Théorie nouvelle de la fécondation
Depuis vingt ans, on croyait généralement qu’au moment des règles, tous les organes pelviens et spécialement la muqueuse utérine, étaient le siège d’une congestion intense, qu’au summum de cette hyperémie un follicule de de Graaf se rompait et qu’un ovule s’échappait au même moment où l’épithélium utérin se desquamait et où le sang s’écoulait de l’utérus, et que cet ovule suivait la trompe pour aller dans l’utérus, où il se perdait, si la fécondation ne venait pas l’y fixer et l’y greffer. L’hyperémie utérine, la perte cataméniale et la sortie de l’ovule étaient considérées comme des phénomènes concomitants inséparables. La conception devait donc se faire très-probablement immédiatement après une époque menstruelle, au moment où l’ovule allait atteindre l’utérus, avant qu’il fût perdu dans les replis de sa muqueuse. On supposait (Bischoff, Coste) que cette période où l’ovule est susceptible d’être fécondé dure de dix à douze jours après la cessation des règles.
Malheureusement des faits sont venus s’élever contre cette théorie 1. Le professeur Cari Schrœder (de Berlin), qui l’admettait encore dans la Û® édition (1873) de son Manuel d’accouchements, l’abandonne dans sa 5e édition (1877) et dit (p. 23) qu’elle n’est plus tout à fait solide.
Dans son article, Die normale Menstruation , de Y Encyclopédie de Ziemssen (t. X, Krankh. der weihl. Geschlechtsorgane) , il considère les vues de Kundrat (devienne) et d’Engelmann 2 (de Saint-Louis) comme fort plausibles et parait incliner décidément vers la théorie moderne de
1 Annales de gynécologie , t. VI, p. 364. 1876.
* Americ. Journ . of obstet. , mai 1875.
Lœwenhardt, qui veut que l’ovule soit expulsé avant l’apparition de l’écoulement sanguin.
Ainsi que le font ressortir Sigismund1 et Lœwenhardt2, le cycle des changements qui rendent l’utérus apte à loger l’ovule est terminé avec la menstruation; récemment cela a aussi été démontré anatomiquement par Kundrat3 et Williams4. D’après leurs recherches, la menstruation n’est pas le signe d’un plus grand afflux de sang dans l’utérus, mais celui d’une métamorphose régressive produite par le fait que les couches superficielles de la muqueuse utérine subissent la dégénérescence graisseuse, s’exfolient et érodent ainsi les vaisseaux de l’endométrium. D’après Williams, la muqueuse utérine est même soumise à des métamorphoses périodiques et régulières ; pendant la menstruation, elle se détache peu à peu et commence à se reformer lentement, jusqu’à ce quelle ait atteint son plus grand développement comme caduque menstruelle peu avant l’époque cataméniale. Elle subit alors la dégénérescence graisseuse et s’exfolie avec hémorrhagie.
Aveling 5 a nommé d’une manière fort ingénieuse nidation la reformation de la muqueuse, et dénidation sa desquamation, sa désintégration, termes très-bien appliqués.
Dans une communication plus récente encore, faite à la Royal Society de Londres 6, Williams conclut, de l’examen de seize cas, que la rupture du follicule et l’échappement de l’ovule se produisent, dans la règle, avant l’a pparition du flux menstruel correspondant.
D’après ces travaux, il faudrait admettre qu’avec l’hémorrhagie de la muqueuse utérine , les processus qui pouvaient fixer l’ovule de cette période dans l’utérus, sont passés, et que, par conséquent, l’œuf qui
* Berlin, klin. Woch., n° 52. 1871.
*Arch. f. Gyn., III, p. 456.
3Stricker’s med. Jahrb ., p. 135. 1873.
tObst. J. of Great. Brit., febr. and mardi 1875.
5Obst. J. of Great. Brit., p. 209, july 1874.
6Proceadings of Roy. Soc., n° 162. 1875.
amène la grossesse appartient à l’ovulation suivante, qui n’est plus accompagnée d’hémorrhagie. Le début de la gestation se comporterait donc de la façon suivante: une cohabitation qui a eu lieu de une à trois semaines après la période menstruelle fournit le sperme pour la fécondation; celui-ci, conservant longtemps son pouvoir fécondant, s’avance lentement jusque dans les trompes et sur l’ovaire, et féconde l’ovule peu de temps après sa chute; les changements qui ont lieu dans l’ovule fécondé entretiendraient alors la congestion vers les parties génitales, de sorte que les processus régressifs de la muqueuse utérine ne se produisent pas, et la période menstruelle est supprimée parce que la conception vient d’avoir lieu et que l’ovule continue à se développer dans la caduque, qui a fortement bourgeonné.
Les processus se passent probablement de cette façon , dit Schrœder. La durée de la gestation humaine serait alors notablement moindre qu’on ne l’avait admise jusqu’ici. On ne peut naturellement pas dater son début à partir de la cohabitation fécondante, mais seulement à partir de la pénétration des spermatozoïdes dans l’ovule. Cela aurait lieu quelques jours avant l’époque où la période menstruelle est attendue mais ne paraît point. La gestation serait raccourcie par là d’au moins trois semaines et comporterait ainsi 250 à 2G0 jours, au lieu des 280 admis jusqu’ici. En outre, le moment de la cohabitation devra être autrement placé. Jusqu’à présent, on admettait que, pendant que l’ovule franchissait lentement les trompes, un coït fournit le sperme fécondant, qui avance rapidement. Maintenant, il faut se représenter les choses de telle manière que la cohabitation fournit le sperme, qui avance lentement dans les trompes et jusque sur l’ovaire, attend ici l’ovule et le féconde peu de temps après sa chute. Peut-être l’infundibulum de la trompe joue-t-il le rôle de réceptacle de la semence.
Bischoff1 (de Munich) continue du reste à penser, même après les recherches de Kundrat et Williams, que l’ovule fécondé provient de la
* Wiener med. Woch. , nos 20-24. 1875.
période d’ovulation avec laquelle la menstruation a eu lieu la dernière fois. Admettant une progression très-lente de l’ovule à travers les trompes, il ne laisse arriver l’ovule fécondé dans l’utérus que quand la muqueuse utérine s’est déjà régénérée. Reichert 1 (de Berlin) fait remarquer avec raison que dans cette hypothèse deux périodes menstruelles sont nécessaires pour la conception; l’une d’elles fournit l’ovule, mais la caduque est préparée en vain, tandis que l’autre fournit le nid pour l’ovule, et l’ovule lui-même est obligé de rester stérile et de périr. Ce serait là une complication dans la fécondation chez l’homme qui ne présente pas d’analogue, et qu’on hésite à admettre.
Bischoff déclare la nouvelle théorie de l’imprégnation prémenstruelle fort plausible; elle paraît expliquer la fécondité bien connue des juives, malgré leur stricte observation de la loi de Moïse qui défend la copulation pendant les sept jours qui suivent les règles2,
La fécondation pourrait d’après cela se faire le plus facilement quand la cohabitation a lieu dans la 2e moitié de l’espace intermenstruel, puisque c’est alors que le sperme déposé dans le conduit génital de la femme pourrait féconder aussitôt l’ovule à sa sortie. Il y aurait donc lieu de modifier le précepte de Marion Sims3 qui recommande à ceux
1 Sitzungsberichte d. Akad. d. Wiss. zu Berlin, p. 6. 1873.
* La loi mosaïque prohibe le coït pendant l’écoulement des règles et durant les sept jours qui suivent: «Si ses règles ont cessé d’avoir cours, elle comptera sept jours, après lesquels elle sera pure.» (Lév., XV, 28.) «Tu n’approcheras point d’une femme pendant son impureté menstruelle.» (Lév., XVIII, 19.) « Quand un homme aura couché avec une femme qui a ses mois, ils seront tous les deux retranchés du milieu de leur peuple.» (Lév., XX, 18.) — Le Talmud, aux sept jours de continence après les règles, imposés par Moïse, a ajouté six autres jours qu’il nomme les jours blancs, parce que la femme doit mettre des draps blancs à son lit, afin qu’on voie s’il ne revient aucun écoulement coloré. Le Talmud pousse même la précaution jusqu’à indiquer comment on distinguera une tache de sang faite par l’écrasement d’une punaise, de celle que donnerait un retour du flux génital. Le coït , d’après le Talmud , ne doit se faire que le quatorzième jour après les règles; à ce moment il est recommandé comme ayant chance d’être fructueux.
3 Noies cliniques sur la chirurgie utérine dans ses rapports avec le traitement de la stérilité, trad. Lhéritier, p. 450. Paris 1860,
qui désirent une progéniture, de pratiquer l’acte sexuel le 3e, le 5e et le T jour après la cessation du flux, et le 53 et le 3e avant son retour présumé, et seulement une fois chaque jour (toujours le soir en se mettant au lit et non le matin au moment du lever).
Que faut-il penser de l’opinion sur la puissance fécondante du coït pratiqué pendant les règles, que Pouchet1 fait remonter à Aristote? et de l’exemple célèbre qu’il rapporte, de Henri II qui avait reçu de Fernel le conseil de se conformer à ce précepte? Ce roi, qui était désolé de n’avoir pu obtenir d’enfants durant une union de onze années, s’en trouva bien, dit-on, puisque Catherine de Médicis donna depuis lors naissance à cinq enfants.