DISCUSSION
BAPPORT.
leur pereëption incomplète par l’inluilion de la bouche, nuisent alors à peine à l’échange l’éciproque des idées, parce que les interlocuteurs devinent ce qui n’est point exprimé par ce langage abrégé^ réduit, par la même raison que Tentant qui bégaie les premiers mots de la langue converse déjà avec sa nourrice, tandis que nous ne pouvons le comprendre ; que nous-mêmes nous sommes en état de saisir à demi-mot une conservation un peu éloignée, qui parvient tronquée à nos oreilles, de lire une écriture mal formée, chargée d’abréviations, sur des sujets qui nous sont familiers, de déchitfrer la sténographiej malgré la suppression de toutes les voyelles, etc. Remarquons, en outie, que le sourd-muet qui parle mal se contente souvent d’indiquer le signe oral par la position des différentes parties de la bouche, sans émettre réellement le son, et que ce mouvement, perdu pour celui qui ne sait pas lire sur les lèvres, est parfaitement compris d’un interlocuteur également sourd-muet, ou possédant la chéiloiogie i c’est ce que Ton appelle parier sans voix, langage muet, qui n’est pas la même chose que parler à voix basse.
Ces considérations permettent d’expliquer pourquoi le sourdmuet parlant lit moins facilement sur la bouche et reproduit aussi moins fidèlement, lorsqu’il ne les voit pas écrits, les mots d’une langue qui lui est étrangère; pourquoi on éprouve plus de difficulté à l’entendre et à s’en faire entendre dans une langue que l’on ne possède pas parfaitementsoi-même, ce qui, soit dit en passant, n’est peut-être pas une des moindres causes qui ont entraîné quelques savants français à apprécier au-dessous de leur valeur réelle les résultats qu’ils étaient allés observer dans les écoles d’Allemagne (t).
Des deux actes du langage oral, lire sur les lèvres et articuler, les sourds-muets accomplissent plus aisément le premier que le second, de même que nous parvenons plus facilement à comprendre une langue étrangère qu’a la parler correctement. « On réussit beau- » coup mieux dans la lecture sur les lèvres, dit Tabbé Carton, et le
(1) Si celte phrase se rapporte à M. Édouard Morel, qui a rendu compte ducongrèsde Pforzheim, elle n'est pas fondée, car cet honorable professeur sait très bien l’allemand. Mais elle ne convient pas mieux à beaucoup d’autres instituteurs étrangers qui ont parcouru les écoles de sourds-muets de toute l’Europe , et qui ne possédaient pas toutes les langues des nations qu’ils ont visitées En pareil cas la position de ces étrangers est la même à r^ard de ces établissements , et par coaséqueal les résultats de leurs recherches ne perdent rien de leur valeur. P. M.
B succès est à peu près général (1). » Cet auteur estimable disait, en 181i5, qu’il n’avait pu obtenir, pour l’articulation, des résultats aussi avantageux que ceux qui étaient annoncés par les instituteurs allemands (2), et M. Bousquet a produit cette citation à l’appui de son opinion sur l’usage de la parole. Mais, depuis cette époque, l’abbé Carton aurait entrevu, d’après le témoignage de M. le docteur Blanchet, la possibilité d’étendre encore le domaine de la parole. « Si les ressources de son établissement, disait-il en 1852, lui » permettaient d’avoir un maître et une maîtresse de plus pour cet » enseignement, il obtiendrait de plus brillants succès sur un plus » grand nombre d’élèves (3). » C’est qu’en effet, là gît la cause principale de la différence des résultats. Pouvoir consacrer à chaque élève tout le temps nécessaire est, toutes choses égales d’ailleurs, le premier élément du succès. « Apprendre à des sourds-muets à » parler, disait l’abbé de l’Épée en 1784, n’est point une œuvre qui » demande de grands talents; elle exige seulement beaucoup de
» patience. Tout père ou mère, maître ou maîtresse.peut espérer
» de réassir dans cette entreprise, pourvu qu’il ne se rebute pas des » premières difficultés, etc. (4). »
Les faits que je viens de faire connaître à l’Académie sur la pratique du langage oral chez les sourds-muets sont le corollaire, non pas seulement de ce que j’ai lu, mais encore de ce que j’ai vu, soit dans la classe d’articulation fondée aux Sourds-Muets de Paris, vers 1828, d’après le vœu de l’Académie de médecine, supprimée peu d’armées après, rétablie plus tard, et confiée actuellement au zèle de M. Volquin, soit sur des enfants de la même institution traités, et en partie exercés par M. Blanchet, soit enfin, et surtout, dans l’institution Dubois, dont on vous a déjà parlé, et où l’usage de la parole est le seul moyen de communication organique des élèves entre eux et avec leurs professeurs.
Il résulte de ces faits que le langage oral peut être employé avec avantage dans l’éducation des sourds-muets, quoiqu’il ne doive pas réussir également chez tous ; que son usage offre toutefois une certaine difficulté et réclame une étude persévérante et assidue; qu’il peut, à la rigueur, suffire aux communications habituelles des sourds-muets entre eux ; que le rapport des mots articulés avec la
(4) Mémoire couronné en 4 843, p. 4 03.
(2) Ibid,p. 4 02.
(3) Blanchet, premier rapport à M. le ministre de l'inlêrieurf 4 832.
(4) La véritable manière d'instruire les sourds et muets. Paris, 4 784, p.455.
DISCÜSSIO:< DD RAPPORT. 109
langue écrite fournit une base utile, sur laquelle peut s’appuyer l’enseignement de la lecture et de l’écriture. Parlerai-je de l’avautage inappréciable que la langue orale procure au sourd-muet, en facilitant ses rapports avec les parlants, et en adoucissant du moins, si elle ne peut y mettre un terme, la rigueur de son isolement dans la grande société humaine? Qu’il me suffise de rappeler encore ici les paroles du vénérable abbé de l’Épée, qui disait en 1776; « L’unique moyen de les rendre (les sourds-muets) totalement à la » société est de leur apprendre à entendre des yeux et à s’exprimer » de vive voix ; » et il ajoute ; « Nous y réussissons en grande partie » avec les nôtres, quoique nous ne vivions pas avec eux, et qu’ils » ne viennent à nos leçons que deux fois par semaine. Il n’est rien, » absolument rien, qu’ils ne puissent écrire sous la dictée de vive » voix, et sans leur faire aucun signe. » Voilà pour la lecture sur les lèvres ; voici pour l’articulation ; « Une de nos sourdes-muettes récite » son office de vive voix avec sa maîtresse. Elle a aussi récité de » vive voix les vingt-huit chapitres de l’Évangile selon saint Mat- «thieu. Toutes les plus grandes répondent de vive voix aux ques- » tiens qui ne demandent qu’une réponse affirmative ou négative... » Elles ajoutent en cas de besoin des phrases courtes, comme je ne » sais pas, je ne pourrai pas, jene l'ai pas vu. Un jeune sourd-muet me «répondseul publiquement à la messe... Il asoutenu, en 1773, une » dispute latine de vive voix en toute règle sur la définition de la » philosophie, etc. (1). » Assurément les prétentions de l’école allemande paraîtront bien modestes, à côté de semblables récits d’un hommequi passe pour lechefdesadversairesdela parole. Remarquons toutefois que ces succès de l’abbé de l’Épée ont trait bien plutôt à l’acte mécanique du langage oral et à l’exercice de la mémoire, qu’à un véritable développement de l’intelligence par la parole ; il a soin d’avertir lui-même, en parlant de son jeune philosophe, que « les » arguments étaient communiqués. »
La troisième espèce de langage, applicable à l’instruction des sourds-muets, est la mimique. Elle a sa source dans le langage d’expression qui nous est commun avec les animaux, mais que relèvent et ennoblissent les formes humaines et le reflet de l’âme sur la physionomie, et jusque dans le geste. Borné à un rôle accessoire dans son association avec la parole, ce langage exprime à lui seul nos idées et surtout nos sentiments, quand le langage orai nous manque pour les rendre. Il était naturel que le sourd-muet l’appelât tout d’abord à son aide. Mais les gestes spontanés étant insuffisants pour
(4) Instilu'.ion des sourds et muets, p. 155.
Il6 DE LA GUÉRISON DE LA SÜRDI-MÜTITÊ.
traduire toutes ses pensées, il en invente pour étendre son langage, comme ces religieux condamnés par leur règle au silence, qui, diton, composèrent un Dictionnaire des signes. « Nos muets, dit Mon- » taigne, disputent, argumentent et content des histoires par signes: » j’en ay veu de si souples, et formez à cela , qu’à la vérité il ne » leur manquait rien à la perfection de se sçavoir faire entendre. » Essais, 1. II, ch. xu.
L’ahbé de l’Épée crut ne pouvoir mieux faire, pour instruire les sourds-muets, que de régulariser, d’agrandir encore leur langage par signes, et de lui faire exprimer toutes les idées du langage ordinaire. C’est de cette mimique de convention, perfectionnée par l’abbé Sicard, Bébian et beaucoup d’autres, que l’on fait encore usage dans l’éducation des sourds-muets.
C’est une langue à part, une langue toute d’images, qui détache de chaque idée un ou plusieurs de ses attributs pour en faire sa représentation extérieure, au moyen des mouvements, des attitudes, du jeu de la face le plus en rapport avec ce que l’on veut peindre. Ici plus de mots, de syllabes, de lettres ; c’est à peine si l’on reconnaît les parties du tliseours. La phrase n’est qu’une suite de dessins animés, qui rappelle, en quelque façon, la langue hiéroglyphique, ou certains rébus, moins l’obscurité de l’une et les équivoques des autres. Il n’est personne qui n’ait eu occasion de se servir, sans s’en douter, de quelque signe de ce langage mimique, de faire, par exemple, le simulacre de coucher en joue pour désigner un fusil, de passer un anneau au doigt pour indiquer le mariage, de promener une main de haut en bas sur l’épigastre pour exprimer le besoin de la faim, etc. La pantomime de nos théâtres, quoique moins variée, moins méthodique, moins précise, et beaucoup moins complète, peut pourtant en donner, jusqu’à un certain point, l’idée.
Les éléments de ce langage, ou les signes, sont nécessairement infiniment plus nombreux que dans le langage ordinaire, puisqu’il y en a presque autant que d’idées distinctes, tandis que les mots dont nous nous servons se ramènent tous à un petit nombre de signes élémentaires, dont l’association et l’arrangement, deux à deux, trois à trois, quatre à quatre, et ainsi de suite, les constituent.
Cependant il n’y a pas, à beaucoup près, autant de signes mimiques que de mots : 1* d’abord, parce que les synonymes sont rendus par un seul et même signe, ce qui, à la vérité, est en partie compensé par la nécessité d’avoir plusieurs signes pour les mots qui expriment plusieurs idées différentes ; 2° en second lieu, parce que
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les idées composées étant rendues par les idées simples qu’elles renferment, un certain nombre de signes élémentaires, diversement combinés, ont pu remplacer un plus grand nombre de mots; 3° parce que le même signe désigne le verbe et le substantif quand ils expriment la même action ; k" en quatrième lieu, par suite de la manière même dont cette langue fonctionne, et que je vais essayer d’expliquer.
Le mécanisme en est simple, point de déclinaison, point de conjugaison. L’idée radicale qu’expriment le substantif, l’adjectif, le verbe, suffit. Des signes particuliers, marquant le genre, le nombre, trois signes pour le présent, le passé, l’avenir, s’ajoutent au signe de l’idée fondamentale, et lui impriment les différents sens que nous rendons par le singulier, le pluriel, le féminin, le masculin, et tous les temps des verbes. Supposons, par exemple, qu’on veuille dire en langage mimique : Tu nom as ennuyés, je ne veux pas t‘écouter, je ni en vais. On fera le signe de toi, de ennui ou ennuyer de nous, puis le signe du passé, et l’on continuera de la même façon pour le reste de la phrase, qui se trouvera rendue à peu près comme il suit : Toi ennuyer nous le temps passé, moi vouloir écouter toi pas, moi partir. Mais on conçoit que la rapidité du geste, son expression, qui substitue la peinture à la parole, donneraient aux idées une vivacité, une couleur, une énergie, que cette pâle traduction ne saurait rendre.
Voilà, en peu de mots,voilà, si je les ai compris, les principes les plus généraux de la langue mimique. Je demande pardon à l’Académie, et surtout aux adeptes en ce langage, de ce quïl peut y avoir d’inexact dans mes paroles. Je ne connaissais pas ces principes il y a huit jours (1) ; j’ai cru nécessaire de les étudier, de les exposer ici pour ceux de mes collègues qui pouvaient les ignorer comme moi, parce qu’ils font évidemment partie des éléments sur lesquels doit se baser notre jugement. Le peu de temps que j’ai pu leur consacrer, le motif qui m’a conduit, seront mon excuse.
La mimique est, comme on le voit, une sorte de langue primitive; ses tours se rapprochent du premier langage de l’enfant, de
(<) Nous devons enregistrer cet aveu. L’orateur, en nous faisant cette confidence , aura démontré deux choses, savoir : l’extrême facilité de son travail, la rapidité avec laquelle il pénètre , sinon au fond , du moins au delà de l'écorce d’un sujet plein d'obscurité , et, en scond lieu, l'ardeur d’un zèle qui ne lui a pas permis de choisir, parmi tant de matériaux, les meilleurs, même les bons, qu’un peu plus de calme lui eût permis de discerner. P. M.
celui des peuples peu avancés en civilisation, particulièrement de certaines langues d’Orient, du danois, auquel on Ta comparé (1), du langage du nègre créole, et de tous les hommes qui s’essaient dans une langue étrangère, sans en connaître encore les formes grammaticales. Mais, hâtons-nous de le dire, elle diffère de toutes ces langues de mots par sa forme pittoresque, qui met sous les yeux les actes, les faits, dont les mots ne sont que le récit. La langue poétique, qui nous fait oublier un instant les mots qu’elle emploie pour les images qu’ils retracent, et dont elle est prodigue, peut seule lui être plus exactement comparée, et, sous ce rapport, j’appellerais volontiers la langue mimique une véritable poésie primitive.
On comprend tout l’attrait que présente à l’enfant sourd-muet ce langage d'action, simple, naïf, comme son âme, et pourtant si précis, si expressif, si rapide, si bien fait pour frapper les seuls sens qu’il conserve; ce langage pour lequel il semble né, qu’il sait, pour ainsi dire, avant de l’avoir appris, et qui, à peine enseigné, lui devient aussitôt un facile moyen de communiquer avec ses semblables. On comprend tout ce qu’il y avait de saisissant dans ces espèces de représentations scéniques que donnaient Sicard et l’abbé de l’Épée, dans ces pantomimes spirituelles de Massieu, Clerc, et tant d’autres, dans ces tableaux mouvants et intelligents, qui passaient sous les yeux du spectateur, dans ces traductions de la langue poétique, si animées, si pittoresques, et en même temps si fidèles, qu’hommes et femmes en étaient pénétrés, émus jusqu’aux larmes (2). On comprend toute l’ardeur des apôtres de la mimique à défendre aujourd’hui cette arche sainte, tout leur amour pour un idiome qui est leur ouvrage, leur conquête, qui est leur langue maternelle, s’ils sont en même temps sourds-muets, et leur répugnance invincible à lui substituer notre langue orale.
Cette répugnance ne peut mieux se comparer qu’à celle de ces
(t) Bébian, Essai sur les sourds-muets et sur le langage naturel, 1817, p. 134.
(2) Il y aurait bien des choses à dire sur ces séances si émouvantes, si peu utiles à ceux qui y jouaient le premier rôle, vain spectacle pour les curieux désœuvrés qui semblaient considérer les sourds-muets comme une troupe d’animaux savants. Un plus juste sentiment des convenances a fait supprimer ces représentations, pour le moins inutiles. M. Vaïsse, dans son discours de fin d'année pour 1847, a su apprécier, avec la netteté de son esprit pratique, les vrais motifs des succès obtenus dans ce genre par l’abbé Sicard. P. M.
DISCCSSION
RiPPORT.
provinces que les événements de la guerre ou les traités font changer de domination, pour la langue qui leur est imposée par leurs nouveaux maîtres. Elle se transmet d’une génération de sourdsmuets à l’autre, comme celle-ci se perpétue dans les familles pendant des siècles. J’ai vu moi-même, ces jours derniers, les élèves du savant Berthier, interrogés par lui sur leur désir d’apprendre le langage de la parole, répondre presque unanimement, et sans hésiter, par un signe négatif, quoique presque tous eussent déjà acquis une notion de la langue orale par le cours d’articulation qu’on leur fait suivre. La faible minorité qui se prononça pour l’affirmative me parut se composer surtout de demi-sourds, ou d’enfants ayant parlé avant d’avoir perdu l’audition. M. le docteur Menière (1) vous a rappelé un essai malheureux de suppression de la mimique, tenté autrefois, vers 1832, dans l’Institution de Paris. Cet exemple, je dois le dire d’avance, ne prouve pas ce que notre honorable confrère a voulu en déduire, l’impossibilité d’un emploi général de la méthode de l’articulation. L’Académie va en juger. Il fut rendu, à cette époque, un arrêté qui prescrivait aux élèves le langage oral, et leur défendait d’employer les signes pour la prière et pour s’entretenir entre eux. C’était, comme on l’a dit, décréter la parole. Qu’en arriva-t-il? Les élèves se révoltèrent contre le directeur d’alors, M. Ordinaire. Les professeurs, dont plusieurs étaient sourdsmuets, ne continuèrent pas trois jours l’enseignement de l’articulation et de la lecture sur les lèvres, qui leur était ordonné ; quelques uns ne firent pas même une seule fois cet essai (Bébian, Examen critique de la nouvelle organisation, eta, 1834, p. 38). Ce fait, qui n’a évidemment aucune valeur relativement au choix à faire entre les deux méthodes, est seulement une nouvelle preuve de l’éloignement des élèves des classes de mimique pour l’emploi de la parole.
Mais que l’on ne croie pas que cette répulsion soit générale, naturelle au sourd-muet, indépendante des impressions qu’il a reçues. Loin de là; l’abbé de l’Épée lui-même nous apprendra que « les
» sourds-muets. étant curieux, comme le reste des hommes, de
s savoir ce que l’on dit, surtout lorsqu’ils supposent qu’on parle » d’eux ou de quelque chose qui les intéresse, ils nous dévorent des » yeux, cette expression n’est pas trop forte, et devinent très aisé- » ment tout ce que nous disons, lorsqu’on parlant nous ne prenons
(1) Il y a évidemment ici une erreur de nom. M. Bousquet, M. Volquin, ont rappelé celle particularité que je connaissais, mais dont je n’ai fait mention nulle part. P. M.
llZl DE LA GUÉRISON DE LA SURDI-MUTITE.
» pas la précaution de nous soustraire à leur vue (1). » Or, il est clair qu’il n’y a qu’un pas de cette excessive curiosité, signalée par l’abbé de l’Épée (2), au désir d’apprendre et de pratiquer le langage oral. Aussi ai-je vu tous les élèves de l’institution Dubois, où la mimique est inconnue, manitésler le plus vif empressement pour un art dont ils sentent tout le prix. « Chère maîtresse, écrivait une
I) ancienne élève des dames Dubois, je désire beaucoup avoir votre
J) portrait afin quand je serai à traînailler dans ma petite chambre » en levant les yeux que je vous vois comme une bienfaitrice car » je peux aller partout, on me comprend bien. J’ai vu A. (élève qui » sortait de l’Institution des sourds-muets de Nancy), elle est comme » une hébreu dans le monde au lieu que je peux parler et raisonner » avec mes-parents de ce que je sais et ce que je vois, etc. »
A côté des avantages inappréciables que je viens de reconnaître à la mimique, se placent des inconvénients que je ne dois pas omettre.
D’abord, il est manifeste que cette langue spéciale ne servira au sourd-muet rendu à la société, que dans des limites très restreintes, que le temps qu’il aura passé à l’apprendre n’aura été employé qu’à le mettre en rapport avec ses maîtres, ses compagnons, et plus tard avec le petit nombre de membres de sa famille ou de personnes étrangères, qui auront appris son langage. « N’est-il » pas plus logique, dit M. Blarichet (2' Rapport sur les établisse- » ments d'Allemagne), qae l’enfant sourd-muet apprenne à se servir, » par exemple, du mot pain, à le prononcer pour le désigner quand » il en a besoin, certain d’être compris des 36 millions d’habitants » de ta France (3), plutôt que d’avoir appris à désigner la chose pain » par un signe conventionnel, plus ou moins naturel, que personne » ne comprendra? »
(1) La véritable manière d'instruire les sourds et muets, p. .
(2) L’interprétation, donnée par M. Bouvier, n’est ni la plus juste, ni la
plus naturelle. Les sourds-muets dévorent du regard les parlants , cela est vrai, mais ce n est pas la bouche seule qu’ils examinent. Le visage tout entier est pour eux un livre où ils lisent couramment. La plupart des personnes qui parlent avec un peu d’animation expriment leur pensée avant de la traduire en paroles ; l’œil dit ce qu’il y a dans l’âme avant que les mots frappent l’oreille des entendants : c’est là ce que regardent les sourdsmuets, et jamais l’abbé de l’Épée n’eût commis la méprise que je laisse à la charge de M. Bouvier. P. M.
(3) N'est-il pas plus logique que l'enfant sourd-mttet apprenne à se servir . plutôt que d'avoir appris . J'en demande bien pardon à l’auteur
biSCCSSION DU RAPPORT. 115
Un second inconvénient de la mimique, c’est qu’elle n'est point uniforme, c’est qu’elle varie d’un lieu à un autre, dans le même pays, que dis-je! dans la même institution, à peu près comme ce patois de nos paysans, qui fait que, d’un département, d’un village à l’autre, on peut avoir de la peine à se comprendre. L’honorable M. Puybonnieux, professeur parlant au.x Sourds-Muets de Paris, raconte, à la vérité, qu’il a pu s'entretenir longuement, par signes, avec un professeur américiiin, qui ne savait pas le français, et dont lui-même ne parlait pas la langue (i). Mais ce n’est là qu’un fait, et quelque témoignage qu’il rende en faveur de la ressemblance du langage d’action dans ce cas particulier, il ne saurait détruire une foule d’autres faits contraires (2).
Mais le plus grand reproche que l’on puisse adresser à la mimique, est une conséquence de sa nature même. Sans doute personne ne lui refuse d’être propre au développement de l’intelligence, de faire pensej' le sourd muet, d’agrandir le cercle de ses idées comme toute autre langue, peut-être même, à certains égards, mieux que toute autre langue moins bien appropriée à la vie de relation de cette classe d’êtres. Mais il ne faut pas oublier que, dans l’éducation, tout langage n’est qu’un moyen d’étude, que, dans celle du sourdrauet, en particulier, la lecture et l’écriture, la connaissance de la langue de son pays, sont les premières notions qu’il lui importe de posséder, celles qui le conduisent à acquérir toutes les autres. Or, voyez quelle complication va résulter du défaut de rapport, de la dissemblance complète, de l'opposition même, qui se trouvent entre sa langue organique, celle des signes, et sa langue écrite, la langue des livres, la seule qui puisse l’instruire hors de la présence et des entretiens de son professeur, de même qu’après son retour à la vie commune ! Qui ne sent que notre langue sera pour lui une langue morte, ce qu’est le latin, ce qu’est le grec dans nos collèges ; qu’il se trouvera dans la position où serait placé un écolier ne sachant parler que le français, et à qui on imposerait l’obli-
de cette phrase et à l'orateur qui la cite, mais on la croirait écrite par l'élève de mademoiselle Dubois , dont le style brille dans le paragraphe précédent. P. M.
(t) Puybonnieux, Mutisme et surdité. Paris, 1846, p. 210.
(2) M. Bouvier a fait bon marché de cette petite difficulté. Un sourdmuet, avec la mimique, ne mourra jamais de faim nulle part, en quelque pays qu’il se trouve, il saura se faire comprendre, tandis qu'un élève de M. Dubois, qui dirait bien le mot pain, pourrait jeûner longtemps s'il s'adressait à un Anglais, à un Russe, à un Arabe. P. M.
galion, tant au collège que pour le reste de ses jours, de ne lire, de n’écrire que du latin ou du grec, qu’il serait libre seulement de traduire dans sa langue maternelle, et vice versa? Que l’on ne croie pas, en effet, que, même avec le secours de l’écriture et de la dactylologie, les signes ou gestes mimiques soient, pour le sourd-muet, représentatifs des mots ; non, la première chose qu’ils lui rappellent, la seule qui lixe son attention, quand il ne fait pas l’effort de penser à la langue écrite, de se traduire lui-même, ce sont les images, ce sont les choses, les idées, qu’elles expriment. Cela est si vrai que les sourds-muets habituellement mimes ne pensent que par signes, sans se représenter aucunement les mots, comme nous pensons à l’aide de notre langue maternelle, et non au moyen du grec ou du latin qu’on nous a appris. C’est là un fait proclamé par tous les hommes compétents qui ont écrit sur la matière. « Il est de toute importance » a dit Itard dans son testament (t) à la suite de la clause dans laquelle il exclut l’emploi du langage mimique pour sa classe d’instruction complémentaire, « il est de toute importance que le sourd- » muet, arrivé à ce dernier degré de l’enseignement, cesse dépenser » dans sa langue, naturellement imparfaite et tronquée, pour tra- » duire, comme il le fait, ses idées dans la nôtre; mais qu il pense » et s’exprime d’emblée dans la langue de la grande société parlante, » soit par la voix, soit par l’écriture. » Ce vœu d’Itard, qu’il fondait sans doute sur la possibilité de penser dans une langue étrangère, une fois qu'elle nous est devenue très familière, ce vœu n’a pu être rempli et ne pouvait l'être par sa méthode mixte. Le professeur sourd-muet, autrefois élève d’Itard pour la parole, qu’il possède en effet, quoique imparfaitement, SI. Allibert, me disait encore ces jours passés : «Je pense par les signes. »
C’est donc une difficulté de plus, et une difficulté sérieuse, que l’on crée au sourd-muet, lorsqu’on lui apprend ainsi deux langues différentes, l’une pour converser, l’autre pour se livrer à l’étude ; ses progrès doivent inévitablement en souffrir : ils doivent être plus lents que lorsqu’on l’instruit par la parole, à moins d’admettre que, toute compensation faite, il lui faille plus de temps et de travail, somme toute, pour étudier à l’aide de la parole, pour apprendre et cultiver la langue orale, concordant mieux, mais non complètement, il ne faut pas l’oublier, avec la langue écrite, que pour apprendre les signes et effectuer incessamment leur traduction en mots écrits, et réciproquement.
Là est, en effet, le nœud de la question. Sa solution, au point de
(t) BuUelin de VAcadémie de médecine, t. III, p. 92i.
DISCUSSION DU RAPPORT
vue pédagogique, se trouve tout entière dans ce tait, à savoir, le temps nécessaire, la somme de travail à produire pour atteindre un résultat identique par l’une ou l’autre méthode, ou, ce qui revient au même, la nature du résultat obtenu par l’emploi d’un temps et d’une somme de travail semblables. Ajoutez à cela l’autre face de la question, le degré d’utilité de la parole, au point de vue social, telle que le sourd-muet peut l’obtenir, et vous aurez tous les éléments du problème à résoudre.
Une solution complète de ce problème ne nous est pas demandée, et j’en félicite l’Académie. Voici soixante-quinze ans que la lutte des deux camps est engagée, à partir de ta querelle de Heinicke et de l’abbé de l’Épée, et il est permis de douter que nous y eussions mis un terme.
Cependant la question même qui nous est posée, quoique partielle, exige que nous abordions quelque peu l’examen de ce grand problème.
On nous demande s’il convient de placer une partie des sourdsmuets de l’Institution de Paris dans une classe à part, où ils seraient élevés spécialement au moyen de l’articulation. Ces sourdsmuets sont, à la vérité, dans des conditions particulières ; mais ils ont été confondus jusqu’ici avec les autres sourds-muets et instruits, cnmme ceux-ci, par la mimique. Itard vous a même déclaré, en 1828, qu’il y avait toujours avantage à placer ces enfants (ceux qui ne sont pas complètement sourds, mais qui le sont assez pour ne pouvoir jouir de l’audition indirecte) dans une école de sourds-muets, l’éducation par signes auxquels on soumet ceux-ci profitant à ceux-là et remplaçant chez eux l’influence de la conversation orale. Votre commission d’alors vous exposa, de son côté, par l’organe de M. Husson (1), qu’ayant comparé deux sourds-muets rendus en partie à la faculté d’entendre et de parler, élevés, l’un dans une famille de personnes entendant, l’autre au milieu de sourds-muets, elle avait reconnu la supériorité intellectuelle du second sur le premier, parce qu’il avait joui des avantages de la conversation, à l’aide du langage des signes, et tout en proposant, suivant le vœu d’Itard, la fondation d’une classe destinée à ap-
(t) On voit par cette citation importante que l’opinion que j’ai émise dans ma lettre à l’Académie, et qui m’a été si vivement reprochée par plusieurs orateurs, a été proclamée par la commission dont M. Husson était rapporteur. Ce rapprochement dont je m'honore prouve que je n'ai pas exprimé légèrement une manière de voir qui est le résultat légitime d'une longue expérience. P. M.
prendre aux sourds-muets à parler, tout en recommandant, pour une petite fraction des enfants admis aux sourds-muets, une éducation consistant dans la combinaison des signes avec la parole, la commission répète dans ses conclusions, que « toute surdité con- » géniale ou de bas âge, quelque légère quelle soit, rend l’éducation
mimique indispensable, par conséquent, rejette l’enfant dans la » classe des sourds-muets (1) ».
Ce que l’on vous propose aujourd’hui est donc, sous ce rapport, le contraire de ce que vous avez adopté en 1828. Devez-vous y souscrire ? Les nouveaux faits produits depuis cette époque sont-ils de nature à couvrir la responsabilité que votre nouvelle décision fera peser sur vous? Allez-vous, en adoptant les conclusions de la commission actuelle, conseiller le bouleversement, la désorganisation de l’Institution des sourds-muets, comme a paru le craindre notre honorable collègue, M. Ferrus? Si l’on suivait votre avis, en supposant qu’il soit conforme au vœu de la commission , risquerait-on d’entraver l’éducation d’une partie des élèves de l’Institution de Paris, et de les rendre à la société dans un état d’infériorité relative, comme votre commission de 1828 était convaincue que cela devait arriver? Telles sont les questions que je ne puis me dispenser d’examiner.
Et d’abord, il est des éclectiques, on en trouve partout, qui ont dit : Rien de plus simple, la mimique est bonne, mais l’articulation a bien son mérite ; uiiissons-les dans un doux embrassement, et tout sera dit ; enseignez à la fois l’articulation et la mimique. Ces esprits conciliants ne proposent rien de nouveau. C’est, je viens de le rappeler. la conclusion formelle du rapport de M. Husson à l’égard de certains sourds-muets. C’était la pensée d'Itard lui-même, quand il demanda, à plusieurs reprises, ce cours d’articulation que vous connaissez, quand il conseilla, dans son testament, d’exercer continuellement à l’articulation les élèves de sa classe de perfectionnement (2). Mais hélas, chimère! l’accord est impossible, l’honorable M. Bégin vous l’a dit : « Les deux méthodes sont formellement ex- » clusives (3). » Ai-je besoin de vous dire pourquoi, de vous rappeler
(t) Mémoires de l'Académie de médecine, t. II, p. 178.
[2) Bulletin de l'Académie de médecine, t. III, p. 924.
(3) Celle manière d’inlerpréler la pensée de M. Bégin ne me paraîl pas
jusle. Ce ne sonl pas les mélhodes qui sont exclusives, mais bien les hommes qui les appliquenl, il y a un aulagonisme complel enlre les chefs d’école, je le crois, avec JI. Bégin , mais celle opposilion u'est pas nécessairement dans les choses Ilard, Husson, et bien d’autres ont cru, cl croient encore qu’on peut les appliquer concurremment. P. M.
DISCUSSION DU RAPPORT. H9
i éloignement des élèves mimes pour la parole, la nécessité de ne pas détourner d’un travail opiniâtre, d’une pratique assidue, constante, de l’articulation, ceux que vous destinez à conquérir l’usage de la langue orale? Que, dans des cas particuliers, un sourd-muet, élevé par la mimique, ait assez d’empire sur lui-même pour y joindre l’élude de la parole; qu’un autre, habitué à ne se servir que de la parole, apprenne plus tard la langue des signes, sans inconvénient pour son langage oral, je suis loin de le contester; mais, en thèse générale, une méthode mixte ne me paraît point applicable.
Ainsi, point d’association, point de moyen terme, car je n’appelle de ce nom, ni la conservation de la mimique expressi^e spontanée, commune à tous les hommes, dans les manifestations de la pensée d’un sourd-muet instruit par la parole, ni l’introduction de quelques gestes naturels {mimique naturelle des Allemands], pour montrer les objets, figurer les actes que l’on nomme, dont on apprend les mots à l’enfant au début de l’éducation par le langage oral. Il est impossible de s’entendre, si l’on ne veut s’astreindre à ces distinctions, si l’on partage la méprise de ceux qui confondent la mimique ou la langue des signes avec la dactylologie, les gestes naturels d’expression avec les signes mimiques de la langue conventionnelle des sourds-muets. Que quelques-uns de ces gestes aient trouvé un heureux emploi dans ce langage, c’est ce que l’on ne saurait nier; mais ils forment, à beaucoup près, le plus petit nombre des signes employés. S’il était possible qu’il en fût autrement, les parlants éprouveraient moins de difficulté à apprendre la langue mimique ; on n’aurait pas vu Itard , dans sa longue carrière, rester presque entièrement étranger à ce langage; on ne verrait pas. dans nos institutions, tant de fonctionnaires dans le même cas, ni, dans les familles mêmes, beaucoup de leurs membres rester à jamais privés de ce moyen de communication avec des enfants sourds-muets qu’ils chérissent. Quand j’insiste sur l’incompatibilité de l’usage de la mimique avec la parole dans l’étiucation des sourds-muets, il est clair que je n’entends parler que de la mimique enseignée et formant véritablement un langage à part.
Pour fixer votre choix, puisqu’il faut enfin se prononcer sur le mérite comparatif des deux méthodes dans la circonstance particulière qui vous est soumise; pour vous aider à sortir d’embarras au milieu d’adversaires également convaincus, également ardents, il me suffira de laisser parler les faits.
Ce jeune Paul de Vigan, dont j’ai déjà parlé, s’est exprimé comme il suit, devant la commission de l’Académie des sciences :
« Je crois utile, dans cet historique, de faire connaître l’inconvé-
DK LA GUÉRISON DE LA SÜRDI-MÜTITÉ.
» nient des pantonaimes dont les sourds-muets se servent irrésisti- » blement pour causer entre eux. Elles les empêchent de bien ï apprendre la langue française, et aussi de sentir l’utilité de la » lecture, ce qui fait qu’ils se trouvent souvent fort embarrassés » quand il faut parler par écriture à ceux qui ne connaissent pas B les signes ni les pantomimes, et (ce qui fait) qu’ils se hasardent à » écrire des phrases et des mots de la signification desquels ils ne » sont pas sûrs, ou une suite de mots qui ne présente aucun sens, » ou qui n’est pas française (1). »
Ai-je besoin de faire remarquer que M. de Vigan ne peut parler ici que d’après sa propre expérience, d’après ce qu’il avait dû observer nombre de fois sur lui-même et sur ses camarades ?
Beaucoup d’autres témoignages, en partie puisés dans les ouvrages mêmes des partisans déclarés du langage d’action, établissent formellement l’insuffisance de l’éducation des sourds-muets par cette méthode. Je sais bien qu’il ne faut pas se montrer trop exigeant en pareil cas, qu’il n’est donné à aucune méthode de faire que le jeune sourd-muet ne soit pas un enfant arriéré(2), et plus tard un homme retardé, non qu’il ait moins d’intelligence que les parlants, mais parce qu’il manque forcément de cette éducation que j’appellerai spontame, résultant de la société continuelle de l’enfant avec tous ceux qui l’entourent, et qui, à leur propre insu, concourent incessamment à l’exercice et au développement de ses facultés morales et intellectuelles. En un mot, pour me servir d’une expression de M. le docteur Menière, je ne pense pas plus que notre honorable confrère que l’on puisse, par aucun moyen, faire des miracles en fait de surdi-mutisme. Mais on a exalté les résultats intellectuels obtenus par l’école de Paris, on les a déclarés supérieurs à ceux que l’on obtient ailleurs. Il faut donc montrer ce qu’ils sont réellement, comparativement aux résultats des autres méthodes.
« Nous devons le dire sans détour, dit M. de Gérando(3), il est » connu que les élèves de l’abbé de l’Épée ne pouvaient d’eux-
(t) Comptes rendus de l'Académie des sciences, 1843, t. XVII, p. 1271.
(2) Pour le coup M. Bouvier est dans le vrai : il est amené, par la force
des choses, à proclamer un principe que lui reprocheront, sans doute, comme une hérésie, ceux dont il soutient la cause. La sagacité de l’honorable académicien lui a fait saisir , en quelque sorte à son insu , certaines vérités, qui dominent son discours, et protestent d’avance contre ses conclusions si absolues, si radicales. P. M.
(3) De l’éducation des sourds-muets. Paris, 1827, t. I", p. 479.
DISCUSSION Dü RAPPORT. 121
» mêmes exprimer une de leurs pensées, rendre compte d’une de » leurs actions, dans une phrase écrite de leur composition. Le res- » pectable instituteur s’était persuadé qu’un semblable résultat était
» absolument impossible à obtenir..N’espérez pas, écrivait-il
» à l’abbé Sicard en 1783, que vos élèves puissent jamais rendre » par écrit leurs idées. Notre langue n'est pas leur langue; c’est » celle des signes. Qu’il vous suffise qu’ils sachent traduire la » nôtre avec la leur, comme nous traduisons nous-mêmes les lan- » gués étrangères, sans savoir ni penser, ni nous exprimer dans ces » langues. »
Et en effet, l’abbé Sicard cite l’exemple d’un élève de l’abbé de l'Épée, qui, renvoyé à ses parents après plusieurs années d’une instruction regardée comme complète, écrivait ; Caudéran, paquet, porter mon oncle, pour dire : Je vais à Caudéran porter un paquet à mon oncle.
Je conviens que les choses n’en sont pas restées à ce point entre les mains des successeurs de l’abbé de l’Épée. Continuons donc, afin de juger des progrès ultérieurs.
M. de Gérando dit encore, mais cette fois en parlant des sourdsmuets instruits par l’abbé Sicard lui-même, ou selon ses principes: « Voyez, en effet, combien les élèves formés par la voie des signes » méthodiques se trouvent encore gênés dans la langue de leur » pays : c’est toujours avec une sorte de fatigue qu’ils mettent par » écrit leurs réflexions et les réponses aux questions qu’on leur » adresse; ils conservent certaines locutions qui leur sont propres; » ils manquent fréquemment à certaines des formes de la langue; » ils ne se familiarisent point avec ces tours qui donnent au style
» sa physionomie et son empreinte.Mais, ce qu’il y a de plus
» fâcheux, ils s’accoutument peu à la lecture; ils prennent peu de » goût pour cet exercice, qui devrait être cependant leur principal » moyen d’instruction, qui devrait les mettre en état d’en achever » par eux-mèmes la partie la plus essentielle. Un grand nombre » d’entre eux ne sont pas en état de lire couramment un livre quel- » conque; presque tous montrent de l’éloignement pour les livres, » quand ils sont abandonnés à eux-mêmes (1). »
Ceci était écrit en 1827 ; poursuivons dans l’ordre chronologique.
« Lorsque j’entrai à l’Institution royale, dit Bébian (2), je trou- » vai.un système de signes grossiers et obscurs.Aussi, toute
(1) Ouvrage cité, t. II, p. 503.
(2) Examen critique de ta nouvelle organisation, etc. Paris, (834, p. 33.
» la littérature était-elle lettre close pour les pauvres sourds-muets. » Bien heureux quand une traduction en signes n’était qu’un non- » sens. C’était le plus souvent un contre-sens continu. Aussi, Dieu » sait de quelles erreurs les esprits de ces pauvres enfants étaient » farcis! C’est ce que les élèves de cette époque peuvent encore » attester. Le fameux sourd-muet Massieu, ce grand improvisateur » de réponses aux exercices publics de l’abbé Sicard, ne comprenait » pas rAmi des enfants de Berquin. »
Itard, en créant, par son testament, en 1837, une classe A'instruetion complémentaire à l’Institution des Sourds-Muets de Paris, ajoute les réflexions suivantes ;
« Le conseil d’administration, tous les professeurs consultés, » aura à décider quelles seront les études à suivre dans la classe » d’instruction complémentaire. Toutefois, si mes observations et » des expériences tentées sous ce point de vue, pendant quarante » ans, peuvent être de quelque poids dans cette détermination, il )< faudra la déduire de ce fait remarquable, qui a pour moi tous les » caractères d’une vérité démontrée, que presque tous nos sourds- » muets, au bout de six années qui leur sont accordées pour leur » instruction, se trouvent hors d'état de lire, avec une parfaite intel- » ligence, la plupart des ouvrages de notre langue. 11 résulte de là que » le sourd-muet, sorti de l’Institut, reste toute sa vie au même » degré d’instruction où Ta laissé l’enseignement de ses maîtres, et » qu’en conséquence de ce fait, l’étude la plus fructueuse pour lui » serait incontestablement celle qui l’amènerait à lire intelligible- » mmxt et sans fatigue toutes les productions importantes de notre » langue (1). » Itard donne ensuite le conseil dont j’ai déjà parlé, d’exclure, dans cette classe de perfectionnement, l’emploi du langage mimique, mesure à peu près impraticable, comme l’expérience l’a démontré, à l’égard d’élèves habitués, depuis nombre d’années, à se servir presque exclusivement de la langue des signes.
On trouve, dans un discours de M. Laurent de Jussieu, prononcé dans la séance solennelle de 1843, pour la distribution des prix des sourds-muets, la phrase que voici :
« Nous ne saurions trop le répéter (.M. de Jussieu l’avait, en effet, • déjà dit Tannée précédente), c’est la connaissance parfaite et » l’usage facile de la langue française qui peuvent seuls rendre » complètement les sourds-muets à la société; et c’est là, il faut le » dire, le côté faible de toutes les classes. »
(t) Testament d'itard {Bulletin de l'Ac4d. de médecine, (. III, p. 92i).
DlSClSblÜS Df RAPPORT. 123
Au rapport deM. Alpli. Esquiros (1), auteur d’une série d’articles sur les sourds-muets, dans la licme de Park. « Un ancien profes- » seur de l’Institution de Paris, qui a rempli, durant ces dernières » années, le rôle gratuit d’écrivain public des sourds-muets, assure «que sur plus de cent il n’eii a pas rencontré cinq, parmi les » élèves sortis de l’École royale, qui pussent se passer de ses ser- »vices(2). >>
Cet ancien professeur, que M. Esquiros ne nomme pas, est M. Garay de Monglave qui, plus tard, en 18/i5, adressa à la chambre des pairs, en faveur des sourds-muets, une pétition contenant ce passage ;
« Membre de la commission consultative près de l’Institution des » sourds-muets; délégué pour inspecter l’enseignement de l’Insti- » lution de Bordeaux et de diverses écoles particulières de sourds- » muets; ayant comparé ce que j’ai recueilli dans ces différentes » inspections avec ce <}ui se fait en France et à l'étranger, et ayant » appliqué à cet examen consciencieux le résultat de plus de vingt « ans d’expérience et d’étude ; j’ai cru que je manquerais à tous » mes devoirs si je no m’empressais pas de déclarer..... 1° que les » sacrifices onéreux que l’État s’impose annuellement pour subven- » tionner généreusement les deux écoles royales, et pour aider » quelques écoles départementales isolées s’épuisent en pure perte » et ne profitent à personne comparativement à ce que l’on est en » droit d’en attendre; 2° que cet enseignement... est aujourd’hui si » incomplet, si morcelé, que... sur cinquante qui sortent annuelle- » ment des trente-cinq institutions françaises, il s’en trouve rarement » deux eu état de s’exprimer passablement dans notre langue écrite. »
Le directeur des Annales des sow'ds-muets, M. Ed. Morel, en reproduisant l’analyse de cette pétition par M. do Tascber, s’élève, à la vérité, contre ce qu’il appelle les exagérations de M. de Mong'iave : mais il convient que «la plupart des élèves, arrivés au » terme de leur coui-s d’instruction, éprouvent encore de l’embarras
(1) On comprend que, pour les besoins de la cause qu’il soutient, M. Bouvier aille chercher partout des arguments, et se montre d'autant moins difficile que ceux-ci lui paraissent plus explicites. Cependant, qu'il nous soit permis de le dire, avec un peu plus d'esprit de critique, l'honorable avo ■ cal de celte cause pour laquelle il s'est si récemment passionné, aurait dû comprendre que les attaques de M. Esquiros contre notre maison n'étaient ni justes ni désinlére?sées. Tout le monde sait quel but se proposait ce violent adversaire de l'Institut des sourds-muets de Paris. P. -M.
{2j Revue de Paris, 1844, p. o84.
12Zl DK LA GUÉRISON DE LA SURDI-MUTITÉ.
» à exprimer correctement leurs idées, » et il se borne à soutenir que « leur intelligence est du moins cultivée (1). »
M Puyboniiieux, professeur aux Sourds-Muets, confirme, dans une brochure de date récente, ce fait de l’instruction incomplète des élèves sous le rapport de la langue écrite. « On ne manquera pas » de m’objecter, dit ce savant, que si quelques sourds-muets ac- » quièrent une instruction parfaite, ils sont du moins peu nombreux, » et que le plus grand nombre paraît sortir des écoles sans avoir » une connaissance assez parfaite de la langue pour pouvoir s’en » servir dans ses rapports avec le reste de la société. Cela est » vrai (2). »
« Ce à quoi il nous faut tendre, disait, en 1847, un autre pro- » fesseur de l’Institution impériale, M. Vaïsse, c’est à élever le ni- » veau moyen des classes, à augmenter le nombre des sourds- » muets qui emportent, comme fruit de leur séjour dans nos » instituts, une instruction suffisante pour les circonstances dans » lesquelles ils se trouveront. On ne peut pas se le dissimuler, à » l’époque des plus brillants succès de l’abbé Sicard, ces résultats » utiles étaient l'exception. Efforçons-nous d’obtenir qu’ils soient » la règle, etc. (3). »
On a dit que les instituteurs allemands, réunis à Pforzheim, en 18ti7, avaient fini par reconnaître que la méthode dite française donnait aux sourds-muets une plus grande valeur intellectuelle que l’enseignement par la parole. Il est bien vrai que l’un d’eux, M. Haug, jugeant, avec une candeur germanique, de la force de nos élèves par la matière de nos programmes, frappé d’ailleurs des opinions favorables à notre enseignement, exprimées par deux professeurs venus d’Amérique, MM. DayetWeld, ainsi que par des professeurs français qui avaient visité les institutions d’Allemagne, en vient à douter, « pour ne pas dire davantage, » ajoute-t-il, si les sourds-muets de son pays arrivent au même point que les nôtres dans l’éducation intellectuelle et morale (4j. Mais depuis cette époque, deux autres professeurs, MM. Hill et Saegert, dont le nom fait autorité en Allemagne, se sont prononcés dans un tout autre sens, après avoir visité plusieurs de nos écoles (5).
Annales de l’éducation des sourds~mueis, t. II, p. 125.
(2) J.-B. Puybonnieux, Droits des sourds-muets à l'assistance publique. Paris, 1849, p. 17.
(3) Annales de l’éducation des sourds-muets, t. V, p. 69.
(4) Annales des sourds-muets, t. V, p. 168.
(5j Toutes ces assertions contradictoires émanées d’hommes également
DISCUSSION DU RAPPORT
M. Hill n’a point visité l’Institution do Paris, mais il assure « n’avoir point observé, dans les autres institutions françaises où » il a été admis, un développement intellectuel supérieur à celui » des élèves qui lui sont confiés. » 11 s’attache d’ailleurs à repousser quelques imputations de M. Morel, tendant à déprécier les succès des écoles allemandes, et il explique comment l’enseignement de l’articulation, longtemps restreint, même en Allemagne, ne fournit pas d’abord les résultats que l’on en obtient aujourd’hui, grâce au grand développement qu’on lui a donné et à des perfectionnements successifs dans l’application de la méthode (1).
M. Saegert, directeur de l’Institution des sourds-muets de Berlin et inspecteur général des institutions de sourds-muets en Prusse, ayant visité l’établissement de Paris, a transmis ses impressions à M. le ministre de l’Intérieur, dans une lettre dont je vais donner un extrait ;
« J’ai éprouvé une impression pénible, dit M. Saegert, en obser- » Tant que l’éducation des sourds-muets à Paris est dans un état de » décadence et languit en dehors de tout progrès depuis le temps
» des abbés de l’Épée et Sicard, et de Bébian. Les élèves qui
» font partie de la classe complémentaire ou supérieure, et qui sont » les plus instruits de la maison , ne sont pas , sous le rapport de M la parole, après sept, huit ans d’étude, aussi avancés que la » plupart de mes enfants de deuxième et de troisième année, et leur
» instruction ressemble à celle de nos sujets de quatrième année .
B Eu Prusse tous nos élèves apprennent à parler, et à la fin de leurs » études ils sont en état de converser. L’enseignement.... est très B étendu et aussi complet que possible..... A voir ce qui se passe à » Paris, il semble qu’on élève à grands frais les sourds-muets pour n les mettre seulement en état de vivre dans une colonie de sourds- » muets. En Allemagne , au contraire, on forme le sourd-muet B pour vivre avec la société parlante, et on s’occupe, par tous les » moyens possibles, d’effacer les traces de son infirmité. »
M. Saegert termine sa lettre par des avis sur les moyens de re-
compétenls en celte matière , prouvent que les meilleurs esprits doivent conserver des doutes sur la prééminence réelle d’une méthode quelconque d’enseignement des sourds-muets. C'est la conclusion légitime à tirer de ces débats si animés, et l’on a lieu de s’étonner de voir M. Bouvier prendre si chaudement parti pour l'une de ces méthodes. P. M.
(t ) Blanchet, Deuxième rapport â M. te ministre de l'intérieur sur les établissemeiils de sourds-muets allemands, 1 853.
bE LA GÜÉRlâOS DE LA SCRDÎ-MüTlTÉ.
médier à ce qu’il nomme les vices de l’enseignement dans l’Institution de Paris.
Assurément je ne me porte point garant de toutes les assertions de MM. les professeurs d’Allemagne. Je rends hautement justice aux travaux de l'école française, à l’esprit de progrès de l’Institution de Paris, aux services qu’elle a rendus et qu’elle rend journellement encore, à ses louables efforts , depuis plus d’ün dèmi-Sièclë, pour améliorer le sort des sourds-muets et les instruire, âùx perfectionnements nombreux qu’elle a successivement introduits dans son enseignement, au zèle, à la capacité, à l’intelligence de ses professeurs. Mais l’appréciation rigoureuse des faits, quelle que soit leur source, n’est-elle pas notre premier devoir? Faut-il mettre là lumière sous le boisseau ? Ne devons-nous pas, avant tout, éclairer M. le ministre et le mettre à même de réaliser, s’il se peut, de nouvelles améliorations? N’est-ce pas servir l’Institution de Paris ellemême? N’est-ce pas se conformer à tous ses antécédents, à l’esprit de progrès qui l’anime? Je ne pense pas que personne m’accuse d’attaquer cette honorable Institution, de vouloir rabaisser son enseignement par la mimique au-dessoüs de sa valeur réelle. Je n’ai aucun motif de participer aux passions (1) qui se sont trop souvent mêlées aux débats des deux écoles. J’ai simplement cherché la vérité et je l’ai dite quand j’ai cru l’avoir trouvée, dans l’intérêt de cette clas.se d’enfants infortunés que nous nous efforçons d’élever à la dignité d’hommes.
Je n’ai pu constater par moi-même le degré d’instruction des sourds-muets allemands , et le comparer à l’instruction des élèves de l’Institution de Paris. Mais la méthode dite allemande est, vous le savez, pratiquée depuis longtemps en France. Sans remonter jusqu’à Péreire, prédécesseur et rival de l’abbé de l’Épée, dont les remarquables succès frappèrent l'Académie des Sciences, Lecat et Buffon, dont plusieurs anciens élèves, parlants et instruits, ont encoreété vus dans cesiècle par divers témoins ; sans parler de l’abbé Deschamps, autre contemporain de l’abbé de l’Épée, qui prit le médecin Amman pour guide, et resta obscur malgré le succès de sa méthode, l’enseignement des sourds-muets par la parole a été par-
(t) Ceux qui ont entendu M. Bouvier parlant à r.4cademie, ont pn se faire une juste idée de sa modération. Nous ne vouions pas lui en faire un reproche, ■peelus est quod diserlos facil : n’a pas qui vent du sang-froid et du talent ; mais en6n nous rappelons ce passage qui a subi, à l’impression, des changements si remarquables. P. M.
DISCUSSION DU rapport.
ticulièrement propagé de nos jours par notre confrère M. le docteur Deleau , et l’un de ses jeunes élèves , M. Benjamin Dubois, est depuis plusieurs années, à la tête de cette institution parlante, dont j’ai entretenu plus haut l’Académie. Il m’a donc été facile d'examiner les résultats intellectuels de cette méthode, comparativement à ce que nous savons déjà de l’Institution impériale , et à ce que je pouvais apprendre encore par moi-même des résultats du langage des signes. Or, cette sorte d’enquête ne m’a nullement fait reconnaître dans les élèves de la mimique cette supériorité qu’on leur a attribuée. Sans doute il faudrait plus de temps et des occasions plus nombreuses, pour multiplier les termes de comparaison, pour établir des distinctions peut-être indispensables, et amver enfin à une détermination exacte de la valeur comparative des deux méthodes. Mais tout incomplets qu’ils sont, les documents que j’ai recueillis m’ont paru plus que suffisants pour prouver qu’en moyenne l’instruction des sourds-muets élevés sans l’emploi des signes n’est point inférieure à celle des sourds-muets enseignés par le langage mimique.
J’ai rappelé plus haut les différences de formes de ce langage et de la plupart des langues écrites, de la nôtre en particulier. Les ellipses constantes , les inversions fréquentes de la mimique, son manque absolu de syntaxe, l’extrême difficulté de rendre en signes les nuances de signification d’une quantité de mots, en font un langage fort éloigné du nôtre, et dont la traduction littérale donne lieu à un jargon plus barbare encore que le mot à mot de nos écoliers en latin de la sixième.
«. Le langage naturel des signes, dit M. Vaiade-Gabel (1),
» supprime nombre d’articles et de conjonctions, l'end explicites » des rapports indiqués chez nous par une simple désinence, en » exprime d’autres implicitement par un arrangement particulier » des parties de la phrase, et dans son allure toujours lîbre, se » trouve presque constamment en opposition avec la marche de » la phrase française.
» La mimique met le signe d’un rapport après les deux termes, quand il lui plaît de l’exprimer :
» Les cheveux sont sur la tête. — 2'ête cheveux sur.
1) Ma table de marbre. — Marbre table. .
» Je viens de Paris. — Paris quitté, moi venir.
« Paul boude ; il n’est pas sage. — Paul boude : Paul sage non. »
(t) Mémoire sur cette question : Quel rôle iarticulation, etc. Bordeaux,
11 résulte de cette forme de langage, pour nous étrange, naturelle pour le sourd-muet instruit par la mimique , qu’il a beaucoup de peine à se plier aux exigences grammaticales, et plusieurs lettres d’anciens élèves des écoles du gouvernement, que j’ai sous les yeux, se distinguent par de nombreuses incorrections, en grande partie causées par la reproduction des tournures de la langue mimique, par le manque d’habitude des règles, qui n’existent pas dans ce langage. Les sourds-muets lès plus instruits eux-mêmes n’échappent pas toujours à cette incorrection de langage qui se lie à la pratique constante de la mimique, et qui résulte de ce qu’on peut appeler des mimismes, comme on dit des germanismes, des gasconismes, etc. Si on ne la retrouve pas dans les écrits de plusieurs professeurs sourdsmuets, il faut l’attribuer à une pratique assidue de la lecture et de l’écriture, à une longue habitude dans l'enseignement de la langue française, et surtout, bien plutôt, assure M. de Monglave, a à uu travail isolé, persévérant, après leur entrée dans le professorat, aux conseils généreux d’amis étrangers à l’enseignement, qu’aux méthodes des écoles d’où ils sont sortis. » Il ne faudrait pas ranger parmi ces exceptions les ouvrages de Paulmier, qui était un professeur entendant et parlant, et non un sourd-muet, comme on l’a imprimé quelque part par erreur.
Le défaut que je viens de signaler est moins commun dans le style des sourds-muets parlants, et l’orthographe m’y a paru aussi mieux observée.
On jugera de ces faits par les spécimens suivants, que je prends au hasard (1), et dont je reproduis scrupuleusement le style et l’orthographe.
Lettre d'un ancien élève de l'Institution impériale de Paris à M. le docteur X.
« Monsieur le docteur,
» Je m’empresse à vous écrire quelques lignes : je vous annonce tristement que ma pauvre amie est malade au lit depuis 3 jours ; elle a mal au talon enfle gauche; elle souffre horriblement; je vous prie bien de venir chez moi pour visiter à ma pauvre fidèle amie demain du matin ; car elle a
(t) Ceci est une nouvelle preuve à l’appui du mot connu : Le hasard est intelligent. Comment, dans un travail aussi soigné , M. Bouvier aurait renoncé au droit de choisir lui-même les pièces dont il se servait pour appuyer sa thèse? En tout cas le hasard lui aurait été singulièrement favorable. P. M.
DISCUSSION DU RAPPORT
besoin de prendre à la remède pour guérir bien à son talon enQe maintenant je la soigne bien maigre je suis bien inquiété qu’elle devient du mal.
» Adieu, monsieur, etc. »
Ce jeune homme était sorti en 1845 de la classe de perfectionnement. La lettre est de 1852.
Lettre d'un, êl'eve de l'Institution impériale de Paris.
« Mon cher frère,
» Avant-hier, je n’ai pas pu aller chez toi parce que M^ D. s’est bien amusé avec moi jusqu'à 9 heures et demie du soir. Donc, je suis rapidement allé à l’école à 10 et </2. J’ai oublié prendre mes deux chemises bianchises et mon pantalon blancs que tu m’apporteras demain ^ 0 heures du matin parce que je sortirai avec mes camarades et M. V. pour aller à la campagne de C. pour nous amuser à dîner chez M'. V. Je te prie de ne pas oublier et de m’apporter mes deux chemises et mon pantalon pour avoir à me préparer demain à tO h. M. D. m’ayant demandé quand je partirai pour mon pays, je lui ai répondu que ce sera samedi prochain. Il m’a paru fâché que je sois privé du plaisir d’assister à la grande fête de la naissance du prince président de la république. Il désire beaucoup que je reste avec lui pour me divertir et il m’a oS’erl son lit et sa table pendant quelques jours et j’ai accepté cette si aimable offre. Je demande donc mes bons parents s’il leur plaît que je remette à un autre jour. M^. D. et moi nous irons bientôt ensemble leur presser dans nos bras. Je te prie de m’apporter deux chemises et mon pantalon pour les avoir besoin, et tu reviendras ici à 9 heures du matin parce que je partirai avec mes camarades et mon professeur V. 10 heures du matin pour nous rendre vers do la campagne de C. Je te prie de me revenir demain 9 heures du matin et après demain, pour me conduire chez D. Je te souhaite le bonjour ainsi que ta femme. Ton très dévoué, x
Cette lettre est du mois d’août 1852. Son auteur était un des meilleurs élèves de la classe de perfectionnement (1). Il avait passé
(t) Comment M. Bouvier peut-il s’avancer ainsi? sur quel renseignement établit-il cette allégation ? qui lui a dit que cet élève était un des meilleurs de la classe de perfectionnement ? En vérité, n’est-ce pas donner une faible opinion de sa critique , et quelle confiance peut-on avoir en un auteur qui se montre aussi facile dans l’admission des preuves sur lesquelles repose un édifice si laborieusement, si légèrement construit ? P. M.
130 DE LA. GUÉRISON DE LA SÜRDl-MCTITÉ.
dix ans dans l’Iiistitution, d’où il devait sortir après la distribution
des prix.
Lettre d'un ancien élève de l'Institution Dubois à M. D.
<j Mon cher ancien maître,
» M. R..., bijoutier, mon maître, m’a dit qu’il ira à Paris; il a bien voulu se charger de ma présente et celle de mon père. J'espère qu'il ira vous faire une visite avec plaisir, il vous parlera de mon travail. Je suis fort triste qu’on me dit rien depuis le mois de septembre dernier, je vous prie de dire à mes anciens camarades, de ne pas m'oublier. Car je les aime fort et je pense toujours à eux. Si vous et les camarades m'aimez bien, vous devrez bien écrire à votre ex-élève qui leur était fort bon. J'ai beaucoup de goût dans mon étal, je sais assez bien graver, mais pas encore ciseler, etc. a
La lettre a encore près de trois pages ; je n’en ai pris que le commencement ; le reste est dans le même style.
Lettre d'un ancien élève de l'Institution impériale à M. X. c Mon cher camarade,
« Je vous annonce que le 26 juillet prochain je me marierai avec mademoiselle V... pour la cérémonie de Sle-Croix. Je vous prie bien de vous inviter à la noce. Je veux bien que samedi prochain vous arriverez ici avant la noce cela me fera grand plaisir. .Ma mère et mon frère viendront d’A. (nom de ville) et ils arrivent aussi ici pour mon mariage. Ginibien y a-t-il de souscriptions s.-muets à la statue du grand bienfaiteur? Je vous prie de ne pas oublier les nouvelles des sourds-muets de M. B .., de M les administrateurs pour que vous les me racontez avec plaisir. J'ai donne gros papier lettres a M. le ministre et administrateurs. Je le vous prie de me rendre papier lettres. Dictionnaire des difficultés de la langue française, par M. Laveau. Je vous prie d'avoir la bonté d'aller elierclier à M. Q... tailleur rue *** n. 6 prenez sur le pierre de lithographie d’alphabet des s.-muets et boîte.
» Votre tout dévoué, a
Afin (le mieux juger de l’instruction acquise dans l’enseignement par la parole, j'ai prié plusieurs anciens élèves de M. Dubois de m’écrire sous mes yeux, dans mou cabinet. Voici l’une de ces lettres.
DISCÜSSION Dtî RAPPORT.
jSi
« Monsieur,
« Je suis heureux de vous voir aujourd’hui, mais raalheureusement je m’aperçois que je ne parle pas assez bien, vous me comprenez de même , cependant je parle et ne cesse jamais parler, je parlerai bien [ilu.s tard, et j'espère que vous me comprendrez bien, je préfère parler que de faire des signes, la paro’e est le plus beau résultat, tout le monde comprend ceux qui parlent. Et voici une histoire que je vais vous raconter, et li.-ez la avec plaisir. Cn jour un sourd et muet connaissant seuleme.ulla parole mimique. se perd dans une route, il prend du papier dans sa poche, y écrit on mot d’un lieu où il voudra aller, il rencontre un vojageur, lui montre ce papier, mais ce voyageur ne sait lire, etc., etc. n
Il y en a encore deux pages sur le même ton.
Je n’ai pas eu occasion de faire la même épreuve sur des élèves de 1 Institution impériale. M. Dubois est à la disposition de l’Académie et de l’administration, si l’on désire soumettre à un examen comparatif quelques uns de ses élèves et un nombre égal de sourdsmuets enseignés par le langage des signes. Il assure ijue ses élèves ne réussissent pas moins à la lecture qu’à l’écriture, que les plus grands lisent liabituellement les journaux, et que tous ont plus de goût pour les livres qu’oii n’en attribue généralement aux élèves des classes de mimique (1).
Je m’arrête; les documents de toute sorte que je viens de faire passer sous vos yeux me paraissent de nature a ne pas laisser place au doute. Non, vous ne risquez pas, en adoptant les conclusions de la coinmiss on, de provcxjuer, de la part de l’administration, une mesure nuisible à l’instruction des deux catégories d’élèves désignées. Non, vous n’avez point à craindre que votre vole, s’il est conforme à ces conclusions, ait pour effet l'infériorité de ces élèves, qui seraient enseignés spécialement par le langage oral ; car, sans rappeler les faits plus anciens, qui n’avaient pas un caractère de généralité suffisant pour frapper les esprits, vingt-cinq années d’exjiérience vous fournissent la preuve que renseignement pu' là parole ne donne pas, au point de vue intellectuel, des résultats infé'^ rieurs à ceux de l’éducation par la mimique.
(I) Ainsi M. Bouvier, qui a examiné les uns, n'a pas examiné les autres, et il compare, et il juge I 11 a pris la peine de critiquer nos élèves, il S9 conlenle de dire que ceux de l’institaiiou Dubiis sont aux ordres de l’Académie, qui peut les voir si bon lui semble. Esi-cé là de la justice, et, de bonne foi, peut-on se prononcer sur une affaire instruite avec celle partiar
Üté. P. M.
DE LA GÜÉ81S0N DE LA SÜRDI-MÜTITÉ.
Délivrés de cette appréhension, vous n’hésiterez pas à arracher à un mutisme forcé, factice, ces demi-entendanls, ces sourds demiparlants, encore confondus dans les classes avec les sourds-muets complets, et perdant par l’usage continuel des signes leurs facultés rudimentaires de l’ouïe et de la parole, ou ne les conservant que très imparfaitement au moyeu d’exercices passagers d’articulation. Vous ne persisterez pas dans l’ancienne erreur d’itard sur la prétendue nécessité de celte éducation par signes pour des enfants placés dans les conditions les plus favorables aux succès de l’enseignement oral. Cette manière de voir, dans laquelle Itard ne persisterait pas aujourd’hui (1), ne serait plus une erreur; ce serait un véritable délit, une mutilation de parties anéanties par l’inaction. Je ne m’associerai pas à un crime, disait Ordinaire, en envoyant sa démission de directeur des Sourds-Muets, lorsqu’on lui refusa jusqu’à ce faible cours d’articulation, tant de fois réclamé par Itard. Et vous, médecins, vous verriez des organes libres d’agir, agissant même à un certain degré, prêts à se développer par le seul fait de l’exercice, et vous les condamneriez à l’immobilité, à la nullité, à une destruction physiologique! Non, vous ne le ferez pas, vous adopterez les conclusions de la commission (2).
(t) Qu’en savez-vous? Les succès que vous prônez avec tant de vivacité sont-ils tels qu’un esprit comme le sien eût accepté avec entliousiasme les conclusions du rapport de M. Piorry ? Si un médecin comme Itard avait siégé au sein de l’Académie, s’il avait pu faire entendre la voix sévère de la raison et de l’expérience , faire la juste part du bien et du mal dans ce conflit, nous n'hésitons pas à le dire, l'Académie eût perdu moins de temps à discuter une question de celte nature. P. M.
(2) Ce plaidoyer , qu'on nous passe ce terme, démontre d’abord , nous l’avons déjà dit, l’ardeur avec laquelle M. Bouvier s’est livré à l'élude d'une question non moins difficile que nouvelle pour lui. Nous rendons pleine justice au talent de l’orateur , à la vivacité de son débit, à sa pantomime expressive, à tant de qualités que lui envieraient, partout ailleurs qu'à l’Académie de médecine, les maîtres de la parole. Qu’il nous soit permis d'ajouter que le discours écrit ne reproduit que très imparfaitement celui que nous avons entendu. M. Bouvier, comme Cicéron plaidant pro Milone , a refait son improvisation ; c'est un droit que consacre la coutume, et dont les académiciens usent dans l’intérêt de leur réputation littéraire. Mais le lecteur y perd ce premier jet qui traduit mieux la pensée. Nous aurions pu, à l’aide de souvenirs récents, retrouver beaucoup de passages qui ont ému les auditeurs et motivé des interruptions passionnées, des répliques brûlantes, mais nous avons voulu ne prendre de M. Bouvier que ce qu’il a
DISCÜSSIOS DO n apport.
— M. Michel Lévy demande la permission, avant que la séance soit levée, de lire quelques fragments d’un ouvrage deM. Ordinaire sur l’éducation des sourds-muets, fragments qui lui paraissent renfermer la solution de la question en débat.
Voici ces passages :
« Est-ce atteindre le but proposé que de prendre pour intermédiaire de celte association le langage mimique, qui est dans sa plus grande partie tout aussi arbitraire que les mots écrits, sans jouir des mêmes avantages qu’eux, et qui, après avoir absorbé toute l’attention dont l’élève peut disposer, sans garantie qu’il ait été compris, deviendra l’interprète du langage écrit? On ne peut donc, par celte voie, que compliquer la difficulté, au grand détriment de l'élève, comme les faits le démontrent.
» Les signes méthodiques, employés principalement pour expliquer les formesles plus arbitraires et les plus abstraites du langage écrit, ne se composent eux-mêmes que de ce qu’il y a de plus abstrait dans le langage mimique. L’abbé de l’Épée, après les avoir réduits à toute la simplicité qu’il croyait possible, se félicitait de penser qu’il ne faudrait plus que trois mois à une personne lettrée pour en acquérir la connaissance et en faire l’application ; et il pen • sait ainsi parce que celte personne, instruite de toutes les formes et de toutes les combinaisons du langage, était douée de toutes les conditions nécessaires pour les comprendre...
» Qu’on se passe donc d’un interprète qui ne pourrait enseigner la langue dont on a besoin que par une langue plus difficile encore, et dont on n’a que faire, et qu’on se résigne à se servir, pour cette transmission, du moyen le plus simple, offert par la nature même de la chose à l’attention de l’homme, celui qui s’adapte le mieux au but qu’on se propose, et qui non-seulement réalise dans l’enseignement tout ce qu’on s’était vainement promis des signes méthodiques, mais qui devient en même temps le moyen le plus propre pour faire recouvrer au sourd-muet l’avantage de ses communications sociales.
» Oui, la lecture sur les lèvres réalise tous ces avantages, et au
trouvé bon de donner lui-même au public, une œuvre corrigée avec réflexion , purgée des hasards de la tribune, des entraînements d’une verve étonnante.
Cette explication est rendue nécessaire par la publication de deux pièces qui trouveront place au commencement de la séance suivante, et qui, sans cet avertissement préalable, ressembleraient à un effet sans cause. P. M.
DE LA GCÉRISOS DE LA SÜRDI-MCTITÉ.
dfgrô le plus émitieiit, puisque c’est la parole elle-même qu’elle fait voir à celui ijui ne peut l’eiileudre, et avec les mollifications et les miauces qui la caractérisent. Elle est à la parole [ilus que l’objet qu’il représente; elle eu est le miroir le plus fidèle ; elle fixe sans cesse l’attention de l'élève sur la pliysionomie de celui qui parle, et (jui est aussi le miroir de son âme; elle le met dans le cas de saisir et de se pénétrer de tout ce que l’expression de l’intelligence et du sentiment jette encore de lu nière pour faire comprendre la valeur des mots qui l’expriment. Aucun exercice ne peut approcher de cet immense avantage. Tous ceux qui se font par le langage mimique, se font dans une langue essentiellement transpositive, opposée à l’ordre de construction directe de la langue française, et compliquent la difficidté de son travail lorsqu’il s’agit, pour l’élève, d’écrire ce qu’on lui a fait penser à l’aide du langage mimique.
».Que deviennent-ils (les sourds-muets) lorsqu'ils quittent
nos institutions? Ils rentrent dans leurs familles, où ils retrouvent leurs parents, qui, le plus souvent, ne sachant ni lire ni écrire, sont devenus plus étrangers que jamais à toute communication avec eux. Plus leur langage mimiijue se sera étendu et perfectionné, pour se prêter à tout le développement de leurs idées, plus ils seront devenus inintelligibles |K)ur tout ce qui les entoure. A peine trouveront-ils dans le village qu’ils habitent des personnes qui, ayant l’instruction néœssaire, aient en même temps assez lie loisir et de bienveillance pour leur faire appliquer ce qu’ils ont appris; aussi l’oublient-ils rapidement. Que sera-ce si, infatués de leur prétendu savoir, ils vont jusiju'à dédaigner ceux qui les entourent, et les pratiques industrielles qui .sont leur ressource'?
» Supposons, au contraire, que ces élèves aient été exercés à lire la parole sur les lèvres; après quelques actes d’attention ils la reconiiaitront dans tous ceux qui parlent, et par là seront en parlici])alion avec toutes leurs idées.
» Supposons qu’ds ne puissent articuler que quelques mots; pourvu que ce soient ceux qui se rapportent au principal objet de leur pensée, ils seront comme un rayon île lumière qui suffira pour éclairer et faire comprendre tout ce qu’ils développeront ensuite par faction mimique. L’habitude perfectionnera et rendra tous les jours plus faciles leurs communications. Non seulement ils ne pourront jamaisoublierce qu’ils ont appris, mais le besoin de leurs relations sociales leur en fera sentir chaque jour davantage l’utilité dans tous les détails de la vie. Leur connaissance dans la langue ira en se perfectionnant et en se proportionnant toujours à la sphère
DISCCSSION DC RAPPORT. 135
dans laquelle ils vivent et à celle des besoins qui y correspondent. Si tels ,‘ont les avantages qu’on doit espérer de l’articulation et de la lecture sur les lèvres, même pour tous ceux qui en proliteront le moins, je le demande, n’est-ce pas un devoir d’Immaniié de n’épargner aucun eflurt pour chercher à les leur procurer? »
SÉANXE DC 24 MAI 1853.
— Les deux pièces qui suivent ont été motivées par quelques paroles un peu vives, échappées à M. Bouvier. Entraîné par le désir de prouver que les sourds-muets, élevés par la mimique, ne possédaient pas une instruction supérieure à celle des parlants, cet orateur a insinué que les premiers devaient une partie de leur renommée littéraire à des adjonctions de capacités bienveillantes; M.\I. Pélissier, Berthier et autres, vivement blessés par cette imputation, ont protesté avec énergie, et de là ces lettres qu’il était impossible de ne pas placer dans le cours de ce débat.
A Messieurs les Membres de l'Académie impériale de Médecine.
« Messieurs,
» La discussion encore pendante dans vos séances prend de semaine en semaine des proportions inattendues. Dans la dernière séance surtout, on a cherché à ébranler la haute sagesse de l'Académie, en représentant les sourds-muets les plus illustres et les plus justement consiiiérés, comme autant de geais de la fable qui ne portent que des plumes d'emprunt.
s Cette assertion extraordinaire a pu opérer un miracle; elle m’a guéri de mon mutisme, et je viens faire hommage à l'Académie des petits ouvrages que j'ai publiés. Je ne crains aucun paon capable de reconnaître comme sienne une de mes plus belles plumes. HélasI dans son découragement, le pauvre sourd-muet n'en a pas assez, et ses plus belles plumes sont encore les plus modestes par comparaison !
» Je comprends la juste stupéfaction de mes collègues , en apprenant le fond de l’étrange harangue de M. Bouvier à la dernière séance de l'Académie impériale de médecine. C'était sous le masque de la plus alfable bienveillance qu'il était venu visiter notre établissement, s’enquérir avec une touchante attention des moyens usités dans notre enseignement, et exprimer avec une certaine chaleur sa satisfaction , son estime et même son admiration à tous mes collègues, et en particulier à mon illustre frère, M. Berthier, notre vénérable doyen. 11 a laissé après lui un parfum de
136 DE LA GDÉRISOS DE LA SL’RDI-MCTITÉ.
sympalhie qui nous a fait espérer une voix éloquente pour éclairer du flambeau de la vérité la religion surprise de l’Académie ; mais celte voix s’est fait entendre : sa sympalhie est tombée avec le masque. Cette voix s’est acharnée à ravaler ce que l'univers aurait gloriflé, à savoir ceux qui, parias delà civilisation, se sont meurtris les mains et les genoux à grimper sur le sentier glissant et épineux au haut duquel ils ont saisi, aux applaudissements des contemporains, le rameau sauveur de l arbre de la vie morale et intellectuelle ; ils ont reconquis par leur travail leur litre d’hommes, de chrétiens et de citoyens de leur patrie, et avec le fer rouge de la flétrissure, on a voulu les pulvériser jusque dans leurs œuvres mêmes.
» Il y aura un Colomb sourd-muet, et on ne lui accordera pas d’avoir découvert l’Amérique! 11 y aura un Galilée parmi nous, et pour avoir démontré irréfragablement que la terre tourne, on mettra sans pitié ce sourd-muet à la torture! C’est assez déjà qu’on disputes la masse de mes compagnons d’infortune leur langue, c’est-à-dire ce langage qui, chez eux, fait voir sous la gaze la plus transparente, leurs pensées et leurs sentimenisl On veut proscrire en eux ce beau, ce magnifique langage qui prée.xislait dès la création, à la parole même ! La parole, pour traduire la pensée, a besoin de se revêtir des mots, des expressions phraséologiques. Mais le langage mimique dont le fond est l’essence même de la pensée la traduit immédiatement, telle qu’elle est, et sans mots qui souvent servent à exagérer ou à diminuer ce qui est effectivement.
a Étrange vicissitude qui doit confondre le penseur ! Au milieu des merveilleuses découvertes de l’art, de la science et des lumières, au milieu de ce mouvement grandiose du siècle qu’on appelle te progrès, on veut que la corps savant le plus illustre et le plus utile du monde donne le premier l’exemple de faire rebrousser chemin au progrès? Quoi ! dans l’antiquité, dans le moyen âge, et jusqu’au xviii' siècle . des milliers d’intelligences sympathiques, d'affections paternelles, de dévouements évangéliques ont entrepris l’instruction de quelques sourds-muets ; ils n’ont vu que la parole comme moyen d’y parvenir. Ils ont patiemment essayé, ils ont courageusement tenté et ils n’ont pas réussi (j’entends pour la masse de cette portion de l’humanité condamnée). C’est seulement à la fln du xviu' siècle qu’un modeste prêtre, ayant par hasard rencontré deux sourdes-muettes, eut la divine idée de chercher dans leur inSrmité même de quoi la réparer : il trouva fermée irrévocablement en elles la porte par où arrivent dans l’entendement humain toutes les connaissances; mais la fenêtre n’était pas aussi fermée : il s’en empara pour pénétrer dans l’intérieur de ces créatures abandonnées ; en d’autres termes, il s’adressa aux yeux du sourd-muet pour y jeter la sonde qui allait éveiller enfin son intelligence assoupie. Celle sonde, c’est le langage naturel des signes, et dites, en comparant les succès de l’immortel abbé de l’Épée aux tentatives antérieures, si
DISCUSSION DU RAPPORT
ce bienfaileur de l’humanilé a fait une découA’erle si funeste, si désastreuse, qu'elle est digne d'être aujourd'hui proscrite et foulée aux pieds I
j> Combien je serais heureux si l'Académie, daignant, dans sa baule sagesse, déroger à ses habitudes, prenait le parti de me faire venir momentanément dans son enceinte ! Là, devant le tableau noir qu'on irait chercher à notre école, et la craie à la main, je combattrais toutes les objections possibles, j'irais au-devant de tous les renseignements désirables, et je prouverais d une manière évidente et convaincante que, dans notre enseignement, la parole, à laquelle du reste je reconnais toujours une utilité inappréciable, ne peut malheureusement occuper qu'un rang secondaire, limité et conditionnel.
» Il n'a pas été moins douloureux pour moi de voir un étranger nous décocher en fuyant une flèche empoisonnée. M. Saegert est venu avec le docteur Blanchet assister aux exercices de ma classe. Il m'a fait, sur ma méthode, les éloges les plus pompeux. 11 ne s'est pas arrêté là : il est encore venu le lendemain chez moi avec le docteur Blanchet. Notre conversation a naturellement roulé sur l'enseignement des sourds-muets. 11 ne m'a pas été difflcile de lui démontrer l'impuissance ou plutôt l'insuffisance de la méthode allemande, par la connaissance que j'ai faite d'une foule de sourds-muets allemands qui sont venus à Paris. M. Saegert m'a déclaré qu'il était toujours de mon opinion, et qu'il était presque le seul contre tous les instituteurs allemands pour faire adopter la méthode la meilleure. 11 a fini en me disant que si tous mes collègues et mes confrères de France lui promettaient leur concours, il pourrait tôt ou tard parvenir au but de tous ses efforts. Comment devant de telles paroles, empreintes d'amitié et de conviction, pouvais-je m’attendre à le voir, en si peu de temps, changer de ton et dénier d’une manière trop officielle ce qu'il a admiré, approuvé et applaudi la veille? Le secret de cette métamorphose ne saurait se trouver que dans le désir d'obliger le docteur Blanchet. Celui-ci lui a sans doute jeté son cri de détresse, et M. Saegert s'est empressé de venir à son secours dans la position hasardeuse qu’il a si légèrement prise en face de l’Académie et en face de l'œuvre sublime et impérissable de l’abbé de l’Épée.
» Daignez agréer, je vous prie, messieurs, l’hommage de mes sentiments et de la plus respectueuse considération,
ï Pélissier,
ï Professeur sourd-muet.
» Paris, le 24 mai <833. »
La protestation suivante a été adressée à M. le président de l’Académie de médecine.
« Nous, soussignés, professeurs sourds-muets de l'Institution impériale de Paris , ayant appris avec autant de douleur que de surprise que, dans
la séance du 17 courant de l’Académie impériale de médecine en parlant des sourds muets qui ont puliliè leurs oeueres on a laissé échapper des insinuations peu obligeantes pour lux, nous nous imposons le devoir impérieux de les repousser de toutes nos forces, en affirmanl .'ur notre lionneur et notre conscience, que les productions de notre faible plume auxquelles le public a fait un accueil bienveillant dont nous sommes tous émus jusqu au cœur, sont entièrement de nous. *
Ferdinand Eebthieb.
Alphonse Lenoib.
Eugène Allibeet.
Pélissier.
Paris, le iZ mai 1853.
(Suite de la discussion du Rapport de M. Piorry, )
M. Bouvier : Permettez-moi de résumer en deux mots l’opinion que j’ai exprimée, dans la rientière séance, sur la seconde partie des conclusions de la commis>ion.
J’éprouve d’autant plus le besoin de formuler de nouveau nettement ma manière de voir, qu’elle n’a pas été bien comprise de quelques personnes, soit ici, soit au dehors.
On m’a cru coupable d'une injuste agression envers l'Institution des sourds-muets de Pai is ; on m’a prête l’opinion que son enseignement par la inimi(|ue était inférieur à l’enscignemei-t par l’articulation, employé dans d’autres écoles.
A Dieu ne plaise que je méconnaisse les droits de notre Institution de Paris a la reconnaissance, à l’admiration de tous les hommes capables de sentir et d’apprécier les efforts ayant pour but le soulagement et le bien-être de nos semblables!
Cette institution marche, depuis plus de cinquante ans, dans la voie du perfectionnement. Est-ce donc l’attaquer, est-ce se montrer injuste à son égard, que d’entrer avec elle dans cette même route, que de vouloir l’aider a soutenir sa gloire et à en acquérir une nouvelle?
Je n’ai nullement entendu trancher la question de la prééminence de l’une ou l’autre méthode d’éducation des sourds-muets.
J’ai félicité, au contraire, l’Académie de n’avoir point à se prononcer sur cette question, et je me suis contenté de la poser dans les termes que j’ai crus les plus propres à en avancer la solution.
Ce que j’ai simplement voulu prouver, c’est :
Que la méthode d’enseignement par la parole ne donne pas,
DISCUSSION DU RAPPORT. 139
au point de vue iuDdlectuel, des résultats inférieurs ù ceux de l’éducation par la iniuiiqiie ;
2° Que con.séiiiiemment l’Académie n’a point à craindre, en adoptant la proposition de la commission, que son vote ait pour elFet Yinfériorité relative des deux catéfîories de sourds- muets qui seraient enseignés spécialement par le langage oral ;
3» Que, délivrés de cette appréhension, (|ui était celle de la commission de 1828, nous ne devons pas hésiter un instant à voter ia seconde partie des conclusions de la nouvelle commission, afin de mettre un terme, autant (ju’il peut dépendre de nous, au silence forcé des demi-eniendants, des sourds demi-parlants, dont on sacrifie en grande partie dans l’état actuel des choses, et malgré l’existence du cours d’articulation, les facultés rudimentaires de l’ouïe et de la parole, au lieu de les développer le plus possible, comme il est démorJré (|u’on y parvient par une méthode excluant l’emploi de la mimique (1).
Les propositions de la commission qu’il me reste à examiner sont relatives a la possibilité de rendre plus ou moins complètement l’ouïe aux sourds-muets. La commission reconnaît cette possibilité; d’autres la contestent ou la nient. Notre honorable collègue, M. Bégin , a prêté l’appui imposant de son autorité et de sa parole à la manière de voir de ia commission, dont il était membre. L’honorable M. Bousquet s’est montré, au coutraire, plus sceptique que la commission.
Cette question, chacun le sent, n’est pas moins grave que celle que j’ai traitée il y a huit jours Non seulement l’administration attend votre réponse pour statuer sur les mesures importantes qu’on lui propose, mais laFraiice médicale a les yeux sur vous, pour s’inspirer de vos lumières, pour s’appuyer sur votre jugement, a l’égard des vingt mille clients, riches ou pauvres, qui rmierrogeut au sujet de leur infirmité. I.«s familles elles-mêmes attendent de votre bouche l’arrêt qui doit leur apporter quelque consolation ou leur ravir tout espoir.
(I) Si ce troisième paragraphe était admis comme réel, il justifierait pleinement le reproi:he adressé par M. Bouvier,c’est-à-dire l'iiifériorilé des 8 lurds-muets se servant de la niiinicjue, comparés à ceux qui parlent. Cette assertion, qui a servi de base au discours de M. Bouvier, et contre laquelle s’élèvent les professeurs sourds-muets inculpés, se trouve reproduite par l'auteur, qui lui donne une nouvelle force en la considérant comme cliose démontrée. 11 y a là une question de principe qui prouve à quel point nos eonrds-muets avaient raison de réclamer. P. M.
L’opinion d’Itard, cette grande autorité en médecine auriculaire, qui longtemps régna seule en France, était peu favorable, surtout dans les dernières années de sa vie, aux tentatives de guérison des sourds-muets. « Un petit nombre de faits heureux, a-t-il dit » quelque part, établissent à peine quelque exception à l’incurabi- » lilé des sourds-muets. » Ce n’est pas qu’Itard n’ait obtenu, dans un grand nombre de cas, une diminution plus ou moins marquée, ou même la disparition complète de la surdité; mais celle-ci a généralement récidivé au bout d’un temps variable, ordinairement assez court.
Cependant Itard admet qu’indépendamment du traitement médical , on peut améliorer utilement l’audition des sourds-muets qui entendent un peu, en les soumettant à des exercices méthodiques du sens de l’ouïe, par une sorte d'éducation physiologique, qui fait précisément le sujet des mémoires de ce médecin renvoyés à la commission de 1828, à celle dont M. Husson a été le rapporteur.
La principale difficulté, d’après les recherches d’Itard lui-même, est donc de s’opposer aux récidives, et l’on remarquera que cette difficulté se retrouve très souvent dans le traitement de la surdité accidentelle de l’adulte, ce qui n’a rien d’étonnant, puisque les travaux d’Itard lui ont démontré que « la surdité qui affecte le fœtus » ou l’enfant, diffère peu , sous le rapport des causes, de celle qui » survient chez l’adulte (1). »
« Tout traitement, a dit encore Itard, qui ne donne pas au sourd-
muet Y entière et pleine Jouissance du sens auditif, ce qui est infi- » niment rare, doit être regardé comme nul , en ce sens que l’in- » dividu reste comme auparavant dans l’impossibilité de se mettre » en communication avec la société par le secours de l’audition et » par le développement spontané de la parole (2). » Oui, sans doute, il en sera ainsi, si, après avoir rétabli en partie l’audition, on reste spectateur oisif des efforts impuissants du sujet pour acquérir cette faculté de la parole. Mais qui ne voit qu’Itard lui-même nous a fourni le moyen de doter, dans ce cas, le sourd-muet de la parole, en nous montrant les bons effets de ces exercices méthodiques, de cette éducation physiologique, applicables au demi-entendant, et l’amenant par degrés à reconquérir le langage oral, sans que pourtant il retrouve la pleine jouissance du sens auditif?
Cette idée simple, mais féconde, qui paraît avoir échappé à Itard,
(1) Itard, Rapport sur un mémoire ûeM. Gairal. {Mémoires de l'Académie de médecine, 1836, t V, p. 530.)
( 2 ) Loco citato.
DISCUSSION DU RAPPORT
l’association de ses propres procédés, l’un médical, l’autre physiologique, les soins éducateurs de la parole après et môme pendant le traitement qui a plus ou moins amélioré l’audition : telle est, eu effet, la base des méthodes curatives employées de nos jours (1).
Les efforts persévérants de M. Deleau ont le plus contribué à mettre en lumière les résultats de ces méthodes, dont il est, en partie, le créateur, ou qu’il s’est, en quelque sorte, appropriées par le long laps de temps, par les travaux, qu’il leur a consacrés.
Cet honorable praticien a publié un assez bon nombre d’observations détaillées de guérison ou de diminution de la surdité, suivies du rétablissement plus ou moins complet de la parole par le traitement combiné dant je viens de parler, appliqué à des enfants affectés de surdi-mutité de naissance ou en bas âge.
Plusieurs de ces sujets ont été présentés à des commissions ou à des membres de l’Académie des sciences, avant le traitement et pendant son cours.
D’autres ont été traités sous les yeux d’une commission désignée par l’administration des hôpitaux, et composée de Kapeler et de notre honorable collègue M. Baffos, qui ont constaté l’amélioration obtenue dans l’exercice de l’ouïe et de la parole, du 16 janvier 1828 au 29 juin 1829, et pour l’un de ces enfants, la persistance de cette amélioration le 7 mai 1831.
Il y a eu des récidives, quelquefois après un temps fort long, et M. Deleau ne peut les connaître toutes. Mais qui pourrait allirmer qu’elles aient eu lieu dans tous les cas qu’il a été forcé de perdre de vue ; qu’elles aient toujours été complètes ; qu’elles n’aient pas souvent été produites par des causes accidentelles; qu’il n’eùt pas été possible d’en prévenir une partie par des soins consécutifs mieux entendus; que, malgré le retour de la surdité, certains malades n’aient conservé le bénéfice de la parole, au moyen de la lecture sur les lèvres? Le nommé Lecomte, lorsqu’il a été revu par M. Bon-
(t) Arrivés à cette partie du discours de M. Bouvier, la partie vraiment médicale, celle sur laquelle nous pouvons sans trop de vanité nous croire compétent, nous éprouvons cependant un certain embarras à exprimer notre opinion tout entière. Il s’agit en effet d’apprécier à leur juste valeur les œuvres de nos confrères, de discuter des assertions positives, d’infirmer des témoignages, en un mot de soumettre à un examen critique des faits trop souvent acceptés sans discussion préalable. L’intérêt de la vérité étant notre seul but, nous accomplirons notre tâche sans aigreur, mais aussi sans faiblesse, avec l’espérance de porter quelque lumière dans un sujet que de puissants motifs tendent à obscurcir. P.
'Iil2 DE LA GUÉRISON DE LA SÙRDI-MütiTÉ.
nafont, élait redevenu sourd et parlait fort peu ; mais un grand nombre d’années s'élaient écoulées depuis que M. Üeleau l avait traité; il en avait passé plusieurs dans l’institution des sourdsmuets de Toulouse, où il avait cessé de cultiver la parole ; la rechute qu’il a éprouvée du côté de l’ouïe devait donc s’étendre aussi à la faculté d’articuler et de lire sur les lèvres (1).
Au contraire, quand la parole est toujours pratiquée, une rechute, qui n’a lieu (ju’au bout de plusieurs années, ne la détruit pas, et l’individu ne perd pas tout le Ijénéfice du traitement qui, par une amélioration, même temporaire, de l’audition, l’a mis en état d’apprenilre plus facilement le langage articu'é, en se servant à la fois de l’ouïe et des autres sens suivant la méthode appliquée aux demi-entendants par Itard lui-même.
Mais M. Üeleau a eu parfois la satisfaction de conserA’er longtemps sous ses yeux ou à sa portée les sujets de ses observations, et de constater la persistance de la totalité ou de la plus grande partie de l’amélioration qu’ds avaient obtenue. Sans doute, les guérisons complètes sont, comme l’a dit Itard, fort rares; mais n’est-ce pas déjà un grand bienfait de l’art que de rouvrir au sourd-muet, ne fût-ce qu’à demi (2), cette double voie de communication avec la société, par l’ouïe et la |rarole, qui lui était à jamais fermée?
Notre honorable collègue, M. Bousquet, a posé devant l’Académie quelques questions sur les résultats du traitement de quatre jeunes sourds-muets, confiés à M. üeleau, entretenus et éduqués, pendant (juatre ans, aux frais de l’Académie des sciences. M Bousquet a demandé ce qu’étaient devenus ces enfants ; pourquoi aucun rapport n’avait été fait à leur sujet. Ce fait méritait, eu effet, d’être
(4) Ceci peut s’appeler !a doctrine des rechutes. C’est une manière commode d'expliquer les insuccès : elle n’appartient pas seulement aux médecins qui veulent ab.-oiument guérir les sourds-muets. L'Iiisioire de Lecomte, sourd-muet guéri, est une histoire type; Itard en avait vu bon nombre de semblables. M. Bouvier les exp'iriue, mais paredle explication indique assez bien l’échec inévitable qui attend les partisans de celte méthode. P. M.
(2) Sans doute, ce serait un grand bienfait, mais on n’y arrive pas, et quand on croit y parvenir, survient bientôt la rechute, ou ce qu’on nomme ainsi, et le pauvre infirme, qu’il reste ou non sous les yeux du médecin guérisseur, n’en garde pas moins son infirmité. C’est là l'bistoire générale de ces guérisons qui font tant de bruit et contre lesquelles protestent ceux même qui passent pour en avoir recueilli le bénéfice. Mais en pareille affaire, tout n’est pas perdu. P. M.
DISCUSSION DU RAPPORT
éclairci. Je me suis enquis de toutes ses circonstances, et voici co que j’ai appris :
En 1826, l’Académie des sciences décida, sur l’avis d’une commission ayant pour rapporteur M. Geolfroy Saint-Hilaire, qu’il serait fourni à Jl. Deleau les moyens de continuer, pendant quatre années, l’éducation d’enfants sourds-muets récemment guéris de la surdité et qu’il avait jusque-là élevés à .‘e< frais.
En 1827, une somme de 2/i,000 francs, non de /lO.OOO, fut affectée aux frais d’entretien, d’éducation et île traitement, pendant quatre ans, des nommés Üussaux, Clialmt, Trézel et Martin, qui avaient déj,i recouvré l’ouïe (l).plnsou moins complètement par les soins de M. Deleau. Leur état et les progrès de la cure avaient été constatés antérieurement.
Les quatre années stipulées furent employées par M. Deleau, non seulement à continuer le traitement médical de ces enfants, mais encore à leur apprendre à parler, et à leur donner, soit par luimême, soit avec l’aide d’un instituteur, toutes les notions dont se compose l’éducalion intellectuelle. M. Deleau a mis sous mes yeux dix a douze forts volumes ou cahiers manuscrits, qu’il a dû composer pour ses élèves, sur la langue française, le sty e, les divers actes de la vie humaine, la numération, le catéchisme, l’histoire sainte, etc. Pour qui connaît le prix du temps à Paris, il paraîtra évident qu’en se chargeant de cette entreprise, notre honorable confrère s’est libéralement associé à l’œuvre généreuse de l’Académie.
Au bout des quatre ans, en 1831, M. Deleau, qui avait adressé à l’Académie plusieurs rapports annuels sur l’état des jeunes malades et leurs progrès ; cpii les avait présentés aux commissaires de temps à autre, remit au rapporteur tous les documents qui les concernaient. Il attendit quatre ans le rapport; mais il ne fut pas fait. Frédéric Cuvier,qui en était chargé, était membre de l’administration des Sourds Muets. J’ignoresi cette circonstance eut ([uehjuerelation avec cet ajournement indéfini, regrettable pour la science (l).
(1) Enfants sotirds-miiets récemment guéris... Les nommés ., gui
avaient déjà recmoré t'ouïe . La furniule est commode, et ce sont cea
cas de guérison qui, après des années de soins assidus, arrivent à zéro comme résultat définiiif. P. M.
[2) Il y a là une insinuation que repousse le noble caractère de Fré¬
déric Cuvier. M. Buuvier, qui a cru devoir vaiiier l’indépendance delà commission, dont M. Piorry est le rapporteur, aurait-il moins de foi dans celle qui avait été nommée par l’Académie des sciences? P. M.
ihk DE la guérison de LA SURDI-MUTITÉ.
M. Deleau publia divers renseignements sur l’état de ces enfants. Il garda chez lui Trézel, qui est devenu son aide. Il ne perdit pas de vue les trois autres, et s’assura que leur amélioration persistait. Ils devinrent des hommes : Dussaux fut doreur sur porcelaine; Chabot, opticien; Martin, tourneur. Chacun d’eux était en état d’entendre son patron et de converser avec lui. Plus tard, Dussaux et Chabot vinrent à mourir : il ne resta plus que Martin et Trézel.
Martin habite Chevreuse, dans le département de Seine-et-Oise; il a éprouvé une rechute partielle et son audition est restée imparfaite.
Trézel, né complètement sourd, avait été l’objet d’un rapport spécial de l’Académie des sciences en 1825; il avait alors dix ans, et il entendait très bien. M. Magendie, rapporteur, le revit en 18til, et s’assura de la persistance de l’ouïe, dont il ne lui parut pas toutefois avoir l’instinct de se servir comme un véritable entendant (1). Je l’ai vu moi-même il y a peu de jours : l’audition m’a paru moins parfaiîe, bien qu’elle ne soit pas abolie; il lit sur les lèvres, quand il n’entend pas ce qu’on lui dit ; sa prononciation laisse à désirer; mais il se fait très bien comprendre (2).
M. Deleau a encore actuellement plusieurs sourds-muets en traitement; il m’a montré, entre autres, un enfant de quatre ans, qui n’a reçu que quelques injections d’air dans la trompe, et qui est déjà un peu moins complètement sourd. La discussion actuelle pourra lui fournir l’occasion de solliciter de l’Académie de médecine un nouvel examen de ses procédés et des résultats qu’il obtient.
M. le docteur Blanchet, on vous l’a dit, est entré largement dans la voie ouverte par Itard et agrandie par M. Deleau. Que pourrais-je ajouter au témoignage qu’en a rendu votre commission ; aux paroles flatteuses du respectable M. Guéueau de Mussy, qui vous a parlé du
(t) Comptes rendus de lAcadémie des sciences, 18il, t. XII, p. 4074.
(2) Il suffirait d’un pareil résultat pour juger l’œuvre de M. Deleau. Sur quatre enfants confiés à ses soins, deux sont morts ; des deux vivants, l’un, Martin, a éprouvé une rechute partielle, que veut-on dire par là? L’autre, Trézel, resté sous la main de son sauveur, est arrivé, après quinze ans de soins assidus, à ne pas se servir de son ouïe comme un entendant véritable. M. Bouvier lui-même a constaté que l’ouïe est moins parfaite (que quoi?), bien qu’elle ne soit pas abolie, sa prononciation lafssaà désirer (sans doute qu’elle soit meilleure, c’est-à-dire fnle/l/gifcle)... Et c’est lace qu’on voudrait nous proposer comme un modèle? P. M.
DISCUSSION DU RAPPORT
« zèle et de la constance dignes d’éloges (1), » qui caractérisent les travaux de M. Blanchet (2)?
On s’est plaint du peu de détails communiqués à l’Académie sur les procédés thérapeutiques de ce laborieux confrère. Ce serait faire l’histoire de toutes les causes de surdité et des moyens applicables à chacune d’elles, que d’exposer les méthodes curatives qui peuvent être utiles dans la surdi-mutité. Il est évident qu’un médecin instruit ne saurait se borner à une seule, puisque la surdité n'est que l’effet de maladies très diverses. M. Blanchet emploie donc, suivant les indications, comme tous les médecins auristes de notre époque, le cathétérisme, la dilatation de la trompe d’Eustache, l’introduction de différentes vapeurs dans la caisse du tympan, les injections d’air, si efficaces entre les mains de M. IJeleau, l’insufllation, à l’état gazeux et à doses très fractionnées, d’alcalis végétaux tels que la strychnine, l’électricité, sans parler des moyens généraux à opposer aux diathèses, des opérations propres à extraire les corps étrangers, tels que les polypes, de la résection des amygdales hypertrophiées, etc. ; car tous ces cas se rencontrent dans la surdité qui produit le mutisme (3), de même que dans celle qui survient à un âge plus avancé. C’est beaucoup moins par l’invention d’un procédé empirique que par une heureuse et sage application des moyens connus, par des perfectionnements de détail dans la confection des instruments, par l’habileté manuelle et la sagacité du diagnostic, que la médecine auriculaire peut aujourd’hui se signaler d’une manière spéciale et acquérir de nouveaux titres à notre estime et à la confiance des familles.
Comme M. Deleau, M. Blanchet croit inséparable du traitement médical le traitement fonctionnel destiné à en développer et en assurer les effets. Il se borne même à celui-ci, à l’exemple d’Itard, quand le premier s’est montré sans efficacité. Je n’ai pas à revenir
(1) Bulletin de l'Académie, t. XVIII, p. 681.
(2) Ceux qui connaissent la bienveillance parfaite et l’extrême politesse de M. Guéneau de Mussy, ne donneront pas à ces expressions une portée scientifique qui n’existe que dans l'interprétation de M. Bouvier. P. M.
(3) Je proteste avec toute l’énergie dont je suis capable contre une
assertion de cette nature. Non, jamais les causes énumérées par M. Bouvier dans ce paragraphe ne produisent la surdi-mutité : non, le traitement et la guérison de ces petites maladies du conduit auditif externe et de l’oreille moyenne ne détruisent pas la surdi-mutité. Il y a là une confusion déplorable qu’il importe de détruire, et j’y parviendrai, je l’espère, dans la suite de ce travail. P. -M-
sur l’exposé qui vous a été présenté par la commission, relativement aux procédés physiologiques adoptés par M. le docteur Blanchet. Leur caractère distinctif est l’emploi de la musique, rejeté, au contraire, par M. Deleau, qui préfère ne mettre en usage que les sons de la parole, soit conarae moyen de classement des sourds-muets, soit comme exercice propre à développer le sens de l’ouïe, et par suite la phonation.
Mais, je l’ai dit, malgré les faits produits par Itard, malgré ceux de M. Deleau et d’autres encore, il est des hommes très compétents qui nient la curabilité de la surdi-mutité, c’est-à-dire de la surdité du fœtus ou de l’enfant et du mutisme qu’elle produit. Kramer, tout en admettant théoriquement la possibilité de la guérison par l’effet d’une éducation auriculaire, établit que jusqu’à présent personne n’a guéri un sourd-muet, c’est-à-dire ne l’a mis en état de pouvoir communiquer avec les entendants et parlants au moyen de l’oreille. M. le docteur Menière vous a également déclaré « qu’on n’avait » jamais guéri de sourds-muets ; que la possibilité de cette guérison » devait être reléguée au nombre des desiderata les plus incertains » de la science. »
Nul plus que moi ne rend hommage au talent, au noble caractère de notre savant confrère, de mon camarade de vieille date, M.Menière. Mais ne se montre-t-il pas ici trop exigeant? Nereste-b il pas trop indifférent aux avantages, si minces qu’oii les suppose, que la simple amélioration de l’ouïe procure aux sourds-muets au point de vue de la parole, même quand ils sont dans l’obligation de l’apprendre, en grande partie, par la lecture sur les lèvres? D’ailleurs, n’est-il pas manifeste que la thérapeutique de la surdimutité peut élever plus haut ses prétentions? Quoi! les polypes de l’oreille, l’obstruction de la trompe d’Eustache, l’engouement muqueux de la caisse, etc., seraient souvent curables chez l’adulte parlant, et ces affections perdraient ce caractère par cela seul qu’elles se seraient développées à une autre époque de l’existence! On ne guérirait jamais, chez l’enfant, ce que l’on peut guérir dans une période plus avancée de la vie! Et nous, médecins, consultés pour une affection identique, nous devrions la traiter, si elle s’est manifestée après l’époque où elle produit le mutisme, et nous abstenir, si c’est un malheureux sourd-muet qui en est porteur? J’en appelle à riionorable M. Menière lui-même. Non, il ne resterait pas, il n’est pas possible qu’il soit resté toujours inactif en pareil cas, et, au besoin, sa pratique, j’en suis sûr, réfuterait ici sa doctrine. Faut-il rappeler encore cette éducation physiologique du sens de l’ouïe, à laquelle Itard a attaché son nom et qui combla ses vceux,
DISCUSSION DD RAPPORT, 147
VOUS disait naguère notre vénérable collègue, M. Guéneau de Mussy? Cet héritage d’Itard est-il donc répudié par son honorable successeur (1) !
Votre commission, sans entrer dans ce débat, sans revenir sur l’expérience du passé, si diversement interprétée, s’en est tenue aux faits que l’on a placés sous ses yeux; je crois qu’elle a eu raison. Mais ces faits eux-mêmes sont contestés. Je respecte tout à la fois, et leur origine, et le doute qu’ils ont pu faire naître ; car le scepticisme, en thérapeutique, est, à mes yeux, la première qualité du médecin. J’applaudis surtout du fond du cœur aux chaleureuses paroles par lesquelles l’àme élevée de mon excellent confrère, M. Menière, a justement flétri tous les prétendus guéris.seurs, quel que soit leur masque, qui abusent les familles, en leur promettant ce que l’art ne peut leur donner.
Au milieu de ce conflit, que fallait-il faire? Chercher, ce me semble, à s’éclairer en examinant soi-même les faits. C’est ce que j’ai tenté. Peut-être l’Académie pourra-t-elle tirer quelque profit de mes investigations.
Vous connaissez ces faits, tels qu’ils sont exposés dans le rapport lucide de M. le professeur Piorry. D’après ce rapport, des enfants sourds-muets, dont l’état de surdité absolue ou presque complète avait été constaté, soit par des pièces authentiques, soit par la commission elle-même, ont été amenés par le traitement à entendre la parole, tantôt très près de l’oreille, tantôt à 30 ou 40 centimètres, tantôt à 1 ou même 2 mètres de distance ; chez presque tous, la
(t) Non, nous n’avons pas abandonné la voie où M. Itard nous avait précédés. Nous avons étudié avec la plus consciencieuse persévérance les causes réelles de la surdi-mutité, et noos avons reconnu que toutes celles dont parle M. Bouvier n’entrent pour rien dans la production de cette triste inOrmité. Nous avons constamment sous les yeux des enfants dont la nuque a été labourée par des sétons énormes, dont le crâne dénudé, les tempes, les régions mastoïdiennes, sont profondément cicatrisées par dos moxas, par des vésicatoires ulcérés, nous constatons ies résultats déplorables d'une foule de pratiques médicales ou chirurgicales, rationnelles ou empiriques, qui sont restées sans utilité pour les victimes de ces barbaries, et instruits par de tels exemples, nous avons appris à nous abstenir dans bien des cas où l’impuissance de l’art est trop clairement démontrée. M. Bouvier n’avait pas besoin de cet appel pathétique à notre humanité, à notre conscience, il peut être certain que ces sentiments ne nous sont pas étrangers, mais nous croyons en donner la preuve en ne torturant pas, à notre seul bénéfice, des malheureux que nousavons tout lieu de croire incurables. P. M.
148 DK Li GUÉRISON DE L\ SURDI-MUTITÉ,
faculté d’articuler a été facilement développée ou perfectionnée par les exercices vocaux, quoique ceux-ci fussent courts et incomplets; quelques uns chantent et mettent leur voix à l’unisson de l’harmonium. Un de ces sourds-muets, considéré comme incurable (t), a gagné aux exercices d’articulation une parole beaucoup plus facile qu’il ne l’avait auparavant, et la faculté de lire sur les lèvres.
J’ai vu plusieurs de ces enfants depuis la lecture du rapport. J’ai reconnu qu’ils jouissaient de toutes les facultés qui leur sont attribuées par la Commission.
Je citerai particulièrement les suivants :
Le nommé Bastien (n" 2 du rapport, 1” série), dont la commission a constaté la surdité à peu près complète (2) avant le traitement , et qui m’a entendu à une certaine distance, quoique je fusse derrière lui, et qu’il ne pût me voir parler. La commission a fait, à son égard, des expériences décisives pour s’assurer que c’était bien par te sens de l’ouïe qu’il percevait les mots. Dans une de ces réunions, par exemple, on l’enferma dans une armoire bien close, et il répondit quand on lui adressa la parole (3).
Legras ( n” 1,3' série), dont l’état antérieur de surdité est constaté par un certificat revêtu de la signature d’un des hommes les plus compétents dans cette matière. Il entend la parole à quelque dislance de son oreille; il parle imparfaitement, mais il n’a reçu que les leçons du cours d’articulation, cinq heures par semaine, comme on sait, et le reste du temps il a été livré à la mimique.
Les deux frères Plard=(n° 1, 2' série, et 5, 4' série), dont la surdité de naissance (4) avait été établie par des certificats de médecin que j’ai eus sous les yeux. Leur traitement, commencé avant les
(1) Par qui? Par nous, peut-être, mais que signiGe cette désignation?
Incurable, dit le docteur A ; curable, dit le docteur B, et la preuve, c’est qu’après des exercices d'articulation, sa parole est devenue plus facile, il a acquis la faculté de lire sur les lèvres. Le croyez-vous guéri pour cela? A-t-il cessé d’être in&rme? n’a-t-il plus besoin d’un mode d’éducation tout spécial? P. M.
(2) Voir à la page i la lettre d’introduction de M. Volquin, dans laquelle se trouvent des renseignements positifs sur ces divers élèves. P. M.
(3) Les armoires des classes de l’Institut sont en sapin mince, et par
conséquent très sonores. Un meuble de celte espèce pouvait passer pour un corps vibrant, véritable caisse d’harmonie destinée à renforcer les sons, comme l’acoumètre de M. Blanchet. P. M.
(4) Il y a ici une erreur matérielle qui se trouve rectiGée dans le travail
de M. Volquin, page 4 de l’introduction. P. M.
DISCUSSION DD RAPPORT
travaux de la commission , avait déjà amélioré leur audition et développé chez eux la parole. Ils sont très avancés sous ces deux rapports, moins toutefois sous le second que sous le premier.
Plaud ( ri° 4, 1" série ), ce sourd incurable dont j’ai parlé plus haut. Déjà âgé, mais très intelligent, il a appris assez vile à lire sur les lèvres; et sa pavole, qui n’était pas entièrement perdue, s’est développée par l’exercice. Ou m’a fait observer sur lui un phénomène assez curieux (1) : en se plaçant de manière qu’il ne puisse voir la figure de l’interlocuteur, et en lui faisant apprécier par le toucher les mouvements des parties entre le menton et l’os hyoïde, on peut lui faire répéter certaines syllabes, qu’il reconnaît à la nature du mouvement qu’il perçoit avec la main.
Aces faits, j’en ajouterai un autre tout semblable à ceux qui remplirent de joie le cœur d’Itard. dans les premières années de ce siècle. Il est rapporté parM. Piroux, directeur de l’institution des sourds-muets de Nancy.
« Le fils de M. G..., dit M. Piroux, avait passé six ans dans une » école de sourds-muets de province. Il avait été présenté, dans cet » intervalle, à un médecin auriste de Paris, qui l’avait déclaré 1 incurable. Mais, ayant reconnu chez cet enfant qu’en exerçant J) ses oreilles j’en augmenterais la sensibilité, je me mis à l’œuvre. » Je finis par faire entrer dans ses oreilles un filet de voix, plus » tard un petit ruisseau, et enfin une grande rivière, entretenant 1) toujours dans une parfaite harmonie la voix perçue et la voix B produite. L’enfant a perdu insensiblement ses signes, et la pa- » rôle a suffi à toutes ses relations. Il est utile d’ajouter que je ne » recevais cet enfant que comme externe, et que le père consolidait, » par la pratique, les progrès que je faisais faire à son fils par mes B leçons. Au bout de deux ans, l’enfant entrait dans une école or- B dinaire, et après trois ans, il faisait sa première communion, )) après avoir appris de vive voix le catéchisme (2). »
(t) Ce phénomène s'observe à chaque instant dans la classe d’articulation. M. Vaîsse ne manque jamais de placer la main des élèves sous sou menton, aOn de leur faire comprendre par le toucher les mouvements musculaires qui se passent dans celte région et qui ont pour résultat les diverses positions de la langue, du pharynx et du larynx. P. M.
(2) Il y a dans les comptes rendus deM. Piroux bon nombre d’histoires de ce genre racontées en un style pittoresque, annonçant bien plus d'enthousiasme que de critique. Nous tenons l’instituleur de Nancy pour un homme excellent, plein de zèle, mais enfin, il faut bien le dire, ses confrères sont loin d'accepter sans contrôle ses assertions, marquées pour la
Je ne miiltiplier«i pas davantage les citations et les faits. Je ne viens pas faire ici une clinique auriculaire. Je ne viens pas surtout usurper la place de la commission et de son honorable rapporteur; elle est trop bien remplie. Quoi de plus propre, en etfet, à nous inspirer toute la confiance dans les faits, dans la manière dont ils ont été observés, que la composition même de cette commission! Quels noms y voyons-nous figurer? des Guéneau de Mussy, des Bégin, des Bouillaud, des Baillarger, des Piorry, c’est-à-dire la science ancienne traditionnelle, la jeune science, la méthode expérimentale ou d observation personnifiée, la chirurgie sage, mûrie par le temps et l’expérience, et par-dessus tout l'indépendance (1), la bonne foi et un amour sincère de la vérité. Aussi, cette commission n’a-t-elle pas failli à son mandat; aussi, n’a-t-elle épargné ni le temps, ni la peine, pour le remplir sûrement, pour se mettre à l’abri de toute erreur, de toute illusion. Et, remarquéz-le, cette commission est unanime dans ses conclusions ; relisez, je vous prie, la lettre de l’honorable M. Guéneau de Mussy, qui a pü re-sembler, au premier abord, à une protestation ; vous y verrez qu’il s’associe à tous les résultats d’observations mentionnés dans te rapport.
Ces résultats, ainsi entourés de toutes les sortes de garanties, suffiraient à eux seuls pour décider la question.
Supposons, ce qu'à Dieu ne plaise ! supposons qu’un enfant soiird soit donné par le sort à l’un rie nous dans sa famillêj à qui que ce soit parmi nos nombreux confrères^ sans eu excepter mon estimable amiM. Manière (2). Que ferait chacun de nous, chacun de nos
plupart au coin d'une bizarrerie incontestable. Des renseighemenls regus d’un honorable médecin de Nancy semblent indiquer que M. Piroax est souvent seul de son avis dans l’appréciation de ses succès. Les sourdsmuets qu’il dit avoir rendus à la société sont loin de justifier ces préténlions. Nous prions le lecteur de voir la dernière brochure publiée par M. Piroux en 1853 ; il y trouvera de quoi motiver le jugement que noos portons ici. P. M.
(1) L’incident regrettable auquel a donné lieu cette partie du discourt de M. Bouvier sort du domaine scientifique; nous n’avons pas à nous en occuper. Que l’on compare les conclusions définitivement adoptées par l’Académié avec celles qui terminent le rapport de M. Piorry, et l’on verra ce que valent les arguments accumulés dans ce paragraphe. P. U.
(2) Ces arguments ad homfnem plaisent beaucoup à M. Bouvier; ils font de l’effet à la tribune, mais quand on les discute de sang-froid, quelle est leur valeur réelle? Quel médecin, père ou non, n’examinera le jeune enfant sur lequel il doit donner un avis? Mais M. Bouvier ne sait pas que dans l’im-
DISCDSSION DD RAPPORT.
confrères, en présence des faits positifs de la commission, quand bien même ils seraient les seuls, et des dénégations qu’on leur oppose? Croyez-vous que le médecin à qui incomberait ce malheur s’écrierait aussitôt : C’est un sourd-muet; la surdi-mutité, c’est-àdire la surdité de l’enfance, est incurable, il n’y faut pas toucher. Non ; ce qu’il ferait, je vais vous le dire.
11 chercherait, avant tout, la cause du mal ; il explorerait toutes les parties accessibles de l’organe, et surtout l’oreille moj'enne; il saisirait la moindre indication qui pourrait en ressortir, et il agirait comme dans la surdité de l’adulte. Puis, s’il échouait dans ses elîorts, il se souviendrait de la belle découverte d’Itard, confirmée par les faits que la commission a produits; il tenterait l’éducation physiologique du sens de l’ouïe, et, soyez-en sûrs, il épuiserait tous les moyens d’action que la science possède, avant de se résigner douloureusement, en cas d’insuccès, à déclarer cet être, qui lui serait cher, à jamais sourd-muet, à le ranger définitivement parmi ces parias de la grande société humaine.
Slais ce que vous feriez pour celui qui serait votre chair, votre sang, ne le feriez-vous pas pour le client qui invoquerait vos lumières? Et ce que vous feriez pour le riche, ne le fieriez-vous pas aussi pour le pauvre, que nous sommes tous d’autant plus empressés à secourir, qu’il est moins en état de réclamer nos soins?
Or, qu’est-ce qu’une institution de sourds muets? C’est une réunion de ces enfants dont je viens de parler ; ils sont sourds, voilà tout. A-t-on suivi à leur égard, avant leur entrée, la ligne de conduite que je viens de retracer? a-t-on épuisé toutes les ressources de l’art avant de déclarer qu’ils étaient incurable.s? Vous savez bien le contraire ; on n’a pas même, le plus souvent, exploré leurs organes (1) !
mense niajorité des cas, les enfants sourds-muets ne nous sont présentés que longtemps après l’accident qui a entraîné la perte plus ou moins complète de l’ouïe. Les parents de cet enfant nous apportent le résultat d’observations qui datent de plusieurs années ; souvent aussi ce pauvre infirme est seul au monde, et tout renseignement nous manque sur l’origine de son infirmité. Il est facile d’instituer ainsi un programme philanthropique dans un discours destiné à émouvoir les auditeurs, mais autre chose est l'exécution. P. M.
(f) Les élèves boursiers du Gouvernement et cèux qui sont aux frais de leurs familles, entrent à riustitution en vertu d’un acte administratif, basé sur la production des pièces exigées par le règlement, et parmi lesquelles figure en première ligne le certificat constatant la surdi-mutité. L’enfant
DE LA GDÉRISON DE LA SÜRDI-MÜTIIÉ.
Ce que la commission vous propose, c’est d’appliquer à ces enfants les mesures que vous adopteriez pour les vôtres, pour le client, riche ou pauvre, qui viendrait vous consulter; c’est de les faire jouir du bénéfice des progrès de la science.
Que veut, en effet, la commission? Elle veut que tous les sourdsmuets, à leur entrée dans l’établissement, soient examinés et classés au point de vue de leur degré de surdité, de la cause organique de celle-ci, du degré de persistance de la parole, et enfin de la question de savoir si l’art médical peut leur être de quelque secours.
Elle veut que l’on applique, à ceux chez lesquels il y aura quelque espoir de le faire avec succès, les méthodes le plus en rapport avec les progrès de l’art, pour tenter de leur rendre un degré plus avancé d’audition, ou au moins, si la surdité est incurable, pour leur conserver la parole dans le cas où ils ne l’auraient pas perdue, en rejetant définitivement parmi les sourds-muets complets, et en livrant à l’éducation ordinaire de l’établissement ceux que l’on jugerait ne pouvoir tirer aucun fruit de ces essais.
Ce n’est là, vous le voyez, que la reproduction exacte delà conduite que vous tiendriez vous-mêmes dans chaque cas particulier de surdi-mutité; et nous devons nous estimer heureux que la sollicitude de l’administration la disposant à faire le bien sur une aussi grande échelle, elle ait bien voulu nous choisir pour nous associer à son œuvre. Vous ne déclinerez pas cet honneur, vous seconderez sa généreuse initiative en adoptant la première partie des conclusions de la commission.
J’ai conclu, dans la dernière séance, à l’adoption de la dernière partie de ces conclusions; je viens de conclure à l’adoption de la première. Il me reste à jeter un coup d’œil rapide sur leur connexion, sur leur ensemble.
Ces conclusions, que la forme, bonne ou mauvaise, de mon argumentation a scindées, sont en effet étroitemetit liées, inséparables dans la réalité, et en quelque sorte solidaires.
Afin de doter les élèves que l’on traite, et qui ne tardent pas, en cas de réussite, à devenir des demi-entendants, ceux qui sont incurables et dont on cultive seulement la parole parce qu’ils ne l’ont pas perdue, de tout le degré d’audition, de toute la perfection du
m’est présenté, je l'examine, je recueille tous les renseignements possibles, tt je le remets entre les mains des personnes chargées du soin de l’instruire. Plus tard, s’il y a lieu, on revient sur ces décisions préalables et des rapports spéciaux sont adressés à M. le directeur de l’établissement qui les transmet à la commission consultative. P. M.
DISCUSSION DU RAPPORT. 153
langage oral qu’ils peuvent atteindre, il faut évidemment les soustraire à l’influence contraire de la mimique. C’est là l’unique objet des conclusions relatives à l’éducation des sourds-muets. En effet, je ne saurais trop le répéter, je ne saurais trop de fois appeler l’attention de l’Académie sur ce point, nous n’avons nullement à nous prononcer sur la supériorité relative des deux méthodes d’enseignement des sourds-muets, par la mimique et à l’aide de la parole. Nous n’avons nullement à résoudre la question de savoir s’il convient ou non de transformer l’organisation de l’Institution de Paris, de porter hardiment la cognée sur cette autre forêt de Dodone qui ne rend ses oracles que dans une langue inarticulée. Nous pourrions à bon droit, pour la plupart, nous récuser, si l’on voulait nous instituer juges en cette matière. J’ai dit et je le redis encore : quelles qu’aient pu être les apparences contraires, c’est là une question que j’ai formellement réservée, pour me servirde l’expression d’un autre orateur, et je n’ai pas davantage, en ce moment, la prétention de la trancher.
De quoi s’agit-il donc? Simplement de séparer les sourds-muets en traitement, c’est-à-dire les demi-entendants, ainsi que les sourdsmuets incurables, mais demi-parlants, du reste des élèves, et de créer pour eux un mode d’enseignement dans lequel la parole jouera un rôle presque exclusif comme moyen de communication organique. Est-ce la bouleverser l’Institution, comme on l’a dit? Non; c’est au contraire la régulariser; c’est substituer un ordre indispensable, au désordre, à la confusion, qui, sous ce rapport, y ont régné jusqu’ici. La preuve que la mesure que l’on indique ne tranche en rien la question du mode d’enseignement applicable aux véritables sourds-muets, qu’elle ne tend point à désorganiser l’enseignement préféré dans l’Institution de Paris, c’est que cet isolement des sourds-muets incomplets d’avec les autres a été depuis longtemps proposé par les partisans mêmes de l’enseignement par les signes.
Écoutons à ce sujet M. de Gérando :
« On voit, dit-il, que rien n’est plus propre à confirmer, à ac- » croître encore la surdité apparente des degrés inférieurs, que » d’enfermer absolument le sujet qui en est atteint dans un institut ode sourds-muets, où les moyens d’enseignement et de communi- » cation ne s’adresseraient qu’à l’œil seul.
» On voit que l’emploi de la parole artificielle, dans l’enseigne- » ment donné aux sourds-muets, a toujours l’avantage de favoriser » l’éducation du sens de l’ouïe. Mais cet exercice est loin de suffire » pour développer l’audition : l’œil y joue encore un trop grand rôle.
» Lorsqu’un enfant annoncé pouf sourd-muet est amené dans ))un institut, on devrait donc, avant tout, s’attacher à bien déter- » miner le degré de surdité dont il est atteint ; on devrait composer » ensuite une classe séparée de ceux chez lesquels l’audition serait » susceptible de recevoirquelque développement, pour les soumettre wau régime convenable, etc. (1). »
Un professeur parlant, ministre, à regret sans doute, de ce culte que l’on semble avoir voué au mutisme dans l’Institution de Paris, s’exprime comme il suit :
B Parmi les élèves qui ont conservé un peu d’audition, il y en a » beaucoup qüe nous voyons à regret renfermés dans nos écoles. » Leur éloignement de la société parlante, leur contact désormais s continuel avec leurs camarades, qui se servent constamment d’un » moyen de communication à part, leur rendent la parole moins » familière. Là, ils subissent la loi de la majorité et ils parlent par «signes comme tous les autres. Alors leur oreille, que l’usage de » la parole tenait éveillée et attentive, se referme peu à peu, et des » enfants qui, élevés avec intelligence par la parole, finiraient le plus » souvent par entendre distinctement, deviennent au milieu de nous » tout à fait sourds. Combien de parents n’avons nous pas vus, qui, » en retrouvant leurs enfants après quelques années, quelques mois «même de séparation, leur parlaient comme autrefois, et s’éton- » naient de n’être plus ni entendus ni compris. Ils accusaient la » nature, versaient quelquefois des larmes, en voyant rinfirmité de « leurs enfants se compliquer par l’âge au lieu de s’amoindrir, et » ils ne se doutaient pas que ce surcroît de malheur était le résultat « inévitable du silence qu’ils avaient imposé à leurs enfants, en les » faisant admettre dans une école de sourds-muets, etc. (2). »
Ainsi, l’Académie, qui pourrait peut-être se récuser comme incompétente, s’il s’agissait de remplacer, pour tous les sourds-muets, l’enseignement mimique par l’enseignement oral, n’est plus certainement en droit de le faire, lorsqu’on la consulte pour décider si le meilleur moyen d’étendre et de perfectionner l’audition et la parole chez certains sourds-muets n’est pas autre chose que le silence et l’éloignement de toute voix articulée.
Ce simple énoncé de la question vous fait voir quelle en doit être la solution. Il est clair, d’après cela, que les conclusions de la commission relatives au mode d’éducation qu’il convient de donner aux
(1) DeGérando, De l'éducation des sourds-muets, t. II, p. 633.
(2) Puybonnieax, La parole enseignée aux sourds-muets sans le secours de l’oreille. Paris, 1843, p. 71,
DISCOSSION Dü B APPORT.
enfants sont le complément nécessaire de ses autres propositions, qu’elles ne peuvent en être distraites, et que vous ne pouvez sanctionner les unes sans les autres. Je ne reviens pas, d’ailleurs, sur les motifs que je crois vous avoir donnés d’être complètement rassurés sur l’instruction de ces enfants mis à part et élevés par l’emploi de la parole. Les documents que j’ai placés sous vos yeux mardi dernier vous ont, je crois, démontré qu’ils n’auront pas l’esprit moins altéré que les autres.
J’ai dit, dans la première partie de ce travail, que les mesures proposées étaient le contraire des propositions de la commission de 1828; mais, considéiées à un autre point de vue, elles lui sont analogues, elles n’en sont que la continuation, l’extension amenée par le progrès.
Savez-vous, en effet, quel fut l’objet constant de la sollicitude d’Itard à l’égard des sourds-muets, des travaux, des efforts de ce regrettable Collègue, qui inspira, en 1828, la résolution prise par l’Académie? Une seule phrase de son éloge par .M. Bousquet va nous l’apprendre. « M. Itard, dit notre honorable collègue, travailla/renfé » ans pour faire introduire la culture de l'oréille dans l’Institution » des sourd.s-muets (1). » Il ne dut qu’au concours éclairé del’Académied’y avoir réussi. Je me trompe, il crut y avoir réussi; il n’en était rien. L’œuvre de prédilection d’Itard, celle sur laquelle il revient encore dans son testament, dernier épanchemcht d’un cœur près de s’éteindre, est restée incomplète, insuffisante, tronquée. II vous appartient de l’accomplir. Serez-Vous plus sourds à la voix de votre commission qu’en 1828? Et parce qu’Itard n’est plus parmi nous, serez-vous moins sensibles au bien-être des sourds-muets qu’d avait tant à cœur? Que ne puis-je évoquer ici son ombre, lui céder ma place à cette tribune ! Que ne peut-elle vous faire entendre quelques unes de cæs paroles simples, sensées, prononcées avec ce sentiment que renfermait son âme, avec Cettè haute raison qui distinguait cet esprit d’élite, avec cette autorité acquise par quarante années d’expérience ! Alors vous ne balanceriez plus ; car si vous n’êles pas convaincus, vous ne voudriez pas du moins affliger cette âme honnête, animée de l’amour du bien, invoquant votre appui en faveur de ceux qu’Itard se plaisait à nommer sa famille.
Encore un mot. On a parlé d’ajournement, de réponse provisoire, de je ne sais quelle autre réponse vague qüi conseillerait simplement le progrès. M. le ministre ne nous a-t-il pas suffisamment témoigné son amoür du progrès, eu vous consultant sur des amé-
(t) Méinoires de VAcadémie de médecine, t. VIII, p. 15.
156 DE LA ÜDÉRISON DE LA SüRDI-MDTITÉ.
lioratiolis à introduire dans les soins à donner aux sourds-muets? Aura-t-il lieu d’être très satisfait de votre réponse et des éclaircissements que vous lui donnerez, en lui disant simplement qu’il est bon de tenir compte du progrès?
D’autres veulent attendre pour se prononcer. A quoi bon ces nouveaux délais? Voici près d'un siècle qu’on attend. Quoi? soixante-quinze ans d'expériences comparatives sur l’éducation par les deux méthodes, plus de cinquante ans d’essais, à compter des premières tentatives d’Itard sur le traitement des sourds-muets, ce n’est pas encore assez pour se former une opinion sur les questions qui vous sont adressées ! L’expérience d’autrui est-elle, à vos yeux, sans valeur? Voulez-vous reprendre une à une ces laborieuses investigations? Et, en attendant, laisserez-vous la contagion du mutisme étendre encore ses ravages et multiplier ses victimes?
A ceux qui conservent des doutes, de l’incertitude, je dirai ; Je vous en adjure, chers collègues, prenez le temps, avant de voter, de relire à tête reposée tous les discours que vous aurez entendus. Discours powr, discours contre, di.scours si/r les conclusions de la commission ; discours de théories transcendantes, discours de faits, discours d’esprit, discours de simple bon sens, lisez tout. Cela pourra faire un volume de quelques centaines de pages. Mais vous, dont la vie n'est qu’une suite d’abnégation et de dévouement, vous aurez le courage de vous imposer cette tâche, vous accorderez cette marque d’intérêt à la grande famille des sourds-muets. Si, après cela, vous n’êtes pas suffisamment éclairés, il faudra désespérer, à l’avenir, de la coopération de notre Compagnie aux grandes choses, aux bonnes choses, aux choses utiles (1).
— M- Bo.nnafoxt : En demandant une seconde fois à l’Académie la permission de reprendre la parole, je n’avais d’abord l’intention
(1) Les notes nombreuses dont j’ai surchargé le discours de M. Bouvier indiquent assez combien les opinions de cet orateur sont contestables. On sent qu’il y a là un parti pris de tout blâmer, de tout détruire, les formes les plus polies cachent une attaque violente, la rhétorique la plus ingénieuse déploie toutes ses ressources pour anéantir l'œuvre de l’abbé de l'Epée et de Sicard; il s'agit ici de mettre M. Blanchet sur le piédestal de ces grands hommes jetés à terre, M. Bouvier n'a rien épargné pour arriver à ce but, aussi avons-nous dû le réfuter avec persévérance. Nous irons plus loin. Dans le résumé de cette longue discussion, nous ferons voir sur quelles faibles bases reposent les arguments de M. Bouvier, combien il ignore ce qui se fait dans notre maison, et surtout combien il sait mal ce qui peut se faire dans un établissement de ce genre. P. M.
DISCUSSION DD RAPPORT
que de m’occuper de quelques points pratiques du sujet ; mais, depuis lors, la question s’est considérablement agrandie, et comme nous l’avions dit en commençant, et comme l’a si bien répété M. Jules Guérin, il convient de l’envisager à la fois sous le rapport de la médecine, de la physiologie, de la psychologie et de l’éducation.
Cette manière de procéder est bien certainement la plus sûre pour arriver à une solution satisfaisante et pour éclairer l’Académie sur plusieurs points encore obscurs de l’organe de l’audition; mais, afin de ne pas prolonger cette discussion dt jà très longue, il nous semble convenable de réserver la partie psychologique pour une époque un peu plus éloignée : nous serons d’ailleurs les premiers à faire naître l’occasion de revenir sur ce sujet.
Ce qu’il faut surtout discuter en ce moment, c’est le mérite des deux modes d’enseignement suivis pour l’éducation des sourdsmuets. Les partisans du langage oral et de la lecture sur les lèvres donnent à cette méthode une supériorité incontestable, tant pour favoriser le développement de l’intelligence des élèves que pour faciliter leur instruction générale; mais, si vous vous adressez aux partisans du langage mimique, ils vous répondront d’une manière non moins absolue et non moins satisfaisante. Nous pensons, nous, que s’obstiner à généraliser l’application de l’un ou de l’autre de ces modes d’enseignement, c’est tomber dans une égale erreur; les sourds-muets ne présentent pas, en effet, le même degré de gravité dans la surdité et dans l’intelligence, il devient nécessaire de former des catégories, afin de connaître ceux des élèves qui seront aptes à profiter le mieux de l’une ou de l’autre de ces méthodes.
Toute la difficulté consistant donc à faire un bon classement, ce qu’il importe, c’est de trouver un moyen qui fasse arriver à ce résultat de la manière la plus sûre, afin que l’on ne garde pas à la classe d'articulation des élèves qui ne pourront jamais parler, et vice versa.
Depuis Itard, on a bien cherché à classer les individus; mais ce classement est-il fait avec toute l’exactitude et la sévérité qu’il comporte? Il peut être permis d’en douter à cause du manque de moyens où l’on était pour apprécier immédiatement le degré de sensibilité du nerf auditif.
C'est afin de mieux interroger l’appareil de l’ouïe, pour juger l’aptitude de chaque élève, que nous avons proposé l’emploi du diapason, et l’on verra plus loin que les expériences nombreuses et authentiques que nous avons faites tout récemment avec cet instrument ne laissent plus aucun doute sur son efficacité. Ce
i58 DÈ LA GpKBJSQS DK LA SCRDl-MÜTltÉ.
moyen a été si bien apprécié par le directeur de l’établissement
des sourds-muets, et par le professeur d’articulation, qu’ils vont
employer ce mode d’exploration pour le classement de leurs
élèves.
Mais, avant de relater ces faits, je crois devoir répondre brièvement à deux objections que M. Piorry nous a adressées, et qu’il importe, dans l’intérêt de la vérité, de ne pas laisser passer sous silence. M. le rapporteur a dit d’abord que le diapason dont je me sers est insuffisant et qu’il diffère beaucoup de l’instrument de M. Blanchet; mais il reste à juger lequel des deux moyens donne des résultats plus positifs pour apprécier te degré de surdité des sourds-muets.
Voici un exemple récent des effets obtenus par mes diapasons :
Désirant m’éclairer encore davantage sur l’efficacitéde ce moyen pour le classement des sourds-muets, je me rendis il y a quelques jours à l’institution de M. Dubois, rue de Gourcelles, où les jeunes élèves sont exclusivement soumis aux exercices du langage oral et de la gymnastique labiale.
M. Dubois, qui mérite les plus grands éloges pour son zèle et pour les efforts qu’il tente afin d’arriver à faire parler le plus grand nombre possible de ses élèves, me dit que parmi eux il s’en trouvait qui avaient acquis cette faculté. Je le priai alors de ne pas me les désigner, et de les engager tous à garder le silence pendant le temps de l’examen.
Voici, sur 24 garçons que j’expérimentai, les résultats obtenus ; 4 seulement entendirent le petit diapason du sol de la troisième octave, appliqué sur le crâne, et à la distance de 1 à 2 centimètres de l’oreille ; 2 élèves l’entendirent appliqué seulement ; 13 ne perçurent que le diapason du do de la première octave, appliqué et non à distance, et enfin 5 ne l’entendirent d’aucune manière.
Je dis alors à M. Dubois ; Sur les 24 élèves, 6 parlent ou sont susceptibles de parler ; 13 parviendront à articuler quelques phrases, mais péniblement, et 5 ne pourront probablement jamais prononcer une parole.
Ce classement fut en tout point semblable à celui établi par M. Dubois, d’après les résultats de son système d’éducation.
Le lundi 2 mai, je me rendis à neuf heures du matin à l’Institution impériale des sourds-muets, afin de me livrer aux mêmes expériences. Je ne peux mieux faire que de lire le procès-verbal qui a été dressé séance tenante, en présence de M. de Lanneau, directeur de l’établissement, et des trois professeurs Vaïsse, l’uybonnieux et Yolquin.
biscDSSlüN Dü Rapport. 159
51. Menière, que j’avais convié à ces exercices, n’avait pu, à mon grand regret, s’y trouver.
Cours d’articulation. — Séance du lundi 2 mai 1853.
51. le docteur Bonnafont, membre correspondant de l’Académie impériale de médecine, se présente pour examiner les résultats obtenus au cours.
51. le directeur de l’Institution lui donne des renseignements sur la manière dont ce cours est établi.
Il est composé de 70 élèves qui se recrutent de la manière suivante: A leur arrivée à l'Institution, les entants sont exercés à la parole pendant une année; après ce laps de temps, on élimine les sujets chez lesquels on ne reconnaît aucune aptitude, et les autres continuent à être exercés pendant les cinq années qui suivent.
Le cours a lieu deux fois par jour : le matin de huit à neuf heures, et !e soir de quatre heures et demie à cinq heures et demie (1); il est divisé en cinq catégories :
1” catégorie. Élèves qui parlent bien et dont l’instruction est presque achevée.
2' — Élèves qui parlent assez bien et dont l’instruction
est moins avancée.
3* — Élèves qui commencent à parler.
4* — Élèves qui prononcent tous les sons dont se compose
la langue.
5' — Élèves qui apprennent la valeur des sons.
Chaque catégorie comprend des élèves sourds de naissance, et d’autres qui le sont devenus à un âge plus ou moins avancé ; des demi-sourds et des sourds. Ce mélange a été nécessité par Iq diversité des intelligences, et par le plus ou moins d’instruction que les enfants possèdent.
Les élèves ont été classés, autant que possible, de manière que l’enseignement de la parole puisse profiter à leur instruction.
51. Bonnafont, désirant ignorer le degré d’instruction de chaque élève, on recommande à tous un silence complet, et 25 luisent présentés au hasard, qu’il examine et qu’il soumet à l’épreuve de ses diapasons. Celte opération donne les résultats suivants :
{!] Mais le trop grand nombre d’élèves ne permettant pas de les exercer tous à chaque cours, il n’y en a que la moitié par séance soumis aux exercices de la parole.
DE LA GUÉrOSON DE La SURDI-MUTITÉ.
NOTES
BONSAFONT.