelles sont les causes de cette rétention fœtale dans l’utérus pendant un temps plus ou moins long? se demande l’auteur.
Il est difficile, dit Fabbri, de répondre à cette question. On peut seulement avancer que ce n’est pas toujours un obstacle mécanique, que souvent cela tient à un état d’inertie de la matrice. Quelquefois le fœtus n’est expulsé qu’à l’occasion d’un nouveau part.
Ces faits, ajoute-t-il, sont importants pour la médecine clinique vétérinaire : 1° Si la femelle qui se trouve dans cette position est bien portante, il n’y a rien à entreprendre ; 2° si, le fœtus étant décomposé, il en part des portions par la voie génitale, il faut favoriser cette sortie et extraire les portions qui se présentent, jusqu’à ce que le squelette entier
1 1er fait. — Fœtus abortif momifié, qui fut expulsé en même temps qu’un autre abortif mais frais , par une vache qui avait été couverte quatre mois auparavant. Elle portait probablement, dit Fabbri, le fœtus momifié quand elle a conçu l’autre. La configuration bicorne de l’utérus permet d’accepter cette supposition. — Mais qui nous dit que la rétention a duré au-delà du terme normal de la gestation de la vache ?
2e fait. — Une truie met bas sept petits vivants et un momifié. Selon toute probabilité le fœtus momifié , dit-il encore , a été conçu en même temps que les autres , mais est mort. Cet événement a beaucoup d’exemples dans l’espèce humaine.
3e fait. — Dans une vache abattue à l’abattoir public, on trouva un fœtus de deux mois renfermé dans ses membranes dans la matrice. La cavité de la corne utérine et l’intérieur de l’œuf lui-même contenait une humeur purulente. Il est évident que la mort du fœtus a été effet ou cause.
4<‘ fait. — Il concerne une vache dont l’une des cornes utérines renfermait un veau plus que mûr, et l’autre une grande quantité d’humeur muqueuse, si bien qu’on ne pouvait distinguer celle des deux qui renfermait le veau. Selon toute probabilité, le veau était sur le point de naître.
soit enlevé; 3° si l’on s’aperçoit de quelque trouble de l’économie qui ne puisse être attribué qu’à cet état, il faut porter la main dans les organes génitaux jusque dans la matrice et tenter l’extraction du fœtus; k° abandonner le tout à la nature quand l’extraction ne réussit pas, la bête pouvant se rétablir néanmoins et le fœtus se momifier dans la matrice (mais pas au-delà du terme de la gestation, d’après nous).
L’opération césarienne a été conseillée et pratiquée avec succès.
Mais il faudrait savoir d’abord si ces rétentions sont possibles. Nous sommes de l’avis qu’il vaudrait mieux abandonner le fœtus à la nature. L’animal abattu a le même prix, qu'il porte ou non un fœtus en lui. Ne vaudrait-il pas mieux l’abattre tant qu’il est bien portant pour vendre la viande ?
Fabbri a publié un fait de ce genre dans l’espèce humaine, communiqué à l’Académie, en novembre 185à, par G.-B. Baraville : — Femme de 38 ans, — mort du fœtus à à mois, chute du cordon, mais le travail s’arrête. — Écoulement séro-sanguinolent fétide, le cordon tombe. Quelques jours après une jambe fut expulsée. — La femme entra à l’hôpital, où elle séjourna 18 jours. — Le docteur B., qui la suivit, put s’assurer qu’à intervalles, surtout aux époques menstruelles , il sortit tantôt un os, tantôt un autre. — Et voilà tout! qu’est-ce que cela signifie? Qu’il y a eu avortement.