‹ De la guérison de la surdi-mutité et l'éducation des sourds-muetsChapitre 10 sur 23 · SÉANCE DD 3 MAI · texte numérisé non relu

SÉANCE DD 3 MAI

( Suite de la discussion sur le rapport de M. Piorry. ]

M. le docteur Menière, médecin de l’Institution des îourds-muets de Paris, adresse à l’Académie la lettre suivante, qui est lue par M. Dubois, d’Amiens, secrétaire perpétuel.

« Monsieur le président,

» Mon titre de médecin de l’Institution impériale des sourds-muets de Paris me commandait peut-être de ne pas rester étranger au débat qui s’agite en ce moment au sein de l’Académie ; cependant le respect des convenances m’avait retenu, croyant devoir laisser à l’illustre Compagnie le soin de répondre aux questions ministérielles en l’absence de toute influence étrangère. Ce sentiment de déférence pour l’initiative du corps que vous présidez n’a pas été du goût de tout le monde, mais je me serais encore abstenu dans la crainte qu’on attribuât mon intervention à des iiHérêts personnels.

» Plusieurs honorables membres de l’Académie, ayant paru s’étonner de mon silence, n’ont pas voulu tenir compte des motifs qne je viens d’indiquer ; ils m’ont engagé à ne pas rester ainsi à l'écart, et à fournir le tribut d’observations que j'ai pu recueillir en vertu de ma position particulière. J'avais besoin, je l’avoue, de cet encouragement, et je prie l’.Académie de m'accorder quelques minutes d’une attention bienveillante.

» Quinze années passées au milieu de l’Institut des sourds-muets do Paris, une visite (non ofQcielle, il est vrai) de la plupart des établissements de ce genre qui existent en France, en Italie, en Espagne, en Suisse,

en Angleterre et en Allemagne, l’étude attentive des meilleurs ouvrages écrits sur la surdi-mutité, la fréquentation habituelle des hommes les plus compétents sur cette matière, l’examen d’un grand nombre de sourdsmuets, enfants ou adultes, appartenant à toutes les classes de la société, m’autorisent peut-être à avoir une opinion sur ce genre d’inürmité, coiigéniale ou acquise, sur les conséquences qu’elle entraîne, et enfin sur sa curabilité. C’est cette opinion que je demande la faveur d’exposer en peu de mots.

» Nous sommes assez portés, parle sentiment orgueilleux de nos perfections, à plaindre beaucoup ceux qui n'en possèdent pas autantque nous. La pitié que les sourds-muets nous inspirent prend sa source dans une comparaison tacite, mais il faut savoir que ceux-ci sont peu disposés à l’accepter. Il en est beaucoup et des plus instruits, des plus habiles, qui rejettent bien loin cette sympathie dont le motif les blesse. Les sourds-muets se croient nos égaux en tout point ; les ressources dont ils disposent pour communiquer entre eux et avec les parlants leur suffisent à tous égards, et ils ne se croient pas trop à plaindre, parce qu’ils n’entendent pas tout ce que nous disons. C’est une illusion que l’on comprend et qu’il serait généreux de ne pas détruire.

» Quoi qu’il en soit, comme la surdi-mutité est bien véritablement une infirmité, comme il s’agit d’une imperfection organique plaçant l’individu dans un rapport d’infériorité relative à l’égard des entendants, il est du devoir de la science d’intervenir et de chercher à réparer un mal plus ou moins fâcheux pour celui qui en est atteint. Mais que faire? Peut-on guérir, en pareil cas, ou sinon améliorer l’oreille défaillante au point de rendre la conversation possible ?

» Si l’on pouvait résoudre ce beau problème, cc serait un grand bienfait; il faudrait élever des statues à l’heureux inventeur d'une, méthode capable de remettre dans les conditions normales les infortunés sourds-muets. Personne assurément ne songera à désespérer de l’avenir. Ce n’est pas dans un siècle comme le nôtre, où éclosent à chaque instant les merveilles de la science, que l’on pourrait renoncer à l’espoir d’un si grand service rendu à l'humanité; mais, il faut bien en convenir, jusqu’ici toutes les tentatives ont échoué.

ï Ma position à l'Institution de Paris m’a procuré l’avantage de voir à l’oeuvre un certain nombre de guérisseurs de la surdi-mutité. Un médecin anglais, patroné par deux membres de l'Académie, a essayé devant moi le pouvoir d’une eau distillée contenant, suivant toute apparence, une préparation d’aconitine; il joignait à ce spécifique des excitations mécaniques de l’oreille, une gymnastique de l’ouïe, à la grande admiration de nombreux spectateurs qui s’étonnaient de l’ébranlement auditif causé par ces manœuvres. Mais les enfants sourds-muets soumis à cette épreuve n'ont

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pas cessé de figurer au nombre des élèves de la maison, en dépit des promesses de l’opérateur qui devait leur ouvrir les portes du monde parlant et entendant.

» Un autre personnage ayant obtenu (surpris, peut-être) l'honneur d'une commission de membres de l'Académie des sciences, a pratiqué pendant un mois, et sous mes yeux, des manœuvres destinées à réveiller la sensibilité de l’oreille d’un certain nombre de sourds-muets pris parmi ceux de l’Institution de Paris ; j’ai tenu note des faits et gestes du susdit personnage, des résultats obtenus à la fin de chaque séance ; ce procèsverbal, le plus scrupuleux, le plus circonstancié , a servi de base au travail du savant rapporteur , et il a été démontré de la manière la plus évidente que ce guérisseur enthousiaste n’avait produit aucun changement dans la situation des sourds-muets confiés à ses soins.

D Un autre, plus hardi ( n’est-ce que hardiesse ? ), a osé appliquer une couronne de trépan sur le crâne d’une jeune fille qui est en ce moment au nombre des élèves de notre maison. Par cette ouverture, l’enfant devait

percevoir les sons, l’enfant devait entendre. L’enfant n’entend pas, ou

du moins elle est toujours sourde-muette, et nous faisons en sorte de protéger sa tête contre les chocs extérieurs qui pourraient facilement la tuer.

» Je pourrais grossir cette liste, monsieur le président, mais je craindrais de fatiguer l’attention de l’Académie.

» La tentative actuelle, celle sur la valeur de laquelle l’Académie est appelée à se prononcer aujourd’hui, a-t-elle enfin atteint le but, objet de tant d’efforts? Une épreuve qui date de la fin de 1847, qui a été poursuivie avec une persévérance singulière, a- t-elle donné des résultats satisfaisants ?

» Parce que quelques sourds-muets incomplets sont arrivés à percevoir certains bruits, s'ensuit-il que ces pauvres enfants cessent d’appartenir à la catégorie des individus qui ne peuvent communiquer avec les entendants qu’au moyen de procédés artificiels? Quand, à l’aide d’un acoumètre, on parviendrait à savoir quel nombre de vibrations il faut pour ébranler bien moins l’oreille que le crâne d’un sourd-muet, faut-il en conclure que la voix articulée, la parole avec sa musique si délicate, si intellectuelle, sera perçue par un organe affaibli, vicié ou nul ?

ï II suffit d’avoir étudié ces petits prodiges pour se convaincre que les sourds-muets parlants n entendent pas, mais voient parler. Ceux qui n’ont aucun intérêt à feindre avouent ingénument que la main placée devant la bouche de leur interlocuteur, rompt à l’instant toute communication avec lui, de sorte que c’est toujours Vœil gui se substitue à Voreille et cause au spectateur non prévenu l’étonnement naïf dont l’explosion ne se fait jamais attendre.

ï Je pourrais en dire long, monsieur le président, sur le compte de ces

illusions médicales que partagent si facilement les gens du monde, et contre lesquelles l’expérience apprend à se roidir. Dirai-je que l’amour de la science et de l’humanité n’est pas toujours le noble but que les guérisseurs de sourds-muets se proposent d’atteindre? En s’adressant à cet insatiable désir de guérison qui couve au cœur des parents d’un enfant sourdmuet, on se trouve en présence de la plus vivace de toutes les crédulités : magnétiseurs, somnambules, homoeopathes, empiriques de tout genre, sont ardents à cette œuvre. Le bienfait promis, non moins qu’espéré, se fait attendre longtemps, il n’arrive pas I... Mais si l’enfant est intelligent, si sa surdité incomplète lui permet de dire quelques mots, si son œil rapide apprend à lire sur les lèvres des parlants, c’en est assez pour satisfaire les moins difficiles, et les guérisseurs enregistrent un nouveau triomphe.

» L’appréciateur sévère des faits de ce genre n’accueille pas si facilement l’idée d’un succès en pareil cas. L’Académie de médecine accorderat-elle sa haute sanction aux tentatives dont les résultats lui sont soumis? Il est permis d’en douter, d'autant plus que les moyens mis en usage n’ont évidemment, comme vous l’a dit avec tant d’autorité l’honorable M. Guéneau de Mussy, rien de nouveau, rien de spécial. Qu’importe l’instrument sonore, quand il s'agit seulement de réveiller la sensibilité de l’oreille ? L’orgue, l’acoumètre, le monocorde, ne possèdent pas de qualités spécifiques : l'ébranlement communiqué aux nerfs de l’audition par tous ces agents est un fait du même ordre, quel que soit son point de départ, son caractère : on n’a pas, que je sache, découvert dans les vibrations d’un corps quel qu'il soit une vertu occulte jusqu’ici, et l’art de faire du bruit au bénéfice des sourds-muets ne pourra jamais mériter l’honneur d'être appelé méthode.

j> Quand, par le déplacement d’un cristallin opaque ou par l’ouverture d’une pupille artificielle, une main habile livre passage à un rayon lumineux qui va tomber sur une rétine sensible, le phénomène de la vision se manifeste aussitôt, et il faut bien peu d’habitude pour que l’ex-aveugle prenne une connaissance exacte des objets. En sera-t-il de même quand un son parviendra au nerf auditif? l’ébranlement éprouvé par l’appareil labyrinlique suffira-t-il pour donner au cerveau la faculté de comprendre la‘parole, et d'établir, à l’aide de cette communication nouvelle, les rapports intellectuels existant d'ordinaire entre les individus qui entendent ? 'Vous te savez, monsieur le président, et l’Académie n’ignore pas, que Itard à démontré, il y a longtemps, l’impossibilité d’un rapprochement semblable, la différence absolue qui existe entre ces deux termes d’une comparaison séduisante au premier aspect,

» Il ne suffit pas d’entendre un peu pour entendre assez; l’enfant qui naît avec une certaine faiblesse d’oule, ou qui devient sourd peu de temps

DISCUSSION DU RAPPORT

après sa naissance, est irrévocablement condamné à rester dans une classe exceptionnelle ; il est par cela même sourd-muet, il lui faudra, de toute nécessité, user de moyens artiOciels pour se faire comprendre des autres hommes, il est sonrd-muet, il restera sourd-muet (1)... Aucun fait, garanti par une saine critique, n'est venu protester contre cet arrêt, et ce qui se passe de nos jours est loin de pouvoir servir de base à une opinion contraire.

* Réservons les droits de l’avenir , monsieur le président, je le veux bien, espérons qu’un jour l’isolement relatif du sourd-muet pourra cesser, mais en attendant, les hommes qui passent leur vie au milieu de ces infortunés, et qui tiennent compte de l’expérience acquise, songent à venir en aide d’une manière efficace à ceux qu’atteint cette infirmité, et cherchent à résoudre le problème suivant : Un sourd-muet étant donné , en tirer le meilleur parti possible. La question ainsi posée dans sa généralité , sans tenir compte des différences individuelles, sans s’attacher avec une prédilection peu charitable à quelques rares privilégiés capables d’articuler des sons, et de lire la parole sur les lèvres, en remplissant le rôle de la Providence qui accueille toutes les misères et leur dispense également ses bienfaits, en suivant la marche qui est vraiment digne d’un gouvernement humain, il faudra faire ce qu’on fait en France, recevoir tous les sourds-muets, et mettre à leur service la somme entière des moyens de communication, à laquelle ils ont un droit égal. La lecture et l’écriture ordinaires, les signes alphabétiques, les signes de convention l’articulation des sons , et enfin la lecture sur les lèvres, tous ces moyens constituent le système d’éducation mis en pratique dans les deux grandes écoles de Paris et de Bordeaux, et dans la plupart des institutions départementales ou privées. Vouloir se borner à l’un de ces procédés, c’est manquer à son devoir, c’est abandonner sciemment à l’ignorance radicale tous les enfants qui n’ont pas beaucoup d’intelligence, tous ceux dont les organes vocaux sont essentiellement inhabiles, c’est faire ce que l’on fait dans certains pays où , par des éliminations successives , on arrive à réserver ses soins pour ceux qui peuvent le mieux en profiter, et qui, même à défaut de ces soins, trouveraient en eux assez de ressources pour se créer de toutes pièces des relations suffisantes avec leurs semblables.

» Jusqu’ici l’administration publique en France- a procédé plus généreusement, l’État a mieux compris ses devoirs, il a donné asile, dans les écoles impériales, à tous les sourds-muets non idiots, il a répandu à pleines mains l’instruction la plus variée sur tous ces malheureux enfants, il leur a fourni, avec une profession manuelle capable d’assurer leur existence, une somme

(1) Ce qui, dans cette assertion, peut paraître trop absolu, trop affligeant, sera modifié dans la suite de ce travail. J’aurai l’occasion d’établir les divisions qui doivent servir de base au pronostic réel de la surdi-mutité. P. M.

de connaissances générales qui place nos sourds-muets bien au-dessus de la moyenne obtenue dans les pays où l’on suit une méthode opposée.

» Permettez-moi, monsieur le président, de faire connaître à l’Académie un fait d’une haute portée dans l’examen de cette question délicate :

» En octobre 1847, il y eut à Pforzheim, dans le grand-duché de Bade, une sorte de congrès des instituteurs des sourds-muets allemands. Des invitations avaient été adressées aux professeurs des pays voisins. M. Morel, actuellement directeur de l'Institut de Bordeaux, se rendit à cette convocation ; la langue allemande lui est familière, il prit une part active aux travaux de cette réunion, et il résulte des procès-verbaux recueillis par cet honorable maître que les élèves français instruits d’une manière générale par la méthode mimique, possèdent, après un même nombre d’années d’études, une instruction bien plus étendue que ceux à qui l’on s’est efforcé d’apprendre à parler.

» La raison de cette différence est bien simple : il .faut beaucoup moins de temps pour apprendre un fait que pour l’exprimer en mots ; les idées valent mieux que tes paroles : un enfant a bien plus d’intérêt à savoir qu’à dire ; le bagage intellectuel est préférable cent fois à l’articulation de quelques sons ; nos élèves de l’école de Paris savent beaucoup plus de choses qu’ils n’en peuvent exprimer oralement, enfin les nôtres pensent et savent beaucoup, tandis que les autres s’efforcent de dire un peu.

ï Tel a été le résultat d’une conférence, dans laquelle le professeur français avait à lutter contre un système qui prévaut généralement à l’étranger, mais tes maîtres allemands ont été amenés par l'évidence (î) à reconnaître que la méthode suivie en France convenait mieux à la pluralité des sourds-muets, leur donnait incontestablement une plus grande valeur intellectuelle, en faisait des hommes plus utiles, meilleurs, plus en rapport avec le milieu social où ils sont appelés à vivre.

» Nous reconnaîtrons volontiers, de notre côté, que la méthode orale est plus satisfaisante pour ceux qui vivent avec les sourds-muets ; mais, monsieur le président, permettez-moi de le dire , entre deux égoïsmes , il est juste de donner la préférence à celui de la partie la plus intéressée. Les sourds-muets , l’Académie le comprendra, sont moins faits pour nous que nous pour eux ; c’est à nous, les riches , les favorisés, à venir vers eux ; nous devons faire les avances, et ne pas leur imposer la torture de prononcer à grand'peine quelques mots qu’ils n’entendent pas, et dont ils ne se servent plus, dès qu’ils sont loin de l’œil du maître. En un mot, les sourds-muets forment, quoi qu'on puisse dire, une classe à part, ils ont besoin de procédés artificiels pour se mettre en rapport avec noos, c’est à

(î ) Cette assertion , un peu trop générale, sera rectifiée par une lettre de M. Morel, dont je donne un extrait à la suite de celle-ci. P. M.

DISCUSSION DD RAPPORT

nous à leur fournir le plus grand nombre possible de ces moyens de communication, et jusqu’ici la France n’a pas failli à son devoir envers ses enfants déshérités du sens de l’ouïe.

» L’institution de Paris est tout à la fois une école d’enseignement littéraire et un établissement industriel. On y donne à tous les sourds-muets une éducation pratique sufâsante pour la généralité des élèves, et, de plus, on leur apprend une profession manuelle, qui les classe parmi les membres actifs et utiles de la société. Mais il y a des besoins intellectuels plus élevés. On a toujours compris que les sourds-muets les plus intelligents devaient recevoir une éducation plus complète ; aussi l’ancienne administration avait pour ceux-ci une sorte d’école normale qui se recrutait parmi les plus habiles. La haute philanthropie d’Itard a régularisé cette disposition, qui n’était qu’accidentelle et facultative, il l’a rendue obligatoire, permanente, il a doté d’une main généreuse la classe de perfectionnement où sont reçus, après un concours , les élèves les plus distingués de l’institution, et ceux-ci deviennent maîtres à leur tour.

«Ainsi, l'école de Paris s’efforce de faire de bons sourds-muets, des sourds-muets instruits, moraux, laborieux, des sourds-muets pourvus de tous les moyens de communication avec les hommes. Ils écrivent rapidement; s’ils n’ont sous la main ni plume ni crayon, ils ont recours à l’alphabet manuel; à défaut de celui-ci, que ne comprennent pas les parlants, ils se servent des signes naturels si clairs, si expressifs, si rapides ; enfin, quand aucun de ces moyens ne peut frapper l’esprit engourdi d’un homme ordinaire, l’articulation des sons vient au secours de l'un et de l’autre, et quelques phrases, plus ou moins correctement débitées, brisent l’obstacle qui exis tait entre les deux interlocuteurs.

» Mais il faut noter, monsieur le président, et c’est là un point essen tiel, que cette opération n’est pas aussi simple qu’on pourrait le croire. Si le parlant prononce bien, s’il a soin de s’exprimer avec lenteur, en appuyant sur toutes les syllabes, si sa bouche est bien conformée, si elle n’est pas cachée par une longue barbe, et enfin, si son visage est suffisamment éclairé, alors le sourd-muet peut lire sur ses lèvres, et c’est un dernier moyen de s’entendre. Mais toutes ces conditions se rencontrent rarement ; trop souvent l’une ou l’autre fait défaut, et rend inutile ce dernier avantage, si laborieusement acquis.

» La lecture sur les lèvres est un art d’une délicatesse infinie ; il faut pour y exceller un œil exercé, sans doute ; mais, en pareille affaire, l’œil est bien moins utile qu’une intelligence prompte et fine ; c’est une question de sagacité ; il faut deviner une phrase à l’aide d’un mot saisi au vol, il faut mettre en jeu l’induction logique qui conduit tout d’un trait d’une parole à une idée, et cela est si vrai, qu’on ne trouve qu’un petit nombre d’individus capables de tirer un bon parti de cette faculté merveilleuse.

Ceux qui jusqu’ici ont atteint le plus haut degré de perfection appartiennent à des familles dans lesquelles tout a été mis en œuvre pour arriver à ce bot ; ce sont des miracles de l’amour maternel ; il faut des prodiges de patience, et encore ne sont-ils efficaces que chez les enfants les plus heureusement doués sous le rapport de l’intelligence.

» Je crois, monsieur le président, et j’ose espérer que l’Académie partagera ce sentiment, je crois qu’il est impossible de faire de ces cas rares, exceptionnels, la règle uniforme d’un enseignement public ; les trois quarts des sourds-muets soumis à ce système d’enseignement n’en tireraient aucun profit réel. C’est ce résultat d’une expérience presque séculaire qui influe sur la direction des études de l’Institut de Paris. L’État, dans sâ générosité active et éclairée, dispense l’instruction à tous ceux qui ne peuvent l’acquérir par les procédés ordinaires; aveugles et sourds-muets, il ouvre des écoles, dans lesquelles des maîtres habiles enseignent à ces déshérités de la nature les connaissances dont ils ont besoin pour remplir le rôle de citoyens utiles ; il ne cherche pas une perfection imaginaire, il se contente d’améliorer le mal, de diminuer les infortunes, de rapprocher autant que possible de la grande famille humaine ceux de ses membres que le malheur en a séparés.

» En résumé, monsieur le président, on n’a jamais guéri de sourdsmuets , la possibilité de cette guérison doit être reléguée au nombre deé desiderata les plus incertains de la science (1 ).

» Les essais, renouvelés depuis <8-47 à l’Institut de Paris, sont restés impuissants, et il en devait être ainsi, car ils ne diffèrent en rien d’essentiel de ceux qui les ont précédés et qui avaient déjà échoué.

» L’éducation auriculaire des sourds-muets doit être considérée comme impraticable ; elle ne pourrait réussir que chez un individu guéri de la Surdi-mutité.

» Je suis avec respect, etc.

* P. Memiêhe,

» agrégé de la Faculté. »

(t) Pendant tout le cours de cette discussion, te lecteur rencontrera une multitude d’assertions contraires : à entendre certains orateurs, les exemples de sourds-muets guéris seraient nombreux, noos ferons voir ce qu’il y a de réel dans ces faits, qui ont besoin d’une appréciation rigoureuse pour prendre dans la science le rang qui leur appartient. P. M.

DISCUSSION DU RAPPORT. 55

Nous plaçons ici la lettre de M. Édouard Morel, qui sert en quelque sorte de complément à la nôtre.

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