SÉANCE DU 31 MAI
La lettre suivante est adressée à M. le professeur Bérard, président de l’Académie impériale de médecine.
ï Monsieur le président,
ï A mesure que s’étend et se complique le débat soulevé par le rapport de M. le professeur Piorry sur la surdi-mutité, je comprends mieux les difficultés que l’Académie doit rencontrer dans la solution de ce problème. Un sujet d’étude qui m’est familier parce que depuis quinze ans je m’en occupe toujours, ne peut devenir, quelque effort qu’on fasse, chose claire et facile pour ceux qui l’envisagent pour la première fois, en quelque sorte à l’improviste, et sous la direction passionnée d’esprits ardents qui, cédant à des impressions nouvelles, se font, de prime abord, des convictions qu’un second coup d’œil ne manquerait pas de modifier, sinon de détruire. Il me serait difficile d’exprimer l’étonnement profond que j’ai ressenti à la démonstration de cette expérience si facilement acquise, à l’audition de ces jugements si absolus sur des matières d’enseignement pratique pleines d’obscurités pour des maîtres vieillis dans l'exercice de ces fonctions laborieuses. Plus j’écoute les orateurs qui soutiennent le rapport de M. Piorry, plus je cherche à me rendre compte de cet immense déploiement d’éloquence en faveur de l’œuvre de la commission, et moins je puis comprendre ce zèle excessif d'hommes tout à fait étrangers à une matière qui, de leur propre aveu , n’a attiré leurs [regards que depuis la séance du J 9 avril dernier.
» Certes, il ne m’appartient pas de me poser en instituteur de ces maîtres, mes procédés lents et méthodiques n’iraieut pas à leur bouillante ardeur; ils ont du premier jet dépassé de bien loin leurs devanciers dans cette carrière. Laissons-leur le temps de douter, le doute est le plus clair bénéfice de la réflexion tardive et prudente, c'est le doute qui remplace à la longue les témérités de l’affirmation, et qui donne à la science, comme aux décisions académiques, l’autorité des choses légitimement acquises.
D J’avais cru, dans ma lettre du 3 mai, fournir à l’Académie des arguments en faveur de ce qui se fait à l’Institut impérial des sourds-muets de Paris. Bien que je n’eusse reçu mission de personne, je parlais au nom des professeurs de cet établissement modèle ; j’exposais leur sentiment unanime sur la meilleure manière de procéder à l’éducation de la masse des sourdsmuets, et, en agissant ainsi, il me semblait édifier suffisamment l’illustre Compagnie. La suite m’a prouvé que ma démonstration n’avait pas tout à fait atteint le but : violemment attaqués par nos adversaires, on a prétendu que nos meilleurs professeurs, partisans d’une déplorable routine, perdaient leur temps à propager la mimique, et privaient leurs élèves d’une éducation mille fois préférable. On a voulu prouver bien d’autres choses encore, mais ce point suffit à la gloire des novateurs. Permettez-moi d’examiner ce qu’il y a de fondé dans une telle manière de voir.
J) Médecin, et ne m'occupant que de médecine, je crois devoir restreindre ce débat à des proportions bien moins vastes que celles qu’on lui a données ; je veux surtout rechercher en quoi la médecine proprement dite peut intervenir utilement dans la solution de ce problème ; je veux, enfin, apprécier la part que l’on attribue à M. le docteur Blanchet dans l’affaire qui est soumise au jugement de l’Académie.
n Établissons d’abord les faits. Vers le milieu de l’an I $47, M. Blanchet s’avise de traiter quelques maladies d’oreilles observées chez des individus affectés de lésions oculaires ; des motifs tout particuliers poussent ce médecin dans cette voie nouvelle pour lui, l’ophthalmologie cède le pas aux affections de l’oreille, et pour donner plus d’éclat et de développement à ses tentatives, il se fait autoriser à traiter quelques sourds-muets de l’institution de la rue Saint-Jacques. Ces enfants , choisis parmi ceux qui entendaient les bruits et pouvaient parler encore, furent aussitôt montrés comme spécimen d’une méthode curative particulière à l’auteur; les bureaux du ministère de l’intérieur acceptent cette dénomination , la patronent dans leur correspondance officielle, et bientôt M. Blanchet est revêtu du titre de chirugien de l’Institut des sourds-muets, spécialement chargé de la guérison de la surdi-mutité.
» Le but était atteint. Depuis 4 848 qu’a fait M. Blanchet à l’Institution? Quel traitement chirurgical a été administré aux élèves sourds-muets? Quel résultat a-t-il obtenu par l’application de sa méthode curative de la
DISCUSSION DU RAPPORÎ.
snrdi-mutité ? Cinq années se sont écoulées depuis son entrée en exercice. Je me suis enquis avec un grand soin des moyens mis en usage pour guérir les enfants dont ce médecin s’occupait plus particulièrement ; j’ai vérifié les succès annoncés, et, de toutes ces recherches, faites scrupuleusement, j'ai retiré la conviction que le résultat était nul. Jamais il n'a été question, de la part de M. Blanchet, d'un traitement chirurgical quelconque; jamais il n’a rien fait qui pût avoir de l’inQuence sur la surdi-mutité : un polype du méat externe, une olorrhéechronique, traités, mais non guéris, n'étaient que des épiphénomènes insignifiants chez des sourds-muets, et les soins dont ils ont été l'objet n’ont rien changé à l’état d’infirmité de ces pauvres enfants ; en un mot le chirurgien qui devait traiter et guérir des sourdsmuets par sa méthode, n'a ni traité ni guéri les élèves dont il s’était chargé.
ï Et cependant ces élèves étaient justement ceux qui avaient perdu l'ouïe à une époque plus avancée, ceux qui étaient devenus plus ou moins sourds à l'âge de cinq, six, sept, huit et même neuf ans, ceux qui, ayant bien parlé jusqu’à ces différents âges , conservaient la faculté de parler, possédaient la mimique de la parole , et se trouvaient dans les conditions les plus heureuses pour continuer leurs relations orales avec tout le monde. Ces enfants n'ont point été traités ; la chirurgie, pas plus que la médecine , n’ont fourni aucun élément de guérison, ou même d’amélioration ; M. Blanchet s’est contenté de leur faire entendre les sons de l’orgue, exclusivement, perpétuellement, sans même recourir à son fameux acoumètre, sans se préoccuper du nombre des vibrations perçues par tel ou tel élève, sans choisir parmi eux ceux qui entendaient le mieux ; M. Blanchet a institué à leur usage une classe d'orgue expressif, il a transformé son infirmerie en une succursale du Conservatoire : la musique a été le seul moyen de réveiller la sensibilité des oreilles de nos enfants, le chant leur a été prodigué, et depuis cinq ans toute la maison assiste à cette cacophonie que l’on voudrait faire passer pour une méthode curative.
» Tout le monde sait, dans l'Institution de la rue Saint-Jacques, que les élèves choisis par M. Blanchet sont soumis au son de l’orgue sous la direction d’un jeune musicien qui joue de cet instrument cinq fois par semaine, pendant une heure; tout le monde sait que ces enfants s'efforcent de crier en présence de cet accompagnateur ; mais on sait aussi que là se bornent les soins dont ils sont l'objet. L’action du chirurgien est nulle, absolument nulle, et quoi qu’on ait pu dire, il n’est résulté de cet exercice musical aucun changement dans la condition d’infirmité de ces malheureux enfants.
s Ainsi, médicalement parlant, la méthode curative de la surdi-mutité inventée par M. Blanchet consiste dans l’excitation de l’appareil acoustique à l’aide d’un orgue mélodium, rien de plus, rien de moins ; cette assertion est de la plus rigoureuse exactitude. Voilà le fait sur lequel l’Académie est
DE LA GUÉRISON DE LA SURDI-MUTITÉ, appelée à donner son avis ; c’est sur cette intervention de la musique dans la cure de la surdi-mutité que le ministre de l'intérieur demande l'avis d’un corps savant qui vient de consacrer six séances à la discussion du rapport rédigé par M. Piorry. Ce rapport approuve l’invention, dit qu’elle constitue un progrès réel dans le traitement de la surdi-mutité, et qu’elle doit servir de base à un nouveau mode d'instruction des enfants privés de l’ouïe.
» Je ne prétends pas critiquer ce rapport, établir par une discussion approfondie la valeur réelle des faits qui ont servi de base aux convictions des membres composant la commission nommée par l’Académie; cette tâche ne m'appartient pas ; qu’on me permette seulement quelques réflexions sur les parties accessoires d’un travail de ce genre.
î Rien n’est plus difficile que de connaître exactement le degré de surdité d’un sourd-muet. Tous les acoumètres du monde ne pourraient servir à donner une idée exacte de l’état physique des oreilles d’un enfant sourdmuet. Il faut l’étudier longtemps, vivre avec lui, renouveler cent fois les tentatives à l'aide desquelles on cherche à solliciter son.ouïe ; il faut varier ces expériences, essayer un grand nombre d’instruments; il faut apprendre à distinguer les perceptions vraiment auditives de celles qui ne sont qu’un ébranlement de la tête ou du corps , une secousse imprimée à l'individu tout entier, et que le sourd-muet n’est pas le seul à confondre. Ces vibrations qui se propagent à tout son corps lui semblent un son dont il se vante ; le spectateur non prévenu croit qu’il y a audition lorsqu’il ne s’agit que d’un mouvement de totalité, et de là des erreurs considérables dans le classement de ces sourds-muets. Si l’on regarde comme un sourd-muet complet celui qui n’entend pas la voix aujourd’hui, qui n’est ému que par un son éclatant, on pourra se tromper beaucoup , car , après quelques jours d’un semblable travail, un son beaucoup moins fort sera mieux perçu , et ce simple résultat de l’exercice serait faussement attribué à un traitement médical. J’ai vu , tout le monde a vu comme moi, que les enfants sourdsmuets acquièrent promptement une certaine habitude de ces impressions, et c’est précisément de ce fait banal, élémentaire, que se servent tous les guérisseurs de sourds-muets pour exalter le mérite de leur prétendu traitement.
D Une commission de médecins des pins éclairés peut-elle tomber dans cette erreur facile? peut-elle se tromper sur le point de départ des expériences faites sous ses yeux? peut-elle attribuer au moyen de traitement, quel qu’il soit, le prétendu succès qu’on lui montre? et dans une œuvre pareille , ne se trouve-t-il pas un grand nombre de difficultés dont elle ne s’avisera pas de tenir compte ? Loin de moi la pensée de mettre en doute les lumières et l’indépendance des hommes honorables qui ont accepté la mission de suivre les expériences du docteur Blanchet ; mais je puis dire, sans manquer an respect que je professe pour chacun d’eux, que pareille enquête pèche
DISCUSSION DU RAPPORT
par la base, que le point de départ n'a pas été sofSsamment établi, que les enfants choisis pour cette épreuve ne se trouvent pas dans les conditions d’isolement nécessaires pour rendre la preuve évidente, qu’ils ont été reçus dans la classe d’articulation de la maison, qu’üs ont profité des leçons communes , et que, par conséquent, ils ne doivent pas ce qu’ils possèdent aujourd’hui d’instruction à la seule méthode curative do docteur Blanchet.
» Disons encore une fois que l’acoumèlre tant vanté n’a jamais été mis en usage pour déterminer le degré de surdité de nos élèves , que M. Blanchet admet dans sa classe ceux qui lui paraissent avoir conservé le plus de facilité à parler, et que c’est, en quelque sorte, sur la notoriété de la maison qu’il se dirige pour admettre à ses exercices musicaux ceux qui ont le mieux et le plus longtemps entendu.
» J’ajouterai que, comme nous, M. Blanchet se sert du langage mimique pour se faire comprendre de ses élèves ; que leur instruction se fait uniquement par cette voie ; que les meilleures impressions auditives de ceux qui entendent le mieux ont toujours besoin d’être commentées, expliquées, traduites en signes ; que jamais les sourds entendants et parlants n’arrivent à ce degré d’audition qui est nécessaire pour comprendre une phrase et pour en dire une ; car alors, s’ils possédaient ce double talent, ils cesseraient d’appartenir à la classe spéciale d’infirmes qui ont besoin de notre institution. Et c’est précisément ce qui n’est jamais arrivé jusqu’ici.
» Je crois pouvoir dire que la médecine n’a eu aucune part dans ce qui a été fait depuis cinq ans à l’Institut de la rue Saint-Jacques pour la guérison des sourds-muets ; que l’amélioration de l’ouïe signalée chez un certain nombre d’élèves ne tient qu’à l'habitude contractée par eux d’entendre certains sons ; mais que ce progrès du sens affaibli n’a jamais atteint la limite nécessaire pour constituer un entendant ordinaire. J’ajoute que ces améliorations si bornées s’obtiennent par tous les moyens capables de produire des sons plus ou moins forts ; que l’orgue, pas plus que l’acoumètre, ne jouissent de propriétés spécifiques, et que les restes d’audition qui existent encore chez les sourds-muets ne gagnent rien à ces ébranlements si vantés.
ï Un instrument gradué avec précision, l’acoumètre de M. Blanchet, par exemple, peut-il être de quelque utilité dans une maison comme la nôtre? Cette question m’a été adressée par des personnes cherchant sincèrement à s’éclairer, voulant le progrès en toutes choses, dans de justes limites, s'occupant, avant tout, de l’utilité d’un fait, du parti qu’on en peut tirer. Je vais essayer d’y répondre.
î Croit-on qu’il arrive souvent, parmi les élèves reçus à l’Institution, des enfants entendant assez bien pour conserver, avec les entendants ordinaires les rapports qui constituent l’état naturel de l'homme ? S’imagine-ton qu’il se glisse chez nous, à l’insu des parents et des maîtres, des faux
DE LA GUÉRISOIî DE LA SÜRDI-MÜTITÉ.
sourds-tnnets qni viendraient usurper la place de ceux qui le sont réellement , ou bien que, par incurie, malveillance ou toute antre cause , notre personnel comporte des individus entendants à qui l’on infligerait, en quelque sorte, une suppression d'état, comme celle qui résulterait de leur présence forcée au milieu des vrais sourds-muets? Dne pareille anomalie parmi nos élèves ne durerait pas une heure. L’enfant entendant, s’il n’est pas idiot, dirait aussitôt qu’il entend, il répondrait à une question mimée par une phrase demandant l’explication de ce signe, qu’il ne comprend pas, et dont il n’a pas besoin, il protesterait contre cette sorte de séquestration morale, et serait bientôt rendu à sa famille.
» Nos sourds-muets assemblés sont soumis à certaines pratiques, les mêmes pour tous. Par exemple, on les réveille au moyen du tambour ; ils sont affectés de différentes manières par ce son : les uns l’entendent, les autres, et c'est le plus grand nombre, sont ébranlés par ce roulement énergique ; mais aucun d’eux ne s’éveillerait si le surveillant se contentait de l’appeler par son nom. Un sourd-muet qui s’entendrait appeler, qui obéirait à un ordre, qui répondrait à une question, ne serait plus un sourdmuet ; son ouïe, bien que faible, lui permettrait de communiquer avec ses semblables, et sa place serait partout ailleurs que chez nous. La cloche mise en branle par le concierge de l'Institution est véritablement entendue par quelques uns de nos enfants, mais là se bornent ces ébranlements sonores, et il n’en résulte aucun avantage notable pour une oreille affaiblie.
* Il pourrait y avoir, je le confesse, quelque intérêt à connaître d’une façon exacte quel degré d'audition persiste chez ces infirmes ; on aurait en cela un élément de classification méthodique de la surdité qui satisferait peut-être les esprits curieux , mais il n’en résulterait certainement aucun avantage pratique pour les sourds-muets. Cette mesure, rigoureuse en apparence, ne l’est pas assez en réalité, car l’aptitude à saisir certains ébranlements sonores n’entraîne pas la facilité plus grande à mieux entendre la voix, à mieux comprendre la parole. Il y a dans l’oreille des aptitudes spéciales, nombreuses, singulières ; tel genre de sons impressionne celle-ci et glisse inaperçu sur cette autre. Ce n’est pas seulement une affaire de quantité, mais bien de qualité; l’aconstique est encore pleine de mystères que Savart avait entrevus, et que sa sagacité eût peut-être expliqués, si la mort n’avait pas frappé cet expérimentateur habile, dont la perte est si regrettable. Mais enfin, dans les maisons de sourds-mnets, il n’y a aucun intérêt à savoir d’une manière précise le plus ou moins d’audition que possède Chacun d’eux, dès l’instant que cette faculté est affaiblie au point de ne plus servir de moyen de communication régulier, habituel entre celui-ci et les entendants; il appartient désormais à celte catégorie d’infirmes pour lesquels il faut nécessairement un système d’éducation à part. En thèse géné-
DISCUSSION DO RAPPORT
raie, il n’y a rien à perdre, pour ceux qui sont ainsi frappés, à vivre dans on milieu comme le nôtre. La mimique, qui est le vrai et spontané langage de ceux qui n’entendent pas la parole, supplée à ce qui leur manque d’ailleurs, donne à leur esprit tontes les connaissances dont ils ont besoin, les rapproche autant que possible des entendants par la multitude d'idées exactes qu’elle leur fournit ; enfin, la mimique fait disparaître la plus grande partie des inconvénients qui suivent la perte complète de l’ouïe.
» Ainsi, peu nous importe de savoir au juste dans quelle classe de sourds-muets doivent être placés nos élèves. M. Blanchet ne s’en inquiète pas plus que nous ; l’acoumètre n’est pas invoqué pour établir des catégories utiles: il nous suffit de constater que l’enfant n’entend pas la voix, et dès lors il est soumis à la méthode d’enseignement qui devra lui donner tonte la valeur intellectuelle et morale qu’il est susceptible d'acquérir. Cela veut-il dire que nous confondrons les degrés d’aptitude à parler, que nous négligerons d’entretenir la parole chez ceux qui l’ont conservée, que nous condamnerons à un exercice mimique irrévocable ceux des sourds-muets qui peuvent le mieux lire sur les lèvres et articuler des sons ? Personne ne pourra croire à une pareille folie ; les maîtres auxquels est confié le soin de faire de nos sourds-muets des hommes utiles, comprennent toute l’étendue de leur mission ; ils donnent à chaque élève la masse générale des connaissances qui composent le programme de la maison , ils vont beaucoup plus loin pour ceux qui montrent des dispositions plus grandes ; ils fournissent à ces privilégiés la plus grande somme possible d’instruction. Ceux-ci deviennent maîtres à leur tour , et se montrent zélés à répandre les lumières dont ils ont recueilli le bénéfice.
» On dirait vraiment que ces façons d’agir des professeurs de l’Institut impérial des sourds-muets constituent quelque étrange anomalie dans le système d’enseignement public. Mais oublie-t-on ce qui se passe dans tous les lycées, dans tous les collèges, dans tontes les institutions civiles ou religieuses? Qui ne sait, en effet, que chaque établissement reçoit des enfants doués de facultés variables, d’aptitudes différentes? Et cependant on les soumet tous sans exception au même mode d'enseignement ; chaque classe compte dix élèves sur cent placés en première ligne, les neuf dixièmes marchent comme ils peuvent à la suite des autres, profitent plus ou moins des leçons données, et arrivent ainsi au terme de leurs études avec des résultats on ne peut plus variés. Nos sourds-muets sont tout à fait dans le même cas : le plus grand nombre doit à son infirmité ou à diverses causes une faiblesse d’intelligence qui les condamne à une instruction fort restreinte; quelque moyen qu’on emploie pour développer leur esprit, ils restent invariablement dans cette catégorie d’élèves qui n’atteignent pas la moyenne, tandis que quelques autres, mieux doués, franchissent les degrés
de l’écbelle, surmontent les difficultés, et récompensent largement le professeur des soins pénibles qu’il donne à leur éducation.
» Qu’il soit question de mimique ou d’articulation, d’écriture ou de lecture sur les lèvres , que l’on choisisse la méthode allemande à l’exclusion de la française, et vice versa, on trouvera toujours, dans la classe des sourds-muets à instruire , ces différences fondamentales qui influeront de la même manière sur les résultats obtenus. Les sourds-muets sont absolument comme les entendants, tous n’ont pas de l’intelligence, de l’esprit, du génie ; tous ne sont pas écrivains comme Berthier, Allibert, poètes comme Pélissier ; tous ne peuvent pas lire sur les lèvres comme mademoiselle Guillou, comme M. Dubois fils ; tous n’ont pas une voix flexible, accentuée. Voyez la masse, sachez comprendre le vrai devoir de l’État, qui est le tuteur-né des pauvres sourds-muets, donnez à cette classe déshéritée les moyens les plus propres à se tirer d’affaire, à vivre honnêtement de, son travail, et ne vous inquiétez pas trop de la façon dont chaque sourd-muet communiquera avec les autres hommes. Soyez assurés qu’il ne sera pas embarrassé, et que, dans la proportion de son intelligence, il saura bien se faire comprendre de ceux avec qui il vit.
» Je l’ai dit et je le répète, parce que c’est la vérité, et que cette vérité domine toute cette question , le sourd-muet ne se croit pas aussi à plaindre que notre philanthropie le suppose ; il nous sait assez peu de gré de la charité que nous voulons lui faire, de ce compelle intrare qu’on lui applique à son corps défendant; enfin il met en pratique ce précepte du sage :
» Et mihi res, non me rebus submitlere conor.
» Je me résume : La méthode curative de la surdi-mutité que M. le docteur Blanchet prétend avoir inventée, et qui consiste uniquement dans l’emploi de la musique comme stimulant de l’ouïe, n’a aucune valeur scientifique.
» Les résultats obtenus, après cinq années d’exercices, sont absolument nuis.
ï Agréez, je vous prie, monsieur le président, l’assurance de mon respect.
» P. Menière,
» Médecin de l’Institut impérial des sourds-muets. »
La lettre suivante sera lue avec intérêt. Elle est écrite par un homme des plus compétents, qui nous initie aux plus secrets mouvements de son âme, par un sourd-muet, en qui se résument les efforts de l’homme qui a le plus fait pour la guérison de la surdi-
DISCUSSION DU RAPPOBT.
mutité, pour rapprocher des parlants ceux que le sort en avait séparés. Le témoignage de M. Allibert nous semble d’un grand poids dans cette affaire. Personne, mieux que lui, ne pouvait traiter une question qui est en quelque sorte l’histoire de sa vie entière, ne pouvait émettre un avis plus fortement motivé.
A monsieur le Président et à messieurs les Membres de VAcadémie impériale de médecine.
<L Messieurs,
ï Je commence par protester contre le contenu d’une lettre de M. Saegert, instituteur de sourds-muets à Berlin, dont M. le docteur Bouvier vous a donné lecture dans la dernière séance de l’Académie impériale de médecine. Il porte condamnation des procédés d’enseignement employés à l’Institution impériale des sourds-muets de Paris.
» Il y a cinq ou six mois, sur la demande de M. le docteur Blanchet qui l’accompagnait, j’ai reçu M. Saegert dans ma classe destinée aux commençants. Là, il lui a présenté le jeune Plard, un de mes anciens élèves, actuellement mon moniteur, comme l’un des sourds-muets qu’il serait parvenu à faire parler et entendre le mieux d’après sa prétendue méthode.
ï Après lui avoir adressé de vive voix quelques questions courtes auxquelles le moniteur a répondu tant bien que mal, ces messieurs ont quitté ma classe sans avoir interrogé mes nouveaux élèves dont l’admission ne datait alors que d’un mois.
* C’est à la vérité que je rends hommage, quand je vous assure qu’à son entrée à l’école, Plard, sachant déjà parler distinctement, avait été confié aux soins éclairés d’un de mes collègues parlants, M. Vaïsse, alors chargé du cours d’articulation.
» Si, depuis, il a fait quelques progrès dans cette dernière partie, c’est uniquement, il faut faire violence ici à ma modestie, à nos leçons mimiques qu’il en est redevable. Elles l’ont mis à même, en outre, de comprendre les mots qu’il lit ou plutôt devine d’après le mouvement des lèvres, non, toutefois, sans une certaine difficulté le plus souvent. Certes, il en est de même des autres élèves de M. le docteur Blanchet qui est, soit dit en passant, encore fort peu initié aux us et coutumes de la nation sourde-muette, quoique sa conversation avec eux ait lieu habituellement à l’aide des gestes.
» M. Bouvier m’a fait récemment l’honneur de venir assister aux exercices de mes jeunes élèves. Selon son désir, j’ai exécuté, en leur présence, une action qu’ils ont traduite par écrit avec une rapidité et une correction qui ont paru te frapper.
» Permettez-moi, Messieurs, de vous exprimer mon étonnement de ce que M. Bouvier n’a pas jugé à propos de mentionner cet exercice ni celui
des élèves de M. Berthier dans son discours empreint, peut-être à son issu, d’une certaine hostilité, puisqu’il faut l’appeler de ce nom, contre l’organisation actuelle de l’enseignement de l’Institution impériale, alors que nous le croyions, dans notre simplicité naïve, sincèrement désireux 'de s’entourer d'éclaircissements au sujet de la grave question qui se débat en ce moment au sein de l’Académie, et qui me paraît, d’ailleurs, devoir rester plutôt médicale que pédagogique, conformément à l’intention formelle d’une lettre à elle adressée par le ministre de l'intérieur.
» Comme je l’ai déclaré à M. Bouvier lui-même, la méthode allemande, que prônent certains guérisseurs sans doute dans un autre intérêt que celui des pauvres sourds-muets, ne saurait jamais faire progresser leur éducation intellectuelle et morale aussi bien que la méthode française, sanctionnée par soixante ans d’expérience et de résultats surprenants.
ï Mon Dieu! il y en a qui, sans avoir vécu avec des sourds-muets, se sont mis dans la tête de proscrire la méthode française, création sublime de l’immortel abbé de l’Épée, maintenant employée avec un succès constant en France, en Suisse, en Angleterre, en Belgique, en Italie, en Espagne, en Amérique, même dans plusieurs villes d’Allemagne, notamment celle de Berlin, où M. Saegert ne manque jamais, m’assure-t-on, de la faire concourir avec la parole, et d’où, le plus souvent, il se voit même forcé d’exclure cette dernière.
» Les sourds-muets ont une langue qui leur est particulière, c’est la nature qui leur en fournit les éléments dans le jeu de la physionomie qui peint tous les actes de l’entendement, ainsi que toutes les émotions de l’âme, et dans l’imitation qui retrace les formes et les mouvements des corps. Cette langue d’action, cette langue si claire, si expressive, si fidèle interprète de nos sentiments et de nos pensées, dont vous tous portez le germe en vous, ne fait-elle pas en effet partie de nous-mêmes? Jamais puissance humaine ne saurait nous enlever ce que Dieu nous a donné dans sa miséricorde. Laissez-nous-la donc, messieurs, notre langue éminemment réparatrice, qui est nécessaire à notre intelligence comme l’air l’est à la respiration.
» Permettez-moi, messieurs, un mot sur mon éducation de l’ouïe et de la parole, faite, comme chacun le sait, par mon regrettable maître le docteur Itard.
» Lors de mon entrée à l’école, je ne savais prononcer que quelques mots tels que papa, maman, pain. Après m’avoir fait subir pendant cinq ans un traitement médical à l’effet de me rendre l’ouïe que j’ai perdue par suite de convulsions nerveuses après ma naissance (ce à quoi il n’a point réussi), il a entrepris mon instruction. Dieu sait à quel prix ! A force de patience et de zèle, il m'a mis à même de réciter non seulement à haute voix tout ce
DISCUSSION DU RAPPORT. 187
qn’iî m’avait prescrit de lire ou d’étudier, mais de reproduire encore, la plume à la main, tout ce qu'il voulait me dicter.
» Mais, chose fâcheuse pour un instituteur tel que loi ! comme il ne possédait point la mimique, et qu’il ne pouvait pas, malgré tous les frais de son savoir, venir à bout de me faire saisir les nuances si légères, si délicates de la langue française que j’étudiais dans La Fontaine, Racine, Boileau, Molière, Voltaire, il me renvoyait tons les jours à M. Ferdinand Berthier pour lui en demander l’explication mimique, et je le quittais toujours satisfait.
» Eh bien ! je n’hésite pas à déclarer que j’ai beaucoup profité des leçons de cet habile et savant professeur, que le docteur Ilard se plaisait sans cesse à me citer comme l'un des sourds-muets qui savent le mieux manier la langue française.
» Quoique je vieillisse déjà dans l'habitude de parler, il m'arrive très souvent de ne pouvoir saisir, avec toute l’attention possible, tels ou tels mots qui voltigent sur vos lèvres. A plus forte raison, m’est-il impossible de suivre couramment un discours entier à la seule inspection des mouvements phoniques de mon interlocuteur.
» Mes parents seuls peuvent me comprendre, habitués qu’ils sont à ma prononciation, et rarement les étrangers. D’ailleurs, il faut vous l’avouer, je ne crains pas de recourir à la parole toutes les fois que j’ai affaire aux gens non lettrés, comme les domestiques, et même aux employés des administrations. Car pourquoi m’en faire un scrupule, puisqu’il n'est pas douteux que leurs oreilles sdent moins délicates que celles des gens lettrés et des dames ? Pour cela, j'ai l’attention de choisir des mots simples, faciles, tout en appuyant lentement sur les mots qui les composent, et je m’évertue même à me faire comprendre ainsi de ces personnes, et cela d'autant pins que nous ne savons que trop que nous avons un accent particulier. Et si je m’aperçois que je ne sois pas bien compris, alors je me vois obligé de recourir à l’écriture.
» Je vous en fais un sincère aveu, je ne sais pas même si je parle bien on mal, si mes paroles sont bien ou mal accentuées, pour celte raison simple que je ne puis pas entendre ce que je dis.
* Certainement, on peut en dire autant de tous les sourds-muets qui ont appris plus ou moins longtemps à épeler des mots qui ne peuvent sortir que bien péniblement de leur gosier rebelle, sans qu’t’i* les sentent à leurs oreilles.
ï Or, cette faculté de percevoir et diriger distinctement les inflexions de la voix nous est interdite à tout jamais. C’est un arrêt de la Providence devant lequel nous devons humilier nos fronts en lui rendant des actions de grâces, pour avoir daigné le transformer en un bienfait même, en une consolation de toute notre vie.
DE LA GDÉRISON DE LA SÜRDI-MÜTITÉ.
» Tout le monde reconnaît, n’est-ce pas, que c’est l’ouïe qui doit servir de régulateur aux mouvements vocaux?
» Dans ses dernières années, le docteur Itard a reconnu lui-méme que l’art est impuissant à guérir complètement la surdité.
» Les sourds-muets dans quelle classe que l’on veuille les ranger d’après leur degré d’audition, resteront toujours sourds-muets, malgré toute l’habileté de gens du métier, toute la volonté qu'ils pourront apporter à l’étude si compliquée de la parole.
D Dans leurs relations avec leurs semblables plus heureusement organisés qu’eux, ils donneront toujours la préférence au langage des signes, à l’alphabet manuel, à l’écriture sur l’articulation artificielle qu’ils ne pourront jamais réussir à savoir régler conformément à la bonne prononciation française.
» J’ai l’honneur d'être. Messieurs, avec le plus profond respect. Votre très-humble serviteur,
Eugène Allibeht,
Ancien élève du docteur Itard et de M. Ferdinand Berthier, Professeur à l’Institution impériale des Sourds-Muets. »
(Suite de la discussion sur le rapport de M. Piorry. )
M. Ferrds : Messieurs, c’est à regret que, dans une discussion si prolongée, où sont intervenus tant d’éloquents discours, de savantes études, je viens prendre de nouveau la parole ; ce que je n’eusse pas fait s’il ne m’eût semblé nécessaire d’en résumer rapidement l’aspect scientifique, sinon quant aux détails, du moins dans ses généralités, et en la considérant uniquement à son point de vue initial; si je n’avais enfin nourri l’espoir d’éclairer quelque peu, dans la dernière partie de cette note, par des faits et des considérations d’un autre ordre, la solution qui sortira de ce grand débat.
A prendre le rapport de votre commission tel qu’il existe, abstraction faite des causes qui ont pu gêner son action, et sur lesquelles nous aurons plus tard à revenir, évidemment ce document est incomplet et prématuré. Presque tout le monde l’a senti, et l’on pourrait dire, en lisant la lettre de M. Guéneau de Mussy et le discours de M. Bégin, qu’une partie de la commission l’a compris elle-même.
En effet, ce document, qui établit les perfectionnements auditifs et tactiles obtenus par M. Blanchet, n’indique pas explicitement l’action qu’ils peuvent avoir sur l’articulation de la parole, et, par
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une conséquece importante, sur la facilité des rapports sociaux; il ne détermine ni la nature ni les degrés des services que peuvent rendre dans la réalité pratique les procédés de M. Blanchet.
Cette méthode, dit-on, développe et perfectionne, par l’usage et la fréquence de l’exercice musical, la sensibilité auditive. Des élèves d’élite entendent quelques paroles à distance; ils saisissent, à une proportion plus ou moins élevée de l’acoumètre, les vibrations de cet instrument. Mais à quoi ces connaissances vont-elles aboutir? En quoi sont-elles, comme utilité, préférables aux anciens moyens? Quelle assistance le degré d’intelligence peut-il prêter à cet enseignement? Si, par la parole, on développe chez le sourd-muet quelques facultés qui ne sauraient être d’ailleurs obtenues qu’en fixant son attention et en développant la sagacité de ses observations par la lecture sur les lèvres, ne lui en fait-on pas acquérir également, plus encore, par la mimique et l’écriture? Est-il ou non constant que ce dernier mode d’éducation suffit aux besoins ordinaires de la vie sociale, à l’exercice d’une industrie ; qu’il a permis à des sourds-muets bien doués d’atteindre à une distinction remarquable comme penseurs et comme écrivains? MM. Massieu, Clerc, Forestier, Chambellan, Richardin, Berthier, Lenoir, Pelissier, Allibert, et beaucoup d’autres éparpillés dans les professorats départementaux, ne pourraient-ils pas servir de preuves à l’appui? Les proportions de temps scolaire, la situation personnelle des élèves, la condition générale qui leur est faite, ne devaient-elles pas être respectivement envisagées? C'eût été incidemment aussi une question desavoir encore si, en supposant aux élèves, et une intelligence convenable, et un certain degré d’audition, ils n’avaient point instinctivement une aptitude individuelle à profiter de telle ou telle méthode ; les sourds-muets ne pouvant être réfractaires à cette loi commune aux autres hommes, et qui, abstraction faite des facultés, ou plutôt à niveau égal d’éducation et d’intelligence, les entraîne quelquefois impérieusement vers un ordre de professions, d’études ou d’acquisitions intellectuelles déterminé ; si, enfin, il ne serait pas possible, en certains cas, pour certains élèves, avec certaines dispositions, de réunir les divers enseignements qui, au lieu de se contrarier ou de se combattre, pourraient alors se prêter un mutuel et fécond appui, en élargissant le cercle des impressions et des idées ?
Il n’est donc pas surprenant, messieurs, que, frappés comme nous de l’importance de ces éclaircissements et d’une foule d’autres qu’il serait, au point où nous en sommes, superflu d’énumérer, des membres de l’Académie, à bon droit confiants dans leurs forces,
aient essayé d’enrichir la discussion des données absentes et des
aperçus désirés.
M. Guérin, qui a ouvert ce champ d’examen, a reproché avec raison à la commission de n’avoir eu égard, dans le classement des élèves, qu’au degré d’audition et de mutisme, sans signaler l’importance du degré d’intelligence et la nature de l’infirmité. Il a, en outre, montré que la commission avait trop légèrement glissé sur les procédés de M. Blanchet, touchant la faculté tactile, chose en effet très majeure, et dont il eût été très précieux de recliercher l’influence sur le perfectionnement oral des sourds-muets. En insistant sur la hauteur et l’utilité du débat, il a fait judicieusement entrevoir qu’adopter les conclusions du rapport serait révolutionner l’école française et y faire prédominer la méthode si impro[)remeDt dite allemande. M. Guérin a d’ailleurs agrandi la discussion en descendant à l’examen comparatif des établissements ; toutefois il a fait peut-être cet examen sans un contrôle assez sévère, et trop facilement accepté les détails fournis par les intéressés ; ce qui explique les justes réclamations de l’honorable président de la commission dont j’ai l’honneur de faire partie, et les nombreuses protestations suscitées par le passage du discours de M. Guérin relatif à l’institution Dubois. La vérité est de dire que l’on ferait à cet instituteur une position certainement fâcheuse, si l’on mettait en regard ses déclarations de la veille et celles du lendemain. Dans ses conclusions, notre habile collègue a enfin préconisé la combinaison des différentes méthodes, alliance qui a déjà reçu, de certains faits, sa consécration; ce qui, pour le dire en passant, n’èst nullement en rapport avec les conclusions de la commission, pour lesquelles M. Guérin montre cependant moins d’éloignement que de sympathie.
Un membre de la commission, M. Bégin, esprit pratique et judicieux, s’il en fut, a expliqué les développements du débat et l’hésitation de l’Académie, par la crainte qu’elle devait avoir d’assumer la responsabilité des dispositions d’application auxquelles ses réponses pourraient donner lieu. Il considère cette préocupation comme très naturelle, et je la crois également très fondée. M. Bégin, sans se prononcer formellement sur le mérite exclusif d’aucune méthode, accorde à l’articulation certains avantages spéciaux; il paraît craindre que l’esprit de routine n’immobilise, dans les écoles publiques, les enseignements surannés, et que l’on ne s’expose, en repoussant des innovations peut-être utiles, à nous les voir offertes un jour par l’étranger comme son bien propre. Cet orateur, qui a émis d’intéressantes considérations médicales sur la surdité, et fait
DISCUSSION DU KAPPORT. 191
ainsi ressortir les lacunes laissées dans le rapport par l’absence presque absolue de cet élément, admet l’urgence, après un examen préalable, dont il trace ingénieusement les règles, d’une classification des sourds-muets, basée sur le degré d’audition, de mutisme et d’intelligence.
En terminant, M. Bégin a cru devoir appuyer les conclusions du rapport, mais avec cette restriction, toutefois, que, sans recommander de préférence au ministre aucun procédé, l’Académie se bornerait à poser le principe de la nécessité du traitement curatif, en demandant qu’une commission fût appelée à coordonner les moyens efficaces pour y réussir et réglementer leur emploi ; ce qui (mon honorable confrère me permettra de le lui dire) est en même temps voter pour et contre.
Si M. Bégin s’est maintenu dans une circonscription que tant de motifs justifient, il n’en a pas été de même de M. Bouvier. Dans un discours brillant par la science et l’érudition, ce dernier s’est, plus encore queM. Guérin, exagéré, selon nous, l utililé du langage articulé, et la possibilité de sa généralisation.
J’avoue pourtant que cet orateur a trop bien plaidé la cause de ce langage, qu’il en a démontré par lui-même trop péremptoirement les charmes, pour qu’on échappe aisément au prestige de son argumentation ; je reconnais même que si l’on pouvait parvenir à donner à un seul sourd-muet une parole comparable à la sienne, bien que d’une éloquence moins impétueuse, les sacrifices inutilement faits sur tous les autres seraient plus que compensés. Mais il n’eu est pas malheureusement ainsi.
M. Bouvier a apporté, dans la dernière partie de son travail, des explications qui atténuent ses premières considérations ; il a remarqué qu’on avait confondu peut-être les assertions des auteurs cités par lui avec les siennes propres : « Il n’a pas, a-t-il dit, voulu trancher une question de prééminence entre les méthodes, mais seulement établir que la méthode articulée ne donnait pas intellectuellement des résultats infériem’s à l’éducation par la mimique. » Ce qui, par parenthèse, ne contrarie aucune opinion et permet d’augurer que si M. Bouvier prenait aujourd’hui pour une troisième fois la parole, nous pourrions espérer le voir arriver avec nous à une entière conciliation.
Le vice originel du rapport a été parfaitement caractérisé par M. Bousquet. Peu édifié personnellement sur l’utilité du langage articulé, notre savant collègue eût avant tout désiré savoir (ce que n’a pas dit la commission) si les moyens de M. Blanchet donnaient de meilleurs fi-uits que ceux de ses prédécesseurs ou de ses émules.
« Il faut lelouer, a-t-il dit, de ses tentatives, mais non le féliciter encore de son triomphe. » Opinion également exprimée par M. Guéneau de Mussy dans la lettre où, rappelant l’éducation physiologique qu’ltard avait appliquée au développement des organes de l’ouïe et de la parole, il fait observer que la route était toute tracée depuis vingt-cinq ans. « Le docteur Blanchet y est entré, a-t-il dit, et y a marché avec une constance digne d’éloges; il n’y a pas apporté une méthode nouvelle, des principes nouveaux, comme il paraît le croire. Ce qui lui appartient, c’est d’avoir mis en usage des instruments au moyen desquels il gradue d’une manière plus exacte qu’on ne l’avait fait avant lui l’excitation portée sur le sens auditif, et mesure avec plus de précision les progrès de l’audition chez les élèves soumis à ses procédés. On ne peut mettre en doute qu’à l’aide de ces moyens perfectionnés et de sa persévérance, il ne parvienne à égaler les résultats qui ont été obtenus par ses devanciers. »
« Il est à remarquer, a ajouté M. Guéneau de Mussy, qu’il n’a pas été conduit à assigner, pour le nombre des élèves susceptibles d’être instruits par l’ouïe, une autre proportion que celle qui a été invoquée par Itard et vérifiée par l’Académie. »
Quant à M. Michel Lévy, dont nous eussions désiré connaître l’opinion personnelle, il s’est contenté de lire un passage de M. Ordinaire, qui fait du langage sur les lèvres, aidé de la communication orale, le dernier mot de la question. M. Lévy ignorait peut-être que M. Ordinaire, dont personne ne dénie à coup sûr la haute autorité dans les questions générales d’enseignement, compromit, en 1832, la méthode de l’articulation, en se passionnant outre mesure pour elle et en voulant l’imposer exclusivement, et pour ainsi dire de vive force, à l’Institution dont il était alors directeur.
A son tour, M. Bonnafont, qui a dit d’excellentes choses sur l’éducation des sourds-muets, et qui a exposé sur plusieurs points de curieuses considérations pratiques, a peu de foi dans l’importance des améliorations réalisées ; « Que M. Blanchet ne se fasse pas illusion, a-t-il dit, sur la valeur de ses instruments pour améliorer l’ouïe. Un instrument sonore, si bruyant qu’il soit, n’importe les parties du corps où on l’applique, ne saurait exercer aucune action sur les nerfs auditifs ; si donc notre confrère a été assez heureux pour obtenir quelques succès, il les doit au choix, à la bonne qualité de ses élèves et aux soins qu’il a pris pour les exercer à parler, succès auxquels, suivant nous, l’acoumètre est resté totalement étranger. »
Supposant un sourd-muet, uniquement éduqué par l’articulation delà parole et la lecture sur les lèvres, M. Bonnafont a fait voir quelles
DISCCSSIOX DU RAPPORT. 193
communications lentes et laborieuses il en résulterait pour lui, les tortures de la contention d’esprit qu’il subirait, et enfin la nécessité où il serait invinciblement conduit d’inventer les signes, si on ne les lui avait préalablement enseignés.
Si ce n’était prêter de nouveaux aliments à la discussion, nous aurions soumis pourtant à M. Bonnafont quelques objections à l’égard des propositions par lesquelles il a résumé son discours, et dont plusieurs ne nous semblent pas suffisamment justifiées : entre autres, sur celle où il déclare d’une manière absolue que la mutité étant la conséquence forcée de la surdité, il n’est pas possible de faire parler un sourd-muet tant qu’il ne jouira pas d’assez d’audition pour s’entendre syllaber.
Quel que soit, au reste, notre désir d’éviter tout nouveau développement, nous ne pouvons omettre, dans cette récapitulation sommaire, la lettre de M. Menière, éclose au début du débat, et dans laquelle l’enseignement actuel a été apprécié avec une compétence incontestable. 31. 3Ienière a démontré qu’il n’y a pas, dans l’école de Paris, parti pris d’immobilité, et il envisage les sujets instruits par les méthodes orales, et offerts pour types, comme des exceptions et pour ainsi des miracles de l’amour maternel. C’est dans une même direction d’idées qu’est conçue la note de 31. Volquin, chargé, postérieurement à 3131. Vaîsse et Valade, du cours d’articulation à l’École impériale ; il ressort de ce document que ce cours doit être, suivant l’exacte appréciation de l’abbé Sicard, considéré comme un moyen auxiliaire, propre à faciliter les communications sociales, sans porter préjudice à l’instruction pédagogique et professionnelle consacrée. Tous les instituteurs qui ont basé sur l’articulation cet enseignement se sont aidés de la dactylologie, et plus ou moins des gestes naturels. C-eux même qui ont assuré pouvoir se passer de toute espèce de secours sont souvent contraints, ainsi que les élèves, d’accompagner l’émission de la voix de la lettre initiale de chaque mot. 31. Volquin vient, d’ailleurs, de compléter ces aperçus par une série de considérations importantes, et où il cherche à démontrer que le langage par la mimique et les signes était tellement indispensable à l’éducation de tous les enfants, qu’il serait irrationnel et inhumain de priver de ce moyen de communication, même avec leurs maîtres, les infortunés pour lesquels son concours est d’une nécessité plus urgente encore.
Nous avons essayé de reproduire les opinions qui se sont fait jour avec tant d’éclat dans le sein de l’Académie ; il nous serait facile, grâce à des communications particulières, aux renseignements que nous possédions ou qui nous ont été fournis, de signaler les erreurs
bE LA GÜÉRISON DE LA SURDI-MDTITÉ.
de faits qui s’y sont inévitablement glissées, car le temps manquait à l’étude, à la constatation, au contrôle, et il était impossible que les orateurs qui se sont succédé à cette tribune, surpris comme ils l’ont été par la discussion et sans recherches préalables, pussent y tout apporter à la fois, le talent, la logique et une exactitude rigoureuse (i).
Nous aurions prouvé, par exemple (et si d’ailièursM. Bonnafont ii’avait pris le soin de le faire en partie lui-même), qu’on a faussement attribué à la méthode dite allemande un caractère exclusif, quant à l’emploi du langage articulé. Les faits sérieusement considérés donnent un démenti à cette assertion. Par suite de l’immense sensation produite aux Etats-Unis par une i)ublication d’un voyageur américain, M. Man, relative aux effets merveilleux obtenus en Allemagne par la méthode de l’articulation, trois instituteurs, des États-Unis, MM. Ray, Weldet Peet, furent chargés de se rendre en Europe pour s’assurer, isolément et à différentes sources, de ces merveilles, et les importer en Amérique, si elles existaient. L’un d’eux, M. Ray, dans un rapport remarquable parla précision elles détails, a établi l’alliance presque constante qui se rencontre dans les écoles allemandes entre la mimique et l’articulation de la parole; il a constaté, d’autre part, que les instituteurs étaient journellement obligés de répéter ce qu’avaient dit leurs élèves afin de le rendre compréhensible, non seulement pour les visiteurs étrangers, mais encore pour les visiteurs allemands.
Ce témoignage se trouverait, au besoin, confirmé par celui d’un professeur allemand sourd-muet, M. Otto Frédéric Kruse, qui a fait hommage récemment d’un de ses ouvrages à l’Académie. Ce professeur déclare que, dans les institutions de Berlin, Dresde, Weissenfels, Leipzig, Vienne, Prague, Augsbourg, Munich, Zurich, Berne et Bâle, visitées par lui, il n’a trouvé que trois écoles, celles de Weissenfels, Leipzig et Zurich où les gestes ne fussent pas constamment employés en concurrence avec la parole. Par une singularité assez notable, il résulte de cette déclaration que M. Saegert, qui, pour lé dire incidemment, n’est nullement inspecteur général
(t ) On ne peut dire plus poliment en quoi pêchent certains discours contre lesquels nous avons dû présenter de nombreuses objections. Nous sommes heureux de voir M. Ferrus formuler àvèc tant dé force et de netteté des objections qui ont une si grande valeur venant de lui. Sa position officielle l’a mis à même de voir de près et d'apprécier à leur vrai prix les établissements où se font chaque jour les miracles vantés par MM. J. Guérin. Bouvier et Piorry. P. M.
ÛtSCL’SStOS riC RAPPO&T.
des écoles de sburds-mueLs en Prusse, mais tout simplement directeur de riiistitdtion de Berlin, et qui nous offre si bénévolement ses professeurs pour dét'elopper chez nous le langage articuié, a précisément restreint cette méthode d’enseignement depuis son installation à l’école, où son prédécesseur, M. Grasshof, lui avait accordé une plus large place.
Nous n’aurions d’ailleurs nul besoin d’emprunter ses professeurs à rAllemague. L’école de Paris possède ou a possédé des hommes qui ont fait sur l’émission de la parole de sévères études et des ouvrages pleins d’intérêt. Citons d’abord 3131. 3’^alade et Puybonnieux, et plus récemment 31. Vaïsse, auquel, après plusieurs mémoires relatifs à l’articulation, on doit un travail d’un rare mérite sur la parole considérée au double point de vue de la physiologie et de la grammaire.
J’arrcle ici la citation des faits scientifiques particuliers, ils sont nombreux entre mes mains; mais je m’abstiens de les produire, mon désir, conforme, je crois, à celui de la majorité de mes collègues, étant de fermer au plus tôt la discussion, afin qu’elle puisse se rouvrir à une autre époque, avec des études plus complètes, des documents plus certains et des convictions plus arrêtées.
Ainsi, messieurs, et pour résumer en quelques mots cette première partie, 31. Guéneau de àlu.ssy, en réclamant la part légitime d’Itard, et refusant à .M. Bianchet d’avoir imaginé une méthode nouvelle et des principes iiouveaux; 31. Jules Guérin, en déclarant que la question soumise à votre appréciation est appelée à servir de motif et de garantie a d’importantes réformes ; 31. Bégin, en lui assignant la proportion d’un grand problème d’enseignement à résoudre, et en montrant combien, si l’avis du ministre n’est pas destiné à rester une lettre morte, la re.sponsabilité de l’.Académie doit se trouver engagée ; 31. Bonnafont, en considérant la surdité par son premier discours dans son acception médicale, et en indiquant l’influence qu’exerce le sens de l’ouïe sur l’intelligence; 31. Bouvier lui-même, en ne décidant pas la question de prééminence entre les méthodes, ont été, sauf les nuances, reliés par un lien commun, l’importance de la discussion engagée, la grandeur de la sphère qu’elle embrasse, et le sentiment des obscurités que le rapport de la commission a laissées planer sur elle.
Je n’ai pas eu, messieurs, dans les développements qui précèdent, la prétention d’ajouter scientifiquement la moindre lumière au débat; j’ai voulu seulement établir, par un inventaire rapide, que nous étions bien près de nous entendre, si nous n’étions même entièrement d’accord. L’Académie voudra bien maintenant me
DE LA GUÉRiSOX DE LA SCKDI-MCTITÉ.
permettre d’aborder un point de vue plus terre à terre, et de donner, par la fixation et l’historique du point de départ, l’explication, telle que je la comprends, des nombreuses réclamations qui ont surgi, et peut-être le mot des malentendus.
La succession des choses est facile à déterminer.
Le ministre de l’intérieur accorde à M. le docteur Blanchet le titre de chirurgien de l’Institut de Paris, avec mission de s’occuper exclusivement du traitement des sourds-muets. Le titulaire entre en fonctions. 11 fait un triage entre les élèves, choisit pour l’emploi de ses procédés ceux chez lesquels toute notion auditive n’est pas éteinte et leur applique, assure-t-on, les moyens chirurgicaux usités par ses prédécesseurs. Appuyé de données physiologiques, il s’efforce d’éveiller en eux la sensibilité de l’ouïe ; il suit pas à pas la marche d’Itard, faisant pour le développement de la parole ce qu’ont fait, de leur côté, MM. Deleau, Baudelocque, Hubert-Valleroux, etc. Progressivement son rôle s’élargit : le chirurgien devient, pour ainsi dire, instructeur dans la maison à laquelle il est attaché. Rien en ceci de blâmable, messieurs, puisque nul ne proteste contre ce développement d’attributions, et que ni le directeur de l’Institut, ni les professeurs ne réclament auprès du ministre. C’est alors que M. Blanchet songe à faire consacrer par l’autorité gouvernementale une position successivement agrandie, et que le ministre appelle, le H décembre 1848, l’Académie à désigner trois commissaires pour apprécier la valeur du mode de traitement employé par ce praticien. Cinq élèves de l’Institution sont, en 1849, examinés par la commission (1), qui exprime toutefois la pensée qu’une investigation'si réduite, bornée d’ailleurs à des sujets de choix, dont le point de départ n’a pas été rigoureusement constaté, ne pourrait avoir que des résultats incomplets, et demande qu’elle soit reprise sur une plus grande échelle, afin d’établir d’une part la proportion respective des élèves auxquels la méthode de M. Blanchet conviendrait ou non, et d’opérer de l’autre sur des sujets tout neufs, ce qui permettrait de remonter au point véritablement initial de la médication proposée.
Il n’appartient pas, messieurs, à votre commission que ce vœu fût rempli, puisque trois années scolaires s’écoulèrent sans que M. Blanchet s’occupât d’y répondre et d’en faciliter l’accomplissement; la commission ayant alors invité de nouveau ce médecin à préparer les voies à des expériences plus concluantes, le ministre, sur la réclamation de M. Blanchet, indiqua, le 2 août 1852, quelle
(1) Bastien , Bisson, Placer, Imbert et Bonnard.
DISCUSSION DD RAPPORT
marche modifiée on devait donner à l’examen académique (1).
Vous connaissez, messieurs, ces questions nouvelles dont le défaut de précision et les délimitations incertaines (2), démontrés par le cours entier du débat, expliquent et légitiment en quelque sorte les empiétements ou les lacunes du rapport.
Examiner les élèves traités parM. Blanchet, rechercher si, parmi ceux qui entrent, quelques uns pourraient guérir ou s’améliorer et saisir la parole par l’oreille ; si certains sujets n’ont pas conservé l’usage de la parole et ne pourraient pas, quoique atteints d’une surdité incurable, parvenir à la liresur les lèvres, recevoir d’ailleurs quelque notion du son par les nerfs de sensibilité générale ; s’il ne faudrait pas isoler ces deux classes et les soumettre à une éducation spéciale par un professorat approprié; si, enfin, M. Blanchet avait droit d’espérer que les élèves soumis à son traitement chirurgical pourraient, à la fin de leur cours d’études et en quittant l’école, communiquer à l’aide du langage articulé : c’est dans le vague de ces propositions, peu en rapport avec la marche que vos délégués voulaient d’abord poursuivre, que votre commission ne se renferma pas, mais fut renfermée. Reste à savoir si elle n’eût pas dû mettre à profit, pour élargir son action tout en la restreignant, la facilité qui lui fut donnée, par la lettre ministérielle du 6 août, de scinder son travail et de ne répondre immédiatement qu’à celles des questions qui lui paraissent suffisamment élucidées.
C’est ce qui m’a permis de dire avec vérité, dès le début de la discussion, que votre commission a fait trop ou trop peu : trop peu si elle voulait embrasser toute la tâche ; trop, si elle ne voulait qu’en considérer une partie, et traduire des impressions décisives.
(1) L’exposition si claire, si précise de ces faits singuliers ne peut manquer, cependant, de laisser un doute dans l’esprit du lecteur attentif. Il y a, dans toute cette affaire, une certaine obscurité que M. Ferrus seul eût pu détruire. Les premières épreuves déclarées sans valeur, cette longue interruption du travail de la commission, cette intervention si active des bureaux ministériels dans une enquêtequi n’avait rien d’administratif, tout cela, etbien d’autres choses encore, prouve que le côté véritablement scientifique de cette question n’était qu’un accessoire. La position toute particulière de M. Ferrus l’eût peut-être mis à même de soulever ce voile transparent. Nous nous faisons un devoir d’imiter sa réserve. P. M.
^2) 11 a été démontré qu’elles appartiennent à M. Blanchet, qu’il en est le rédacteur. Nous reviendrons sur ce fait, dont la signification n’échappera à personne. P. M.
lys DE LA GÜÉBISOX DE LA SURDI-MUTITÉ.
Tels sont les faits : ils ont motivé mes premières conclusions, ils appuient ces coii.-idérations dernières.
il y a plus, messieurs; ici les institutions et les personnes sont en jeu : ce double intérêt concourt à passionner et à obscurcir le dé-r La?. En elfet, et pour nous en tenir à un seul point, que Ton suppose la classe d’articulation réorganisée en lui donnant toute la perfection dont elle peut être susceptible, qui la dirigera? Sera-ce M. Blancliel, afin d’associer dans une action commune les avantages du traitement médical et des incilations physiologiques de la sensibilité auditive, d’un enseignement reposant, en un mot, sur cette double base ? Mais, en ce cas, le médecin actuel de l’Institution , qui a succédé à llard, et qui, avec moins de confiance dans le succès, porte néanmoins aux sourds-muets les mêmes sympathies actives et un dévouement incontesté, ne réclamera-t-il pas pour lui-même cette classe ou l’établissement d’une chaire analogue (1)? Les instituteurs chargés de la classe actuelle ne revendiqueront-ils point le plein exercice de leurs droits? Ne se prévaudront-ils pas des intentions du fondateur : de la pensée d’où sortit cette chaire, qui en dicta 1^ création? Cette pensée d’Itard fut de partager l’enseignement dont d’abord il avait réuni entre ses seules mains toutes les branches, afin d'imprimer à son œuvre l’impulsion primitive et d’en assurer le fonctionnement quand aurait lieu plus tard une division nécessaire. Si les instituteurs actuels défendaient à ce point de vue leurs prérogatives, nul n’aurait lieu de s’en montrer surpris. Les éléments intervenus dans cette discussion plaideraient en faveur de leur cause; ils appuieraient l’utilité de séparer l’action médicale de Tactioii pédagogique. N’a-t-on pas vu d’ailleurs la classe d’articulation donner incontestablement, par leurs soins, d’heureux résultats? Le témoignage des chifi’res, si on l’invoquait, pourrait le prouver (2).
(1) \ coup sûr je ne céderai à personne les droits que me confère le
titre de médecin de l’Institution des sourds-muets, et je crois avoir prouvé tout le prix que j’y attache ; mais aussi je ne pense pas qu’il soit possible de cumuler ces doubles fonctions de médecin et d'instituteur. A chacun son lot. Dans une maison comme la nôtre, les devoirs sont parfaitement établis, chacun agit dans des limites rigoureusement tracées ; il y aurait folie à les franchir, ou plutôt ce genre d’envahissement prouverait moins de zèle que d'ambition, et, en pareil cas, l’avantageréel des sourds-muets ne serait pas ie but que l'on se proposerait. P. M.
(2) MM. les professeurs de l'Institution n’ont pas plus réclamé que moi ; ils savaient, d'ailleurs, qu'il n'y avait aucune chance de succès. Ils se sont contentés de travailler à i'édiicaiion de leurs élèves, ils n'ont pas voulu
DISCUSSION DU KAPPÜBT.
Eli présence de telles incertitudes, de tels contre-coups, des craintes, des inquiétudes et des résistances à appréhender, comment, sans fermer les yeux à l’évidence, trouver la question assez simplifiée, assez mûrie pour la résoudre?
Daiis l’intérêt même de votre commission, vous ne sauriez, messieurs, renoncer à un droit ultérieur d’examen ; on accuse vos commissaires, par des déclarations écrites et signées, de s’être laissé surprendre et d’avoir agréé comme des élèves perfectionnés par le traitement de M. Blanchet des individus dont l’état, en réalité, s’est maintenu stationnaire, et qui, avant l’application de ce traitement, possédaient le même degré d’audition qu’aujourd’hui.
L’obscurité est partout. Je ne mets en doute, pour mon compte, la bonne foi de personne, mais je ne puis m’empêcher de remarquer qu’à l’Institut impérial, y compris le service de M. Blanchet, ainsi que dans les autres institutions que j’ai visitées, le point de départ est si imparfaitement établi, que je n’oserais garantir l’entière exactitude du moindre des résultats signalés. On m’a répondu sans hésitiT, à chaque information sur un élève : « sourd de naissance, » ou bien, « il a parlé. » Or, sur quels documents, sur quelles preuves est basée cette sentence? Sur des déclarations sans notoriété, hasardées, incomplètes et très souvent intéressées (1).
Comment enfin se prononcer, dans le doute où la discussion laisse encore l'Académie :
1° Sur l’efficacité du traitement médical, que n’appuient que de rares exemples, obtenus par des moyens fort divers, dans une affection qui, comme la surdi-mutité, n,e se rattache pas exclusive-
jaisser aux seuls soins de M. Blanchet ceux que ce médecin avait choisis, ils ont contribué de tout leur pouvoir à donner à ces enfants les soins dont ils prolitaient, et dont M. Blanchet s'attribuait le mérite. P. M.
(1) Cette remarque de AI. Ferrus est d'une haute importance. Nous l’avons déjà dit, les élèves admis par l'administration supérieure ne sont reçus chez nous qu'après dix ans révolus. Les parents ne nous les présenlent pas toujours eux-mêmes : un correspondant, un conducteur de diligence. une sœur de charité, sont souvent chargés de remettre 1 élève entre les mains dq directeur de l'Institut. Il m'est présenté ; je recueille autant que possible les faits qui ont trait à son infirmité, je constate la surdité, je consigne mes notes sur une feuille qui fait partie du dossier de l'élève, queltiuefois je déclare que l'enfant n'est pas admissible, et cependant il faut le recevoir provisoirement, car à qui le remettre? Il faut des actes administratifs réguliers pour révoquer le litre d'admissiop. P. M.
200 DE LA GL'ÉUISOM DE LA SURDi-MlTlTÉ.
ment à une altération donnée des organes de l’audition, mais à des altérations multiples, nées pour la plupart de causes différentes et bien souvent ignorées ;
2° Sur l’importance des exercices physiologiques pour stimuler la sensibilité auditive, puisque, pour rendre cette application profitable, il faut choisir les élèves, et, suivant l'expression de vos commissaires, tenir compte, dans cet examen, non seulement de la portée d’audition, mais aussi du degré d’intelligence et de mutisme, ce qui exclut nécessairement la masse des individus de ses bienfaits ;
3° Qu’il n’est pas d’ailleurs démontré qu’il faille, pour atteindre à l’articulation de la parole, que l’élève possède une audition assez parfaite pour s’entendre parler, ni même que le progrès de l’audi tion soit toujours en rapport avec celui du langage ;
k° Que rien non plus ne prouve que la faculté d’articulation conquise se maintienne, alors même que l’élève vit au milieu des parlants, et s’exerce incessamment à l’exercice de la parole ;
5° Il reste encore à savoir si les méthodes rivales ne pourraient pas, fondues dans un enseignement commun, offrir de grands avantages. Je suis convaincu, pour mon compte, que cette alliance est non seulement possible, mais nécessaire.
Si la question de prééminence s’agitait seule, je ne craindrais pas de déclarer, en supposant qu’on eût à choisir entre l’emploi de la mimique et l’application de la parole, que les sourds-muets soumis à ce dernier mode seraient les plus mal partagés. Je dirai plus ; si, contrairement à mes convictions, et aux faits que j’ai pu constater dans l’école même de Paris, l’impossibilité de les réunir était absolument démontrée, la parole devrait être sacrifiée sans hésitation.
Ni l’une ni l’autre de ces méthodes n’auraient d’ailleurs une réelle valeur si elles n’avaient l’écriture pour auxiliaire. Danslasurdi-mutité, l-’écriture est, en effet, la clef de voûte de l’éducation ; elle complète et rectifie l’usage des signes ; elle est plus généralement utile que la parole aux sourds-muets, qui, même en articulant, ne peuvent s’en passer, tant leur langage demeure imparfait ; elle leur enseigne aussi correctement que la lecture sur les lèvres les tournures grammaticales dont ils ne sauraient, par la mimique et les signes, acquérir la connaissance; elle développe leur sens moral et agrandit leur sphère intellectuelle.
Somme toute, en face d’une telle situation, quel parti semble-t-il que l’Académie doive prendre pour conserver à la fois l’autorité
DISCUSSION DU RAPPORT. 201
traditionnelle de ses jugements, sa haute position scientifique et une parfaite impartialité?
Il n’est, suivant moi, que deux solutions.
Ou le renvoi du rapport à la commission, qui, poursuivant les études commencées, le complétera d’aperçus puisés tant dans les expériences nouvelles que dans les lumières du débat, — ce qui motiverait la demande au ministre d’un délai pour la réponse définitive.
Ou—ce que je crois préférable — la délimitation du travail actuel à l’exameii circonscrit des effets obtenus par M. Elanchet, et l’élimination du rapport de toute pensée tendant à introduire dans l’Institut de Paris, occasionnellement pour ainsi dire, des innovations qui, fécondes si l’on en ménageait la transition, pourraient, dans le cas contraire, y porter des germes d’hésitation, d’antagonisme, et, par conséquent, de désordre.
L’Académie, usant ainsi de la faculté que le ministre lui a laissée de scinder ses réponses, retiendrait la question d’ensemble, qu’après une intervention si directe et le retentissement considérable que lui ont donné ses orateurs, elle n’a plus le droit d’abandonner, afin de chercher dans l’anatomie, la physiologie et la pathologie, les ressources diverses que ces sciences lui peuvent offrir pour le traitement de la surdi-mutité et l’éducabilité des malheureux qui en sont atteints.
Ne l’oublions pas, en effet, l’humanité dans son acception philosophique, la société dans sa solidarité la plus immédiate, ont aussi leur revendication à faire dans la question qui s’agite. La tâche est sainte et grande à la fois, puisque, comme l’a fait ressortir M. Hubert-Valleroux, par les judicieuses considérations de son dernier livre, dans le sourd-muet non instruit l’homme moral est à créer tout entier.
Un dernier mot, messieurs.
M. Bouvier a cru devoir nous rappeler à la déférence que l’éclament les membres éminents dont votre commission est composée ; nul plus que moi n’y est porté, soit par l’affection, soit par l’estime. Je l’ai fait, d’ailleurs, dès le début du débat, en mettant l’impartialité de vos commissaires, comme la vertu de la femme de César, au-dessus du soupçon. Qui songe, d’ailleurs, à frapper d’un blâme des tentatives de perfectionnement toujours dignes d’éloges? à amoindrir des résultats qui, si limités qu’ils soient, ont leur prix? Personne. Quant à moi, je neveux porter aucune atteinte au mérite des travaux de M. Elanchet. Je désire que justice lui soit rendue, et je crois savoir que le gouvernement n’est point enclin envers
202 DK LA GDÉRISON DE LA SÜRDI-MCTITÉ.
lui à l’ingratitude (1). Seulement, de telles questions ne s’emportent pas d’assaut : ni la vivacité des convictions personnelles, ni les grâces du stvle, ni l’entraînante passion de la parole, ne sauraient se flatter d’un tel succès. Le monde medical, l’administration, la presse, ont les yeux sur vous. Prendre un parti dont on pourrait, par l’insuffisance ou le caractère contradictoire des éléments, contester la maturité, serait une solution désastreuse; car une sage expectative, qui n’est point la négation du progrès, mais sa garantie, conduit plus sûrement, messieurs, qu’une ardeur précipitée aux utiles, bonnes et grandes choses.
— M. .Malgaigxe: Messieurs, je serai sans doute l’interprète de l’impression de beaucoup de mes collègues, en disant combieti est obscure et difficile la question qui nous est soumise; j’ajoute que je ne l’aborde qu’avec une grande défiance de moi-même, comme un homme qui n'aurait pas osé y toucher si je n’avais pas à la juger. Et il n'y a pas lieu de s’étonner qu’elle soit obscure pournoqs: elle l’est bien pour ceux qui l’ont le plus étudiée, qui en ont fait la méditation de toute leur vie; les éléments d’appréciation manquent, ou du moins ne sont pas suffisamment connus. Aussi je ne saurais trop féliciter l’Académie de la discussion qui s’est poursuivie dans son sein pendant de si nombreuses séances; elle aura mis au jour une foule d’idées, elle aura éveillé l’attention des médecins sur des problèmes qu’ils croyaient à peine de leur domaine ; elle apprendra, je l’espère, à tous ceux qui se sont occupés jusqu’ici des sourdsmuets, à mettre plus de rigueur dans leurs assertions, plus de réserve dans leurs espérances.
Après les belles et séduisantes théories dont on vous a entretenus, vous comprenez, messieurs, que je ne me hasarderai pas sur le terrain théorique. Après tout, il faut toujours revenir au côté pratique ; le ministre a posé à l’Académie une série de questions très positi vesqui demandent des réponses tout aussi positives ; je me propose donc de discuter les réponses proposées par la commission, et d’exposer les modifications qu’il me paraît convenable d’y apporter.
Un mot encore avant d’entrer en matière. Ou a adressé un éloquent appel à l’humanité de l’Académie, on l’a sollicitée, et personnellement j’ai été sollicité moi-même de ne pas déserter la voie du progrès. Je pense, messieurs, qu’pn aurait pu s’épargner cette peine. L’humanité aura toujours un écho ici, mais à la condition
(1) Le tact exquis qui brille dans cette petite phrase laisse entrevoir combien M. Ferrus est au courant de la partie secrète de celte affaire.
DISCUSSION DC RAPPORT. 203
d’étre d’accord avec la conviction scientifique; et l’Académie ira toujours du côté du pro^ràs, à la condition encore qu’il s’agira d’un progrès réel, et non pas d’un progrès à reculons.
Je n’invoquerai donc et ne rechercherai qu’une seule chose, la réalité. Je chercherai, et je crois que c’est là ce que l’Académie désire, si les conclusions qu’on lui propose sont suffisamment fondées sur l’expérience, et s’il n’y avait pas d’autres faits à consulter qui ont été nialheureusement négligés.
Avant tout, je déclare que je ne m’occuperai point des documents antérieurs à ce débat. On a voulu en tirer des arguments pour et contre ; je les repousse tous. Chaque écrivain a émis des assertions, chaque méthode a inventé ses miracles; je ne tiens compte ni des uns ni des autres. C’est là probablement la pensée du ministre, lorsqu’il a invité l’Académie à nommer une commission pour examiner les faits nouveaux; c’était certainement celle de l’Académie, et la mission essentielle que la commission en a reçue était d’étudier la question, non pas sur des assertions ou des ouï-dire, mais bien à l aide d’expériences reprises ab ovq, sur des sujets non encore traités, afin de porter un contrôle efficace sur l’état antérieur, sur le traitement et sur le résultat.
La commission l’a compris ainsi, et s’est aussitôt mise à l’œuvre. Mais, messieurs, ses recherches ont-elles été aussi étendues que l’exigeait la difficulté du problème, et les faits qu’elle a recueillis sont-ils de nature à confirmer ses conclusions? Voilà le premier point à éclaircir. Voyons donc les questions du ministre, voyons les réponses que la commission propose de lui faire, et voyons les faits sur lesquels elle les appuie.
Le ministre demande d’abord :
•' Si parmi les élèves qui entrent chaque jour dans l'Institution des sourds-muets, il ne s'en trouve pas un certain nombre qui, par suite du traitement imaginé par il. Blanchei, seraient susceptibles de guérison ou d'amélioration, et pourraient arriver à saisir la parole directement par roreille, ou par l'inteiunédiaire d’instruments d’acoustique, ou par tout autre moyen ? »
Que répond la commission? »
« U s'en est trouvé constamment, dans chaque série, un certain nombre, 1 sur 3, h ou 5. »
Messieurs, je ne saurais admettre une pareille réponse. Que la commission concède qu’il y a des sujets susceptibles d’amélioration, je le veux bien, et encore je me réserve de dire en quoi consistent CCS améliorations ; mais de guérison, qu’en sait-elle? En a-t-eile vu une seule? Non, pas une,
La commission a été nommée en décembre 1848 (la lettre du ministre est du 11), et sans doute elle a commencé immédiatement ses travaux ; je dis sans doute, car le rapport est très avare de dates comme de noms propres, et cela ne m’a pas rendu la vérification toujours facile. Quoi qu’il en soit, elle a fonctionné jusqu’en août 1852 ; environ quatre ans. Pendant ces quatre années, ses membres se sont rendus une dizaine de fois à l’Institution des sourds-muets, le plus souvent isolément, et il n’y a eu que quatre séances sérieuses, ou du moins que quatre procès-verbaux : le premier sans date, le second de 1849, à la fin de l’année scolaire, les deux autres en date des 5 et 7 août 1852 ; ces deux dernières séances sont trop rapprochées pour être comptées autrement que comme la même séance continuée : total, trois séances sérieuses.
Dans ces séances, on a présenté à la commission plusieurs séries d’élèves. Quelquefois c’étaient d’anciens élèves qu’elle n’avait pas suivis dès l’origine ; ceux-là ne comptent pas. D’autres ayant eu leur traitement commencé plus tard, il serait injuste de les prendre pour exemple ; on me dirait à juste titre que le traitement n’était pas complet. Loyalement, légitimement, je ne puis et ne veux prendre que les élèves examinés dès la première séance; ceux-ci ont eu quatre ans de traitement, c’est quelque chose ; et finalement il n’y en a pas de plus anciens.
Ces élèves sont au nombre de quatre :
Le premier entendait des sons de 132 vibrations à 312.
Le second — — de 86 — à 500.
Le troisième — — de 172 — à 300.
Le quatrième — à peine 86 —■
c’est-à-dire, à fort peu près, qu’il n’entendait rien du tout.
Je saute par-dessus les progrès successifs ; je reprends les élèves après les quatre années révolues: qu’ont-ils gagné? Je laisserai de côté les vibrations ; je doute fort que la plupart de mes collègues y aient compris quelque chose. Pour moi, du moins, le rapport ne m’ayant pas éclairé, je suis resté dans l’ignorance, n’ayant pas jugé querla chose valût la peine d’être étudiée h fond. J’ai tort de m’exprimer ainsi, et cette étude des vibrations peut avoir une certaine portée en physiologie ; mais je ne m’occupe que de la question pratique, et je répète donc : Qu’ont-ils gagné?
Le percevait les sons articulés qu’on proférait à haute voix
près de son oreille, et même les mots prononcés à voix basse à l’aide d’unconiet acoustique. Très bien ; il y avait donc amélioration ; mais est-ce là une guérison ? Personne n’oserait le prétendre.
DISCüSSlür< DU RAPPORT.
Le second pei'cevait les mots à deux mètres de distance de son oreille et lesrépétait. Ceci est mieux encore; mais ce n’est pas là une guérison.
Le troisième répétait les mots à la distance d'un mètre. Amélioration encore, mais moindre que dans le second cas ; donc , encore point de guérison.
Quant au quatrième, sourd il était, sourd il est resté ; seulement il était parvenu à lire la parole sur les lèvres, et à parler assez bien.
Voilà tout ; voilà ce qui a été obtenu en quatre ans. La commission , qui n’a vu que cela , est-elle donc autorisée à répondre au ministre qu’il y a des sujets susceptibles de guérison? L’Académie en sera juge.
Mais, messieurs, ces améliorations, que pèsent-elles? quelle valeur ont-elles ? Je suis allé à l’Institution ; j’ai vu l’un de ces sujets améliorés : il entend, cela est positif. Je lui ai fait tourner le dos, je lui ai parlé, il a entendu; mais entendu quoi? Cela est important à connaître. A la distance d’un mètre, je lui adresse à voix haute une question en quatre mots; il en entend un. Je me rapproche à un demi-mètre, même résultat. Je lui crie une question semblable dans l’oreille ; je la lui crie près du crâne, pour faire pénétrer par les os les ondes sonores ; il entend un, deux, trois mots, jamais une phrase entière. 11 n’y a pas là de quoi triompher beaucoup. Est-ce tout néanmoins? J’ai voulu savoir de lui ce qu’il estimait avoir gagné. J’ai fait ma question par écrit, et par écrit il m’a répondu : J'entendais tout autant avant le traitement. Voilà sa réponse, messieurs ; je ne prétends pas en tirerde grandes conséquences; cependant je crois pouvoir déjà conclure que, du moins, M. Blanchet fait des élèves bien ingrats.
M. Blanchet, à qui j’ai raconté le fait, l’a expliqué d’une manière que je dois dire ; c’est que, selon lui, les professeurs pèsent sur les élèves et leur font dire ce qu’ils veulent. Le reproche est grave, comme vous voyez ; c’est une inculpation de fraude. Il s’en retrouvera d’autres exemples ; notez ceci, pourtant, afin de ne pas leur donner plus de portée qu’ils n’en doivent avoir : entre M. Blanchet et les professeurs de l’Institution, il y a une véritable guerre, guerre civile, guerre domestique ; ceci pourra éclaircir bien des faits.
Je reviens donc, et je dis : J’admets les améliorations reconnues par la commission ; je les admets malgré les dires du jeune malade; j’admets qu’il a gagné quelque chose, bien qu’il prétende le contraire; que puis-je faire de plus? Mais encore un coup, ce ne sont
fS06 DE LA GOÉRISON DE LA SüEdI-MUTITÉ.
pas là des guérisons, et la première réponse dé la commission doit
être profondément modifiée.
Le ministre demande en second lieu :
• Si d’autres élèves n’ont jms conservé l’usage de la parole et ne seraient pas susceptibles d’acquérir la faculté de la lire sur les lèvres, quoi qu’ils soient atteints d’une surdité incurable? »
La commission en a vu un exemple : elle était donc autorisée à répondre par l’alfirmative; du reste, c’est aujourd’hui un fait généralement connu.
Troisième question : « Si les élèves de cette dernière catégorie ne pourraient pas recevoir quelques notions du son par les nerfs de sensibilité générale, comme l’indique M. Blanchet ? »
Messieurs, je suis de ceux que cette question a surpris comme une excentricité, comme une iiérésie physiologique; et je l’attribuais volontiers à l’ignorance des commis (jui l’avaient rédigée, lorsque M. Blanchet m’a appris que la rédaction venait de lui-même (1), et que, d’ailleurs, il maintenait le fait pour constant. La commission répond qu’elle l’a vérifié. C'est ma faute, sans aucun doute; mais je suis forcé de confesser que je n’ai pas pu trouver dans son rapport l’ombre même d’une démonstration à cet égard. Je laisse d’ailleurs ce point à discuter à une autorité plus puissante que la mienne en phjsiologie : M. Bérard en fera, j’ose le dire, bonne et entière justice.
Quatrième question : « Si dans sa pensée [de la commission) il y aurait avantage à ce que, suivant le vœu de M. Blanchet, les élèves composant les deux catégories ci-dessus mentionnées, les uns pour retirer plus de bénéfices du traitement, les autres pour développer leur faculté d'articuler et de lire la parole sur les lèvres, fussent appelés à recevoir une éducation spéciale, donnée exclusivement par des jjrofesseurs parlants qui les exerceraient plusieurs heures parjoto' à l'étude de la parole? »
Ici, la commission est singulièrement explicite. Non seulement elle répond affirmativement, mais elle va plus loin. Le ministre demande s’il y aurait avantage; la commission dit que cela est indispensable; et plus encore : il sera nécessaire de placer ces élèves
(1) M. Malgaigne aura par là rendu un vrai serviceàtout le monde, lin poussant directement au bol des investigations aussi fermes, aussi franches, il a jeté une vive lumière sur des faits jusque-là obscurs , il est arrivé au cœur de la question, il a mis le public dans la confidence de certains mystères que le rapport n’avait pas éclaircis. P. M.
btscossiON 1)0 B apport. 207
dans une division spéciale, de les isoler absolument des autres sourdsmuets.
Ceci est grave, messieurs ; car ce n’est rien moins, pour une certaine catégorie de sourds-muets, que la substitution de la métlio:le allemande, ou de la parole parlée et lue sur les lèvres, à la méthode française, ou la mimique. Et d’abord, sous ce prétexte de progrès et d’Iiumanité, laissez-moi vous dire une chose ; songez à ce que vous allez faire des malheureux que vous exclurez de votre éducation privilégiée. Il y a parmi nous, messieurs, une pauvre petite population qui souffre de la perte d’un de nos sens; elle ne parle pas notre langue, mais elle a la sienne; et pour faire profiter quelques uns de vos bienfaits (nous dirons ce que valent ces bienfaits), vous commencez par séquestrer, par isoier les plus infirmes, les plus faibles; vous leur faites un désert plus désolé que jamais, une prison dans la prison commune; ceux-là, ils ne communiqueront pas avec la grande société, ils ne communiqueront même plus avec leurs compagnons d’infortune. Ceux-là, du moins, n’auront pas à s’applaudir beaucoup de votre humanité.
Mais, dites-vous, ce sera un progrès pour les autres. Uu progrès! Mais la commission ignorait-elle que ce progrès prétendu sera appelé un pas rétrograde par toute l’école allemande, puisque celle-ci enseigne la parole parlée à tous les sourds-muets, sans exception? M. Blanchet, que j’ai interrogé à cet égard, m’a répondu très nettement que s’il n’a demandé que cela, c’était de peur de ne pas pouvoir tout obtenir : son idéal à lui, c’est la méthode allemande; c’est la parole partout substituée à la mimique; et même, suivant jusqu’au bout son système, il ne voudrait pas de la parole enseignée à des sourds-muets réunis et casernés dans de grands établissements; ce qu’il voudrait, ce seraient des externes venant assister à des leçons communes, mais après la leçon renvoyés à leurs familles, au contact de la grande société. Et en effet, qu’oppose-t-on aux cours d’articulation tels qu’ds sont professés dans notre école? Le professeur reste une heure avec ses élèves; passé ce temps, ils ne voient plus parler, ils restent dans le monde muet, dans le monde de la mimique. Eh bien , quand vous aurez confié votre catégorie d’élèves choisis à des professeurs parlants, ces professeurs ne leur donneront pas la journée entière (1) ; après deux, trois, quatre heures
(t) C’est encore là un des points les plus importants de ce débat. L'éducation de famille est, sans contredit, la meilleure toutes les fois qu'il s'agit d'un enfant devenu sourd-muet à une époque où il savait déjà parler. C'est en pareil cas que l'on observe ces prodiges de lecture sur les lèvres et d’ar-
208 DE LA GUÉRISOX DE LA SL'RDi-MUTITÉ.
de cours, ils les laisseront en face d’eux-mêmes, sans modèles, sans excitation à parler et à répondre. Avec l’externat, plus d’objections : en quittant son professeur qui parle, l’élève se retrouve dans la société de gens qui parlent; il n’y a pas un moment de perdu. Cela peut bien aboutir à la ruine complète de l’Institution impériale de Paris ; qu’importe? Voilà le progrès réel, complet, sans concession, sans réticences. Pourquoi la commission ne l’a-t-elle pas adopté? Pourquoi ne pas en avertir l’Académie? Pourquoi, nous qui ne sommes pas liés par les scrupules de M. Blanchet, ne pas dire nettement au ministre que hors de là il n’y aura que des demimesures, sujettes aux mêmes reproches que l’état actuel ?
Ainsi, d’une part, la commission ne propose que des demi-mesures, et elle ne nous dit pas pourquoi elle s’arrête en si beau chemin ; d’autre part, pour ces demi-mesures mêmes, pour cette adoption timide et honteuse d’une partie de la méthode allemande, a-t-elle donné des raisons valables, s’est-elle éclairée par les faits? Nullement. J’ai lu dans le rapport cette assertion vague, qu’en Allemagne les sourds-muets trouvent facilement des emplois, tandis qu’on les rebute en France; et j’ose dire que cela aurait besoin d’être prouvé. A part cela, il y a les quatre sourds plus ou moins améliorés par M. Blanchet ; et c’est avec de pareils arguments qu’on vous propose de culbuter une institution séculaire !
Aussi ne suis-je pas surpris de la répugnance qui s’est manifestée dans l’Académie, du besoin qu’on a senti d’un supplément d’instruction et de lumières. Plusieurs de nos honorables collègues ont été visiter, et l’école de M. Dubois, où la méthode allemande est en vigueur, et l’Institution impériale même ; ils vous ont rapporté des renseignements que vous avez entendus avec intérêt. Moi-même j’ai suivi leur exemple. Mais, messieurs, combien ces démarches personnelles sont insuffisantes, et combien elles peuvent exposer à l’erreur ! L’erreur peut venir d’abord de l’incompétence de l’investigateur trop novice (1) (je parle pour moi, messieurs) ; il peut être
liculalion, qui sont le résultat d’un prodige de patience, comme les mères en ont l’heureux secret et le doux privilège. P. M.
(t) Nos professeurs de l’Institut des sourds-muets ont reçu, à l'occasion de ces débats, de nombreuses visites : quelques-unes ont été faites légèrement , d’autres avec plus de sévérité, avec un désir plus marqué de bien voir, avec une certaine dose d’application naïve indiquant l’absence de toute idée préconçue. J’ai entendu dire à plusieurs de nos professeurs : « Com- » ment la plupart de ces messieurs sauraient-ils ce qui se passe dans notre «maison! il faudrait d’abord que nous leur apprissions à voir, il fau-
DISCUSSION DD RAPPORT. 209
trompé aussi par les fraudes pieuses des maîtres, jaloux de faire prévaloir leur enseignement; il peut s’enthousiasmer pour quelques résultats frappants, obtenus chez des élèves de choix ; enfin, dans un sujet si complexe, comment, sans le secours d’une longue expérience, être bien sûr qu’on n’aura pas oublié quelque face importante de la question? Une commission offre bien plus de garanties; elle multiplie ses recherches; ce qui échappe à l’un est relevé par un autre; sans parler de la discussion en commun qui jette un si grand jour sur certaines choses!
J’aurais donc mieux aimé que la commission se chargeât de cette besogne ; et si, forcé par la nécessité, je viens exposer ce que j’ai vu, je réclame l’indulgence de l’Académie; je suis bien loin de croire que ce que j’ai vu soit décisif, et je n’en tirerai pas de conclusions absolues; mais déjà ce que j’ai pu voir servira à contrebalancer l’enthousiasme un peu excessif des collègues qui m’avaient précédé dans cette voie périlleuse.
Il me semblait, messieurs, que pour attribuer à une méthode quelconque une supériorité décidée sur une autre, il fallait comparer les résultats. Il existe à Paris, comme je l’ai dit, une école de sourds-muets, dirigée parM. Benjamin Dubois, d’après la méthode allemande, c’est-à-dire sans mimique, sans dactylologie, avec la parole parlée et la parole lue sur les lèvres. J’y suis allé; et je dois déclarer d’abord que j’ai été reçu par SIM. Dubois père et fils avec une bienveillance parfaite; qu’ils se sont prêtés, avec l’abandon de plus complet, à mes recherches, à mes interrogations, âmes expériences ; il est impossible d’agir avec une plus grande loyauté. Là, j’ai vu bon nombre de jeunes sourds-^muets portant à l’extérieur toutes les marques de la santé et de la gaieté ; quelques uns doués déjà d’une instruction remarquable, écrivant le français avec une certaine pureté; et, ce qui est le vrai point, instruits uniquement par la parole et par l’écriture. On l’a nié, messieurs; on a prétendu que la mimique y jouait un rôle ; cela prouve seulement que les adversaires de la méthode allemande ne sont pas suffisamment au courant des choses. Je suis convaincu pour mon compte, et je dirai tout à l’heure ce qui a complété ma conviction ; je suis convaincu que M. Dubois remplit exactement son programme; que lorsqu’on lui amène un sourd-muet parfaitement ignorant, il commence, pour entrer en communication avec lui, par le langage des
»drait leur faire connaître ce qu’est un sourd-muet, en quoi celui-ci » diffère de celui-là, pourquoi tel mode d’enseignement réussit chez l’un , » et ne peut être appliqué à l’autre. » P. M.
DE LA COÉRISON DË LA S'JRDI-MUTITÉ. ' gestes; il est impossible qu’il en soit autrement; et la méthode française elle-même a besoin, pour apprendre à un sourd-muet la mimique régulière, de se servir d’abord de gestes irréguliers; tout comme nous ferions pour nous faire comprendre d’un enfant qui ne saurait pas notre langue. Mais ce premier pas franchi, l’enfant dressé à la parole parlée, qui, après tout, n’est pour lui que la mimique des lèvres, celle-ci lui suffit, et, l’écriture aidant, il arrive à une éducation aussi complète que par l’autre mimique. J’ai interrogé quelques uns de ces jeunes gens sur l’arithmétique, sur l'histoire de France; ils m’ont répondu, le crayon à la main, comnse m’ont aussi répondu les élèves de l’Institution impériale; il serait puéril de le contester. Et faites bien attention à une chose, messieurs, qui rendra ce résultat facile à comprendre : la mimique ou la parole servent peu pour l’éducation des sourds-muets ; c’est l’écriture qui y joue le plus grand rôle, le même rôle dans une méthode que dans l’autre.
Cependant il pouvait y avoir une perte de temps plus considérable peut-être avec la parole; j’ai demandé à M. Dubois combien de temps exigeait l’éducation de ses élèves : six ans. A l’Institution des Sourds-Muets, M. de Lanneau , le directeur, de l’accueil duquel je ne saurais trop me louer, m’a dit également que le temps requis est de six ans. Les deux méthodes seraient donc à peu près égales sur ce point.
Ce résultat n’est pas admis par les chefs d’école ; et bien entendu chacun vante sa méthode au détriment de l’autre. M. Dubois, à qui^ je manifestais l’intention de visiter les élèves de l’Inslitulion impériale, a cru devoir me pïémunir : Prenez bien garde ! rien de plus facile à un professeur que de souffler un élève avec un simple geste dont vous ne vous apercevrez pas! J’étais donc bien averti, messieurs, je me suis mélié des gestes; et je dois dire que l’accusation m’a paru sans le moindre fondement. Mais j’ai retrouvé la même méfiance chez les professeurs de l’Institution impériale : Vous avez vu les élèves de M. Dubois ; avez-vous pris garde aux gestes de l’instituteur? Chose triste à dire, messieurs, il y a injustice des deux parts, et des deux parts je n’ai vu, pour mon compte, que des hommes parfaitement honorables.
La méthode française invoque un autre témoignage. M. Morel, dit-on, aurait obtenu de ces instituteurs allemands, réunis en congrès à Pforzheira, l’aveu capital que la méthode française donnait des résultats Lien supérieuis à la leur. Cela m’était difficile à croire; car, comment allier la loyauté que suppose un tel aveu, et la déloyauté qui persisterait à user d’une méthode vicieu.se? Mais lorsque
fiiSCOSSION DV EAPPOhT. 211'
j’ai demandé la preuve du fait, on l’a cherchée devant moi, et il ira pas été possible de la trouver (i).
Enfin , les professeurs de l’Institution impériale ont eu une idée plus généreuse; ils demandent que l’on fasse concourir les élèves des deux méthodes, et ils se croient sûrs de l’emporter. J’applaudis de toutes mes forces à ce noble défi ; je pense que ce ne sera pas un moyen à négliger; et cependant, si je m’en rapportais à mes impressions actuelles, je craindrais que le résultat ne fût fort équivoque. 11 y a, eu effet, parmi les sourds-muets comme parmi nous des intelligences d’élite et des intelligences communes, ou même au-dessous du commun ; il est p.mbable que les élèves de choix de chaque institution écraseront la masse vulgaire de l’institution rivale. Mais il se peut que le résultat soit plus significatif, et, je le répète, ce serait une épreuve à tenter.
Mais laissant là l’éducation, voyons si pour l’élève instruit la pa- ' rôle acquise l’emporte sur la mimique ou la mimique sur la parole. C’est l’objet de la dernière question du ministre.
« Enfin, la commission exprimera un avis sur l'opinion de M. Elanchet, qui assure que les élèves soumis à son traitement chirurgical et à ce mode particulier d’instruction poummient rentrer dans la société à la fin de leur cours d'études, avec la faculté de communiquer à l'aide du langage co'ticulé. »
La commission n’a pas même touché un mot du traitement chimrgical de M. Blanchet. Je tiens, au reste, de cet honorable confrère qu’il n’a pas de traitement spécial, et qu’il cherche à saisir et à remplir les indications comme tout le monde.
Mais sur la question essentielle, la commission répond, toutefois avec une certaine réserve :
Il y a tout lieu d’espérer qu'ils pourront rentrer dans leurs familles et dans la société avec la faculté de communiquer et de converser plus ou moins complètement avec le langage articulé.
Ce n’est donc qu’une espérance; mais enfin où la commission a-t-elle puisé celte espérance? Elle a usé aussi d’une restriction très prudente; ils pourront converser plus ou moins. Mais ce plus ou moins est bien trompeur; et le ministre pourrait y voir une réalisation à peu près complète des espérances conçues, tandis qu’il s’ap-
(f) Voir, à cette occasion, ce que nous avons dit page 32, et la lettre de M. Édouard Morel, page 55. M. Haug seul a reconnu cette supériorité, et depuis lors , les changements survenus dan.s le mode d’enseignement pratiqué en Allemagne semblent nous donner gain de cause. P. M.
pliquerait aussi bien à la ruine complète de ces espérances. Il est
urgent de dissiper cette confusion.
Uien de plus séduisant, il faut le confesser, rien qui semble devoir entraîner le plus les convictions que cette idée de remettre les sourds muets en libre communication avec leurs parents, leurs amis, la société tout entière. M. Blanchet y a beaucoup insisté, à bon droit d’ailleurs, et il affectionne particulièrement cet argument : Ne vaut-il pas mieux imposer aux 25,000 sourds-muets de France l’apprentissage de la parole, que d’imposer aux 35 millions de Français parlants l’apprentissage de la mimique?
Disons d’abord que cet argument n’est pas sérieux. Personne de nous n’est forcé d’apprendre la mimique ; mais il y aurait pour nous vis-à-vis des sourds-muets, mais surtout pour les sourds-muets vis-à-vis de nous, un immense avantage à pouvoir échanger nos fiées par la langue ordinaire. Or, cela se peut-il, et jusqu’à quel point? Voilà la question.
Vous avez ouï, messieurs, plusieurs de nos honorables collègues s’émerveiller de ce qu’ils avaient vu ; et il y a quelque chose d’assez saisissant à entendre parler des sourds-muets, pour expliquer, pour justifier leur enthousiasme. Mais l’enthousiasme est un mauvais juge ; et il s’agit beaucoup moins au point de vue pratique de la réalité du phénomène que de son utilité.
Je suis donc allé chez 31. Benjamin Dubois, l’un des sourds-muets qui parlent le mieux de Paris, homme d’ailleurs auquel ses adversaires eux-mêmes se plaisent à reconnaître une rare intelligence. Il m’a parlé; je l’ai très bien compris. Je lui ai parlé à mon tour; il n’a pas pu m’entendre. Il m’a prié de me placer au grand jour, de parler lentement, en accentuant toutes les syllabes ; tout a été vain ; et comme deux ou trois mots qu’il saisissait au hasard ne nous permettaient pas une conversation bien suivie, nous avons été trop heureux de prendre pour trucheman 31. Dubois père. Au contraire, .sur les lèvres de son père, il saisissait la parole avec une grande f acilité. Voici déjà des difficultés tout autres que celles que prévoyait 31. 3Ienière, savoir quand l’interlocuteur avait de la barbe, quand il avait perdu ses dents, etc. J’ai toutes mes dents, grâce à Dieu, et je ne porte point de barbe; or, jusqu’ici pas un sourd-muet n’a pu me comprendre à première vue, même en parlant très lentement ; et un jeune sourd-muet de l’Institution impériale, expliquant ])Ourquoi il ne me comprenait pas, disait ingénument : Ce monsieur 71 a pas la bouche (la parole) claire (1). 3Iaintenant, car il faut tout
(i) On verra plus loin, dans un nouveau discours de 31. Bouvier, quel parti cet orateur a cru pouvoir tirer de cette circonstance. P. 31.
DISCUSSION DU RAPPORT
prévoir, serais-je une exception fâcheuse? Il m’est permis de croire le contraire; M. Dubois père m’a dit lui-même que les sourds-muets ne lisent couramment que sur les lèvres des personnes qui leur sont familières; à chaque nouvelle connaissance, il leur faut une étude spéciale de la bouche. M. Dubois se sert d’une comparaison fort ingénieuse ; chaque bouche nouvelle est pour le sourd-muet ce que serait pour nous une écriture un peu difficile à déchiffrer. La première lecture est pénible; un peu d’habitude nous permet de lire couramment : cette habitude est prompte à acquérir, un ou deux jours y suffisent, à ce qu’il paraît; mais, enfin, nous voilà loin des espérances de M. Blanchet, et l’on ne peut attendre que chaque soureb-muet étudie la bouche de 35 millions d’hommes.
Je veux faire part à l’Académie d’un fait qui m’a fortement impressionné. Un petit fait, si vous le voulez, à qui tout le monde n’ac cordera peut-être pas une égale importance ; pour mon compte, je confesse qu’il en a beaucoup, vous en jugerez. M. Dubois fait tenir à chacun de ses élèves un journal quotidien; j’en ai parcouru plusieurs, ils sont assez correctement écrits. Mais dans le journal d’un de ces pauvres enfants, l’un des plus intelligents, j’ai lu ceci: Ju suis sorti aujourd’hui ; j’ai reçu un coup de pied d’un monsieur dont je cherchais ù lire la parole sur les lèvres. Pour bien comprendre le fait, il faut se représenter le sourd-muet lisant sur les lèvres ; il faut avoir vu ces yeux intelligents, curieux, furets, qui se rapprochent des vôtres, qui interrogent chaque fibre de votre figure, qui semblent vouloir surprendre votre pensée dans vos regards (1) : le monsieur en question, ignorant à qui il avait affaire, aura très naturellement trouvé cette inquisition fort impertinente, et il aura cru donner à l’enfant une leçon méritée. Pauvre enfant! et que je le plains, s’il est exposé à recevoir une pareille leçon de 35 millions d’hommes (rire général).
Voilà donc un obstacle, obstacle très réel à ce que les sourdsmuets entrent en communication par la parole avec la société. Mais, messieurs, il y en a un autre. M. Dubois se fait très clairement comprendre ; c’est une exception. J’ai vu chez lui un élève qu’il a depuis huit ans, dont il a fait un de ses professeurs; celui-là même avec
(t) C’est bien là le mot, on ne peut indiquer plus clairement cette pénétration du regard qui va chercher la pensée, non pas seulement sur les lèvres de celui qui parle, mais dans les yeux, sur toute la face, et encore no la renconlre-t-il pas toujours. Il faut l'habitude, cette habitude souveraine qui domine la double science de parler clairement et de lire avec facilité la parole. Tout cela ne se rencontre qu’en famille. ,P. M.
DE LA GüÉRlSOX DE LA SURDI-SaTITÉ.
qui 31. Bouvier s’est si bien entendu ; non seulement il n’a pas pu lire sur mes lèvres, mais je n’ai pas pu le comprendre à mon tour. Je vais trop loin : à force de le faire répéter, à force d’étudier comme une énigme chaque son qui sortait de sa bouche, je finissais par saisir la pensée; mais c’est une étude des plus laborieuses, des plus pénibles, et que je ne me sentirais pas capable de supporter longtemps. Quant aux élèves moins avancés, sauf quelques uns mieux doués que les autres, particulièrement ceux qui ne sont devenus sourds qu’à une époque déjà avancée de la vie, les cris rauques, informes, qu’ils tirent péniblement de leur gosier, ne ressemblent véritablement à aucune langue.
Je ne veux rien exagérer, messieurs, ni dans un sens ni dans l’autre : avec cette parole informe, il est certain qu’ils sont compris par leurs maîtres et qu’ils se comprennent entre eux ; mais encore jusqu’où et dans quelle proportion? 11 faut bien dire que l’écriture vient fréquemment au secours de la parole défectueuse; mais enfin, entre eux, ils se comprennent, le fait est positif. Voici comment je m’en suis assuré.
On a dit et répété de tous côtés que quand les sourds-muets parlants quittent l’école, ils oublient bien vite l’articulation des sons pour revenir à la mimique ; on a dit qu’ils se servaient de la mimique dans leur école, même à l’insu de leurs maîtres ; on a ajouté que leurs maîlres eux-mêmes, 31. B. Dubois, par exemple, pratiquent la mimique dans leurs rapports avec les autres sourds-muets ; assertions exagérées jusqu’à l’inexactitude, et il est vraiment regrettable que ceux qui prétendent ainsi juger une méthode ne prennent pas la peine de l’étudier sérieusement.
Il me fallait, pour me renseigner sur ce point, suivre un sourdmuet hors de l’école ; car en admirant les prodiges de persévérance qu’il a fallu pour leur apprendre à parler, je les comparais volontiers à ces élèves de rhétorique, si forts en thèmes et en vers latins tant qu’ils sont au collège, et qui ne s’en occupent guère une fois qu’ils en sont sortis. 31. Dubois a eu la complaisance de m’indiquer l’adresse de plusieurs sourds-muets qui avaient fait leur éducation chez lui, et j’en ai été voir un, Paul Letessier, qui reste par bonheur assez près de mon hôpital.
C’est un jeune homme de vingt ans, d’une figure ouverte et gracieuse. Il est chez ses parents, qui communiquent avec lui à l’aide de la parole, et sont très satisfaits d’un pareil résultat. Il a été mis en apprentissage, dans la même maison, chez un porcelainier, homme fort intelligent et qui m’a été d’un grand secours. Il va sans dire que Paul Letessier ne m’a pas compris quand je lui ai parlé,
DISCUSSION DD RAPPORT
et que je ne l’ai pas compris davantage. Son maître n’est pas plus heureux que moi, mais voici pourquoi ; Le père, en lui remettant son fils, l’avait in.stamment prié de ne se servir avec lui que de la parole; mais le maître n’a pu supporter une pareille charge, et comme il avait appris la mimique avec un sourd-muet de sa propre famille, il ne se servit que de la mimique avec son apprenti.
Mais où cet apprenti a-t-il su la mimique? Hélas! la mimique s’est infiltrée, je ne sais comment, dans l’école de M. Dubois; et, soit l’attrait du fruit défendu, soit la facilité de ce langage, il est peu d’élèves qui n’en connaissent les éléments. Paul Letessier déclare lui- même qu’à son avis la mimique est bien préférable à la parole ; et il n’y a nulle comparaison à faire entre les gestes gracieux et rapides qui lui .servent à communiquer avec son maître, et les efforts inouïs qu’il est obligé de faire pour s’exprimer de vive voix. Eh bien , chose curieuse, quand ses camarades d’école viennent le voir, ils se servent entre eux du langage articulé. C’est du maître que je le tiens ; souvent de sou magasin il les a entendus , dans la cour voisine, se livrer à une conversation assez animée, mais dans un tel baragouin (je répète son expression) qu’il lui était impossible d’y rien comprendre. J’aurais voulu savoir s’ils y mêlaient la mimique; il m’a promis d'y faire attention. J’ai posé ensuite à Paul Letessier cette question : Pourquoi, préférant la mimique, il faisait usage de la parole avec ses camarades? Nous avons, le maître et moi, répété cette question sous toutes les formes ; elle n’a pas été comprise ; on aurait dit qu’il manquait à ce jeune homme l’intelligence du pourquoi (1).
Enfin, cette conversation articulée, l’exerçait-il avec beaucoup de sourds-muets? Non , uniquement avec quelques camarades élevés avec lui, comprenant sa langue ; c’est un petit cercle au delà duquel elle ne se comprend plus.
Autre question, et non moins importante ; Jusqu’où va ce n;oyen
(1) Il y a là un fait très singulier en apparence, beaucoup plus simple qu’on ne le croirait. Les sourds-muets, quel que soit le genre d’éducation qu’ils aient reçu, ne s'entendent bien qu'avec ceux de leurs confrères d’inforlnne qui ont été élevés suivant les mêmes principes , et beaucoup mieux avec un sourd-muet qu’avec les parlants ordinaires. M. Malgaigne et le porcelainier sont deux étrangers qui ne comprennent pas la langue de Paui Letessier. Si ce jeune homme eût été interrogé par un de nos professeurs sur les causes qui lui font donner la préférence, tantôt à la mimique, tantôt à la parole, il eût répondu très clairement à des personnes habituées à poser des questions de ce genre. P. -M.
216 DE LA GOÉBJSO- DE LA SÜBDl-.Ml'TITÉ.
de communicalioD, soit avec la famille, soit avec les étrangers? Il est limité, pour la plupart des sourds-muets, à la satisfaction des besoins les plus vulgaires (1) ; mais est-ce bien là ce qu’on nous faisait entendre? Et encore , lorsqu’ils ont alfaire à des inconnus, d’une part, la difficulté de comprendre, de l’autre, la difliculté d’être compris, rendent extrêmement pénibles pour tous ces rares et courtes communications. Je veux vous en citer un exemple, que le hasard m’a fourni aujourd’hui même.
J’avais vu à l'Institution impériale un des professeurs sourdsmuets les plus distingués, M. Allibert, élève favori d’Itard, que notre regrettable collègue avait instruit à se servir de la parole. Il m’avait promis quelques documents que je désirais avoir ; il a voulu me les apporter lui-même, et il est venu, par malheur, à une heure où mes fonctions me retenaient à la Faculté, Il sonne, la bonne lui ouvre, aperçoit un monsieur d’un air tout à fait respectable, et lui demande ce qu’il désire. Il prononce mon nom, qu’il avait par écrit; on ne comprend pas. Pensant qu’il s’est mépris, il monte à l’étage supérieur, essaie de s’expliquer, et n’est pas compris davantage. Cependant, aux sons gutturaux qui s’échappent de sa bouche, on pense avoir alfaire à un étranger, on lui parle anglais ; et, forcé de quitter la place, je ne sais comment il a su revenir chez moi, où ma femme, se rappelant combien les sourds-muets m’avaient occupé depuis quelque temps, a deviné enfin à qui elle avait affaire. Je dois ajouter que M. Allibert a réussi alors à échanger quelques phrases, mais avec des efforts inouïs de part et d’autre ; et voilà le bénéfice que cet homme si intelligent, d’ailleurs, a retiré de la laborieuse éducation d’Itard.
Les efforts extrordinaires que nécessite chez la plupart des sourdsmuets l’émission de la parole m’ont suggéré l’idée de m’enquérir si cet exercice les faisait souffrir. J’ai adressé d’abord cette question à Paul Letessier : il m’a dit qu’il souffrait au creux de l’estomac. J’ai Lût la même question à M. Allibert : il ne souffre pas quand il parle peu ; mais pour peu qu’il converse longtemps, il ressent aussi une douleur vers l’épigastre.
(t ) Cela n’est que trop vrai dans l’immense majorité des cas , et il y a là, il faut bien en convenir, de quoi rendre modestes ceux qui prétendent aller plus loin. Une surdité incomplète, une intelligence très vive, une éducation particulière , de famille, voilà ce qu’il faut pour produire quelques uns de ces prodiges que les admirateurs naïfs ou les gens intéressés voudraient faire passer pour le produit certain de telle ou telle méthode.
CISSION DU RAPPORT.
Attendez ; si la parole acquise s’accompagne de ces malaises, je n’ose dire ces souffrances , il était naturel, n’est-ce pas, de rechercher si, pour l’acquérir, il n’en coûtait pas davantage. Je ne rapporterai que ce que j’ai ouï, sans prétendre le garantir. M. Allibert est âgé de trente-huit ans ; ses cheveux sont blancs ; ils ont blanchi, dit-il, dès l’âge de dix-huit ans , par suite des efforts qu’il faisait pour répondre aux soins dévoués d’Itard, son maître. Il paraît qu’Itard ignorait la mimique, et probablement l’éducation s’en est ressentie ; le professeur pourrait bien avoir fait suivre à son élève le chemin le plus long et le plus rebutant (1). Mais, à côté deM. Allibert, j’ai vu M. Pélissier, son collègue, que les sourds-muets appellent le ]poète , et qui, en effet, a bien voulu me donner un petit recueil de ses poésies, qui ne seraient pas désavouées par beaucoup de nos littérateurs parlants. M. Pélissier a été élevé à l’Institution de Toulouse; comme il était un des plus intelligents de l’école, on voulut lui apprendre la parole ; il y mit lui-même son amour-propre, il s’irrita contre son gosier rebelle, et, dans un langage qui ne manque pas d’élévation, il me peignait ses efforts pour le dompter et l’assouplir, jusqu’à se mettre des cailloux dans la bouche, à l’imitation de Démosthène. Qu’arriva-t-il, messieurs ? Il fut pris d’une maladie si grave, qu’on désespéra de ses jours ; voilà ce que lui valut l’apprentissage de la parole.
Mais que nous disait-on alors, que les sourds-muets qui ne parlent pas sont exposés à la phthisie, et que la parole articulée est pour eux un exercice salutaire? Rayons d’abord cette prédisposition à la phthisie, pure rêverie qui ne soutient pas l’examen. Les sourds-muets non parlants se portent, pour le moins, aussi bien que les autres; et s’il était vrai que l’éducation par la parole engendrât ces souffrances, ces maladies, peut-être, messieurs, penseriez-vous que ce serait un exercice fort peu hygiénique.
Vous comprenez, messieurs, que je suis ici simple narrateur; je ne garantis rien ; je me borne à reproduire ce qui m’a été dit. Je dois même ajouter que les élèves de M. Dubois ne m’ont paru nullement souffrir dans leur santé; peut-être la méthode a-t-elle été perfectionnée ; mais enfin tout cela mérite une vérification sérieuse,
(t) Voir dans la séance du 31 mai la lettre de M. Allibert, dans laquelle il raconte la manière dont il a été instruit. Itard ne s’occupait que du perfectionnement de l’ouïe et de l’articulation de la parole. M. Ferdinand Berthier donnait des explications à l'aide de la mimique , et sous la direction de ces deux maîtres, l'élève, si bien pourvu du côté de l'intelligence, est devenu un homme d’une grande valeur. P. M.
218 DE LA GDÉaiSOK DK LA SURDl-MCTiïÉ.
d'autant plus sérieuse que ce mode d’éducation ne serait peut-être
pas sans danger, même pour les instituteurs.
Je déclare, pour mon compte, que l’on ne saurait estimer trop haut le dévouement de ceux qui remplissent ces pénibles fonctions. Je ne suis jamais sorti d’une séance un peu prolongée avec des sourds-muets, et surtout quand je les faisais parler, sans me sentir fatigué d’une manière indicible. M. Dubois père m’a appris, j’ignore d’après quelle autorité, que les professeurs en Allemagne ne peuvent pas poursuivre cette carrière énervante plus de quatre ou cinq ans; et lui-même a eu à regretter deux de ses filles, que leur dévouement à l’instruction des sourds-muets aurait conduites à la phthisie pulmonaire.
Ce seraient là des objections bien terribles, si les faits étaient rigoureusement constatés. Mais comme il y a réponse à tout, d’une part, les Allemands disent que l’on n’entend rien en France à la méthode; M. Dubois lui-même regrette de n’avoir pas un nombre suffisant de professeurs; avec une subvention un peu plus forte, les résultats seraient plus satisfaisants et les dangers bien amoindris. Puis viennent les rivalités qui triomphent des résultats incomplets obtenus ailleurs, et qui prônent les leurs, bien entendu. M. Deleau, notre confrère, qui a tant fait pour l’instruction des sourds-muets, qui revendique M. Benjamin Dubois comme son élève (et il se vante un peu, si j’en crois l’élève lui-même) ; M. Deleau m’a dit qu’il avait eu des succès bien autrement complets. J’ai désiré les voir; rendez-vous a été pris ; mais par an regrettable malentendu, à l’heure fixée, j’attendais M. Deleau chez moi, tandis qu’il m’attendait chez lui; je n’ai donc rien vu, et je me réserve. Mais n’avais-je pas enfin M. Blanchet, plus intéressé que personne dans la question actuelle, et à qui la commission n’avait pas demandé, à mon sens, tout ce qu’il pouvait et devait lui donner? M. Blanchet, à qui je manifestais mon étonnement que ses quatre élèves fussent si peu avancés, m’a répondu qu’il n’en était pas responsable; il améliore l’ouïe, c’est son affaire; l’apprentissage de la parole est dévolu aux profes-seurs spéciaux de l’Institution impériale ; c’est à eux que revient le reproche d’avoir si mal cultivé, chez ces quatre élèves, le langage articulé; et il demande précisément une réforme pour être en mesure de produire des résultats plus décisifs.
Je désire m’arrêter un instant sur ce point. Au milieu des hostilités déclarées, des animosités croissantes, je pense, messieurs, c’est ma conviction, que les adversaires de M. Blanchet ne lui rendent pas suffisamment justice; mais M. Blanchet ne rend pas
ÜSSION DU RAPPORT.
mieux justice à ses adversaires. Que nous disait-on, et que nous a dit la commission elie-même, que les sujets admis aux cours d’articulation n’y pouvaient faire aucun progrès, parce qu’après la leçon finie, ils retombaient au milieu d’une société non parlante, et ne faisaient plus usage que de la mimique? En fait, messieurs, c’est une erreur, puisque j’ai vu des élèves de l’Institution impériale parler aussi bien que les élèves de l’Institution Dubois. Et en théorie, quand nos enfants apprennent le latin, est-ce à dire qu’ils n’y feront aucun progrès, parce que, au sortir de la classe, ils rentrent dans une société où l’on parle français? M. Blanchet a écrit ceci dans un ouvrage qu’il a bien voulu m’adresser. Il avait un jeune élève parlant et conversant facilement à sa clinique, grâce aux exercices et aux traitements variés auxquels il l’avait soumis; cet élève, après un séjour de dix mois à l’Institution, avait perdu la faculté d’articuler, et avait substitué de nouveau la mimique à la parole. Ceci se lit tome II, page 150. Même page, il est question de plusieurs élèves qui, après avoir commencé à acquérir l’usage de l’ouïe et de la parole par les moyens qu’il avait employés pendant les vacances, perdaient la plus grande partie de ces résultats quelques mois après leur rentrée (1).
Je ne me permettrai pas, messieurs, vis-à-vis d’un confrère aussi honorable que M. Blanchet, de dire que ces faits ne sont pas vrais; mais je déclare qu’ils n’ont pas l’ombre de vraisemblance. Quoi! des hommes tels que M. Volquin, 31. Vaïsse, prennent des sourdsmuets, bien muets, et ils les dressent à articuler la parole, et ils obtiennent de remarquables résultats; et lorsqu’on leur confierait des élèves déjà instruits, ils arriveraient, en quelques mois, à leur faire oublier la parole? 31. Blanchet a certainement été trompé. Je demande pardon de cette petite digression ; elle touche d’ailleurs au fond de la question même.
Mais enfin, en dehors de l’Institution, 31. Blanchet a donc des
(1) Ce sont là des assertions gratuites ou des illusions. Il y a toujours dans ces prétendus succès une cause quelconque qui vient les détruire, cet enfant sourd-muet était guéri, mais telle circonstance a provoqué une rechute ; c’est la faute de tout le monde, à l’exception, bien entendu, du guérisseur qui avait fait ce miracle; ou prend toujours pour une guérison les progrès , dans l'audition , qui tiennent à l’habitude promptement contractée d’entendre certains sons métalliques, piano , acoumètre, orgue ou tambour. Toulparaît merveille d’abord, puis l’oreille s’arrête, le prodige cesse, et les prétextes ne manquent pas pour expliquer une chute qui est bien dans la nature des choses. P. .M.
élèves qu’il instruit lui-même? Oui, messieurs; la commission ne l’a pas su, mais je l’ai appris, moi, dans le livre de ce chirurgien. On y lit, tome ii, page 133 :
a Nous avons fondé, en 18è8, une petite division de sourds-muets,
annexée « un externat de parlants .; ces enfants, sans exception, sont
tous exercés aujourd'hui à l'usage de la parole. »
Eh bien, depuis 1848, il y a cinq ans d’écoulés; voilà des élèves placés dans les meilleures conditions ; ils sont externes, c’est le dernier mot de la méthode allemande; ils auront eu M. Blanchet pour maître, c’est une garantie de plus. J’ai prié M. Blanchet de me faire voir ces élèves, il m’a dit qu’il n’en avait pas à me montrer.
Mais, par exemple, à défaut des siens il en a d’autres ; ce sont des sourds-muets allemands, élevés en Allemagne, et qui, après la langue allemande, ont appris le français, qu’ils parlent mieux que les nôtres; en sorte, dit M. Blanchet, qui a fondé une société de secours, en sorte qu’on trouve plutôt à placer dans les ateliers les sourds-muets allemands que les sourds-muets français. Eh bien, lui dis-je, amenez-moi donc vos Allemands. C’était hier, il ne savait pas leurs adresses ; il m’avait promis pourtant de les rechercher, de me les faire voir aujourd’hui ; sans doute, il ne les a pas trouvés, car je n’ai vu personne (1). 11 y en a un, cependant, qui est dans le service de M. Ricord, et qui, dit-on, lit supérieurement la parole sur les lèvres. Ne pouvant l’aller trouver moi-même, j’ai prié un des internes de cet hôpital de l’examiner; il paraît, en effet, qu’il lit assez facilement; mais il ajoute, lui, l’Allemand, qu’il n’est pas sourd-muet de naissance, et qu’il est impossible d’apprendre ce langage aux sourds-muets de naissance.
Voilà le résultat de mes recherches sur la méthode allemande, non que je n'eusse encore bien des choses à dire ; mais je n’ai voulu mettre en avant que des faits pratiques, que des résultats pratiques. Ils ne sont pas aussi flatteurs qu’on vous les avait présentés; cela montre la nécessité d’y regarder de très près. Il me paraît évident que les partisans de la parole en ont exagéré les avantages ; il n’est
(1) Nous ne nous attacherons pas à faire ressortir tout ce qu’il y a de saisissant dans cette partie de l’argumentation de M. Malgaigne. Après une pareille enquête, quelle foi ajouter à ces succès si vantés ? De gros livres, compilation indigeste, sont publiés et répandus de toutes mains, on prend l’univers à témoin de ces merveilles, et quand un examinateur sérieux demande à voir, on n’a plus rien à lui montrer, ces fantômes s’évanouissent dès qu’un rayon de lumière pénètre au sein de ces ténèbres. C’est là, en deux mots, l’histoire de la guérison de la surdi-mutité. P. M.
DISCUSSION DU RAPFORT.
pas moins évident que ses adversaires l’ont beaucoup trop dépréciée, et que pour en porter un jugement sain, il faut à la fois se méfier des uns et des autres.
J’en dirais volontiers autant de la mimique. On répète sur tous les tons, d’un certain côté, que la mimique est le langage naturel des sourds-muets; eux-mêmes demandent qu’on leur laisse leur langage naturel. Cela n’a pas de sens (1). C’est un langage tout aussi artificiel qu’un autre; avant l’abbé de l’Épée, on peut dire qu’il n’existait pas; les sourds-muets ne l’entendent qu’après l’avoir appris et la question est toujours de savoir s’il est préférable à l’autre.
On dit que la mimique fatigue moins les élèves ; je suis assez disposé à le croire. On dit qu’elle rend leurs progrès plus rapides; cela ne paraît nullement démontré. Elle est au moins pour eux plus aisée à apprendre, et ses adversaires avouent même que les élèves la préfèrent à la parole. On lui reproche, d’autre part, de contrarier les progrès de l’écriture, attendu que les sourds-muets, pensant dans le langage mimique, sont forcés de traduire ce langage en français ; cela peut être, mais à voir les élèves des deux écoles lire et écrire aussi correctement les uns que les autres, il faut bien ajouter que cela n’est pas démontré non plus.
En résumé, messieurs, vous voyez, ce que vous saviez déjà, combien la question est complexe et ardue; combien de toutes parts on a émis d’assertions sans preuves, combien de faits laissés dans l’ombre ont besoin d’être éclairés. Si je voulais relever toutes les assertions trop légèrement émises, même par des savants auxquels nous avions accordé une compétence spéciale, je n’en finirais pas. En voici une, cependant, qui s’est présentée ici avec l’autorité de M. Menière; les sourds-muets, à son dire, ne seraient pas disposés à reconnaître leur infériorité relative, et ils repousseraient notre pitié comme un affront (2). Que cela est loin de ce que j’ai vu ! Dans leurs
(1) Cela veut dire que la mimique convient aux sourds-muets , comme
la parole convient aux entendants. M. Malgaigne sait que tous les langages sont artificiels, créés pour un besoin, enseignés et appris, pure affaire d’imitation, reproduction traditionnelle des choses que nous voyons ou que nous entendons. Parole ou signes, il faut que quelqu’un commence. Dieu pour Adam, l’abbé de l’Épée pour le sourd-muet. P. M.
(2) Ceci demande une petite explication. En m’exprimant ainsi, j’ai fait allusion aux écrits de M. Berlhier, le chef reconnu des sourdsrmuets de Paris, le professeur habile , l’écrivain distingué qui a combattu avec tant d’énergie l'opinion d’Itard sur l'infériorité morale et intellectuelle des
écrits, dans leurs réunions publiques, partout, toujours reviennent des allusions douloureuses à leur infirmité; ils s’appellent/es déshérités de la parole; ils se disent entre eux frères en infortune. Quant à ceux qu’ils voient s’occuper d’eux avec intérêt,qui ne sait de quelle affection ils les entourent? 3Ioi-même, qui ne m’en suis occupé qu’un instant, ils ont cru voir que je n’étais pas disposé à adopter un projet (jui les alarme; l’un d’eux disait avec une sorte de reconnaissance que je méritais bien peu : .1/. Malgaigne va parler pour nous. Je parle pour eux, oui, bien que ce ne soit pas peut-être tout à fait dans le sens qu’ils auraient préféré ; mais je cherche et je désire ce qui pourra leur être le plus utile.
Pour bien apprécier la portée des innovations que l’on vous propose, il faut les considérer sous quatre points de vue, savoir ; l’intérêt de l’enseignement, l’intérêt des sourds-muets en rapport avec leur famille et avec la société, l’intérêt de la société elle-même, et enfin l’intérêt des sourds-muets pour leurs relations réciproques.
Y a-t-il quelque avantage à retirer pour l’enseignement de l’adoption de ta méthode allemande? Jusqu’à présent du moins, cela n’est nullement démontré.
Y a-t-il avantage pour les sourds-muets en rapport avec leurs familles, et pour les familles en rapport avec leurs enfants sourdsmuets? Oui, il y a quelque avantage, et l’on aurait tort de le nier.
Y a-t-il avantage pour les sourds-muets dans leurs rapports avec la société? Oui encore, bien que cet avantage soit très faible. Mais enfin un sourd-muet égaré dans Paris ou sur une grande route, et privé des moyens d’écrire, pourra articuler tant bien que mal le nom de la rue où il demeure, de l’endroit où il se propose d’aller; la mimique est ici évidemment inférieure.
sourds-muels. Lisez ce livre, et vous verrez que les sourds-muets protestent contre ce jugement qui les blesse. Quant à ce sentiment de leur propre infirmité, à ces expressions poétiques qui appartiennent, en quelque sorte, à il. Pélissier, ce n’est qu’une vraie figure de rhétorique, un moyen de colorer leur langage, une forme ambitieuse empruntée aux écrivains qu’ils admirent, et destinée à produire de l’effet. Demandez à ceux qui vivent au milieu des sourds-muels, si ceux-ci se plaignent beaucoup de leur infirmité, s’ils ne se montrent pas satisfaits de leur lot, s’ils n’offrent pas cet admirable spectacle de gens accoutumés à un état exceptionnel, tirant le meilleur parti possible des ressources mises à leur portée, se tirant d’affaire au milieu d’une situation dont on ne sent bien les inconvénients que quand on jouit des avantages dont ils sont privés, et qu’ils ne regrettent pas, justement parce qu’ils les ignorent. P. M.
bISCUSïlON DD tîAPrOftT.
Y a-t-il avantage pour la société dans ses rapports avec les sourds-muets ? Pour moi, cet avantage est si faible que je le regarde comme nul. Il rne paraît impossible, sauf des exceptions excessivement rares, puisque les sourds-muets les plus intelligents de Paris ne m’en ont point offert, il me paraît impossible qu’une transmission d’idées un peu suivie ait lieu par la parole entre un étranger et un sourd-muet. De part et d’autre, il y aurait une fatigue insupportable, et certes pour un résultat trop disproportionné. Je le déclare pour mon compte : au moment où je parle, je suis tellement convaincu de l’ingratitude de la parole pour de telles communications, que si j’avais un sourd-muet dans ma famille, je préférerais apprendre la mimique que d’être obligé de converser avec lui par la parole (1).
Et enfin, messieurs, y a-t-il avantage pour les sourds-muets dans leurs rapports mutuels? Prencz-y bien garde : c’est là peut-être la question la plus importante; car on prétend améliorer leur sort; on fait appel à notre humanité: c’est en leur faveur apparemment que l’on parle. Or, ce qui m’a frappé, et ce qui vous frappera sans doute, c’est de voir la grande majorité des sourds-muets se soulever contre vos améliorations; repousser vos bienfaits comme un malheur, comme un fléau. M. Blanchet, avec ses excellentes intentions, est réputé l’ennemi des sourds-muets; il s’est mis au ban de l’Institution impériale tout entière. Je ne dis rien des élèves; ils pourraient être l’écho de leurs maîtres. Je ne dis rien des professeurs sourds-muets; ils y perdraient leurs chaires de mimique. Je ne dis rien des professeurs d’articulation, qui n’auraient rien à perdre; ils parlent, eux; ils sont, jusqu’à un certain point, étrangers à l’intérêt en litige. Mais lorsque je vois des hommes tels que M. Allibert, tels que M. Pélissier, tenant le premier rang parmi leurs confrères, hommes d’une intelligence qui serait remarquée partout ailleurs ; quand je vois ces deux professeurs, tous deux dressés à la parole, et conséquemment en mesure de l’apprécier; l’un d’eux, surtout, plein de vénération pour Itard, son maître, et que la reconnaissance seule devrait pousser à défendre des idées qui dérivent de la doctrine d’Itard, s’il n’était retenu par
(I) M. Maîgaigne ferait comme tout le monde, il apprendrait la mimique d'abord sans s’en apercevoir, instinctivement, par imitation; puis sil'enfant, son précepteur en cet art, avait nn peu d'audition à son service, un peu de facilité à parler, il échangerait quelques mots avec le pauvre infirme , il ne n^ligerait aucun des moyens propres à établir des relations faciles avec lui, il ferait, en nn mot, ce qui se fait toujours dans les éducations de famille, ce que l’on cherche à faire dans l’Institut de Paris, P. M.
des raisons plus puissantes; quand je les vois réunis pour les combattre, nous prier de détourner de leurs élèves ce calice amer, cette nouvelle infortune, je ne suis pas convaincu, messieurs, car enfin ils peuvent se tromper, comme d’autres; mais, je le déclare, je suis profondément ébranlé. Je veux vous rappeler encore ici quelques faits qui, à mon sens, ont une haute importance. Vous savez tous que dans cette famille si bien unie des sourds-muets, lorsque l’un d’eux est traduit devant les tribunaux, une foule d’amis l’accompagnent; un ami qui entend et qui parle leur traduit par ses gestes les dires des avocats, les dépositions des témoins, les questions des juges; tous les yeux fixés sur lui, suivent le discours, le comprennent. Avec la parole parlée, cette rapide communication seraitelle possible? Les sourds-muets de Paris ont leurs fêles solennelles ; ils se réunissent en banquet, par exemple à l’anniversaire de la naissance de l’abbé de l’Épée; au dessert se lèvent les orateurs : ils portent des toasts qui sont compris d’un bout de la table à l’autre. Enfin, messieurs, M. Blanchet l’a dit dans son livre, vers 1838 avait été fondée à Paris une Société centrale de sourds-muets où se discutaient, à l’aide de la mimique, des questions de philosophie, de littérature, d’intérêt social. N’est-ce pas une chose admirable que ces tribunes muettes, et cependant aussi éloquentes que les plus sonores, où l’orateur, à l’aide de gestes imagés, non moins rapides que la parole, projette sa pensée dans tous ces yeux fixés sur lui, et jusqu’aux rangs les plus reculés de son auditoire, excitant, comme vous pourriez le faire, les rires, les approbations, les applaudissements? Y a-t-il eu quelque chose de semblable en Allemagne? Le fait valait la peine d’être signalé ; personne n’a pu me le dire. Ne voyez-vous pas cependant que si la mimique permettait ces libres et soudaines communications d’un orateur à une grande assemblée, et que le langage des lèvres ne le permît pas, la méthode allemande se trouverait frappée d’une infériorité radicale (1)? Eh bien, je n’en sais rien, mais j’incline fortement à croire qu’il en est ainsi; car
(t ) Il y a dans ce tableau si animé , si saisissant, une démonstration victorieuse, autant que possible, de la supériorité de la mimique dans certaines circonstances. Mais les sourds-muets ne sont pas toujours placés dans des conditions semblables, ils ont surtout besoin d’être compris pas les entendants au milieu desquels ils vivent, et alors la mimique ne leur suffit pas d'une manière absolue. C’est pourquoi le devoir des instituteurs est de leur donner tous les moyens à l’aide desquels ils peuvent exprimer leur pensée, laissant à leur industrie le soin de tirer parti des ressources qu'on leur a prodiguées. P. M.
DISCUSSION DU RAPPORT. 225
après tout, messieurs, comme je le disais tout à l’heure, la parole, pour le sourd-muet, c’est la mimique limitée aux lèvres, bien plus difficile à saisir de près, encore plus difficile de loin ; c’est l’écriture en fin à côté de l’écriture en gros, et que les myopes ne sauraient parvenir à déchiffrer.
En résumé, de toutes ces considérations, de tous ces faits, qu’estil permis de conclure? Y a-t-il une supériorité si marquée d’une méthode sur l’autre qu’elle mérite une préférence exclusive, même pour un certain nombre de sourds-muets? C’est, ou plutôt c’était l’opinion de la commission ; mais je me réjouis d’avoir entendu son honorable rapporteur'annoncer qu’il accueillerait toutes les modifications convenables. Faut-il alors les combiner, tout en restreignant l’enseignement de la parole à quelques sourds-muets privilégiés? Ciest là ce qui se fait à l’Institution impériale, et il ne m’est pas démontré non plus que ce soit le meilleur système. Ai-je donc un autre système à mettre à la place, une conclusion définitive à proposer? Non, messieurs. Les faits dont j’ai été le témoin sembleraient peut-être y conduire ; mais ces faits, révélés par une enquête beaucoup trop rapide, demandent à être étudiés sur une plus large échelle : ils peuvent présenter quelque face nouvelle que je n’aurais point aperçue ; je ne mets pas en doute que des recherches plus approfondies n’en mettent en lumière d’autres aussi considérables ; les instituteurs allemands allèguent que leur méthode est mal appliquée en France, M. Dubois lui-même pense qu’il en tirerait un parti bien meilleur si le personnel de ses professeurs était plus nombreux : il y a tout à vérifier. Les résultats déjà obtenus par M. Blanchet lui-même, tout incomplets qu’ils sont, méritent une attention sérieuse et doivent être poursuivis et encouragés. Tout cela, ce ne sont ni des hommes isolés, ni même des commissions académiques qui peuvent le faire ; et je me rallie complètement à l’heureuse idée de la création d’un conseil de perfectionnement, comme l’a proposé M. Bégin.
Voici donc les modifications que je désirerais apporter aux conclusions de la commission, et ce que je proposerais de répondre au ministre :
A la première question :
« Parmi les élèves entrant chaque année à l’établissement, il s’en trouve généralement un certain nombre qui paraissent susceptibles d’amélioration, et qu’il importe de soumettre à un traitement spécial ; mais l’expérience n’a pas encore prouvé qu’ils sont susceptibles d’une guérison complète. »
A la deuxième question :
226 DE LA GDÉRISON DE LA SÜRDI-MDTITÉ.
«Nombre de sourds-muets sont capables d’acquérir la faculté de lire sur les lèvres ; c’est là même le but essentiel de la méthode allemande et de l’institution à Paris, de M. Benjamin Dubois; mais cette faculté est fort limitée chez la plupart, »
A la troisième question :
« Cela n’est nullement démontré. »
A la quatrième question :
« L’expérience est loin d’avoir décidé entre la méthode française ou l’éducation par la mimique, et la méthode qu’on voudrait lui substituer. »
Enfin à la cinquième :
« L’Académie ne saurait répondre à cette question jusqu’à ce que M. Blanchet l’ait mise à même d’en juger par expérience.
» Toutefois les essais de M. Blanchet semblant promettjje des résultats utiles, l’Académie pense qu’il doit être encouragé à les poursuivre.
» Mais, surtout, elle est d’avis qu’il serait utile, pour résoudre la question pendante entre les méthodes et imprimer au besoin une direction nouvelle à l’éducation des sourds-muets, d’instituer, près de l’Institution impériale des sourds-muets, un conseil de perfectionnement analogue à celui qui a été attaché à l’école polytechnique. »
Un dernier mot, enfin. Je demande expressément, comme un juste égard dû à ta commission, que ces conclusions soient renvoyées à son examen; si elle les adoptait, le débat se trouverait de beaucoup simplifié, et je m’estimerais heureux si, dans une question aussi difficile, nous pouvions arriver à un complet accord.
SÉAKCE DU 10 JUIN 1853.
M. Gerdi. — Le rapport de la commission sur la question de la surdi-mutilé s’est tellement inspiré de son sujet, qu’il est resté presque aussi muet qu’un sourd sur les questions du ministre et sur la méthode qu’il devait apprécier.
Heureusement la lutte passionnée, allumée par le rapport, nous a éclairés et a contribué à nous démontrer que sous sa discrète enveloppe s’agitent d’autres questions d’un haut intérêt pratique, dont la solution peut faire beaucoup d’honneur à l’Académie, ou porter une grave atteinte à sa considération.
Il ne s’agit rien moins, en effet, pour certaines personnes, que
CISCDSSÎON DÜ RAPPORÎ.
de défendre ou d’empêcher tout à fait la parole à ceux qui ne peuvent entendre parler, et pour les autres, de les empêcher de gesticuler et surtout de dactyloguer, ou parler avec les doigts. Or, comme nous ne pouvons avoir sur les sourds-muels que le droit de leur faire du bien, on conçoit que la discussion devient périlleuse, et par là même très grave.
Le rapport a surtout mis en saillie l’acoumètre dont se sert M. Blanchet pour mesurer la délicatesse de la sensibilité auditive. Cependant, si j’ai bien compris le rapport, cet instrument ne fait connaître que le nombre des vibrations sonores saisies par l’oreille, c’est-à-dire le ton dessous. Il est sans doute très avantageux d’avoir un instrument propre à mesurer le ton des .sons; mais il le serait bien plus encore d’en avoir un qui donnât la mesure de intensité du son, car c’est surtout par la force du son qu’on entend ou qu’on n’entend pas. Heureusement qu’un pareil instrument n’est pas plus difficile à imaginer qu’à faire exécuter : des marteaux de poids régulièrement croissant et tombant de hauteurs égales; des verges élastiques, de résistances régulièrement augmentées, et donnant des percussions graduées; une montre même, écoutée à travers des enveloppes de plus en plus nombreuses, peuvent atteindre le but. Si la commission avait eu un instrument semblable, elle eût pu dire avec précision : à tant de mètres de distance un son de telle force était parfaitement entendu, et le nombre des battements exactement compté, ou il ne l’était pas.
Telle était ma pensée lorsque je rencontrai l’honorable rapporteur de la commission, qui m’affirma que l’acoumètre de M. Blanchet sert aussi à mesurer l’intensité des sons, et m’envoya cet honorable confrère pour me le démontrer.
Malheureusement je n’ai pu me convaincre de l’efficacité des acoumètres en question, pour la mesure de l’intensité des sons, et M. Blanchet m’a avoué que jusqu’à ce jour il n’avait pu réussir, mais qu’il ne désespérait point d’y parvenir. Encore une fois cela me semble très facile.
Le rapport a parlé souvent de la perception des vibrations sonores par les nerfs, par le tact, par l’ouïe (p. 667, etc.) ; permettezmoi de lui proposer d’abord une petite correction de mots pour éviter toute équivoque et apporter plus de précision dans le langage. Les nerfs et les sens ne perçoivent pas. Percevoir, c’est comprendre, apprécier, juger; or, les sens ni les nerfs ne comprennent pas, ils sentent. La perception est le noble et exclusif attribut de l’intelligence.
Le rapport pense que les mains et les pieds sont les parties où
la perception tactile, c’est-à-dire la sensation tactile est la plus développée (p. 668). Tout le monde peut s’assurer qu’en général on ne sent pas un cheveu promené à la surface de la pulpe des doigts ni des orteils, tandis qu’il se fait très bien sentir sur les lèvres, les joues, d’autres parties, et que les aveugles se guident plus aussi par les sensations du visage que par celles des mains pour reconnaître les rues par les courants d’air, et éviter les voitures qui leur barrent le passage.
Le rapport annonce avoir retiré des résultats d’une exactitude mathématique, qui lui ont été fournis par l’acoumètre (p. 667). Il s’est fait illusion, je crois, pour le tact comme pour l’oreille ; aussi il n’a pu nous apprendre jusqu’à quel point les sourds étaient sensibles à la force des vibrations. Il est d’ailleurs regrettable qu’il n’ait pas profité de l’occasion pour éclairer un peu l’histoire de la transmission des vibrations sonores par nos tissus. Comme ce phénomène de propagation est connu depuis longtemps, il a déjà fixé l’attention des physiologistes, d’une foule de cliniciens, et surtout du plus grand de tous, de Laënnec, dans l’auscultation. Il n’y a pas jusqu’à moi qui n’aie publié, il y a près de trente ans, quelques recherches sur les points du crâne les plus propres à propager les sons au nerf auditif. Mais par quel oubli de sa propre gloire l’auteur de la plessimétrie n’a-t-il point profité de ce qu’il pouvait si bien nous apprendre sur la propagation des sons dans ces organes?
Le rapport eût pu agiter aussi la question des nerfs sensibles aux vibrations sonores, mais il ne me paraît pas avoir ajouté à l’utilité pratique qu’en retirent les sourds-muets.
Quoiqu’il n’ait pas d’ailleurs comparé les avantages et les inconvénients ou les défauts des diverses méthodes et des divers procédés d’enseignement des sourds-muets, il veut les réduire à deux méthodes entre lesquelles il faut choisir : 1“ Y enseignement oral articulé, la prononciation, en un mot, pour ceux qui entendent un peu ; 2° la mimigue et la dactylologie (p. 666) pour ceux qui n’entendent point du tout. Le rapport demande ensuite la séparation forcée des orateurs sourds-muets d’avec les mimes, de peur que les derniers ne séduisent et ne charment les autres par la facilité de leur dactylologie. Il n’est pas nécessaire d’être un Alexandre pour couper au lieu de délier ce nœud gordien, le glaive et la force suffisent; mais le glaive et la force ne sont pas la raison.
Le rapport enfin ne veut pas que l’enseignement oral soit confié à des professeurs muets. Je ne crois pas qu’il puisse y avoir dedissidence à cet égard ; je demanderai davantage pour son perfectionnement. Mais avant que de rien proposer contre les méthodes
DISCUSSION DU RAPPORT. 229
rivales et sur les moyens de perfectionnement à apporter à l’enseignement des sourds-muets, je dois entrer dans quelques considérations sur la fonction de l’expression, sur ses différents modes, et sur les diverses méthodes que l’art en a tirées, afin de voir si les conclusions pratiques du rapport sont bien légitimes.
De la fmetian de l'expression. — Bien que depuis Haller, chez les modernes, la physiologie soit cultivée dans beaucoup de points de son étendue, je ne sais pas s’il n’en reste pas encore un tiers, même la moitié à défricher, ou au moins à creuser à fond. Quoi qu’il en soit, la fonction de l’expression est un de ces points oubliés. La voix, qui est un de ses modes, a été surtout étudiée ; la parole, qui en est le second, l’a été à peine, et la mimique naturelle, qui en est le troisième, l’a été moins encore. Cependant il n’est pas de fonction physiologique plus intéressante et plus utile à connaître que l’expression, dans l’intérêt des langues, de la littérature, de la médecine, et de l’éducation des sourds-muets en particulier, c’est-à-dire dans les plus grands intérêts de l’humanité entière.
Elle est gouvernée, comme une partie des autres fonctions, par la raison et par l’instinct, maître absolu qui ne raisonne pas, mais qui tient son autorité de l’intelligence providentielle qui gouverne le monde et raisonne pour lui. Cet instinct d’expression oblige les hommes, comme les animaux eux-mêmes, à exprimer leurs sentiments et leurs pensées, quand cela peut être utile, nécessaire à leurs intérêts, par exemple pour satisfaire à des besoins d’association, d’amour, d’appel au secours dans les dangers.
La fonction d’expression emploie à son accomplissement tous les moyens que la nature a donnés à l’homme et aux animaux pour cet usage : des attitudes, des mouvements de séduction, des caresses dans l’amour, c’est-à-dire de la mimique ; des attitudes de défense, de menace en montrant les dents à l’ennemi dans l’attaque, ce qui est encore de la mimique ; des bruits de voix, des grondements de colère dans les mêmes circonstances, ce qui appartient aux expressions vocales. Il y a donc chez les animaux les plus expressifs au moins deux langues ou deux langages. Chez l’homme, mieux partagé encore que la bête, il y en a un troisième, c’est la voix articulée, la parole, en un mot.
Et pourquoi cette abondance, cette richesse de langage? Pourquoi! Le nombre et la variété des sentiments et des pensées de l’homme, la surdité dont il peut être atteint, la surdi-mutité ne le disent-ils pas? La variété des idiomes ne proclame-t-elle pas, par toute la terre, qu’un seul serait insuffisant pour exprimer nos pensées, nos besoins, et réclamer le secours des autres hommes; qu’il nous en
230 DE LA GUÉRISON DE LA SORDl-MÜTITÉ.
faut plusieurs, que la prudence l’exige absolument? Et en le disant, la surdi-mutité, la variété des langues humaines font-elles autre chose que répéter ce que la providence du monde avait proclamé parla multiplicité des instincts de l’expression? Évidemment elle nous les a donnés parce qu’ils sont chacun en particulier insuffisants pour tous nos besoins, dans toutes les circonstances où nous pouvons nous trouver, et qu’ils doivent se suppléer et se remplacer les uns les autres. Comment nous expliquer avec notre langue maternelle, par exemple, chez un peuple qui ne la comprend pas ?
Après ces observations, vous prévoyez, messieurs, que loin de consentir jamais à réduire ou à mutiler l’enseignement des sourdsmuets, nous devons, au contraire, chercher à l’agrandir et à le perfectionner ; il faut à ces infortunés, comme aux autres hommes, plusieurs langages pour assurer la satisfaction de leurs besoins moraux, comme de leurs besoins physiques.
Un second motif, plus impérieux encore, rend la pluralité des langages et la multiplicité de cet enseignement nécessaires au sourdmuet : c’est qu’il est probablement impossible, même à l'homme qui entend, d’apprendre un langage sans le secours d'un autre langage (1). Prononcez le nom d’un objet devant un enfant, le mot chapeau, sans lui montrer l’objet par un geste, il ne saisira aucun rapport entre le mot et l’objet. Montrez-le-lui du doigt, au contraire, il ne saura pas d’abord si le mot chapeau s’applique à l’objet, à sa forme, à sa couleur; mais s’il ne voit montrer sous ce nom que des chapeaux d’homme ou de femme, de citoyen ou de gendarme, dont on se couvre la tête, avec l’aptitude de métaphysique prodigieuse que lui a donnée la nature pour distinguer le rapport des mots et des choses, le vrai sens des mots, il reconnaîtra bientôt que chapeau est le nom de plusieurs espèces de vêtements propres à la tête.
Supposez maintenant que vous écriviez chapeau en même temps que vous le prononcez et que vous montrez l’objet, l’enfant ne saisira-t-il pas bientôt un rapport entre ce nom écrit, le mot prononcé et l’objet? Et si vous lui montrez un chapeau bizarre et emplumé, le nom prononcé, le mot écrit ne lui offriront-ils pas une double preuve, et une preuve suffisante, que cet objet encore inconnu pour lui est toujours le vêtement propre à la tête? Voilà
(1) Le grand problème de l’origine des langues est indiqué ici, mais non résolu. Les mots probablement impossible expriment un doute qui convient mal à la fermeté du jugement de M. Gerdy; c’est certainement qdW eût fallu dire, et les raisons ne manqueraient pas pour justifier cette manière de s’exprimer. P. M.
DISCCSSION DD RAPPORT.
comment un langaije est nécessaire et probablement indispensable pour en apprendre un autre ; comment ils s'éclairent Vun par l'autre, s'expliquent, se traduisent Vun Vautre, et pourquoi, loin de rejeter la dactylologie, ou, par contraction, la dactylogie, il faudrait l’inventer si elle ne l’était pas. Lisez les ouvrages de ceux qui ont fait parler les sourds-muets, et vous aurez la preuve que, pour expliquer ce qu’ils ne peuvent faire comprendre par la parole, ils sont à tout instant forcés de recourir ou à l’écriture, ou à la dactylologie, ou aux signes vagues de la mimique (1).
Mais pour apprécier avec quelque exactitude la valeur des langages qui se disputent ici la préséance, comparons-les entre eux. Ce sont : le langage articulé, d’une part ; la mimique et la dactylologie, de l’autre. Voyons les avantages et les défauts de chacun.
Le langage articulé, ou la parole, est assurément le plus rapide, le plus facile, le plus clair et le plus précis pour ceux qui le parlent et qui l’entendent bien; et s’il est employé avec talent, rien ne peut égaler la puissance et l’exactitude avec laquelle il exprime jusqu’aux nuances les plus délicates du sentiment et de la pensée. Cependant il n’y a pas d’homme si ignorant, de sauvage si barbare, qui ne puisse ajouter encore de la puissance ou de la précision par une mimique appropriée à la solennité et à la grandeur des circonstances. On en a plus d’un exemple dans les relations des Européens civilisés avec les sauvages de l’Amérique du Nord et de l’Océanie, et surtout dans la pompe que ces sauvages mettent dans leurs discours pour relever la grandeur et la gloire de leur nation.
Il est d’ailleurs le plus communément employé, parce que l’humanité y est portée par instinct, que les hommes ont presque tous des organes de parole pour l’articuler et des oreilles pour l’entendre. Si cependant les organes prononciateurs sont altérés ; si la langue manque tout entière ou partiellement ; si son volume est excessif; si le voile du palais, le palais et la lèvre supérieure sont fendus en totalité ou en partie, etc.; si un enfant distingue à peine les sons de la parole ou est entièrement sourd, la pronon-
(1) Il faut toujours en revenir à ce point capital. Le plus vulgaire bon sens, de même que l’intelligence la plus élevée, arrive à ce résultat identique, la nécessité de savoir une chose pour l’enseigner, voilà pour le professeur, et la possibilité de comprendre ce qui est enseigné, voilà pour l’élève. Or, comment un sourd-muet pourra-t-il apprendre à parler, puisqu’il n’entend pas la voix de son maître ? Il faut donc que celui-ci ait recours à des succédanés du langage, afin de remplacer celte aptitude qui manque à l’enfant infirme. P. M.
ciation peut être fort altérée ou nulle. Si néanmoins l’enfant est entouré de parents qui le chérissent et prêtent une attention paternelle ou fraternelle à ses efforts pour parler ; si surtout il est couvé par cet amour ardent que la nature a, dans sa prévoyance, semé au cœur des mères; si sa mère, tourmentée de cette sainte envie de parler qui semble ridicule (1), et que Dieu, dans la profondeur de ses desseins, a donnée à toutes les femmes pour en faire les premiers maîtres de l’humanité, sa mère crie, parle, s’agite incessamment comme une folle, mais en réalité pour remplir sa mission sacrée, fixer la mobile attention de son enfant, l’instruire en l’amusant, et lui apprendre à parler comme elle le fait elle-même, alors il est possible que cet infortuné sourd-muet parvienne à se faire comprendre, non de tout le monde, mais de ses parents, à parler tant bien que mal, avec eux, et à renouer des liens qui semblaient rompus pour toujours. La parole alors, en le rattachant plus étroitement à eux, en le renfermant dans le cercle de sa famille, rend sa vie moins distraite, moins agitée, moins tourmentée par la vanité, par l’ambition, par l’envie, les serpents du cœur, mais plus calme, plus douce, plus honnête, et souvent alors bien plus heureuse (2).
Voilà des raisons qui justifient jusqu’à un certain point les partisans exclusifs de l’enseignement du langage articulé aux sourdsmuets; aussi ne plaindrais-je pas ces malheureux d’échapper aux séductions d’une civilisation corrompue, aux lâchetés et aux dépravations de nos sociétés, si le temps, qui dissout les familles par la mort, ne pouvait un jour les priver de la leur, et les laisser isolés dans une société parlante qu’ils ne pourraient bien comprendre et dont ils ne pourraient être bien compris. Il y a d’ailleurs d’autres raisons qui diminuent encore les avantages du langage oral dans ce cas.
Si les langages que nous comparons étaient également faciles
(1 ) Tout le monde remarquera comme nous avec quelle finesse de tact et quel bonheur d’expression M. Gerdy a caractérisé le rôle des mères dans l’éducation de la première enfance. P. M.
(2) Il y a là une grande vérité qu’apprécieront tous ceux qui connaissent bien les sourds-muets. La nature de leur infirmité les condamne à une vie restreinte, isolée; la diminution des rapports extérieurs, quelque inconvénient qu’on lui suppose, est largement compensée par l’absence des maux, accompagnement obligé de notre sociabilité moderne. M. Gerdy, dans le paragraphe suivant, indique, avec l’énergie qu’on lui connaît, les misères qui sont notre partage, P. M,
DISCUSSION DU RAPPORT
à apprendre et à parler, également exacts et précis dans l’expression, notre jugement serait bientôt rendu; mais il n’en est pas ainsi.
La p'onmciafim est d’une extrême difficulté à enseigner aux sourds-muets, plus pénible encore à pratiquer, et il est très difficile de conserver la faculté de parler lorsqu’on l’a acquise sans distinguer les sons de la parole et qu’on ne s’y exerce pas fréquemment. La parole exige, de la part des maîtres et des élèves, beaucoup de temps, de courage et de patience, et les élèves n’en retirent que peu d’avantage lorsqu’ils ne l’entendent point. Ils peuvent cependant par l’observation attentive des mouvements de l’ouverture extérieure de la bouche, par la sensation avec les doigts des vibrations de la gorge, du nez pendant la parole, par la sensation à la main de l’air qui s’échappe de la houche, par la sensation avec les doigts des mouvements intérieurs de la bouche, ou par leur vue, enfin par des essais répétés de prononciation, parvenir à prononcer de manière à se faire entendre par les parents ou les personnes avec lesquelles ils ont des relations habituelles. Mais leur prononciation est généralement alors si imparfaite, qu’elle est souvent incompréhensible pour les personnes inaccoutumées à l’entendre, comme ils sont souvent incapables de comprendre, à la vue, les mouvements de la parole chez les personnes où ils n’ont pas l’habitude de les observer.
La prononciation est en général d’autant moins imparfaite cependant que le sourd l’est moins profondément, qu’il a joui plus longtemps de l’organe de l’ouïe, et a plus et mieux parlé. Sa perfection est encore en raison composée de l’aptitude du sourd-muet, surtout de son intelligence, de sa laboriosité, si vous me permettez ce barbarisme, et enfin de l’intelligence et des soins de ses maîtres.
Ce langage ne peut donc guère être utile au sourd, profondément sourd, que dans le sein de sa famille et de ses amis. Ce ne peut être qu’une langue de famille , mais elle pourra devenir une langue nationale chez les sourds qui n’ont que l’ouïe dure et qui distinguent la parole à l’aide d’instruments acoustiques, ou chez les sourds qui le sont devenus après avoir entendu et bien parlé le langage articulé. C’est ce que nous ont démontré toutes nos observations à l’Institution impériale et à l’institution Dubois.
Le langage mimique est celui qui se pratique par toutes les parties du corps en montrant les objets ou les actes dont on parle, s’ils sont présents ; en les représentant et les rappelant par des gestes et des actes, s’ils ne le sont pas : par exemple, un cheval par un bâton que l’oo enfourche avec les jambes comme un cheval ; en les indi-
231 DE LA GDÉRISON DE LA SÜRDI-MDTITÉ.
quant avec un signe dépassé, s’ils sont passés ; avec celui du présent, s’ils existent actuellement ou s’accomplissent maintenant ; avec celui du futur, s’ils doivent être un jour; avec un signe de condition, s’il s’agit d’actes conditionnels, etc. ; en un mot, avec différents signes propres à indiquer les temps, les modes et le nombre des personnes qui parlent : 1° d’elles-mêmes ; 2“ à d’autres ; 3° ou d’autres personnes. Quoique cette langue soit si naturelle à l’homme qu’il ait une tendance irrésistible à s’en servir quand, par son impuissance à parler ou par l’impuissance des autres à le comprendre, il ne peut parler par la bouche, ce langage lui est plus ou moins facile et commode, suivant la précision, la clarté de son esprit, la justesse de son jugement, suivant la vivacité du sentiment de l’orateur, suivant son talent particulier pour le langage, son éloquence, en un mot. Cette langue est aussi plus ou moins claire et facile à comprendre, suivant l’intelligence de celui qui écoute. Elle suffit aux principaux besoins d’un peuple sauvage et aux plus importants de la vie, quoiqu’on y ajoute toujours un langage conventionnel ; aussi, avec ce secours évidemment providentiel, l’homme n’est jamais exposé à mourir de faim ou de froid, faute d’être compris dans ses besoins. Il se fait toujours entendre de tous les peuples, et des peuples les plus barbares, quoiqu’il ne comprenne pas plus leur langue parlée qu’ils ne comprennent la sienne ; il exprime même des nuances de pensées et de sentiment que l’on aurait cru impossible à rendre. Un langage, qui est celui non d’une nation, mais de l’humanité entière ; qui peut en tout temps et en tous lieux réveiller de compatissantes sympathies dans l’àme humaine; qui a cent fois sauvé la vie à des naufragés jetés sur des côtes sauvages, et qui peut nous servir à tous, doit être cultivé, loin d’être abandonné, parce qu’il remplace heureusement la parole lorsqu’elle ne peut être ou entendue ou comprise (1).
Cependant, il faut aussi l’avouer, la mimique a. l’inconvénient d’être plus lente et surtout moins exacte, moins précise que la parole bien articulée, mais non que la parole très imparfaite des sourds-nés. Je la crois encore peu propre à exprimer les nuances métaphysiques de la pensée et du sentiment, par exemple les
(t) Ces arguments paraissent sans réplique; ils jaillissent si directement des entrailles mêmes du sujet, ils portent avec eux la démonstration si claire de la supériorité de ce moyen de communication, que l’on se demande par quelle singulière aberration de jugement le paradoxe contraire a séduit, au point que nous avons vu et signalé, des hommes d’un mérite incontestable. P. M.
DISCUSSION DD RAPPORT
nuances des temps et des modes qui reviennent si fréquemment dans le discours, quoiqu’elle soit très capable d’en exprimer clairement un grand nombre.
J’ai vu cependant des sourds-muets qui m’ont étonné par leur éloquence. J’ai vu entre autres un pauvre jardinier à l’hôpital Saint- Louis, qui était entré dans mon service pour une névralgie de la face ; jamais malade parlant ne m’a donné description plus claire et plus vive, image plus expressive et plus pittoresque de ses souffrances.
A la première question qu’on lui adressait, et qu’il voyait apparaître aux lèvres et sans la comprendre, il répondait en se montrant tristement, se bouchant les oreilles pour faire voir qu’elles étaient fermées; puis, regardant et montrant le ciel, il les débouchait et faisait un signe de tête négatif pour dire qu’il ne les lui avait jamais ouvertes. Il continuait, en montrant sa gorge et sa bouche béantes, faisait un signe d'écoulement d’air du dedans au dehors de la bouche, et achevait tristement sa phrase par un signe négatif, pour exprimer qu’il n’en sortait rien. Alors il faisait une pause, levait la main pour annoncer qu’il voulait continuer et fixer l’attention sur ce qu’il allait dire. Montrant alors d’une main sa figure heureuse et souriante, il appliquait l’autre sur la région de l’oreille, les doigts écartés sur la tempe et le visage, puis il la poussait brusquement et à plusieurs reprises en avant, en se contractant douloureusement la face pour exprimer qu’elle était traversée coup sur coup par des traits, des élancements de douleur. Continuant sa narration, il fermait la main, s’enfoncait le bout du pouce dans l’oreille, et lui imprimait de rapides mouvements de rotation comme à une vrille, tandis que son visage se contractait de nouveau de la manière la plus vive, pour exprimer qu'il éprouvait d’affreuses douleurs térébrantes. Après, il se donnait des coups de poing répétés sur la région de l’oreille et de la tempe, pour montrer qu’il ressentait aussi des douleurs répétées de percussion. Une autre fois, il disait qu’elles étaient explosives en se plaçant les deux poings réunis sur l’oreille et la tempe, puis en les ouvrant et éloignant brusquement les doigts écartés. D'autres fois encore, il fléchissait les doigts en crochet, simulait qu’on lui déchirait les téguments, et, à chaque mouvement, le visage, toujours en harmonie avec les gestes, exprimait par la contraction de la face les plus horribles souffrances. Il faut en convenir, le langage articulé n’est pas capable d’exprimer aussi vivement et aussi éloquemment les nuances de la douleur. La mimique est une langue puissante sous certains rapports, trop négligée chez les peuples modernes, et qui mérite
236 DE L4 GDÉRISON DE LA SÜRDI-MDTITÉ.
d’être cultivée avec le plus grand intérêt au point de vue de son
utilité et de sa beauté (1).
La dactylologie, ou le langage parlé par les doigts, semble d’abord incapable de disputer d’utilité et de prééminence avec ses rivales, la parole telle que peut la produire un sourd-muet et la mimique. Il s’en faut pourtant qu’il en soit ainsi. Tels sont ses avantages qu’elle est toujours facile pour les maîtres et pour les élèves, quelque profonde que soit leur surdité ; que les élèves l’apprennent en quelques heures et la parlent couramment en quelques jours ou quelques semaines au plus; qu’ils la parlent assez facilement pour la préférer de beaucoup à la parole ; qu’ils ne recourent jamais à celle-ci que lorsque leur interlocuteur ne sait pas écrire et ne connaît ni la dactylologie, ni la mimique, ni la langue mixte composée de dactylologie et de mimique dont les sourds-muets font souvent usage pour contracter le di.scours, l’abréger, ou lui donner de la force, du mouvement et de l’éclat. Aussi je ne crois pas qu’on ait jamais vu de vrais sourds, des sourds-muets complets converser par la bouche quand ils pouvaient le faire par les doigts ou par la mimique. Alors qu’ils se rencontrent, au contraire, leurs mains, leurs bras, leur corps, leur visage, tout entre aussitôt et instinctivement en action. Ils le font sans hésiter, sous l’influence du besoin d’expression, comme l’oiseau, effrayé à notre aspect, s’élance dans l’air, comme des oisons endormis sur le rivage se jettent à l’eau sans hésiter à notre approche, parce qu’ils sentent tous en eux les moyens de le faire sans péril, sans peine, et qu’ils y sont tous poussés par l’instinct, cette puissance aveuglément intelligente que la Providence leur a donnée pour les gouverner en despote, mais en père.
Comment se fait-il que les sourds-muets préfèrent la dactylologie et la mimique au langage articulé pour l’expression de leur pensée? C’est qu’elle leur est plus commode ; que chaque signe des doigts répondant à une des lettres de l’alphabet et à la plupart des sons de la parole humaine, ils s’expriment avec autant de précision que par l’écriture et la parole. Comment n’en serait-il pas ainsi ? N’écrivent-ils pas en l’air avec leurs doigts, et la lumière ne trans-
(t) On trouvera plus loin une longue lettre de M. Ferdinand Berthier sur la mimique. Le talent bien reconnu de ce professeur sourd-muet est une sûre garantie de la valeur de ce travail original ; mais il faut convenir que ni M. Berthier, ni M. Pellissier, le poète, n’eussent pu rendre avec plus de vérité, de charme et de bonheur, une scène plus pathétique, et dans laquelle le mérite de l’invention appartient à un pauvre jardinier sourd-muet de
DISCUSSION DU RAPPORT
met-elle pas aux yeux les paroles de leurs mains, comme l’air porte aux oreilles les sons de la bouche (t)? Ces qualités de la dactylologie, les contractions dont la mimique est susceptible, et qu’elle présente incessamment à l’intelligence pour augmenter la clarté, la force, ou la vivacité du discours, expliquent très bien pourquoi les sourdsmuets les préfèrent au langage articulé tel que les sourds-muets peuvent le parler. Elles expliquent aussi pourquoi ils peuvent égaler les autres hommes en tout, si ce n’est dans les arts de la musique, du chant, de la déclamation, etc., où il est absolument nécessaire d’entendre pour les pratiquer. Mais il ne faut juger ni de leurs talents, ni de leur capacité, ni de leur portée intellectuelle, par des élèves, par des enfants ; c’est par les maîtres ; je dis mieux, c’est leurs hommes supérieurs qu’il faut le faire, et encore, pour ne pas s’égarer, faut-il tenir compte du petit nombre de leur population comparativement au chiffre de celle des hommes qui entendent, qui parlent, etc.
La dactylologie, que nous avons vue si commode au sourd-muet, a l’inconvénient de l’isoler de la société parlante où il est plongé, et il ne peut s’y créer quelques relations que par la mimique naturelle. Si d’ailleurs il est isolé de tout sourd-muet, la dactylologie ne lui sert à rien. Elle ne lui est réellement utile que s’il a une mère, un père, une femme surtout, ou d’infortunés sourds-muets comme lui, qui puissent la parler et converser avec lui. 11 peut en rencontrer dans de grandes villes, comme Paris, Lyon, Bordeaux ; mais dans la campagne cela est difficile. La puissance et la valeur de la dactylologie sont donc bornées aussi par la répugnance que les hommes qui entendent et qui parlent facilement le langage articulé éprouvent à étudier et à pratiquer un langage pour eux beaucoup moins commode et moins avantageux. Il n’en faut pas moins remarquer que, pour les sourds-muets entre eux, c’est le plus avantageux, surtout quand ils le combinent avec la mimique.
Conséquences des observations précédentes. —Vous le voyez, messieurs, il résulte de toutes ces observations que chacun des trois langages dont nous venons de parler est insuffisant dans certaines
(t ) Cette comparaison, tout à l’avantage de la vue, est d’une justesse irréprochable. La lumière arrive plus promptement à l’œil que le son à l’oreille. M. Malgaigne l’avait déjà dit, la dactylologie, les signes, sont une écriture en gros , facile à saisir de loin ; la lecture sur les lèvres , c’est une écriture en pn qu’on ne peut lire que de près et avec de bons yeux. Comment hésiter dans le choix à faire entre ces deux objets d’un mérite si différent ? P. M.
238 t)E LA GUÉRISON DE LA SURDI-MUTITÉ,
circonstances pour établir entre les hommes les relations nécessaires à la vie ; que si le langage articulé est très avantageux aux demi-sourds qui peuvent distinguer les sons de la prononciation à haute voix ou au moyen d’instruments auriculaires, et prononcer d’une manière assez pure pour être compris de tout le monde, ce langage est peu avantageux aux sourds qui, ne distinguant pas les divers sons de la parole, ne peuvent les reproduire que très imparfaitement ; qu’il peut cependant leur fournir un tangage de famille ou d'amis qui n'est pas sans: avantages pour eux et pour leur famille ou leurs amis ; que la mimique est très utile aux infortunés profondément sourds, parce que c’est plus qu’une langue nalionale, c’est la langue de l’humanité^ et qu’elle peut remplacer les autres ; que la dactylologie est très avantageuse au sourd lorsqu’il rencontre des personnes qui la comprennent ; que dès lors ces trois langues doivent être non seulement conservées, mais même perfectionnées et enseignées toutes aux sourds-muets par des moyens nouveaux et plus puissants que ceux qu’on a mis en usage jusqu’à ce jour (1).
Conclusions et propositions. — Ne croyez pas cependant que je rejette aucun de ces moyens; je veux les rendre seulement plus parfaits et en ajouter d’autres. Je ne dis rien du langage écrit, sa valeur est hors de toute atteinte; il doit être conservé. Mais je dois parler du langage articulé. Il ne me paraît pas enseigné comme il devrait l’être. On se borne ordinairement à parler lentement, syllabe par syllabe, en ouvrant la bouche le plus possible devant les élèves que l’on instruit. Les efforts que l’on fait pour leur montrer les mouvements intérieurs de la prononciation ne montrent que les moins profonds. Il en résulte que les sourds ne peuvent les reproduire tous. D’une autre part, les personnes qui leur apprennent à parler le faisant plus ou moins vite, avec plus ou moins d’efforts et de grimaces, les sourds reconnaissent avec plus de facilité les mêmes sons prononcés par des personnes qui leur sont très familières que par des personnes qui leur sont inconnues. Cependant, bien qu’ils ne distinguent alors par la vue et parfaitement que les mouvements extérieurs de la Ixiuche, très imparfaitement quelques mouvements intérieurs et nullement les plus profonds, ils arrivent par ces moyens, par la sensation des vibrations de la gorge et du nez, par la sensation de l’écoulement de l’air par la bouche et le nez, au moyen de
(t ) Nous avons dit la même chose à diverses reprises, nous sommes très convaincu que ce résumé si clair, si précis, contient tout ce qu’il y a de vrai et d’utile dans cette affaire. Il nous semble impossible de se refuser à l’évidence de cette démonstration basée sur des faits irrécusables. P. M.
DISCCSSION Dü RAPPORT. 239
la main, à distinguer des sons articulés les uns des autres, et à les imiter en partie.
Si par des moyens aussi imparfaits, on parvient à obtenir des résultats aussi considérables, que n’obtiendrait-on pas, si, au lieu de montrer quelques organes, quelques parties d’organes, quelques mouvements et quelques portions de mouvement, on montrait tous les organes de la prononciation avec des pièces artificielles de carton, comme celles de M. Auzoux (1), et que l’on fît voir exactement aux yeux les mouvements des parties les plus intérieures comme les plus extérieures? Sans cet enseignement, comment veut-on que d’infortunés sourds-muets se fassent une idée des organes de la parole, et surtout qu’ils puissent leur faire exécuter des mouvements de prononciation que la vue ne peut pas plus diriger que leur oreille? Que n’obtiendrait-on pas encore, si, au lieu de suivre une doctrine de prononciation contestable, on suivait une doctrine soumise à la discussion, et par conséquent à une critique sévère? Voilà le premier travail à faire pour perfectionner l’enseignement du langage articulé. Et il ne faut pas craindre d’être comparé au Bourgeois gentilhomme par un sot qui ne comprendrait pas Molière ; je l’ai dit ailleurs, il y a déjà longtemps ; « N’eût-on jamais dû retirer de l’étude de la prononciation que la connaissance du mécanisme d’un phénomène aussi curieux, c’en eût été assez pour justifier les recherches des physiologistes et leur mériter l’estime des hommes ; mais quand de pareils travaux peuvent permettre de donner la parole à ceux qui en sont privés, de la corriger lorsqu’elle est vicieuse, d’inventer l’écriture, de perfectionner l’orthographe et le langage articulé ( peut-être les deux plus grands arts qu’ait inventés l’humanité ), l’étude de la prononciation n’est pas seulement une frivolité curieuse, c’est une des plus utiles, des plus importantes études auxquelles l’esprit humain puisse s’appliquer. »
Cependant, et quoique le penchant das hommes à parler soit
(t) C’est une très bonne idée qui n’a guère qu’un inconvénient, la difficulté de l'exécution, M. Vaïsse a déjà, dans une suite de figures, indiqué la direction que doit prendre la colonne d’air expiré pour produire tels ou tels sons en parcourant les cavités bucco-nasales. C'est un premier pas fait dans une voie féconde en résultats utiles. Espérons qu’un jour l’Institut impérial des sourds-muets de Paris possédera une collection complète en relief de toutes ces pièces destinées à démontrer, avec la précision la plus rigoureuse, les mouvements méthodiques de toutes les parties qui concourent à produire la voix articulée. P. M.
2i0 DE LA GUÉRISON DE LA SURDI-MUTITÉ.
tellement entraînant que l’on n’ait jamais trouvé de peuplade, ni même de famille sauvage, sans langage articulé ; quoiqu’on n’ait jamais vu de langue écrite sans que les sons voyelles et consonnes y fussent représentés et indiqués d’une manière quelconque ; quoique la comparaison que nous avons faite d’alphabets égyptiens, cophtes, jacobites, éthiopiens, phéniciens, grecs, arméniens, géorgiens , étrusques, et d’alphabets hébreux, samaritains, chaldéens, syriaques, etc. (Golletet, Traité des langues étrangères, Paris, 1660), nous ait offert les plus grandes analogies entre ces différents alphabets et nous ait prouvé aussi que nos distinctions grammaticales sur la plupart des sons simples de la parole sont fort anciennes; que les peuples se sont copiés beaucoup à cet égard les uns les autres, et ont consacré par une docile imitation les erreurs des peuples qui les avaient précédés en civilisation ; quoique les grammairiens généraux qui s’occupent de la philosophie du langage et s’élèvent au-dessus des grammairiens spéciaux et des langues spéciales aient bien vu que la parole pouvait produire des sons simples, comme celui de l’a français, et composés, comme de celui l’x, des sons voyelles au nombre de beaucoup plus de cinq, et des consonnes plus nombreuses encore, ils ne s’accordent point sur ce nombre (et cela se conçoit I des différences très légères qui ne méritent pas une distinction aux yeux de celui-ci, l’exigent au contraire aux yeux de celui-là, et le nombre des sons de la parole humaine en est augmenté) ni sur beaucoup d’autres points plus ou moins importants. Néanmoins ces divergences n’auraient pas dû s’étendre jusqu’au mécanisme de la prononciation, sans la connaissance profonde duquel un bon enseignement de la parole aux sourds-muets est impossible. A quoi cela tient-il donc? A ce que les observations anatomiques et physiologiques des grammairiens et des philosophes sur ce sujet ont toujours été imparfaites, parce qu’elles s’éloignent de leurs études habituelles ; à ce que celles des médecins et des physiologistes sont trop bornées, parce que la prononciation leur paraît étrangère aux leurs.
Cependant plusieurs médecins, des philosophes, des prêtres, des grammairiens, s’en sont occupés avec plus ou moins de succès. Tels sont : Jessénius (1), Fabrice d’Aquapendente (2), Marins Victorin (3),
(1) Anat. prag. ling. Viteb. , 1601, p. 39,in-12.
(2) De locut. et ejus instit., Patav. 1 603.
(3) Ars gram. de orlhog., dans Beauvais de Préau, 1768, Dissert, sur la parole.
DISCDSSION DU RAPPORT.
Fr. JI. Van-Helmont(l), J. Wallis (2), de Cordemoy (3), Hôlder (4), le père Lamy (5), Collins, Amman (6), l’abbé Deschamps (7), Court de Gibelin (8), Dumarsais, qu’il faut distinguer entre tous (9), de Kempelen (10), Magendie(11), moi-même, et je me cite d’après l’ordre chronologique (12), Deleau jeune (13), Colombat (14), Millier (15), Longet (16), Léon Vaïsse, professeur de l’Institut des sourds-muets(17). Mais, chose singulière ! des erreurs, parfaitement réfutées par des observations faites au miroir sur les organes de la prononciation les plus profonds, se reproduisent incessamment : les unes, parce que les observateurs continuent à analyser les lettres des alphabets qui sont des représentants infidèles des sons de la parole humaine, au lieu d’analyser ces sons eux-mêmes ; d’autres, parce qu’ils confondent avec les sons de la voix haute des bruits de voix basse qui ne sont point produits par le larynx, mais par l’air qui bruit dans la bouche pendant la production des consonnes sifflantes, chuintantes, roulantes, mouillées, etc., qu’ils appellent soutenues, quoiqu’elles soient aussi instantanées que toutes les autres consonnes ; d’autres par d’autres raisons. Je le répète, il n’y a qu’une discussion solennelle sur la prononciation qui puisse dissiper toutes ces erreurs. Je la provoquerais moi-même dès à présent, si la discussion actuelle ne durait pas depuis longtemps, et si ma santé me permettait aujourd’hui d’y prendre une part active.
Telles sont les conclusions générales que je crois devoir tirer des
(1) Alphab. vere natur., etc., 4 667.
(2) Gram. ling. angl. Hamb., 4 672.
(3) Dans Beauvais, p. 4 8i.
(4) Elem. of speech. Lond., 4 669,
(5) Dans Beauvais, p. 4 92.
(6) Ibid.
(7) Ibid.
(8) Hist. natur. de la parole. Paris, 4776.
(9) Observ. sur les lettres, dans Princip. de gram., etc,
(10) Le mécan. de la parole. Vienne, 4 794 .
(41) Précis de physiologie.
(4 2) Thèse inaugurale, 4 823, Dictionn. de méd. de l'Encyclopédie, Prononciation, 4 827, puis Phys, méd., 4 830, Paris, 4 833.
(4 3) Nouvelles recherches physiologiques sur la parole, 4 830.
(4 4) Traité du mécan. de l’artic. de toutes les lettres, etc.
(4 5) Manuel de physiol., traduit par Jourdan.
(4 6) Physiologie. Paris, 4 832,
(4 7) De la parole, 4 853.
242 DE LA GüéEISON DE LA SÜRDI-MDTITÉ.
considérations auxquelles je me suis livré ; mais je suis obligé d’en prendre quelques autres à l’égard de celles de la commission, ne voulant conclure ici que d’après mes observations. Je n’ai rien à objecter sur le nombre des sourds curables indiqués dans le premier alinéa des conclusions du rapport (voyez page 24). Depuis trois semaines je n’ai pu les visiter comme je l’espérais. Mais je ne puis accepter l’alinéa suivant, qui assure que l’acoumètreet les vibrations offrent un moyen d’une grande exactitude de diagnostic.
Je désirerais que le suivant (3' réponse, page 25) dît seulement que les sourds peuvent acquérir la faculté de lire en partie sur les lèvres ; qu’il est impossible d'y lire tous les sons de la parole.
Je n’adopterais jamais la suppression absolue de la dactylologie, la séparation en deux des sourds-muets, les uns parlant, les autres dactyloguant. Je ne recommanderais la suppression de la dactylologie et la séparation que chez les enfants capables de converser facilement entre eux et par la parole; car je suis persuadé que lorsqu’ils ne parleront que difficilement, ils adopteront un autre langage, la mimique on un langage gesticulé quelconque, plus commode pour répondre aux instincts d’expression qui font le génie de l’humanité et rendent l’homme le maître de la terre.
Enfin, je me joindrais volontiers à un renvoi des propositions à la commission pour qu’elle voulût bien en présenter d’autres où elle tiendrait compte des objections qui lui ont été adressées.
— M. Berard : En 1831, un honorable académicien, à qui Dieu fasse paix ! venait, au nom d’une commission dont il était rapporteur, vous proposer de reconnaître qu’on peut voir sans le secours de l’organe de la vue, ou du moins au travers d’un corps opaque. Ce jour-!à la position de l’Académie était difficile; elle ne l’est pas moins en ce moment. En 1831, l’Académie n’était pas plus menacée qu’elle ne l’est aujourd’hui d’encourir cette sorte de ridicule dont les corps savants ne peuvent plus effacer la trace, lorsqu’ils ont eu l’imprudence ou le malheur de s’y exjxiser.
Que vous demande M. le ministre de l’intérieur? Parmi les questions qu’il vous pose, il en est deux qui ne sont pas le moins du monde communes, mais dont on ne manquera pas d’invoquer la connexité, si vous ne vous expliquez d’une manière catégorique sur chacune d’elles.
Voici ces questions; je vais les lire :
1° On vous demande ; « Si, parmi les élèves qui entrent chaque » année dans l’établissement des Sourds-Muets, il ne s’en trouve pas » un certain nombre qui, par suite du traitement que M. Blanchet » a imaginé, seraient susceptibles de guérison ou d’amélioration et
DISCUSSION Dü RAPfORT.
«pourraient arriver à saisir la parole directement par l’oreille, «par l’intermédiaire d’instruments d’acoustique ou par tout autre » moyen, et si d’autres n’ont pas conservé l’usage de la parole et » ne seraient pas susceptibles d’acquérir la faculté de la lire sur les » lèvres, quoiqu’ils soient atteints d’une surdité incurable. »
On vous demande encore : « Si les élèves de celte dernière caté- » gorie (ceux qui sont complètement sourds) ne pourraient pas re- » cevoir quelques notions du son par les nerfs de sensibilité géné- » raie, comme l’indique M. Blancliet. »
Point d’équivoque! Il faut appeler les choses par leur nom. On vous demande si l’on peut entendre sans le secours de l’organe de l’ouïe? Si l’on peut entendre par la peau? Si des impressions i-uditives peuvent voyager par les nerfs du plexus brachial, par le nerf sciatique, les nerfs fessiers, ou d’autres encore que je ne mentionnerai pas, bien qu’il n’y ait aucune raison d’exclure les uns plutôt que les autres.
En vain la nature aura déployé toutes les ressources de sa puissance formatrice dans l’installation de cet organe de l’ouïe, si merveilleux et si compliqué. pure affaire de luxe! ! 11 suflira d’un
nerf communiquant, par l’un de ses bouts, avec la plante du pied, et par l’autre avec la queue de cheval pour nous donner la notion des sons! Qu’une semblable question ait pu être rédigée par des personnes étrangères à la science que vous cultivez, cela n’a rien qui puisse nous étonner; mais qu’elle ait été suggérée par un docteur en médecine (1), c’est ce que j’ai peineà comprendre. S’il y avaitdaus celte enceinte un académicien disposé à soutenir que la sensation que fait éprouver à la peau un mouvement vibratoire est de même nature qu’une .sensation auditive (2), je serais très heureux de l'entendre à la tribune, liais je ne ferai pas à r.4cadémie cette injure, de croire qu’aucun de ses membres veuille défendre cette singulière doctrine. M. Guérin, dans son discours, n’a pas commis la faute de
(t) C’est ce docteur en médecine, loi-méme, qui l’a rédigée; M. Malgaigne en a reçu la confidence, ou plutôt l’aveu. Cuique smm ! P. M.
(2) Plusieurs académiciens ont soutenu, non pas tout à fait l’identité de ces impressions, mais quelque chose d’analogue, c’est-à-dire une notion du son résultant de l’ébranlement produit par les vibrations de l’air. Tout le monde sait que Ton peut prendre une détermination à l’occasion de cette secousse communiquée à notre corps par ce genre d’impression tactile, il y a jugement par suite de cette impression perçue, mais ce n’est pas de l’audition , il n’est pas possible de confondre ces choses, et c’est là ce que M. Bérard a mille fois raison de combattre. P. M,
2i4 DE LA GÜÉPJSON DE LA SüRDl-MCTITÉ.
confondre des impressions tactiles avec des impressions auditives. Dès la première séance où le rapport a été mis en discussion, l’un des membres les plus éclairés de la commission, 31. le professeur Bouillaud, a décliné toute solidarité d’opinion avec ceux qui
voudraient laisser passer la théorie de 31. Blanchet.Si théorie
il y a?
31. Bouillaud nous a fait part des objections qu’il avait faites à 31. Blanchet. Dans la séance suivante, 31. le rapporteur a parlé ou a voulu parler dans le même sens. 31. Piorry a déclaré qu’il ne confondait pas les vibrations que la peau nous fait percevoir avec les vibrations auditives. Qu’il me permette de lui faire observer (ceci est une parenthèse) qu’il a dit autre chose que ce qu’il voulait dire. Il n’y a pas, pour le cas actuel, deux sortes de vibrations, les unes affectant les nerfs de la peau, les autres les nerfs de l’ouïe. Ce sont les mêmes vibrations qui excitent, dans chacun de ces nerfs, les seules impressions qu’ils soient capables de faire éprouver : dans les nerfs de la peau, une impression tactile, un chatouillement, une secousse particulière; dans les nerfs de l’ouïe, l’impression du son, de même que le mouvement électrique passant par l’œil, fait naître la sensation de lumière ; passant par l’oreille interne, la sensation auditive; passant par les membres, la sensation d’un coup, d’une sorte de contusion ; et la sensation gustative quand il traverse la langue.
Je reviens maintenant au danger qui menace l’Académie. Elle va avoir à se prononcer sur les résultats pratiques obtenus par 31. Blanchet. Si la commission affirme que ces résultats sont bons, il n’y a pas de motifs pour que l’Académie ne déclare pas qu’ils sont bons, à moins pourtant qu’elle ne pense autrement que la commission ou que la question ne lui paraisse pas élucidée. 3iais je suppose que l’avis soit favorable, si l’Académie, en donnant son approbation à la partie pratique, ne se prononce pas d’une manière explicite sur la partie théorique, son silence sera pris pour un consentement ; et demain, les journaux politiques annonceront qu’on peut entendre par la peau, que l’Académie vient de vérifier cette grande découverte de 3L Blanchet Quelle sensation dans le public! Ce serait à faire diversion anx tables tournantes ! Quelle bonne fortune pour l’inventeur de la méthode I Quel étonnement de ces bons Parisiens, lorsqu’ils apprendront qu’un sourd, un être radicalement sourd, peut entendre par le bout des doigts ou par les talons ! 3Iais aussi que de railleries, que de sarcasmes décochés par les hommes sévères, les vrais savants, contre cette pauvre Académie impériale de médecine ! Elle ne s’en relèverait jamais !
DISCUSSION DD RAPPORT. 2i5
Permettez-moi, messieurs, de dire un mot de cette partie théorique.
Pour un physiologiste, le mouvement vibratoire des corps, ce n’est pas le son. Le son, cest le mouvement vibratoire passant par le nerf acoustique sensible. Le mouvement vibratoire ne devient son qu’à cette condition. Mais, dira-t-on, le mouvement vibratoire peut impressionner les nerfs de la peau? Oui, sans doute; et il serait bien étonnant qu’il n’en fût pas ainsi. Lorsqu’une détonation du canon brise toutes les vitres d’une rue sans le secours des projectiles ; lorsque la .voix d’un chantre fait trembler les vitraux d’une cathédrale, est-il impossible que ces puissantes vibrations impressionnent mécaniquement le sens tactile? Mais quel rapport existe-t-il entre cette impression et l’impression auditive? Aucun. On nous demande si un sourd, un individu radicalement sourd, peut avoir la notion du son par les nerfs de la sensibilité générale. Pour que la chose soit possible, il faudrait qu’il y eût quelque ressemblance entre l’impression d’un son et l’impression que fait sur la peau le mouvement vibratoire exagéré. Mais de grâce observez-vous. L’impression du son n’est pas pour vous l’impression du mouvement vibratoire. Ce mouvement vibratoire, vous le sentez comme son et non comme trémoussement mécanique. C’est votre peau qui peut, à l’occasion, vous faire ressentir le trémoussement mécanique ; mais elle ne peut pas vous faire sentir le son. Cette peau, chez un enfant qui est radicalement sourd, qui n’a pas l’idée du son, ne peut faire naître que l’idée du chatouillement et du trémoussement mécanique, et non celle du son.
Je vais rendre tout ceci plus sensible par un exemple.
A ce moment où je parle et où vous m’entendez, quel est l’intermédiaire entre vous et moi? C’est l’air vibrant. Quelle impression ressentez-vous? Uniquement celle du son et non du mouvement vibratoire qui est devenu son dans votre oreille. Admettez que mon voisin, M. Gibert, pose sa main sur mon larynx pendant que je parle (c’est ce que faisait faire il y a cent soixante ans aux sourdsmuets le célèbre Conrad Amman, l’auteur du Surdus loquens, non pas pour leur apprendre à entendre, mais pour leur apprendre à parler); M. Gibert, dans cette position, éprouvera deux sensations ; par l’oreille, celle du son; par les nerfs de la main, celle d’un trémoussement vibratoire. Et, certes, il ne dira pas que ces deux im pressions se ressemblent. Admettez maintenant que, dans cette position encore, M. Gibert devienne radicalement sourd, ce qu’à Dieu ne plaise, dii omen avertant! il rend trop bon compte de ce qui se dit ici ; eh bien! M. Gibert aura perdu l’une des deux im-
246 DE LA GDÉRISON DE LA SÜEDI-MDTITÉ.
pressions, l’impression auditive, qui ne pourrait en aucune manière être remplacée par l’impression tactile que la main continuera de recevoir.
Ce n’est point là une doctrine qui me soit particulière. C’est devenu (passez-moi la trivialité de l’expression) le pont aux ânes de la physiologie. En parcourant iMûller, il y a quelques jours, j’ai rencontré un |)assage qui .semble avoir été écrit pour la circonstance. Le voici. Après avoir parlé des excitatits des autres sens, il dit : « On en peut dire autant du son. Le l'ait pur est que quand un cer- » tain nombre de chocs ou de vibrations sont communiqués au nerf »acoustiiiue, le son naît comme sensation, mais le son comme «sensation diffère infiniment d'un nombre quelconque de vibra- » tions. Le même nombre de vibrations d’un diapason que transmet » la sensation du son au nerfaudilifest perçu comme chatouillement »par le nerf tactile. Il faut donc que quelque chose s’ajoute aux B vibrations pour que nous puissions sentir un son, et celtecondi- « tion indispensable n’est attachée qu’au nerf acoustique. »
Que l’on dise que \esenslactile peut rendre quelques services aux sourd.s-muels, à la bonne heure! et cependant il ne leur en rendra jamais autant qu’aux aveugles. Mais qu’y a-t-il donc de nouveau la dedans? Y a-t-il autre chose que cette vieille notion de la faculté qu’ont les sens de se suppléer (je dirai tout à l’heure comment ils se suppléent)? Ce qu’il y aurait de nouveau, ce serait que les impressions tactiles devinssent des impressions auditives, et cela précisément chez les gens qui n’entendent pas! Ce serait que ces impressions tactiles donnassent la notion du son.
■Voilà ce que l’on voudrait vous faire dire. Voici l’énormité que l’on voudrait faire endosser à r.\cadémie.
3Iais elle ne s’y laissera pas prendre. Que doit-on donc entendre par suppléance des sens? L’école de Gall, dont je fais grand cas, quand elle ne s’arrête pas à ce divertissement stérile des localisations, va nous le dire. Écoutez cette proposition : « Jamais un sens ne peut être suppléé dans sa fonction immédiate, n J’ajoute : mais comme nous appliquons plusieurs sens à la fois à la connaissance des corps de la nature ou de leurs divers états, si un des sens fait défaut, les autres travailleront davantage, mais chacun dans sa spécialité. Mon premier maître en herborisation à Angers, était un aveugle (1). 11 reconnaissait les plantes mieux que nous. Et pourquoi pas ! Qu’est ce que c’est, je suppose, qu’un lamium album? C’est une
(<) Il s’appelait Sylvain. Que de fois je l’ai vu résoudre des problèmes que lui proposait notre espièglerie, débrouiller le chaos improvisé de quelque
DISCUSSION DD KAPPORT.
plante d’une certaine consistance, d’une certaine odeur, d’une certaine saveur et d’une certaine couleur. Notre aveugle ne voyait pas la couleur, mais les autres sens lui taisaient reconnaître le lamium album. Ils avaient suppléé la vue, mais non la fonction immédiate, qui est de nous faire connaître la couleur. Vous ne direz pas que cet aveugle ait vu la couleur par le bout des doigts ; ne laissez donc pas (lire qu’un sourd a la notion du son par la plante du pied.
Un dernier mot sur la réponse à faire à M. le ministre.
Le ministre prie MM. les commissaires de vouloir bien scinder leur travail, et de répondre sans retard aux questions qui leur paraîtront suffisamment élucidées.
Si j’avais eu l’honneur de faire partie de la commission, j’aurais dit ; M. le ministre nous prie de lui donner d’abord notre avis sur les points qui nous paraîtront clairs : commençons par répondre à M. le ministre qu’il est très clair, pour nous, qu’on ne peut avoir la notion du son que par le sens de l’ouïe.
Pour le reste, nous verrons plus tard... Le temps a marché. Je pense qu’aujourd’hui il faut répondre à plusieurs questions, probablement à toutes et non pas à une seule. Mais je déclare qu’après avoir lu tout ce qui a été écrit autour de nous et à cette occasion, par des personnes qui, avouons-le, sont plus compétentes que nous sur la question pédagogique ; après avoir pris connaissance de la brochuredeM.Volquin; après avoir entendu la lettre de M. Menière; après avoir lu la lettre de M.-Pélissier, cette œuvre si émouvante d’un sourd-muet élevé par la méthode française, et qui professe suivant la méthode française, et la lettre de M. Valade-Gabel, ancien professeur de l’école de Paris; après avoir été témoin de ce succès de gaîté, d’esprit et de bon sens, obtenu dans la dernière séance, par l’argumentation de M. Malgaigne, je voterai la conclusion qu’il a proposée, moins la troisième, qu’il m’a en quelque sorte renvoyée, et pour laquelle je proposerai une rédaction spéciale.
Une chose m’a frappé dans le discours de M. Malgaigne : Prenez garde ! lui ont dit tour à tour les chefs de deux institutions rivales, prenez garde, on va vous tromper! Et comment serai-je trompé? dit M. Malgaigne, si je me liens sur mes gardes. Vous serez trompé, parce qu’on se dira, par le secours de la mimique, une foule de choses sans que vous vous en aperceviez. Eh quoi! me suis je dit à mon tour, il existe un langage si sûr, si expressif, si rapide, que
plante factice , faire, en un mot, à l’aide des sens qui lui restaient, l’analyse exacte des espèces que lui soumettait notre inexpérience. P. M.
248 DE LA GDÉRISON DE LA SÜRDI-MOTITÉ.
des sourds-muets peuvent, en l’employant, tromper infailliblement les personnes qui entendent el qm parlent, alors même qu’elles sont sur leurs gardes, et ce langage, qui peint une pensée tout entière en moins de temps qu’il ne nous en faudrait pour articuler un des mots qui entrent dans l’énoncé de cette pensée, on voudrait l’interdire à une grande portion de cette classe infortunée des sourdsmuets, pour y substituer exclusivement, dans une expérience aventureuse, ces accents sauvages dont notre collègue nous a fait une si pittoresque description ! A coup sûr, je n’aiderai pas l’Académie à accomplir, sans études préliminaires, une réforme si radicale et si téméraire, et Je m’abstiendrai religieusement de porter la main sur l’édifice élevé par l’illustre abbé de l’Épée.
Voici, messieurs, ce que je propose de répondre à la troisième question posée par M. le ministre de l’intérieur. Cette question est rédigée dans les termes suivants :
Demande. — « La commission sera priée d’examiner si les élèves » de cette dernière catégorie (les sourds-muets incurables) ne pour- » raient pas recevoir quelques notions du son par les nerfs de sen- » sibilité générale, comme l’indique le docteur Blanchet. »
Méponse. — « On sait depuis longtemps que les mouvements vibratoires peuvent impressionner le sens tactile et les nerfs de sensibilité générale, mais ces mouvements ne peuvent faire naître la sensation du son que dans l’organe de l’ouïe. »
Messieurs, j’ai été pendant longtemps dans le nombre de ceux qui, sans savoir pourquoi, se montrent irrévérencieux et moqueurs envers les académies, mais aujourd’hui il n’en est pas de même. J’aime l’Académie (et je serais bien ingrat si je ne l’aimais pas), je tiens à ce qu’elle soit considérée. Eh bien ! je la supplie de se montrer en cette occasion, comme toujours, gardienne des idées saines et sévères en physiologie, et de ne point prendre à la légère telle décision que la spéculation pourrait exploiter. (Applaudissements unanimes.)
— MM. PiORRY et Bouvier demandent la parole.
■— M. Malgaigne demande la parole pour une motion d’ordre.
C’est pour faire connaître à l’Académie qu’il s’est entendu avec M. le rapporteur pour arrêter ensemble une nouvelle rédaction des réponses à faire au ministre. Moyennant quelques concessions réciproques, ils sont parvenus à s’entendre sur tous les points, à l’exception d’un seul, celui que vient de traiter M. Bérard, et pour lequel M. Malgaigne déclare se rallier à la proposition qui vient d’être faite.
M. Malgaigne propose, en conséquence, que la discussion ne
DISCUSSION DU RAPPORT
porte plus à l’avenir que sur les questions ministérielles. M. Bouvier, qui désire parler, pourra le faire à l’occasion de la discussion des articles.
— M. LE Président se dispose à mettre aux voix la clôture de la discussion générale qui est demandée par un grand nombre de membres de l’Académie.
— M. PiORRY réclame vivement la parole, en vertu deson droit de rapporteur.
Des explications assez vives sont échangées à ce sujet entre M. Piorry et M. le président.
Sur l’observation faite par plusieurs membres que M. Piorry, en sa qualité de rapporteur, a droit à parler avant la clôture de la discussion générale, M. le président lui donne la parole.
— M. Piorry tient avant tout à mettre en dehors toute question de personnes. Le rapport est l’œuvre de la commission et non celle du rapporteur (1). Le rapporteur n’a fait que tenir la plume et exprimer sur tous les points le sentiment de la commission (2) ; la personne est donc hors de cause.
Je ne reviendrai pas, dit M. Piorry, sur la discussion générale, mon intention n’est à l’avenir que de défendre une à une les conclusions et d’examiner jusqu’à quel point chacune d’elles était attaquable. Mais avant de clore ce débat, je ne puis laisser peser plus longtemps sur le travail de la commission le reproche d’hérésie physiologique qu’on vient de lui adresser. 11 n'a nullement été
{<) C'est là évidemment une fiction. De ce qu’nn rapport est signé par les membres de la commission nommée par l’Académie, il s’ensuit rigoureusement , tout le monde le sait, que le travail du rapporteur est accepté par ses collègues, mais tout le monde sait aussi ce qu’il faut admettre de solidarité entre les commissaires et les rédacteurs des rapports. Les nombreux incidents de la discussion elles graves modifications introduites dans les réponses primitives, indiquent assez que l’œuvre de M. Piorry lui appartient en entier. P. M.
(2) Nous tenons de bonne source, et nous devons le dire parce que c’est la vérité, que les conclusions du rapport appartiennent beaucoup plus à M. Piorry qu’à la commission ; que ces conclusions, laissées, en quelque sorte, au libre arbitre du rapporteur, ont été trouvées plus tard trop explicites; que M. Guéneau de Mussy a exprimé ce sentiment dans sa lettre lue à l’Académie dans la séance du 26 avril ; que MM. Baillarger, Bégin et Bouillaud ont tous réclamé des changements dans ce travail, et que, par conséquent, il n’est pas exact de dire que le travail de M. Piorry est celui de la commission. P-M.
250 DE L\ GDÉRTSON DE LA SDRDI-MDTITÉ.
question, dans le rapport, de confondre la sensation tactile générale des vibrations sonores avec la sensation spéciale du son. C’est là un reproche tout à fait gratuit, et ce que vient de dire M. Bérard n’attaque par conséquent en rien le travail de la commission.
Quant aux faits consignés dans le rapport, ils sont positifs. La commission n’a rien avancé qu’elle ne l’ait vu et bien vu. En vain est-on venu dire qu’elle avait vérifié légèrement les faits, cela n’est pas; elle a procédé avec la plus grande sévérité à l’examen des faits. C’est donc encore là un reproche dont je dois la défendre. M. Malgaigne a cru pouvoir contester la réalité des faits attestés par le rapport, parce que, dans l’enquête à laquelle il s’est livré, il n’aurait pas constaté des résultats aussi satisfaisants. Mais pendant que M. Malgaigne %ms disait ici, à cette tribune, que les sourds-muets élevés par la méthode de l’articulation ne comprennent pas du tout le langage sur les lèvres et qu’ils ne parlent que d’une manière inintelligible, j’étais dans le vestibule m’entretenant avec un sourdmuet qui m’étonnait par la facilité avec laquelle il répondait à toutes mes questions; et ce sourd-muet était celui-là même avec lequel M. Malgaigne disait n’avoir pas pu échanger un mot, c’était M. Dubois fils.
Nier les résultats heureux que l’on obtient par cette méthode, c’est donc nier la vérité.
De ce que la commission s’est attachée à faire ressortir ces avantages, est-ce donc à dire qu’elle a voulu détruire ce qui est’? Non. Elle est amie du progrès, mais elle ne veut rien détruire, elle ne poursuit que le faux progrès, que le progrès à reculons. Qu’avons nous voulu dire? C’est qu’il y a dans l’Institution de Paris un classement des sourds-muets que je ne crains pas de qualifier de détestable. C’est contre ce mauvais classement, qui consiste à confondre tous les sourds-muets dans une seule et même catégorie, et à les élever tous de la même manière, sans distinction d’aptitudes différentes, que nous avons dû nous élever. Nous ne faisons ici aucune acception de personnes, nous ne voyons ni M. Menière, ni M. Blanchet, nous ne voyons que des sourds-muets dont les uns peuvent être élevés avec avantage par l’articulation, les autres par la mimique seulement, et que l’on a tort, nous le répétons, de vouloir élever tous d’après la même méthode. M. Malgaigne lui-même est convenu que quelques sourds-muets élevés par l’articulation en sont venus à pouvoir converser avec les membres de leur famille. N’est-ce donc rien que cela (1)?
(t) Là n’est pas la question. Âvantcomme après M. Blanchet il y avait,
DISCDSSION Pü RAPPORT. 251
Encore un mot. Cette longue discussion ne nous justifie-t-elle pas assez de n'avoir pas fait l’iiistorique de la question ? Voila dix séances qu’on y a consacrées, et l’on n’a pas dit encore le quart de ce qu’il y avait à dire.
La discussion générale est close.
On passe à la discussion des articles.
Première demande. — « Les commissaires délégués sont priés » d’examiner si, parmi les élèves qui entrent chaque année dans » l’étabiissement, il ne s’en trouve pas un certain nombre, ainsi que » le signale M. Blancliet, qui, par suite du traitement qu’il a imasginé, seraient susceptibles de guérison ou d’amélioration, et s pourraient arriver à saisir la parole directement par l’oreille, par «l’intermédiaire d’instruments d’acoustique ou par tout autre » moyen. »
— M. Malgaigse donne lecture en ces termes de la réponse à la première question :
«Parmi les élèves entrant chaque année à l’établissement, il s’en trouve généralement un certain nombre qui paraissent susceptibles d’amélioration et qu’il importe de soumettre à un traitement spécial ; mais l’expérience n’a pas encore appris s’ils sont susceptibles de guérison complète. »
— M. Roux voudrait que l'on scindât la question. 11 y a dans la surdi-mutité deux états distincts ; il pourrait se faire qu’on parvînt à modifier isolément l’une ou l’autre des deux infirmités qui constituent la surdi-mutité. On ne peut par conséquent les comprendre dans une seule catégorie.
— M. Cazeaüx s’élève contre les mots de traitement, de méthode, imaginés par M. Blanchet, dont on se sert dans le rapport. 11 ne lui a pas paru ressortir de l’exposé des faits et de la discussion qu’il y eût là une véritable méthode dont M. Blanchet soit l’auteur (1).
— M. H. Gaultier de Claubrï fait remarquer que l’instrument
et il y aura un certain nombre de sourds-muets capables d’articuler quelques mots ; reste à savoir si la musique de ce chirurgien a grossi ce nombre. C’est ce qu’il fallait démontrer, et alors M. Piorry aurait eu raison, mais l'Académie a dit non, et certes elle n'a pas eu tort. P. M.
(4) M. Cazeaux eût pu ajouter que dès la seconde séancede la discussion, M. Guéneau de Mussy avait prouvé qu'il n'y avait, de la part de M. Blanchet, ni traitement, ni méihode, et que Al. Malgaigue avait obtenu de M. Blanchet lui-même l’aveu qu’il se contentait de suivre les indications générales. P. M.
252 DE LA GÜÉRISON DK LA SURDl-MÜTITÉ.
de M. Blanchet n’est pas nouveau ; que M. Biot avait déjà parlé de diapasons montés sur des tables sonores. Il lit un passage du deuxième volume du traité de physique de ce savant, dans lequel se trouve la description de plusieurs instruments de ce genre.
— M. PiORRT : La commission a voulu mettre autant que possible M. Blanchet de côté, tout en lui rendant justice. L’idée de se servir du diapason n’appartient pas à M. Blanchet, elle appartient à M. Bonnafont; mais M. Blanchet, en perfectionnant le procédé imaginé par M. Bonnafont, a fait une chose utile, et la commission a dû le proclamer.
— M. J. Guérin : L’Académie s’est engagée dans une voie où elle ne rencontrera que des obscurités. La question posée par le ministre est complexe, elle comprend deux ordres de faits qui s’y trouvent confondus. La surdi-mutité peut être une maladie ou bien une infirmité ; il y a donc deux points de vue ; le point de vue de la maladie qui peut être traitée par tels ou tels moyens médicaux ou chirurgicaux et donner lieu à des guérisons (1), et le point de vue de rinfirmité, qui n’est accessible qu’aux moyens gymnastiques et pédagogiques, et d’où il résulte des améliorations. Il importe, avant tout, qu’il soit fait un examen diagnostique comparatif des sujets appartenant à ces deux catégories. La question devrait donc être dédoublée en vue de ces deux catégories bien distinctes. Je voudrais, en conséquence, que la commission fît une nouvelle rédaction de cette première réponse au ministre.
— M. Malgaigne ; Les deux faits capitaux, la guérison de la surdité et celle de la surdi-mutité, sont parfaitement distincts dans la question du ministre et dans la réponse qu’on propose de lui faire.
— M. J. Guérin : La question du ministre est très claire, mais la réponse ne l’est pas ; j’insiste sur la nécessité de la scinder.
— M. LE Président pense que la proposition de M. Guérin doit être mise aux voix. Il consulte l’Académie.
(1) M. J. Guérin tient beaucoup à cette idée, à celte division, et cela se conçoit, car il y a là quelque chose de séduisant pour on esprit aussi méthodique que le sien. Mais, encore une fois, cela n’est bon qu’en théorie, car en pratique, dans nos maisons, où n’entrent que des enfants de dix ans au moins, nous n’avons à nous occuper que d'individus dont l’infirmilé est complète et confirmée. Ce qu’on appelle guérison d’un cas de surdimutité ne se rencontre jamais chez nous. Cela n’est possible que là où l’on n’a pas examiné les enfants, là où l’on a diagnostiqué une surdi-mutité lorsqu’il n'y avait qu’une surdité passagère, curable par les ressources de l’art ou par les efforts spontanés de la nature. P. M.
DISCUSSION DD RAPPORT
— M. Bégin ; La distinction dont vient de parler M. Guérin existe bien en réalité, mais il n’importe pas autant qu’il le pense d’en tenir compte dans la pratique. Dans l’un et l’autre cas, il est bien évident que les moyens à employer diffèrent, mais le but est le même. J’appuie le projet de réponse proposé par M. Malgaigne, qui me paraît répondre très bien à la question du ministre.
La conclusion proposée par M. Malgaigne est mise aux voix et adoptée. A la contre-épreuve, M. Guérin seul lève la main.
Denxième demande. — « Si d’autres élèves n’ont pas conservé l’usage de la parole et ne seraient pas, par conséquent, susceptibles d’acquérir la faculté de la lire sur les lèvres, quoiqu’ils soient atteintsd’une surdité incurable? »
— M. Malgaigne donne lecture de la deuxième réponse, ainsi conçue :
« Nombre de sourds-muets sont capables d’acquérir la faculté de » lire sur les lèvres. C’est là même le but essentiel de la méthode » allemande, et, à Paris, de l’institution de M. Dubois; mais cette » faculté est eu général très bornée. »
— Une nouvelle discussion s’engage au sujet de cette deuxième réponse.
— M. Bodvier : Je demande la suppression des mots : a mais cette faculté est en général fort limitée. » M. Malgaigne nous a dit qu’il n’avait pu se faire comprendre d'aucun sourd-muet, pas même de M. Dubois. Il faut que cela dépende de quelque cause particulière que j’ignore. Notre honorable collègue s’est examiné, scruté dans tous les sens pour découvrir cette cause, et il n’a rien trouvé dans sa personne qui puisse lui faire considérer ce fait comme une anomalie ; d’où il a conclu que c’était un fait général. S’est-il suffisamment examiné? 11 est une particularité qui lui aurait échappé, si j’en crois ce que m’ont dit des sourds parlants qu’il a interrogés. Ils prétendent que son arcade dentaire supérieure est trop en avant par rapport à l’inférieure, que les incisives d’en haut recouvrent trop celles d’en bas, qu’il en résulte une difficulté, pour eux, à bien lire sur sa bouche à la première vue ; difficulté qu’ils n’éprouveraient plus après avoir pris quelque habitude de converser avec lui. Quoi qu’il en soit de cette explication, dont je ne garantis nullement la justesse, notre honorable collègue était-il bien autorisé, par un fait presque unique, à conclure du particulier au général, alors que plus de cinquante de nos confrères, que des professeurs de l’Institution des sourds-muets, que les membres de la commission de surveillance, que tous ceux enfin qui l’ont voulu, se sont entretenus soit avec M. Dubois, soit avec d’autres sourds parlants non
moins habiles, présents aux séances de l’Académie, et que tous ont constaté qu’ils en étaient parfaitement compris? «Si les sourds et » muets, dit l’abbé de l’Épée, n’entendent pas autant qu’ils le pourwraient (il veut dire : ne comprennent pas], ce'n’est pas leur faute, »mais celle des personnes qui parlent devant eux, et qui ne
» prennent pas les précautions nécessaires pour se faire entendre.
» Nous avons cette complaisance pour les étrangère qui apprennent
» notre langue, et qui commencent à l’entendre ei à ta parler.Pour-
» quoi n’en userions-nous pas de même avec les sourds-muets nos » frères, nos parents, nos amis, nos commensaux....? » J’extrais ce passage d’un chapitre intéressant dont la lecture ne saurait être trop recommandée à ceux qui désirent connaître tous les éléments de cette question. Il a pour titre : Comment on apprend aux sourdsmuets à entendre par les yeux d'après le seul mouvement des lèvres, et sans gu on leur fasse aucun signe manuel (1). Quelques personnes se figurent qu’il faut, pour se faire comprendre, ouvrir largement la bouche et contracter avec effort tous les muscles qui entrent en action; ces contorsions nuisent, au contraire, à la lecture sur les lèvres ; il vaux mieux parler naturellement et seulement un peu lentement, en tenant la bouche légèremententr’ouverte (2).
Je suis allé voir le sourd-muet allemand de l’hôpital du Midi, qui nous avait été indiqué par M. Malgaigne. J’ai été d’abord quelque peu désappointé. Ce jeune homme, du nom de Heilmann, ne répondait rien aux questions que je lui adressais en allemand. Je songeais à me retirer, quand je lui demandai en français s’il ne savait pas l’allemand. « Je n’en sais pas un mot, » me dit-il. Alors la conversation s’engagea, il me comprit parfaitement, et je le compris de mên)e; il a un son de voix très naturel, prononce nettement et avec très peu d’accent alsacien, n’ayant jamais entendu de ses oreilles le langage de son pays. Il est de Strasbourg; devenu sourd à cinq ans, il a dit quelques mots jusqu’à onze ans, qu’il fut admis à l’école des sourds-muets de Strasbourg, et enseigné par les signes et l’écriture. Il en sortit à quinze ans ; ses parents lui firent alors apprendre à parler par un professeur du collège de
(4) La véritable manière, etc., 4784, p. 207.
(2) La bouche entr’ouverte, oui, quand elle doit l’être, car cette manière de parler, que .M. Bouvier appelle naturelle, n’est pas une affaire de goût, de choix ; dans la pratique on reconnaît bientôt qu’il faut, non pas faire des contorsions, mais exagérer un peu les mouvements de la bouche, les accentuer, leur donner un relief qui les rend plus clairs et plus saisissables. P. M.
DISCUSSION DO RAPPORT
Mulhouse, qui n’avait jamais instruit de sourd-muet. Je lui ai demandé s’il était content de savoir parler; un «je le crois bien » très expressif fut sa réponse. Il cause facilement avec les autres malades de sa salle. Il y a bien d’autres sourds-muets dans le même cas qui ne sont plus que de simples sourds. Si j’ai cité celui-ci en particulier, c’est parce que les élèves, les médecins qui suivent la visite de notre collègue, M. Ricord, sont chaque jour à même de vérifier le fait. J’apprends que M. Heilmann est présenté la séance; on pourra l’examiner et s’assurer de l’exactitude de mes assertions. Je sais bien qu’on dit, à chaque nouveau cas devenu notoire, que c’divine exception; mais c’est là un argument par trop commode, et des exceptions qui se multiplient à ce point pourraient bien être la règle au moins pour les sourds-muets de choix, pris dans des conditions favorables (1), c’est-à-dire précisément pour ceux auxquels s’appliquent les propositions de la commission. J’insiste pour la suppression du membre de phrase en question.
— M. Ricord a souvent eu occasion de converser avec le malade dont vient de parler M. Bouvier, et il a été surpris de la facilité avec laquelle il s’en faisait comprendre : au point qu’il a cru longtemps n’avoir affaire qu’à un sourd ordinaire.
— M. Güéri.n désire savoir si M. le rapporteur entend abandonner la première rédaction de la commission pour se ranger à celle que l’on vient de proposer. (Signe affirmatif deM. le rapporteur.) S’il en est ainsi, ajoute M. Guérin, je regrette que la commission abandonne une réponse catégorique à une question catégorique pour une réponse qui ne répond à rien. Le ministre demande si cette catégorie de sourds-muets qui ont déjà parlé jadis et qui ont ensuite perdu l’usage de la parole, pourront la récupérer en leur apprenant l’articulation et la lecture sur les lèvres. La réponse qu’on vous propose de substituer à celle de la commission ne répond pas à cela. Eh bien ! il faut que la réponse soit catégorique
(1) Il est évident que les sourds-muets devenus tels à un âge avancé, et par conséquent ayant parlé, sont capables de parler encore, mais il s’agit de savoir si cette faculté est due au traitement imaginé par M. Blanchet; la question ministérielle est positive, on ne peut la passer sous silence; M. Bouvier doit y répondre, et il n’y répond pas. 11 veut voir la règle là où nous ne voyons qu’une exception : libre à lui de choisir des exemples et de considérer comme non avenu tout ce qui va contre sa manière de penser. Il n’y a, au fond de tout cela, qu’une affaire de chiffres. Nous serions curieux de connaître ceux de M. Bouvier. P. M.
comme la demande. Le premier projet de réponse de la commission remplissait évidemment beaucoup mieux ce but.
— M. Londe appuie la proposition de M. Bouvier de retrancher le dernier membre de phrase de la conclusion proposée. II a vu pour son compte des enfants sourds-muets qui n’avaient que quelques années d’éducation et qui lisaient parfaitement sur les lèvres; il a pu converser facilement avec eux.
— M. Bégin est de l’avis de M. Guérin : il voudrait qu’on revînt aux principes. Il y a deux catégories de sourds-muets : ceux qui n’ont jamais entendu ni parlé; ceux qui, ayant entendu et parlé autrefois, ont perdu accidentellement l’une et l’autre faculté. Ces derniers sont évidemment bien plus susceptibles que les autres de récupérer l’usage de la parole. Il importe donc de faire de ceux-ci une catégorie spéciale à part. Or, la réponse qu’on vous propose de faire les confond. Ainsi, si le membre de phrase dont il s’agit subsistait, on en pourrait conclure que CÆtte catégorie dont je parle échappe comme l’autre à l’éducation par la parole. Je proposerai donc de dire : « Les sourds-muets qui ont parlé sont aptes à recouvrer l’usage de la parole ; » mais je bornerais ce mode d’enseignement à cette catégorie. Je ne voudrais pas qu’on l’appliquât à l’autre.
— M. LE Secrétaire perpétuel : Du moment où l’un des membres de la commission, M. Bégin, n’est pas d’accord avec M. le rapporteur sur la nouvelle rédaction, je crois qu’il y aurait lieu à renvoyer les conclusions à la commission. Je ferai remarquer, à cette occasion, ce qu’ily a eu d’irrégulier dans cette sorte de conférence qui a eu lieu entre M. Malgaigne et M. le rapporteur, en l’absence des autres membres de la commission.
Après quelques paroles très vives échangées entre M. Malgaigne et M. Dubois, d’Amiens, paroles causées évidemment par un malentendu , M. Gibert fait remarquer qu’en présence de l’irrégularité signalée par le secrétaire perpétuel, il y a lieu de renvoyer les réponses à la commission. Ce renvoi est appuyé et la séance est levée à cinq heures un quart.
En vertu de la décision prise par l’Académie, la commission de la surdi-mutité s’est réunie de nouveau dans le but de procéder à la rédaction définitive des réponses aux demandes adressées par le ministre. M. Malgaigne, qui s’est adjoint à la commission, a proposé des modifications déjà indiquées dans la séance précédente. Les
DISCUSSION DC RAPPORT
commissaires ont longuement discuté les termes de ces réponses nouvelles, et quand tout le monde a été d’accord, il a été convenu que M. Piorry, rapporteur, rédigerait le texte définitivement adopté (1).
SÉAN'CE DC 14 JDIN 1853.
La lettre suivante, adressée à l’Académie parM. Ferdinand Berthier, a été renvoyée à la commission de la surdi-mutilé. Nous l’insérons dans son ordre de présentation et d’autant plus volontiers, que ce travail, venant d’un professeur dont la compétence en pareille matière a la plus éclatante notoriété, forme un des documents originaux les plus dignes d’attirer l’attention des personnes qui voudront étudier la question de l’éducation des sourds-muets.
A monsieur le Président et à messieurs les Membres de rAcadémie impériale de médecine.
« Paris, le 4 3 juin \ 833.
» Messieurs,
» J'ai l'honneur de mettre sous vos yeux un mémoire dans lequel j’ai cru, fidèle à l’intérêt que j'ai toujours porté aux écoles de sourds-muets, devoir me livrer à quelques développements sur le grave sujet qui attire aujourd'hui toute votre attention. J'ai tâché, non seulement d’y faire ressortir les avantages réels de la mimique et l’utilité tout à fait secondaire de l’articulation, mais de vous faire apprécier surtout les conséquences funestes qui découleraient immanquablement de la proscription de cette belle langue naturelle, seule base solide de l'enseignement de mes frères, et avant tout, et par-dessus tout, l’élément le plus décisif de la prospérité croissante et de l'éternelle gloire de notre Institution impériale.
» Je crains seulement d'arriver trop tard, mais des circonstances indépendantes de ma volonté en sont seules cause.
» L’Académie impériale de médecine s’étonnera-t-elle de voir un professeur sourd-muet intervenir un instant dans la discussion beaucoup
(4) La suite a prouvé qu’en l'absence d'une rédaction faite en commun, et dont les termes précis fussent arrêtés, il y a encore eu ici des irrégularités fâcheuses qui ont soulevé de vifs débats entre le rapporteur et les membres de la commission. Nous signalerons ces différences à mesure qu’elles se pré.-enteront. P .M.
258 DE LA GÜÉKISON DE LA SUHDl-MOTITÊ.
trop prolongée entre la mimique et ia parole artificielle, à laquelle a donné naissance une lettre qui lui a été adressée par M. le ministre de l’intérieur dans le but de connaître son opinion sur les résultats possibles du traitement de la surdi-mutité par M. le docteur Blanchet, chirurgien de l lnstitution impériale des sourds-muets de Paris; discussion qui semblait, dès le premier jour, devoir se terminer à la satisfaction générale?
» L'Académie impériale devra s’en étonner d’autant moins, à notre avis, que, jusqu’à présent, la langue des gestes n’a pas encore trouvé d’avocat sérieux dans cette discussion.
» J’aborde donc hardiment, consciencieusement, la question de l’importance de ce dernier instrument de communication , en l’envisageant (abstraction faite de ma position exceptionnelle de sourd-muet, qui pourrait me rendre suspect de partialité) dans ses rapports avec l'éducation de mes jeunes frères d’infortune , et je proteste d'avance contre toute tendance qu’on me supposerait de repousser les efforts tentés dans des vues louables, si ce n’est pour guérir une si cruelle infirmité, du moins pour en prévenir ou en atténuer les résultats funestes.
» Il y a. dans le sujet qui vous occupe, messieurs, plus qu'une question médicale ordinaire. 11 y a surtout une haute question d’humanité et de civilisation, qui réclame toute l'attention, non seulement des médecins, mais des instituteurs, des philosophes, des savants, comme elle préoccupe dans cette démarche celui qu’on veut bien regarder comme le père et le conseil de ses frères.
» En d'autres termes , il s’agit de conquérir à la société des hommes, et non des perroquets.
» Fort de l’opinion dont je suis redevable à la carrière d'un long et consciencieux professorat, je tâcherai de vous convaincre que, hors de la méthode que je suis, et qui n'est autre que celle de l’abbé de l'Épée, de l’abbé Sicard, de Bébian, méthode rationnelle, et philosophique avant tout, il n’y a point de perfectionnement intellectuel possible pour nos pauvres sourdsmuets , tandis que le maintien de la méthode française est la plus sûre garantie du succès des élèves, et la condition sine qua non de la prééminence et de la gloire de notre Institution impériale.
» Presque tous ceux à qui de jeunes sourds-muets ont été confiés, à diverses époques et dans différents pays, ont essayé de leur rendre l’usage mécanique de la parole, s’imaginant, par je ne sais quelle étrange aberration d’esprit, que seule elle avait le privilège de les mettre infailliblement en pleine possession du domaine des connaissances humaines, et en communauté de devoirs et de droits avec le reste de la société. Je ne suis que l’écho modeste de juges plus compétents que moi dans la matière, en me permettant devons faire remarquer que les tentatives de ces instituteurs, quel que fût d’ailleurs leur mérite, n’ont pas été généralement heureuses. Mais le
DISCUSSION DU rapport.
succès eût-il, au contraire, pleinement justifié leurs espérances, qu’en faudrait-il conclure? Rien certainement en faveur de la supériorité de la prononciation artificielle sur la mimique, si ce n’est que le sourd parleur serait arrivé, je le veux bien, à reproduire fidèlement, admirablement même les mouvements physiologiques de la langue, mais sans pouvoir saisir nettement la valeur des mots qu’on lui adresse, faute d’un fil qui le dirige sûrement dans cet obscur dédale, faute de signes naturels explicatifs.
» Jusqu'à l’abbé de l’Épée, la base fondamentale de l’éducation du sourdmuet avait effectivement échappé aux recherches de ceux qui l’avaient précédé dans la carrière , à l'exception toutefois d’un- petit nombre de privilégiés, en tête desquels je citerai le savant Wallis, professeur à l’université d’Oxford , auteur du Traité de la parole ou de la formation des sons. Eh bien I malgré la pleine réussite de ces tentatives , que déclare Wallis au docteur Beverly? Il lui déclare (I) d’une manière absolue qu’il donne la préférence à la mimique, et qu'il persiste à la considérer comme le véritable point de départ du développement moral et intellectuel des sourdsmuets.
» Toutefois, c’est surtout à l’abbé de l'Épée, à cet humble apôtre qui fut en même temps un sublime philosophe, qu’il était réservé, non seulement de découvrir dans la langue naturelle de ses fils d’adoption , jusqu’alors dédaignée comme une pauvre recluse, l’heureuse compensation de la perte des deux plus précieuses facultés de l’homme, l'ouïe et l’articulation, mais de tracer encore d’une main puissante une ligne de démarcation entre la mimique naturelle et la parole artificielle.
» En dépit des attaques intéressées de ses antagonistes, cette découverte fut accueillie comme un rayon de lumière céleste par la très grande majorité des instituteurs, qui n’ont cessé, depuis sa mort, de perfectionner à l'envi sa véritable manière d'instruire les sourds-muets, confirmée par une longue expérience , œuvre d’un si grand maître. Elle est divisée en deux parties tout à fait distinctes. Dans la première, s’aidant de la mimique, il s'attache spécialement à former l’esprit et le cœur du jeune sourd-muet. Dans la seconde, il aborde, de concert avec l’enseignement de la lecture sur les lèvres, celui de l'articulation qui, d’après cet homme de génie, ne peut être qu’un instrument secoxdaiee d’éducation. Celte dernière partie est, au jugement d'un de ses disciples les plus distingués, ancien censeur des études de notre Institution , Bébian, que nous ne saurions trop citer, un petit chef-d’œuvre de précision et de clarté que doit consulter avec soin quiconque se sent le courage d’entreprendre la même lâche.
» Qu’il me soit permis, messieurs, de vous soumettre, en passant, une
(1) Transactions philosophiques de Londres, octobre 1698.
260 DE LA GCÉRISON DE LA SL'RDl-MCTITÉ.
doulbe observation de l’abbé de i’Épée et de son successeur immédiat,
l'abbé Sicard, au sujet de l'éducation de l'ouie et de la parole :
» Apprendre à des sourds-muels à parler, dit le premier, ce n'est pas une œuvre qui demande de grands talents : elle exige seulement beaucoup de patience de la part de l'instituteur, et beaucoup de patience aussi et de persévérance de la part de l’élève.
* ün jour de séance publique, le second s’étant aperçu qu’un assistant s’extasiait à la vue des résultats obtenus par la parole, s’écria en s'adressant à son auditoire : Messieurs, si la maison pouvait payer des manœuvres pour celte besogne, il n'en sortirait pas un seul élève qui ne sût parler.
» Ainsi, de ces deux grands hommes, l'un considère l’articulation artificielle comme un jeu de patience ; l'autre comme un labeur de manœuvre. Que dire de plus, sinon qu'il y aurait, non seulement maladresse, mais barbarie, mais crime, à vouloir dépouiller le sourd-muet du seul dédommagement que lui a laissé la nature compatissante, de la source la plus féconde, pour lui, d’épanchements et de consolations, de sa langue mimique, dont il a apporté l’instinct en naissant, quand l’expérience, cette souveraine maîtresse des sciences et des arts, vous prouve que, par cette horrible mutilation, vous coupez sans pitié les ailes à son intelligence souvent si précoce, si ardente et si active ?
» Oh ! quel beau, quel immense, quel intarissable sujet d’études (î) dans cette mimique qui, en dépit de la différence des langues parlées, unit par une seule langue commune, idéologique, tous les sourds-muets du globe, et n'est pas néanmoins appréciée, tant s’en faut, à sa juste valeur, par un trop grand nombre d’esprits superficiels ou prévenus?
» Le temps et l'espace me manqueraient, messieurs, pour dérouler ici à vos regards le tableau séduisant des merveilles que racontent Quintilien et plusieurs autres auteurs de raDtiqui;é, de cette langue muette admirée dans tous les temps, par tous les peuples, mais qui constituait surtout une des branches importantes de l’éducation romaine ; de cette langue muette enfin,
( I ) J ai eu occasion de traiter les questions suivantes, proposées en 1839 par le Congrès historique de France : Déterminer le rôle important qu'a joué la mimique chez les peuples anciens , et celui auquel elle pourrait être appelée chez les modernes. — Envisager la pantomime dans ses rapports, soit avec l'enseignement des sourds-mueis , soit avec les connaissances humaines.
J'ai tâché, en outre, de dévoiler les avantages de la mimique, en ce qui concerne l'éducation de nos frères d'infortune , dans mon Mémoire sur les sourds-muels avant et depuis l’abbé de l’Êpée, couronné en 18-10 par la Société des sciences morales, lettres et arts de Seine-et-Oise ; et dans mon dernier ouvrage intitulé : L’abôa de l’Épée, etc., etc., Histoire des monuments élevés à sa mémoire à Paris et à Versailles (1852).
DISCUSSION DU RAPPORT. S6l
comprise du nord au midi, du levant au couchant, parce qu’elle porte avec elle l'empreinte de l’organisation humaine qui ne varie pas.
» Faudra-t-il vous rappeler que les savants de tous les pays ont vainement poursuivi durant des siècles le problème d une langue universelle , et que Descartes et Leibnitz, eux-mêmes, ont échoué dans leurs recherches, après avoir longtemps bercé le monde de l'espoir de cette découverte? Eh bien ! cette langue universelle si laborieusement, si infructueusement cherchée, si solennellement promise, elle e.viste, messieurs, sous vos yeux, tout autour de vous, c’est l'humble mimique des sourds-muets. Pourquoi, sans la connaîire, la rejeter dans un coin, d'une main dédaigneuse, comme un instrument inutile? Pourquoi ne pas l'étudier plutôt ? Pourquoi ne pas la cultiver, si ce n'est avec amour, du moins sans prévention? Ah! croyez-le bien, seule elle vous donnera la clef de toutes les langues, car elle n'est pas, tant s’en faut, ainsi que se l’imaginent certains esprits qui l’ignorent, circonscrite dans l'étroite sphère des objets sensibles ; elle se prête encore merveilleusement aux peintures les plus exactes, les plus minutieuses du monde intellectuel et moral.
j> Aussi, grâce à ce précieux instrument, aidé de l'étude philosophique de la langue, il n’est pas de science si abstraite que l’intelligence du jeune sourd-muet n’aborde, et dont il ne se joue ; il n'est même pas d’écrivain, poète ou prosateur, qu'il ne puisse traduire avec autant de facilité que de bonheur. Qu’on le remarque bien, la langue des gestes, cette fille aînée de la pensée, loin de s'assujettir aux lois capricieuses de nos langues artiQcielles, ne fait que suivre la marche régulière et même les contours logiques de l’esprit humain. Et que de secrets admirables ne révèle-t-elle pas au regard atleiitif de celui qui veut l’étudier sérieusement !
» A ce propos, je ne puis résister à la tentation de reproduire ici les propres expressions d’un estimable auteur do dernier siècle, de Marmontel : « La pantomime,, dit-il, parle aux yeux un langage plus passionné que » la parole; elle est plus véhémente que l’éloquence même; et aucune langue » n’est en état d’en égaler la force et la chaleur. »
» Marmontel a raison, messieurs , le langage naturel seul , cet idiome national do sourd-muet, peut permettre à ceux qui entreprennent son éducation de porter la lumière dans son esprit avide de savoir. Faute de l’avoir étudié à fond, on aura beau étaler dans sa chaire une érudition pédantesque, on y perdra son latin ( qu’on me passe l’expression ). Possédez-le donc avant tout, vous qui voulez consacrer votre vie entière et toutes les puissances de votre âme à poursuivre la belle œuvre de l'abbé de l’Èpée. C’est l’unique moyen d'épargner bien des méprises graves à votre élève, et de vous épargner à vous-même bien des tâtonnements inutiles. La forme ordinaire de la pensée du sourd-muet, si vous avez le courage de l’étudier, vous convaincra surabondamment de cette nécessité. Là surtout se trouve
engagée, il faut le dire publiquement, la plus grande responsabilité morale
du maître.
» Mais, m'objecteront les partisans exclusifs de la prononciation, la méthode allemande, c'est le progrès, c’est l’avenir , tandis que la méthode française stationnaire ou même rétrograde, c’est la routine, c’est le passé, c’est la barbarie.
» Voilà ce que j’appelle, moi, des phrases creuses qui ne prouvent rien et ne peuvent servir qu'à embrouiller une question fort simple et naturellement fort claire, car elle se réduit uniquement à rechercher de bonne foi sur quelle base doit reposer l’édiQce intellectuel du sourd-muet.
» Or, comme l'ont prouvé les instituteurs du premier ordre, l'association des idées et des sons ne s’opère pas d’une manière plus intime que celle des idées et des mots. La mimique (1 ), à leur avis encore, exerce, avec des caractères même bien plus saisissants, sur l’esprit du jeune sourd-muet, autant d'influence que la parole sur celui de l'enfant qui en est doué, c’est-à-dire que l’une et l’autre servent également d’intermédiaire pour y faire jaillir la clarté.
» Donc’, il est incontestablement avantageux d’instruire les sourdsmuets par des caractères écrits, toujours accompagnés de signes sensibles, comme on instruit les autres hommes par la parole et par les gestes qui l’interprètent.
ï J’accorde que vous réussissiez à faire parler les sourds-muets, mais jamais cette parole artificielle ne sera aussi claire, aussi intelligible que celle dont la nature a doué les autres hommes. Elle aura, en outre, l’inconvénient grave de ne pouvoir être obtenue, tout imparfaite qu’elle sera, qu’aux dépens de l'instrument intellectuel quelle faussera. Agir de la sorte est au.ssi absurde que de vouloir, à tout prix , faire d’un sourd-muet un Barroilhet ou un Liszt, un ténor ou un pianiste.
» Quels fruits l'articulation (2,i a-t-elle portés dans notre Institution impériale depuis qu'elle y a été introduite et en dépit des réclamations incessantes dont elle a été l'objet ? A-t-elle mieux répondu aux espérances qu’on en avait d'abord conçues? J'invoque avec confiance les expériences réitérées auxquelles se sont livrés les membres du Conseil supérieur et de la Commission consultative de l’établissement.
» Aujourd’hui que tout le monde a éprouvé depuis longtemps la valeur et la portée réelle de cette articulation si vantée comme une manne intellectuelle, comme une langue de feu descendue sur la tête du sourd-muet, il faudrait être fou, sinon charlatan, pour s’opiniâtrer à lui assigner le premier rôle dans l’éducation de cet infortuné' Chaque jour vient nous appor-
. (4) Voyez la note A.
■. (2) Voyez la note B.
DISCUSSION DD RAPPORT
ter de nouveaux faits qui corroborent, cette opinion , à l'heure qu'il est, généralement admise, que désormais la parole ne peut plus être sérieusement enseignée chez nous avec quelques chances de succès qu’au moyen de la mimique, cet admirable instrument de communication dont la nature bienfaisante a doté nos frères, et qui seul a le pouvoir de leur faire supporter avec courage et résignation la privation douloureuse des deux plus puissants organes de la pensée humaine.
» Tout considéré, a quoi bon s’obstiner sans cesse à vouloir mettre aux prises la parole artiBcielle et la mimique quand le peuple sourd-muet, cette portion si intéressante de la grande famille humaine, secoue à peine les langes du berceau et ouvre à peine les yeux aux premières lueurs de son émancipation morale? Pourquoi, au lieu de compromettre ainsi, par de brutales innovations, les destinées d’un établissement qui jouit depuis longues années d’une réputation si justement acquise, ne pas se borner à y conserver pieusement ces saines traditions des abbés de l’Épée et Sicard, auxquelles une main téméraire ne saurait toucher sans amener la ruine totale de l’avenir intellectuel des sourds-muets?
« Est-ce qu’on pense, par hasard , pouvoir impunément démolir à son gré un bel édifice sous le prétexte ambitieux qu’on se croit plus habile que le grand architecte qui l’a élevé?
> Il est aujourd’hui généralement reconnu par tout le monde, sauf par quelques gens superficiels ou malintentionnés, que l’articulation ne saurait être, dans l’enseignement du sourd-muet, que d’une utilité tout à fait ïEcosDAisB, et seolement dans les cas qui deviennent de plus en plus rares avec le progrès croissant des lumières, où il y a nécessité de se faire entendre d’un parlant qui ne lait ni lire ni écrire.
î Mais qu’on s’attache opiniâtrément à en faire l’application exclusive à tout un enseignement régulier et complet, c’est là, je le répétera! sans cesse, delà folie; plus quede la folie, c’est de la cruauté, c’est de la tyrannie. Contemplez, en effet, un instant avec moi,’cet instituteur à l’esprit étroit, réunissant, de gaieté de coeur, tous ses efforts de vandale pour dépouiller son élève des avantages qu’offre, à «on intelligence active, la nature seule, si ce n’est une autre méthode, et pour le réduire sans merci à torturer des journées entières sa langue, à fatiguer sans relâche ses poumons et son gosier, afin d’arriver à pousser des accents rauques, sauvages, inintelligibles presque toujours ; voyez le professeur enseigner gravement à l’enfant l’art admirable de lire la parole sur les lèvres d’un interlocuteur , comme s’il était toujours facile de démêler des mouvements si rapides , si fugitifs, comme si, enfin, trop souvent deux mots prononcés d’une manière identique n’avaient pas deux sens diamétralement opposés. Arrière ! arrière une bonne fois pour toutes, ces impitoyables expérimentateurs ! Car tel estl’ennui, je dirai même la répugnance, le dégoût que nos jeunes sourds-muets
26i DE LA GUÉRISON DE LA SURDI-MUTITÉ,
éprouvent également pour cet exercice , qui leur paraît bizarre et dont ils •ne comprennent pas le but, qu'on les voit toujours revenir à leur langage favori, au langage des gestes, malgré la persistance des maîtres spéciaux qui se sont faits les champions de la méthode allemande, méthode qui, disons-le en passant, a été condamnée dans le dernier siècle, aux applaudissements unanimes d’un public éclairé, par l’Académie de Zurich au jugement de laquelle la méthode de l'abbé de l’Épée avait été soumise à l’occasion de son procès littéraire avec Heinicke, directeur de l’école des sourds-muets de Leipsick.
» D’ailleurs, à considérer la lecture de la parole (1)au point de vue pédagogique, cet exercice suppose nécessairement chez l’élève la connaissance préalable de la langue dans laquelle les mots sont articulés. Qui, dès lors, osera nous affirmer, la main sur la conscience, qu’il est possible de procécéder à ce genre d’enseignement sans jamais appeler la mimique à son secours? Personne, assurément, à moins que le charlatanisme ou l’intérêt n’y entre pour quelque chose.
* Cela posé, qu’en conclure, sinon qu’il est bien et dûment avéré que, dans l’instruction du jeune sourd-muet, la langue des gestes doit être la compagne inséparable de la parole, comme elle l’est presque toujours, à leur insu, dans le langage des parlants?
» Sans avoir besoin de citer, à l’appui démon raisonnement, le témoignage de Fénelon, qui pensai t que, dans les éclaircissements qu’on donnait aux enfants ordinaires , U fallait que les paroles fassent aidées des tons et des gestes , je Depuis que m'associer avec bonheur aux raisons irrésistibles par lesquelles un de vos premiers orateurs, M. Jules Guérin, a prouvé le fait nécessaire de l’intervention de la mimique naturelle dans une foule de circonstances.
» L’exclusion de la mimique est donc une absurdité, une barbarie, un crime de lèse-humanité.
» 'Veut-on apprécier comparativement la portée de la langue des gestes et celle de l’articulation dans l’enseignement du jeune sourd-muet ?
» C’est ici surtout qu’il importe que la religion do juge ne puisse pas être mise en défaut : car, à entendre tel ou tel maître de prononciation allemande, l’accès de son école est sévèrement interdite à la langue des gestes. Et cependant, on le surprend sans cesse recourant, malgré lui, à cet instrument indispensable pour se faire mieux comprendre de ses élèves.
* H est superflu, sans doute, d’insister sur ce point important, que ce n’est qu'à contre-cœur que presque tous nos enfants acceptent de pareilles leçons, et qu’à peine se voient-ils hors de la classe, qu’ils recommencent à s’entretenir de préférence en langage mimique.
» On veut, ne cessent-ils de répéter dans leur énergique panlo.mime,
(i) Voyez la note C,
DISCUSSION Dü RAPPORT.
nous montrer au public comme des bêles curieuses ; c’est une humiliation à laquelle nous sommes fort .sensibles, et pourtant il nous faut donner à nos condisciples l'exemple de l’obéissance, sauf à fouler aux pieds celle maudite articulation à la première lueur de liberté que nous pourronsrecoiiquérir.
» Préoccupé que je suis d’une foule de considérations que soulève le problème qui se débat parmi vous, je me contenterai do faire un appel aux lumières et à la conscience de quiconque s'est livré à l'étude approfondie des diverses méthodes qui se partagent l’éducation des sourds-muets. Qu’il me suffise d'appeler votre examen attentif sur les citations qui terminent ce mémoire.
» Est-ce que par hasard on aurait la prétention d’imputer exclusivement à l’emploi journalier de la mimique les défauts que l'on peut remarquer dans Je style des élèves actuels de nos institutions spéciales?
» Mais ai-je donc besoin de m’évertuer à vous faire toucher du doigt le peu de solidité d’une pareille objection?
» Comme je crois l'avoir démontré plus que suffisamment dans ma Réfutation de l’opinion de feu le docteur Itard, relative aux facultés intellectuelles et aux qualités morales des sourds-muets, les défauts signalés tiennent, selon moi, à deux principales causes : 1“ à ce que nos enfants ne sont admissibles que beaucoup trop lard dans notre école, c’est-à-dire à 1 0, <2 et même 16 ans ; 2° à ce que la durée de leur séjour dans l’établissement est infiniment trop limitée (tous ceux qui se sont occupés de la matière leconfessent', comparativement aux exigences particulières de leur triste position, toute l'habileté des professeurs échouant contre cet obstacle. Ajoutons enfin, pour rendre un dernier hommage à la vérité, que les progrès des élèves dépendent autant du parti que le maître sait tirer de leurs dispositions que de la sagesse des vues qui dirigent en général la marche de l’enseignement.
1) 11 nous reste à purger notre école d’une accusation lancée sur elle un peu trop à la légère, pour ne rien dire de plus, du haut de la tribune de votre .Académie.
V On lui a reproché de sacrifier en grande partie les facultés rudimentaires de l’ouïe et de la parole, au lieu de leur imprimer, comme ce serait pour elle un devoir, tout le développement dout elles sont susceptibles.
» L’historique de notre enseignement oral depuis l’abbé de l’Épée jusqu'à nos jours répond péremptoirement à une imputation aussi peu foadée. A Dieu ne plaise cependant que nous prétendions que l’on ait également réussi avec tous les sujets qui fréquentent notre cours d’articulation. Mais ce qui se passe journellement sous nos yeux, doit suffire pour nous donner la juste mesure des brillants résultats que l'on attribue à la méthode allemande,
D La meilleure présomption que je puis invoquer en faveur de la mi-
inique, indépendamment des raisons générales qu’il ne m’a été donné de déduire qu’à la hâte, résulte de ce fait évident que l’instruction à priori du sourd-muet par l'articulation ressennblera toujours à celle du perroquet, tant que l’on n’y aura pas fait intervenir sa langue naturelle; et que tout ce qu'on livrera aux procédés vocaux sera autant d'enlevé à son intelligence.
» Pourquoi donc remettre tout aujourd’hui en question quand une expérience de plus d'un demi-siècle a donné gain de cause à la langue que Dieu a donnée à nos frères ? A quoi, dès lors, nous ont servi les efforts héroïques que le génie, secondé par le plus admirable dévouement, s'était imposés pour faire triompher la cause sainte de la vérité? Oui, je le déclare avec une amère douleur, l'avenir intellectuel de nos pauvres enfants me semblerait sinon perdu , do moins fort compromis si les partisans du langage artificiel l'emportaient dans cette question décisive.
» Conclusion. — Dans le double intérêt de la tendance spontanée des facultés des jeunes sourds-muets à l'analogie et de leur instruction proprement dite, il importe que la mimique reste éternellement debout dans nos écoles, non pas,à Dieu ne plaise, comme but spécial de l'éducation de nos enfants, maiscommeson instrument indispensable, urUque, bien entendu toutefois que l’instituteur devra s’appliquer avec un soin constant à entretenir chez eux l’habitude de la langue écrite.
» L’articulation et la lecture sur les lèvres ne sont que des moyens SECosDAiREs doot il ne convient d'user, disent les instituteurs du premier ordre, qu'avec beaucoup de ménagement, n’y exerçant que les élèves qui y sont jugés aptes, se gardant bien de l’imposer à tous et de contraindre particulièrement à l'essayer ceux qui montrent pour cette spécialité une aversion invincible.
» Veuillez bien, messieurs, le remarquer, la vie ou la mort de notre institution et de ses sœurs dépend de votre décision. Vous ne voudrez point exposer à des chance.s certaines de dépérissement et de dissolution une école modèle (car c'est de ce titre que toutes les écoles françaises et même étrangères saluent encore celle de Paris), qui, grâce au génie paissant de son vénérable fondateur, était, jusqu'à ce jour, sortie victorieuse de tous les obstacles que lui avaient suscités l’incrédulité et l'envie, compagnes ordinaires des préjugés et de l’ignorance, et d'où est parti le signal de l’émancipation morale et intellectuelle de nos frères d’infortune.
» C’est intimement convaincu de la supériorité de la méthode française sur la méthode allemande que je m'honore do me dire avec la plus haute considération, messieurs, votre bien dévoué serviteur,
» Ferdinand Berthiek,
» Doyen des professeurs de l’Institution impériale des sourds-muets de Paris. »
DISCDSSION DD RAPPORT.
NOTES
(Â) Mimique.
«.Quand il s’agit de faire sentir aux sourds-muets les nuances lé¬
gères qu’une expression heureuse ou un tour ingénieux donne à la pensée, l’analyse grammaticale est impuissante , et toutes les délicatesses du style se noient et disparaissent dans les périphrases explicatives. Mais la richesse, la flexibilité du langage mimique peuvent rendre sensibles aux yeux toute l’énergie comme toute la linesse de la pensée, toutes les grâces, toute l’élégance des tours et des expressions.
» Par le simple langage des gestes, on peut donner au sourd-muet toutes les connaissances dont il a besoin , avant même qu’il ait appris la langue écrite.
» Par la parole, vous ne pouvez lui rien enseigner, qu’il ne sache préalahlement la langue, qui est votre instrument d'instruction. Or, de toutes les connaissances, c’est, pour le sourd-muet, la plus longue et la plus difficile à acquérir ; et comme pour interpréter la parole, vous n'avez guère que la parole, il arrivera que nombre de vos élèves, après cinq ans d'étude, n'ayant pu apprendre suffisamment la langue, n’auront pu, par conséquent, rien apprendre. »
[Examen critique de la nouvelle organisation de Venseignement dans l'Institution royale des sourds-muets de Paris, par Bébian, ancien censeur des éludes de cet établissement.)
« Les gestes sont le langage nature! du sourd-muet, celui à l’aide duquel il manifeste ses premières pensées , ses premiers sentiments , celui auquel il recourt le plus volontiers. C’est par là que l’instituteur est le plus intimement en communication avec son élève. Ce sera donc le pivot autour duquel tournera tout l’enseignement, et ce serait gratuitement se priver do plus puissant moyen d’éducation, que de chercher à le comprimer. Aucun autre moyen ne saurait remplacer ce langage, ni donner à l'inslitoteur une action aussi puissante sur l'âme du sourd-muet. Mais pour laisser à ce langage toute sa puissance, il faut en respecter le génie, et le manier avec facilité; il faut surtout s’être mêlé aux jeux, aux récréations des sourds-muets, avoir vécu de leur vie, avoir surpris leurs gestes dans leur intimité, »
[Annales de ïéducation des sourds-muets et des aveugles, par M. Ed. Morel, directeur de l’Institution impériale des sourds-muets de Bordeaux, 7'vol,, n”2, page 92).
Il faut, pour apprendre plus vite une langue quelconque, s’ai-
DE LA GUÉRISON DE LA SÜRDI-MDTiTÉ.
der de celle que l’on possède déjà. Le sourd-muet, lorsqu’il arrive à l'école, en parle une ; à la vérité elle est peu développée, mais telle quelle est, elle doit donc l'aider à acquérir l'intelligence de celle qui est en usage autour de lui.
» La conversation et la lecture sont les seuls moyens d’acquérir une langue par l'usage. Puisque le premier moyen n’est guère facile au sourdmuet, il faut le mettre en possession du second le plus promptement possible. »
( Extrait d'un cours d'instruction, par M. l'abbé Chazottes, directeur de l'Institution des sourds-muets de Toulouse.)
(B) Articulation.
» ... ... Personne ne s’est attaché plus que moi, dit Bébian dans son Examen critique de la nouvelle organisation de l'enseignement dans l’Institution des sourds-muets de Paris, à démontrer par des preuves plus décisives combien il est absurde , ridicule , tyrannique de vouloir baser renseignement des sourds-muets sur la parole, de choisir directement la faculté qui leur manque pour principal instrument de leur instruction, faculté que l’art ne peut rendre qu'à la moitié d’entre eus, et toujours d'une manière incomplète.
». Dans toutes les séances publiques, on fait paraître un certain
nombre d’élèves qui viennent hurler en présence de l’assemblée quelques cris sauvages , rauques ou glapissants qu’on décore du nom de parole , et que le maître est obligé de traduire en langage humain pour les rendre intelligibles.
» Mais à quoi loi servira la parole que vous lui aurez apprise si péniblement, s’il est destiné à aller vivre dans les montagnes de l’Auvergne, dans les campagnes du Languedoc, de l’Alsace ou de la Bretagne? Il finira peut-être par prononcer quelques mots du patois de sa province. C'est bien quelque chose, j'en conviens ; mais ce serait acheter trop cher un si faible avantage que de le payer de cinq ou dix ans d’étude , et d’un temps qui aurait pu être bien plus fructueusement employé.
» Faire parler les muets, dit-on souvent encore, n’est-ce pas une sorte de prodige? Ce prétendu prodige n’a rien cependant qui soit si digne d’admiration. Les organes de la parole ne sont pas autrement conformés dans le sourd-muet que dans les autres hommes : il ne parle point parce qu’il
DISCUSSION DU RAPPOBT.
ii'a pas entendu, et que sa langue ne peut imiter des sons qui ne sont point parvenus jusqu’à l’oreille. Mais vous pouvez lui faire voir la position et le mouvement qu’il faut donner à la langue, aux lèvres et à la gorge : ces organes, une fois convenablement disposés, la voix qui les traverse en sortant du poumon produit le son désiré, que celui qui le profère s'entende ou ne s’entende pas : c’est un instrument de musique qui répond fidèlement aux doigts de l’artiste. *
(Eloge de Charles-Michel de l’Epée, par Bébian.)
« ..J’ai assez démontré, dit cet instituteur éminent dans VEssai sur
les sourds-muets et sur le langage naturel (4 817) et dans le Journal des sourds-muets, combien pareille tentative est insensée et tyrannique; mais aussi, par compensation, combien elle est impuissante. Entrez dans une école de sourds-muets : quelle expression dans leur physionomie, quels gestes rapides , quelle vivacité, quelle énergie dans leur pantomimeI Ces enfants si vifs, si gais, si pétulants, figurez-vous-les tout à coup droits, roides, immobiles comme des statues, rangés en rond , tablettes en main, l’œil fixe, cherchant péniblement les traces d’une pensée sur les lèvres grimaçantes d’un de leurs camarades, qui se consume en stériles efforts pour exprimer par la parole ou sur sa tablette quelques idées qu’un geste eût fait jaillir comme un éclair à tous les yeux.
» Est-il autorité humaine qui puisse obtenir pareille victoire sur la nature et exercer si horrible violence sur la pensée? Autant vaudrait essayer de pétrifier l’intelligence et de solidifier la pensée. »
» On apprend bien à parler à des perroquets ; on parait même réussir à faire comprendre la parole à des chiens : que dis-je? il n’y a pas jusqu’à des machines parlantes qui n’aient été inventées. Les écoles de tous les temps et de tous les pays ont d’ailleurs mis au monde des sourds-muets parlants ; mais toujours et pour cause, on a omis de constater régulièrement l’état antérieur.
» La vraie, la grande méthode pour faire parler des sourds-muets de naissance consiste à pénétrer jusque dans leur âme à l’aide des signes parfaits qu’on leur fait toucher et voir, et à inoculer en eux une parole toujours en rapport avec le talent de l'instituteur, la situation antérieure des sujets, leurs dispositions. C’est un fait, que les plus beaux succès ont toujours été dus au meilleur emploi des signes s’effaçant à mesure que la parole arrive. »
( Opinion de M. Piroux, directeur de l'Institution des sourds-muets de yancij, sur l'établissement de M. Dubois à Paris.)
DE LA GüÉRlSOS DE LA SCRDI-MüTITÉ.
Lecture sur les lèvres. -,
« Quel esl l’insiituteur de sourds-muets, quel est l’homme de sens qui ne sache par expérience, qui ne reconnaisse par le plus simple raisonnement, quele sourd-muet, même le plus habile à lire la parole sur les lèvres, ne peut la comprendre qu’autant qu'elle lui est adressée directement, en face, de près, en courtes phrases familières, lentement, distinctement articulées ? Il n’est point de sourd-muet, quelque habile qu’on le suppose, qui puisse suivre sur les lèvres un discours d’une page.
» .Accordons que le sourd-muet puisse démêler et saisir sans hési¬
tation dans les mouvements fugitifs des lèvres tous les sons et toutes les articulations. 11 faudra encore qu’il affecte à chacun de ces sons l’orthographe qui lui convient par rapport au mot dont il fait partie. Chaque son, dans notre langue, s’écrit de plusieurs manières, et le sourd-muet ne comprend que les mots correctement écrits. »
( Examen critique de Bébian.)
On lit ce qui suit dans une brochure intéressante que vient de publier M. Rambasson , ancien directeur de l’Institution des sourds-muets de Chambéry, sousle titrede : Langue universelle, langage mimique, mimé et écrit, etc.:
» .... Ce qui a fini, dit-il, par nous dégoûter de l’enseignement de la parole, c’est la visite que nous avons faite à un établissement si fort vanté par les feuilles publiques, que nous pensions presque que l'habile professeur avait le don de dire, Ephpheta, et d'être obéi. Mais, hélas! quel désappointement! sur une dizaine d'enfants, à peine un ou deux étaient intelligibles ; les autres, avec des contorsions affreuses et qui faisaient mal à voir, ne produisaient que des sons rauques et indé- chiffrables. Nous ne nommons pas cet établissement, de crainte de nuire au dévoué directeur qui nous l’a ouvert avec bienveillance et dont les efforts ne peuvent que perfectionner l’art pour le petit nombre d’élèves capables de la parole. »
— M. PiORRY donne lecture de la seconde conclusion du rapport:
Deuxième demande ministérielle. « Le ministredemande si d’au très sourds-muets n’ortt pas conservé l’usage de la parole, et ne seraient pas susceptibles d’acquérir la faculté de la lire sur les lèvres, quoiqu’ils soient atteints d’une surdité incurable.
M. Piorry lit la réponse de la commission, dans laquelle il a mo-difié quelques mots (1) ; la voici ;
(I ) Ces modifications faites, personne n’en doute, dans un but de con-
bISCüSSION Dü RAPPOEt. Tli
« La possibilité de lire sur les lèvres est une faculté commune à un très grand nombre de sourds-muets (la commission a dit tous), et sert de fondement à l’instruction de ces infortunés dans les écoles allemandes et à Paris dans l’institution de M. Dubois.
»■ Quant à rai’liciilatioii de la parole, elle peut, toutes choses égales d’ailleurs relativement à l’intelligence de ces élèves, être obtenue à un degré d’autant moins imparfait que l’action de parler était primitivement moins conipléiement abolie. »
— 31. 3Ialg.aigne réclame la rédaction exacte de la commission ; il n’y avait point « faculté commune à un très grand nombre, mais à tous les sourds-muets. »
—'.31. J. Gcéri.m combat encore ces conclusions comme entachées d’inexactitude et d’injustice envers 31. Blanchet.
— 31. Londe demande qu’on retranche la mention qui est faite d’une institution particulière.
— 31. C.AZEAIJX, au contraire, lient à cette mention nominale, pour montrer que la méthode de 31. Blanchet n’existe pas, et que l’enseignement oral ne lui appartient pas.
Après un débat assez animé, auquel prennent part plusieurs orateurs, notamment 31. Baillarger, membre de la commission, les amendements sont mis aux voix et rejetés, et la rédaction adoptée ainsi en remplaçant le mot très grand nombre par le mot tous (1), et par le mot diverses institutions la mention spéciale de l’institution Dubois.
Troisième question ministérielle. « La commission sera priée d’examiner si les élèves de cette dernière catégorie ne pourraient pas recevoir quelque notion du son par les nerfs de sensibilité générale, comme l’indique le docteur Blanchet. »
Réponse. « Les mouvements vibratoires des corps qui constituent la condition physique de la notion du son, chez les sujets possédant le sens de l’ouïe, ne peuvent jamais donner une telle notion aux sujets privés de ce sens.
» 3Iais, ainsi qu’il est généralement connu en physiologie et en
ciliation, ont rendu celte partie de la séance très agitée ; il a été fort difficile de s’entendre sur la portion du texte appartenant au rapporteur ou à la commission mixte dont 51. Malgaigne était devenu membre, mais enfin ce débat s’est terminé comme nous l’indiquons plus bas. P. .\I.
(1)51. Ferrus, qu’une indisposition retenait eboz lui pendant cette séance, s’était proposé de réclamer par écrit contre ce mol tous. Nous regrettons de n’avoir pas reçu à temps ce travail qui, venant d’un savant aussi compétent en pareille matière, eût offert un grand intérêt. P. M.
Tr2 DE LA GUÉRISON DE LA SURDI-.MÜ1ITÉ.
pathologie, ces mouvements vibratoires produisent sur les organes de la sensibilité tactile une impression et une notion spéciales que les sourds-muets peuvent mettre à jirofit dans un certain nombre de circonstances. Ce moyeu d’instruction a été proposé et se pratiquait antérieurement aux recherches de il. Blancliet à ce sujet. »
— M. Bouvier ; La parole entraînante de il. Bérard m’a tenu sous le charme, comme chacun de nous, tout le temps qu’a duré sa brillante allocution. Revenu de cette sorte de fascinalion, j’ai dû me demander si ses déducdons étaient rigoureuses, si leur point de départ était irréprochable, si les conséquences s’accordaient pleinement avec les prémisses.
Notre honorable président vous a exprimé chaleureusement ses inquiétudes, ses convictions, sur le résultat du vote de l’Académie, si elle adoptait la réponse de la commission à la troisième question de M. le ministre. Toute l’argumentation de M. Bérard est fondée sur la rédaction de cette question, ainsi conçue :
» Examiner si les élèves atteints de surdité incurable ne pourraient pas recevoir quelque notion du son par les nerfs de sensibilité générale, comme l’indique M. Blanchet. »
Cela équivaut, selon notre honorable collègue, à demander si l’on peut entendre par la peau sans le secours de l’organe de l’ouïe. Il ne lui a pas été difficile de prouver que ce serait là une énormité, une hérésie, un contre-sens physiologique.
L’interprétation de notre président me paraît simplement montrer jusqu’où peut aller la distraction des esprits les plus éminents.
Qu’est-ce que le son ? dit en elfet M. Bérard. Ce n’est pas le mouvement vibratoire des corps ; cest ce mouvement vibratoire passant par le nerf acoustique sensible ; c’est la sensation qui en résulte.Comment admettre dès lors que les impressions tactiles, transmises par les nerfs de sensibilité générale, que les sensations qu’elles produisent, puissent donner la moindre notion du son, qui est le propre de la sensibilité spéciale du nerf acoustique et de l’appareil merveilleux qui l’enveloppe?
Qu’est-ce que le son? dirai je à mon tour. Les anciens physiciens, Nollet, Brisson, Beudant, Haüy, les physiologistes même, dans le siècle dernier, désignaient par là, non la sensation du son, mais le mouvement vibratoire qui la détermine. C’est l’acception admise par Lecat; c’est celle que reconnaît un auteur justement apprécié de notre honorable président, le grand Haller, lorsqu’il dit : Sonusest tremor; sonum hicnon dicimusmentissensationem, etc.
Il est vrai que la définition contraire, qui n’était, en 1800, que celle de Cuvier, de Richerand , a prévalu depuis, et qu’elle est
DISCUSSION DD RAPPORT. 273
maintenant généralement adoptée par les physiologistes et par les physiciens eux-mêmes. Mais l’autre acception du mot n'a pas pour cela péri. J’en appelle, sur ce point. de notre honorable président, de l’éloquent auteur du discours auquel je réponds, au brillant professeur de physiologie de la Faculté. M. Bérard ne dit-il pas à ce nombreux auditoire, avide de ses moindres paroles, que le son s& produit Ae telle ou telle manière, se transmet à travers divers milieux, se propage suivant certaines lois, se réfléchit dans certaines circonstances, qu’il jouit d’une vitesse déterminée, etc.? Mûller, ni aucun autre physiologiste, ne tiennent un langage différent. N’estil pas évident que le son est, dans ce cas, la vibration des corps, cause de la sensation et non la sensation elle-même?
Cette expression a donc deux significations, comme je le disais en 1830, alors qu’émule de M. Bérard, j’aspirais à cette chaire de physiologie aujourd’hui si bien remplie. Je le disais d’après mon maître, M. Magendie, qui n’a pas négligé d’indiquer les deux acceptions dans son Traité de physiologie.
Est ce là un vice de langage? Non ; c’est tout simplement une métonymie, un de ces tropes, d’un usage continuel, dont toutes les langues fourmillent.
Cet Amman, qu’a cité notre collègue, est encore plus hardi dans Son langage, qu’il pousse jusqu’à la métaphore, lorsqu’il dit, à l’occasion du mouvement de tremblement que les sourds-muets perçoivent dans le larynx pendant la production de la voix, qu’il est en quelque « sorte leur organe de l’ouïe ou du moins leur en tient lieu » N’était ce pas dire aussi qu’ils recevaient par là la notion du son, c’est-à-dire du mouvement vibratoire de l’organe? Et personne sera-t-il tenté d’accuser sérieusement Amman de confondre ici la sensation auditive du son avec l’impression tactile des vibrations sonores?
« Le sourd, dit M. Esquiros (1), que son oreille n’avertit pas du
» danger entend par la plante des pieds.On peut dire que chez
5) lui le sens de l’ouïe se trouve répandu à la surface des organes. » Fera-t-on un crime à cet auteur, qui s’est inspiré, comme on sait, des lumières de savants professeurs des sourds-muets, lui fera-t-on un crime d’avoir coloré son langage de ce style métaphorique? Prétendrait-on qu’il attribue réellement au sourd-muet une sensation du son par la peau, toute semblable à celle que nous éprouvons par l’oreille? Si l’on avait cette idée, tout le reste de l’article le démentirait; on y verrait que M. Esquiros veut dire simplement qu’outre la faculté d’entendre par les oreilles, nous possédons
[\) Revue ds Paris, 18ii.
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d’autres «moyens de percevoir les vibrations sonores,» auxquels nous ne faisons pas attention, tant que le sens de l’ouïe est intact, et que, là où ce sens manque, l’àine peut, jusqu’à un certain point, le suppléer par un autre, comme l’a si bien expliqué M. Bérard.
M. le ministre n’a pas été si loin : son langage, ou celui du médecin dont il a reproduit les termes, ne prêterait à l’équivoque, ne tomberait dans le ridicule, que pour qui s’obstinerait à vouloir traduire, dans tous les cas, le mot de son par sertsation du son. Mettez, au contraire, au lieu de cette expression de son, celle de vibrations des corps sonores (et je soutiens qu’il n’est pas permis d’entendre cette rédaction autrement), et à l’instant même la question de M. le ministre ne laisse plus la moindre prise à une critique qui n’est qu’une véritable logomachia Cette question, ainsi comprise, se réduit, en effet, à demander à l’Académie si les sourds incurables ne pourraient pas recevoir quelque notion des vibrations sonores des corps, non de la sensation auditive du son, par les nerfs de sensibilité générale (1).
L’ouvrage de M. le docteur Blanchet, cité par notre honorable président, ne donne pas un autre sens à ce phénomène si curieux de l’impression tactile des vibrations sonores. Si l’on y trouve (t II, p. 40i) qu’il y a « deux espèces d’audition, la perception du son par » le nerf auditif et la perception des ondes sonores par les nerfs sen- » sitifs, » le mot à'audition n’implique nullement, dans cette phrase, identité entre les deux genres de perception signalés par l’auteur. Ce n’est qu’une métaphore semblable à celles que je rappelais tout à l’heure, et s’il est vrai qu’il eût peut-être mieux valu, pour éviter toute équivoque, remplacer cette expression à'audition par celle de perception des vibrations des corps sonores, qui lui était équivalente dans la pensée de l’auteur, le reste du chapitre montre clairement la différence qu’il fait, comme tout le monde, de la perception auditive et de la perception tactile des mouvements vibratoires des corps.
Ces explications suffiront, je pense, pour faire voir que ni M. le ministre, ni la commission, ni M. Blanchet, n’ont exposé l’Acadé-
(4) Cette interprétation est évidemment beaucoup plus bienveillante que juste. Il sufBt de voir ce que fait M. Blanchet, quel parti il prétend tirer des vibrations de son acoumètre, combien il compte sur cet instrument afin de réveiller la sensibilité de l’oreille de nos sourds-muets pour mettre à néant ce laborieux plaidoyer de M. Bouvier. Le docteur Blanchet se sert de la musique et non pas peu de tropes, de métaphores, de métonymies et autres figures de rhétorique qui jouent un si grand rôle dans le discours de son défenseur officieux. P. M.
DISCUSSION DU RAPPORT
mie à encourir le ridicule, à rendre une décision que la spéculation pourrait exploiter. De toutes ces accusations, il ne restera qu’un charmant di.scours de plus du professeur éloquent, du savant physiologiste, du brillant académicien, que nous possédons parmi nous.
Le premier paragraphe de la nouvelle réponse de la commission et de M. Malgaigne à la troisième question reproduit la rédaction proposée par notre honorable président, pour protester contre le sens qu’il attribuait à la question de M. le ministre. D’après ce que je viens de dire, cette protestation est superflue, et la phrase qui la contient n’exprime plus dès lors qu’un de ces axiomes incontestables et incontestés, qu’il n’est ni nécessaire, ni dangereux de rappeler. C’est dire que je serais disposé à en voter la suppression, mais que je ne m’oppose pas formellement à son maintien.
Le second paragraphe de cette même réponse, concertée entre la commission et M. Malgaigne, semble empreint d’un sentiment qui s’est manifesté plusieurs fois dans la discussion , et qui tendrait à amoindrir le plus possible, sinon à effacer complètement, tout ce qui pourrait faire allusion aux recherches de M. Blanchet. Quel peut-être le motif de cette disposition qui a percé en mainte occasion , à l’égard d’un confrère dont les travaux sont soumis à notre jugement?
Serait-ce quelque exagération de leur auteur dans la part qu’il s’attribue en parlant de ses méthodes, des découvertes, des perfectionnements qu’il croit lui appartenir? Dans ce cas, on pourrait, il me semble, se contenter de les réduire à leur juste valeur, et je ne saurais voir là un motif de dissimuler ce qu’il y aurait de réel dans ces inventions, dans ces perfectionnements.
Mais non, il y a autre chose ; il y a ici une question de pei-sonnes. Ce que chacun pense toutbas, pourquoi ne le dirais-jepas tout haut? On a mis en suspicion le caractère, les antécédents de M. Blanchet. Je n’ai point à prendre ici sa défense (1). Si nous étions un conseilde discipline, je ferais une enquête, je dirais ce qui en serait résulté. Mais j’ai réservé mes investigations pour un autre objet, pour les
(4) Eh ! que faites-vous donc, alors? Pourquoi répondre tout haut à ce que chacun pense tout bas? Qui vous a chargé de ce soin, et quelle nécessité d’argumenter ainsi contre le sentiment public? Vous ignorez, vous voulez ignorer, vous n’avez pas fait d’enquête, et cependant vous condamnez vos adversaires, c’est-à-dire tout le monde, avec une légèreté qui décèle bien plus de prévention que de justice. Mais M. Bouvier nous avait déjà affirmé qu’il était sans passion. Nous l’aurions oublié facilement en lisant ce passage, . ■ P. M.
questions scientifiques, pour les faits relatifs aux sourds-muets. J’ignore, je veux ignorer tout le reste. Tout ce que je sais, le voici : c’est qu’il y a une rivalité déplorable, qui nuit aux intérêts de la science et de l'humanité. L’Académie a déjà eu à s’occuper d’une semblable rivalité, non moins funeste, dans un autre établissement, et je ferai remarquer que ces faits se sont produits dans les deux seules maisons où le personnel médical ne soit pas désigné par le concours ; tandis que Ton ne voit plus depuis longtemps de pareilles luttes dans nos hôpitaux, où nous sommes tous nommés au concours. 11 y a tout un enseignement dans le simple énoncé de ce fait (1).
Ce que je sais encore, c’est qu’il s’est trouvé un homme, un confrère, qui, malgré les clameurs, les menaces, les outrages, les dangers même (2), a poursuivi avec énergie et persévérance l’accomplissement d’une idée utile. Ce confrère, je ne le connaissais pas au commencement de ces débats; mais son nom m’importait peu. Je ne me suis attaché qu’à l’idée : c’est à elle que j’ai consacré mes veilles; c’est pour elle que je suis entré dans la lice.
Mais quelque motif que l’on suppose aux actes de notre confrère, quelque opinion que chacun de nous puisse s’être formée sur des questions personnelles, il y a une chose qui doit dominer tout cela : c’est la justice que les corps savants doivent aux hommes qui leur soumettent leurs travaux.
11 y a aujourd’hui plus d'un siècle, c’était en 17à9, un homme présentait à l’Académie des sciences une nouvelle méthode pour faire
(t) S’il suffisait de rappeler à M. Bouvier un certain nombre de faits assez notoires pour combattre sa théorie du concours, nous n’aurions qu’à choisir, mais qu’est-ce que cela prouverait? La concorde est-elle une conséquence nécessaire de ce mode de nomination à la place de médecin ou de chirurgien des hôpitaux? Non, sans doute, elle est bien plutôt le résultat du caractère des rivaux, des émules ; mais en quoi cette question incidente peut-elle contribuer à éclaircir le débat actuel? Nous sera-t-il permis de dire qu’en fait de concours nous avons payé notre dette, et peut-être eussions-nous eu quelque chose à gagner en subissant cette épreuve dont M. Bouvier semble nous faire un épouvantail. P. M.
(2) Nous ne savons à quels renseignements s’est fié M. Bouvier pour construire ce roman ; lui qui dit tout haut le secret de tout le monde, que ne nous a-t-il fait part du sien ? Il noos répugne de suivre l'orateur sur ce terrain ; la science n’a rien à y gagner : on voudra bien se contenter de la simple protestation d’un honnête homme contre des insinuations qu’il nous Serait pénible de qualifier. P. M.
DISCDSSION Dü RAPPORT.
parler les sourds-muets. Ce n’était pas un médecin, c’était un juif portugais, un industriel venu à Paris pour exploiter la nation française, pour tirer de grosses sommes d’un prétendu secret qu’il n’avait pas inventé, et que, quelques années plus tard, l’abbé de l’Épée dispensait généreusement à des servantes ; c’était Pereira, plus connu sous le nom de J.-R. Pereire; homme d’ailleurs d’intelligence, d’action, comme tous ceux qui veulent féconder une idée, restée, avant eux, stérile.
L’Académie des sciences ne chercha point à savoir quel était cet homme; elle se contenta d’examiner sa méthode, les faits qu’il produisait, et elle approuva, en 1749 et 1751, deux rapports successifs dans lesquels Buffon, Ferrein, Mairan, non moins jaloux sans doute de l’honneur de leur compagnie que nous pouvons l’être de la dignité de la nôtre, déclaraient que « l’art d’apprendre à lire J) et à parler aux muets, tel que M. Pereire le pratique, est extrème- » ment ingénieux, que son usage intéresse beaucoup le bien public, » que l’on ne saurait trop encourager M. Pereire à le cultiver et à » le perfectionner. »
On doit peut-être au retentissement qu’eut ce jugement de l’Académie des sciences, tout ce qu’on a fait depuis d’utile pour l’enseignement de la parole aux sourds-muets.
Trouve-t-on, dans la nouvelle rédaction de votre commission, la marque d’un pareil esprit de justice, à l’égard du confrère qui y est nommé?
Voyons en peu de mots, afin de résoudre cette question, quel était l’état de la science avant les recherches de M. Blanchet sur l’impression tactile des vibrations des corps, et nous rechercherons ensuite ce qu’il a pu ajouter à ce qu’on en savait déjà avant lui.
Pour fixer l’état où se trouvait, il y a quelques années, la science sur ce point, j’ai pris connaissance de ce qu’ont dit Haller, Lebouvier-Desmortiers, Itard, Müller(l), Kramer, M. Puybonnieux, M. Hubert-Valleroux, des sensations tactiles des sourds-muets; j’ai lu ce qu’on trouve dans les écrits de l’abbé Deschamps(2), de l’abbé Carton (3), de M. Dufau (4), sur la perception des mouvements vibratoires des corps, à l’aide du tact, chez les sourds-muets
(1) Physiologie, t. II, p i47 et 488.
(2) Cours d’éducation des sourds-muets, 1779.
(3) Anna, ou l'Aveugle sourde-muette, Gaiid, 1843.
(4) Mémoire sur l’éducation d'une jeune fille sourde-muette aveugle et sans odorat, 1845.