HISTORIQUE
La question des grossesses prolongées a beaucoup préoccupé les naturalistes et les médecins , depuis Hippocrate jusqu’à nos jours , sans qu’on soit arrivé jusqu’à présent à un résultat concordant.
Hippocrate1 a noté dans ses écrits que l’accouchement arrive le dixième mois, comme terme le plus long; et à un autre endroit 2 il dit qu’à neuf mois le fœtus est mis au monde et vit. Roderic de Castro (De univers, mulier. med.3 1603, Part. I, Libr. IV.) et J. Peyssonel Tract, de temp. human. part., c. à, p. 50-51) démontrent qu’en premier lieu Hippocrate compte en mois lunaires , en second lieu en mois solaires.
« L’homme seul, dit Aristote 3, naît à sept, huit, neuf, dix mois ; ce dernier temps est le plus ordinaire; quelquefois, cependant, la grossesse dure jusqu’au commencement du onzième mois. » Selon Pline, la gestation peut durer une année entière. — On est d’abord étonné de voir les anciens faire une règle de ce dont les lois françaises font prudemment une exception, en fixant à dix mois le terme ordinaire de la grossesse ; mais lorsqu’on se rappelle leur manière de diviser le temps par
1 Traité de la nature de l'enfant , t. VII, § 30, trad. Littré, p. 533.
! Traité des chairs , t. VIII, § 19, trad. Littré, p. 613.
3 Histoire nat. des anim., etc., t. Ier, p. 431.
périodes lunaires 1, on trouve que leurs mois de 27 jours ne donnent qu’un total de *270 jours, juste comme 9 de nos mois de «JO jours.
Déjà la Loi des XII Tables2 (451 av. J.-G.) avait décidé que les enfants qui seraient nés au-delà de dix mois après la mort du prétendu père, ne devaient pas être regardés comme légitimes.
La grossesse prolongée n’était pas admise non plus par les écrivains religieux du premier siècle de l’ère chrétienne à en juger d’après l’Apocalypse d’Esdras écrite en l’an 97 ap. J.-C., probablement à Rome, par un juif , le dernier prophète d’Israël. Dans cet ouvrage qui se trouve annexé aux livres sacrés dans certaines éditions de la Yulgate, le voyant pharisien écrit en effet dans une de ses visions : « Et lo Seigneur me répondit et me dit : Demande à la femme enceinte si, lorsqu’elle aura accompli ses neuf mois , sa matrice pourra retenir encore son fruit en elle. — Et je lui dis : Elle ne le peut pas, Seigneur 3. »
Ce fait était anciennement connu et a été noté de tout temps par les observateurs. Il était signalé il y a plus de deux siècles (1651) par l’illustre physiologiste Harvey qui , après avoir fait beaucoup d’expériences et de vivisections , finissait par en revenir à la tradition. Voici la traduction littérale de ce qu’il a dit à ce sujet 4 :
«Assurément, la durée de la gestation est celle que nous croyons avoir été observée dans le sein de sa mère par Jésus-Christ, notre Sauveur, de tous les hommes le plus parfait; c’est-à-dire depuis le jour de l’Annonciation de l’ange, au mois de mars , jusqu’au bienheureux jour de la Nativité, que nous fêtons en décembre. »
Les médecins ne se sont jamais accordés sur les naissances tardives. On compte au nombre de ceux qui les ont rejetées des hommes très-
1 Voir Bourdon, Principes de physiologie comparée, p. 183. Paris 1830.
* Voir Bouchaud, Commentaire sur la loi des XII tables. Paris 1803,, 2 vol. in-4°.
s Apocalypse de Pseudo-Esdras , § II, v. 48 et 49, chez Gfrœrer, Prophetæ veteres pseudepigraphi , p. 75. Stuttg'. 1840.
iGulielmi Harveii opéra omnia, a Collegio mcdicorum Londinensi édita, t. 1, 1766; de Partu exercitatio , p. 548.
recommandables dans l’antiquité ; et parmi les modernes, personne n’en a contesté la légitimité avec plus de vivacité que Louis et Bouvard. Qui ne connaiît les virulentes diatribes lancées par ces deux champions contre Petit et Lebas? Astruc rejetait aussi les naissances retardées; mais on peut lui reprocher d’avoir fait, selon sa coutume, un vain étalage d’érudition là où il ne fallait qu’un peu de logique et de bon sens. Enfin, Mahon avait embrassé la même opinion, et il faut convenir qu’il la défendait moins en philosophe qu’en partisan passionné.
Parmi ceux qui ont admis les naissances tardives, on distingue Zacchias, Eugénius et Bonaventura; enfin, au dernier siècle, Antoine Petit, Levret, Dulignac, Panenc, Chomel, Lebas, Lepecq de la Clôture, Roussel et Fodéré.
Louis 1 n’eut pas de peine à démontrer, comme l’avait déjà dit Courtin 2, que les nombreuses histoires de naissances tardives mentionnées par ses antagonistes ne prouvent rien dans l’espèce, et que les femmes ne savent presque jamais au juste l’époque à laquelle elles ont été fécondées.
Ceux qui ont rejeté les naissances tardives se sont fondés sur cette loi uniforme et immuable que la nature suit dans la reproduction de tous les êtres : loi qui fixe le terme de la gestation pour chaque espèce d’animaux, et qui ne peut souffrir que très-peu de retard. Ils ont ensuite allégué l’opposition des lois physiques avec les naissances tardives, et le volume excessif que le fœtus acquerrait par un trop long séjour dans le sein de la mère. Mais, déplaçant la question du vrai terrain scientifique, ils ont à tort insisté principalement sur les désordres qui troubleraient les familles, « si, à toutes les ressources que les femmes ont pour donner des héritiers à leqrs maris , on ajoutait encore la facilité de faire des posthumes à telles époques qu’elles jugeraient à propos, et de frustrer par là des collatéraux à qui appartiennent les biens de leurs époux. »
iMém. contr'e la légitimité des naissances prétendues tardives. Paris 1764.
* Œuvres de Guillemeau, in-folio, p. 212.