DE LA
aveugles ou chez les sourds-muets plongés dans l’obscurité. J’âi consulté mon estimable confrère et ami, M. Bonnafont, sur les ouvrages spéciaux qui auraient pu m’échapper. Le résultat de ces recherches se trouvera tout résumé par la citation suivante, qui montre ce que l’on savait généralement à ce sujet en 1844. Je l’extrais des articles de M. Esquiros, dans la Reoue de Paris (1). C’est le passage dont j’ai rapporté plus haut une phrase.
« On sera peut-être étonné, dit M. Esquiros, d’apprendre que les » élèves de l’Institution s’éveillent, comme les élèves de nos col- » léges, au son du tambour. Diverses expériences du même genre » ont fait connaître que les sourds-muets étaient en quelque sorte » perméables au bruit. L’habitude que nous contractons en nais- » sant d’entendre par les oreilles, nous rend insensibles à beaucoup » d’autres facultés que nous aurions de percevoir les vibrations » sonores. Il nous arrive pourtant à tous, pendant la nuit, de voir » avec les oreilles les personnes qui marchent, et de les distinguer » à leur pas. Celte transposition de l’ouïe n’est pas le seul moyen » qu’ait le sourd-muet d’arriver à la connaissance des sons. Il n’est » personne de nous qui, en y réfléchissant, ne tremble pour la sû- » reté de ces êtres infirmes. Comment font-ils pour circuler chaque » jour au sein d’une ville comme la nôtre, à travers les rues les » plus sillonnées par les voitures? Leur vie n’est-elle pas mille fois » en péril? Rassurons-nous, la Providence veille sur tous ses en- » fants, même sur ceux que, dans ses impénétrables desseins, elle a » privés d’un sens conducteur. Le sourd, que son oreille n’avertit » pas de l’approche du danger, entend par la plante des pieds. Cette «sensibilité est si forte qu’elle équivaut, dans plusieurs circon- » stances, à celle de l’ouïe. Nous fûmes étonnés, à plusieurs reprises, » de voir les élèves que nous rencontrions par derrière, dans les » corridors, retourner brusquement la tête au bruit de nos pas for- « tement imprimés sur le carreau. Les ondes sonores exercent » encore leur pression sur Tépigastre du sourd-muet, et en général » sur tout l’ensemble de son système nerveux. On peut dire que,
(4) Nous l’avons déjà dit, et il faut le répéter encore, M. Esquiros n’est pas une autorité en pareille matière. La longue citation empruntée par M. Bouvier à cet écrivain démontre clairement l’absence de toute idée d’une physiologie raisonnable ; on y trouve le plus singulier mélange d’observations assez précises appartenant à des gens du métier, et des spéculations romanesques visant à l’effet, sans réalité, sans portée, vain amusement des gens du monde, qui ne demandent que du nouveau, et que .M. Esquiros a voulu intére.«ser et non instruire. P. M.
DISCUSSION DU RAPPORT
» chez lui, le sens de l’ouïe se trouve répandu à la surface des orn ganes. Un naturaliste allemand, M. Straus-Durckheim, d’accord B avec l’un des professeurs les plus distingués de l’Institution, » M. Puybonnieux, fit, sur des élèves complètement sourds, l’essai » d’un instrument de musique qu’on appelle vulgairement boîte de » Genève. Le résultat de ces expériences fut que l’ébranlement ner- » veux causé par les notes sonores procurait à ces enfants une » véritable satisfaction. La sensibilité organique était presque dej) venue chez eux un sens « produisant, ajoute M. Puybonnieux, » jusqu’à un certain point, des effets analogues à ceux que l’ouïe » opère chez ceux qui entendent. » Cette manière de percevoir la » musique leur faisait éprouver des jouissances dont nous ne nous » doutons pas. L’existence de l’ouïe est en effet chez nous un ob- » stade, par sa perfection même, à toutes les autres impressions du » bruit, elle les annihile, en quelque sorte, sous la sensation domi- » nante. Lorsque les fonctions de l’ouïe cessent, en même temps » reparaissent les autres moyens que nous possédons, sans le savoir, » de communiquer avec les sons extérieurs. Peut-être serait-il » même possible de faire arriver ces moyens organiques, chez le » sourd-muet, à des développements que nous ne connaissons pas » encore. On a longtemps cru que le sentiment de l’harmonie n’exis- » tait pas sans le secours de l’oreille ; c’est une erreur. Les sourds- > muets ont des écrivains et des poètes qui ne laissent rien à dési- » rer pour la musique de la phrase ou du vers. C’est qu’outre B l’harmonie de l’oreille, il y a chez l’homme une harmonie des B yeux ; il y a surtout une harmonie innée. Ces résultats repoussent B deux philosophies extrêmes. L’éducation des sourds-muets nous » démontre, par une analyse expérimentale, que l’intervention des B sens est nécessaire au développement des forces intellectuelles, » mais que là où un sens manque. Pâme peut le suppléer par B un autre, et souvent se créer en quelque sorte elle-même son or- Bgane(l). »
Quoique ce document contienne ce qui était généralement connu à l’époque des premières recherches de M. Blanchet, je dois avouer que j’en ai découvert un autre, de la même date, qui en dit davantage, et dont il n’avait sans doute pas connaissance. Les faits qui s’y trouvent rapportés confirment d’ailleurs pleinement certaines assertions de notre confrère, qu’on aurait pu croire sans cela exagérées. Ces faits sont exposés dans un ouvrage allemand à peu près in-
(< I Esquiros, Les sourds-muets à Paris [Revue de Paris), 4 8ii.
280 DE L.V GCÊRISO^ DE LA SÜRDI-MCTITÉ.
connu chez nous, même de nos spécialistes (1), quoique Müller l’ait cité : c’est le Traité de médecine auriculaire de Lincke, publié en 1837 et 1840. J’en dois la connaissance à M. J.-B. Baillière, dont nous apprécions tous les lumières en bibliographie.
« Les sourds-muets, dit Lincke (2), ont la faculté de sentir par t) le tact les plus légers ébranlements des corps, ainsi que les vi- » brations de l’air qui ne sont pas remarquées de ceux qui enlenï dent. Ils perçoivent le grincement d’une porte, d’une fenêtre, » le roulement d’une voiture, le pas d’un cheval, l’aboiement d’un » chien, le chant d’un coq, le son d’une horloge et d’autres bruits » moins forts ; ils sentent même l’ébranlement produit par la pa- » rôle dans le sol ou dans tout autre objet avec lequel ils sont en » contact, et ils se retournent aussitôt vers celui qui parle. »
Plingslen (3) raconte quelques expériences curieuses ;
» Une sourde-muette sentait de sa chambre, par le pied de la » chaise sur laquelle elle était assise, chaque fois qu’on ouvrait ou » fermait la porte cochère.
» Un sourd-muet percevait sur l’escalier le son d’un violoncelle, » mais uniquement sur une seule marche avec laquelle, par la con- » struction de la maison, communiquaient les vibrations produites » par cet instrument.
» Un autre, âgé de neuf ans, était un soir dans une chambre » dont les volets étaient fermés, adossé contre un mur de trois à » quatre pieds d'épaisseur, lorsque, par hasard, un homme qui » jouait de l’orgue pa.ssa devant la maison. 11 exprima aussitôt par » des gestes très significatifs qu’il s’apercevait, par son dos, que
(1) A l’occasion de ce débat tout spécial, plusieurs membres de l’Aca¬
démie m’ont fait l’honneur de recourir à ma bibliothèque, afin de puiser aux sources mêmes. Si M. Bouvier s’était adressé à moi pour cet objet, j’aurais pu lui prêter les trois gros volumes de Lincke, vaste compilation renfermant peu de travaux de l’auteur, et dont le troisième tome, publié en 1845, est du docteur Wolff. Pourquoi M. Bouvier suppose-t-il que les spécialistes négligent de se procurer des ouvrages que M. J.-B Baillière, le savant bibliographe, ne manque pas de faire venir d’Allemagne ou d’ailleurs, quand on les lui demande, ou bien que, nous aimons à le reconnaître, il se plaît à leur offrir ? P. M.
(2) T. II. p. 201, et t. I, p. 422.
(3) Observations el expériences sur les défauts de l'otite des sourds-muets, p. 18 et 21, et Remarques et observations sur Voûte, le tact, la surdité, etc., p. 38.
DISCUSSION DU RAPPORT. 281
» quelqu’un jouait de l’orgue dans la rue. S’il s’éloignait du mur » seulement d’un pied, il ne sentait plus rien. Outre cela, ses pa- » rents assuraient qu’il pouvait sentir le roulement d’un tambour, à » la distance de deux ou trois cents pieds, en appuyant ses mains » sur le châssis de la fenêtre.
» Hinze (1)raconte deux cas semblables;
» Le vétérinaire Kersting, de Hanovre, quoique entièrement » sourd, causait très facilement avec sa femme ou un ami, si la per- » sonne avec laquelle il s’entretenait mettait la bouche au-dessus * de sa clavicule droite, et lui parlait, pour ainsi dire, dans le creux » sus-claviculaire; de cette manière il comprenait chaque mot.
» Un juif de Calvorde, ayant l’ouïe dure, pouvait comprendre » tout le monde, quand on parlait lentement et distinctement dans » la paume de sa main droite.
» Enfin, Pfingsten nous cite encore un exemple d’une jeune fille » sourde-muette, d’ailleurs très habile à lire sur les lèvres. Elle 3) couchait dans la même chambre que sa bonne, et causait presque » tous les soirs avec elle très longtemps, après avoir éteint la lux> mière. Elle le faisait en posant la main sur la poitrine nue de » l’autre jeune fille, qui était couchée sur le dos, tandis qu’elle- » même était sur le côté. Pour se convaincre de cette singulière » manière de communiquer, Pfingsten assista à une des conversaj> tions, et lorsque la sourde-muette eut mis la main dans le sein de » la servante, elle répéta exactement presque tous les mots articulés » par celle-ci (2). »
Ce sont là des faits très remarquables sans doute, mais qui se sont produits en quelque sorte d’eux-mêmes sur des individus isolés, sans qu’on ait guère songé aux moyens de les étendre à un plus grand nombre, et de tirer parti, d’une manière plus générale, de facultés aussi précieuses pour les sujets atteints de surdi-mutité complète et incurable. Or c’est précisément ce qui distingue les recherches de M. Blancliet, qui a reconnu de son côté, par des expériences directes, des faits fort analogues à ceux qui sont relatés par Hinze et Pfingsten, et dont, je le répète, il est d’ailleurs à peu près certain qu’il n’avait pas eu connaissance. Notre honorable président
(t) Rnst, Magasin, etc., t. XXIII, p. 475.
(2) Tout ce passage aurait besoin d’être discuté. La plupart de ces histoires, racontées d'après des ouï-dire, n’offrent pas le degré d’authenticité désirable; il y a là des faits singuliers, d’autres vulgaires, des observations puériles, enfin une absence de critique que remarqueront ceux qui n’ont pas de motifs pour se montrer contents de tout. P. M.
DE LA G0ÉRISON DE LA SDRDI-MÜTITÉ.
nous a dit qu’il ne comprenait pas la question de M. le ministre, si elle n’avait réellement rapport qu’aux impressions tactiles, au sujet desquelles M. le docteur Blancliet ne pouvait avoir rien trouvé de nouveau. L’Académie me permettra de remettre sous ses yeux les faits principaux, qui m’ont paru nouveaux, dans les résultats des observations et des recherches de notre confrère.
Notre commission nous a fait connaître l’influence du ton sur la perception auditive des sons chez les sourds-muets. Elle nous a appris qu’ils entendaient mieux les sons graves,’toutefois jusqu’à certaines limites, que les sons aigus ; que l’on pouvait, en conséquence, dresser avec l’échelle diatonique une sorte d’échelle d’audition comprenant tous les degrés du surdité, de manière que la limite des tons, ou ce qui revient au même, du nombre de vibrations perçues, à intensité égale, dans le haut et dans le bas, mais surtout dans le haut, devient la mesure du degré de perfection ou d’imperfection de l’ouïe. Ce fait appartient, je crois, àM. Blanchet; on l’a même contesté, quoique les observations répétées de la commission lui aient donné un caractère de généralité incontestable.
Or la même remarque a été appliquée par notre confrère aux impressions tactiles des vibrations sonores. Il a pu, à l’aide du même procédé, déterminer l’étendue de la faculté de percevoir ces vibrations par la peau, la mesurer chez chaque individu, en observer les variations, en suivre les progrès par l’exercice et se créer ainsi, un guide sûr dans l’étude et dans le développement de ce mode de perception supplémentaire du son. Le rapport de votre commission contient plusieurs résultats de ce genre. On y trouve l’énoncé de ce fait, découvert par cette méthode, que la perception des vibrations sonores par les nerfs de sensibilité générale est d’autant plus marquée que la perception auditive est plus faible, et vice versa (1). Ce même rapport constate, par des faits, la possibilité de cultiver cette faculté, de la développer par un exercice répété.
Les recherches faites dans ce sens ont été une source féconde de remarques neuves, pour la plupart, et d’une utilité évidente par les applications qu’on en peut faire à la vie de relation des sourds-
(1) Tout le monde sait que plus on est sourd, plus on cherche à remplacer l’ouïe absente par des succédanés ; moins on y voit, plus on s’ingénie à se passer de ses yeux, plus le tact devient subtil, plus les impressions extérieures sont recherchées et perçues avec sagacité. II n’est pas possible que M. Bouvier croie que ce fait général ait été enfin découvert par .£docteur Blanchet, et qu’il ait fallu attendre la création de son acoumètra pour arriver là. P. M.
DISCUSSION DU RAPPORT. 28S
muets, ainsi que des sourds-muets aveugles, soit directement, comme dans les faits rapportés par Lincke, soit, et surtout, comme moyen de faciliter et de perfectionner l’enseignement de la parole à ces êtres infortunés.
I! résulte, en effet, de ces recherches :
Que la sensation tactile des vibrations sonores ne se borne pas, comme la plupart des auteurs ont paru le croire, à un ébranlement à peu près uniforme, ne variant que par son intensité, son étendue et le degré d’émotion qu’il produit ;
Que cette sensation fait en outre connaître, à un certain nombre de sourds-muets, dans des limites qui peuvent être reculées par l’éducation du sens du tact ;
1° Le ton des sons ;
2" Quelques unes de leurs différences se rapportant au timbre;
3° Le rhythme d’une succession de sons ;
k° Plusieurs des modifications qui constituent les articulations de la voix et de la parole.
Voilà les notions relatives aux qualités du son dont vous a parlé M. le ministre, lorsqu’il vous a demandé si certains sourds-muets « ne pourraient pas recevoir quelque notion du son (c’est-à-dire du » mouvemmt vibratoire des corps sonores) par les nerfs de sensibilité » générale, comme l’indique M. Blanchet. » Il n’y a rien de naïf dans cette question, pas plus que dans la première réponse qu’y avait faite votre commission. Pour peu que l’on sache où en était la science sur ce point, on ne peut assurément se refuser à voir là autre chose que des faits généralement connus.
J’ai constaté moi-même que deux sourds-muets adultes, qui n’avaient jamais été exercés à ce genre de perception, distinguaient facilement des tons graves et aigus, éloignés à la vérité de plusieurs octaves, en posant une main sur la table d’harmonie de l’orgue expressif. Ces expériences ont été faites chez moi, hors de la présence de M. Blanchet, à qui l’un de ces sourds-muets, allemand, élève de M. Hill, est même inconnu. On arrive, par l’exercice, à faire reconnaître ainsi l’octave et même la quinte. Qui pourrait dire si l’on n’irait pas plus loin par une pratique assidue, chez des sujets jeunes et favorablement organisés (1)?
(t) Nous voici eu plein Conservatoire: la musique va devenir un des chapitres du programme de notre Institut, et pourquoi pas? Une dame m’a assuré avoir entendu à l’une des séances publiques du temps de l’abbé Sicard, une jeune sourde-muette exécuter une sonate sur le piano. Les aveugles sculptent, nos sourds-muets pourront bien jouer un concerto.
Il n’est même pas indispensable que la peau soit en contact avec le corps vibrant. Quand les ondes sonores ont une certaine force, comme celles qui s’échappent de l'ouverture de l’acoumètre, la main placée au-devant en est également affectée et les différences de ton sont encore perçues.
Les notes du chant peuvent être appréciées de la même façon, par l’application de la main sur le larynx.
La perception du rbythme, par suite de l’ébranlement des nerfs sensitifs, fait reconnaître à certains sourds-muets quand le tambour bat le rappel ou la charge, leur fait suivre dans un bal le mouvement de l’orchestre, leur fait partager les impressions gaies ou tristes de la mélodie, et leur cause, quand on exécute devant eux un morceau de musique, cette satisfaction dont parle M. Esquiros, et qui est quelquefois en rapport avec le mérite de la composition. En un mot, elle leur donne un véritable sens musical, plus ou moins parfait d’ailleurs, de même que chez les entendants, qui, comme on lésait, en sont eux-mêmes plus ou moins pourvus.
Il y a encore ceci de remarquable dans les effets de cette faculté du tact, c’est que, de même que l’audition, elle peut exciter dans l’appareil vocal la reproduction des sons dont les vibrations sont perçues, non assurément avec la même exactitude, mais avec une approximation suffisante pour pouvoir mettre à profit cette propriété, quand on s’occupe de corriger, chez le jeune sourd-muet, ce que sa voix peut avoir de rauque, de discordant, de sourd ou de criard.
On comprend quel intérêt s’attache, sous ce dernier rapport, à la culture de la perception tactile du son (je me permets d’employer ce mot, qui ne peut plus faire équivoque). En effet, il est des sourdsmuets qui ne sentent au tact qu’un nombre de vibrations de beaucoup inférieur à celui que leur larynx peut produire. N’ayant aucune idée du son qui leur est propre, ils contractent leurs organes au hasard, font entendre une voix rude, inégale, désagréable, sauvage, ou même n’émeltent aucun son. Que l’on vienne à étendre, par l’exercice, leurs sensations tactiles des vibrations sonores, je dirais presque, pour abréger, leur audition tactile, si je n’avais derrière moi notre honorable président, dont je crains d’éveiller la susceptibilité, ne voyez-vous pas qu’une fois qu’ils auront atteint, pour la perception, le nombre de vibrations qu’ils peuvent propeut.être même iront-ils jusqu’à une symphonie, la symphonie héroïque de Beethoven, par exemple, et d’autant plus volontiers que ce grand artiste l’a composée alors qu’il avait complètement perdu l’ouïe. P. M,
DlSCüSSIOxV DD RAPPOilT.
duire, ils auront le guide qui leur manquait, qu’ils s’efforceront de reproduire le son dont ils auront acquis la notion, et qu’ils pourront plus aisément y réussir (1)?
Rien de plus intéressant, suivant moi, et tout à la fois de moins prévu, que la perception des sons articulés de la parole <à l’aide du tact. Ici je suis loin de prétendre que M le docteur Blanchet ait découvert tout ce que l’on sait à cet égard ; mais il y a certainement ajouté des particularités importantes. Ses observations sur la sensation spéciale attachée à la prononciation de certaines lettres, de certaines syllabes, de certains mots, sensation perçue par le sourdmuet qui met sa main ou la plante de son pied en contact avec diverses régions du corps de celui qui parle, avec le larynx, le dessous du menton ou la région de l’os hyoïde, la partie supérieure du crâne, les régions claviculaire, sternale, thoracique postérieure, etc.; ses remarques sur la résonnance particulière de plusieurs sons articulés dans une région plutôt que dans l’autre; sur l’extension que l’on peut donner au petit nombre d’applications de ces notions, déjà introduites dans l’enseignement de la parole; tous ces faits, dis-je, ne me paraissent mériter, soit au point de vue ]»hysiologique, soit au point de vue pédagogique, ni le dédain, ni l’indifférence des savants.
Je conclus en demandant la suppression des mots : « antérieurement aux recherches de M. Blanchet » dans la rédaction du paragraphe actuellement en discussion, dont la dernière phrase serait conçue en ces termes :
« Ce moyen a été proposé et mis en pratique depuis longtemps.»
De plus, je propose d’ajouter dans le sixième paragraphe de la nouvelle réponse de la commission aux questions de M. le ministre, après les mots « à part cependant l’application de divers instru- » ments, tels que les acoumètres et l’orgue, qui sont plus précis que 3) les autres pour mesurer le degré d’audition et les progrès qu’elle » peut faire sous l’influence du traitement, » ceux-ci : « ainsi que » l’étendue des notions acquises, au moyen du tact, sur les moua vements vibratoires des corps. »
— M- J. Gdérix : La conclusion de la commission me paraît entachée d’une fâcheuse préoccupation. Elle est insuffisante et ne satisfait ni la science ni le savant. Il est évident qu’on n’avait pas
(11 Nous céderions volontiers à l’envie de critiquer celte dernière partie do discours de M. Bouvier, mais nous préférons laisser ce soin à M. le professeur Bérard.qui s'en est acquitté à merveille dans la page suivante.
i)È LA GUÉRISON DE LA SüRDI-MüTlTÊ.
tiré jusqu’ici tout le parti possible, pour l’éducation des sourds* muets, des informations acquises au moyen du toucher. C’est là une des questions qu’a le mieux étudiées M. Blanchet. Il serait utile de chercher à définir clairement dans la réponse à la question du ministre, ce qui procède de la perception directe du son, de ce qui peut être acquis accessoirement et supplémentairement par l’impression tactile et générale des vibrations. Ce serait à la fois le moyen de faire profiter la science d’un fait nouveau et rendre justice au savant qui l’a produit. Je propose en conséquence de substituer à la rédaction de la commission la rédaction suivante :
« Les sourds-muets sentent les mouvements vibratoires des corps par les nerfs de la sensibilité générale. Ils peuvent par cette voie suppléer jusqu’à un certain point à la notion directe du son, qui est le privilège exclusif de l'ouïe.
» Cette source de notions supplémentaires, étudiées particulièrement par M. Blanchet, est susceptible de rendre de véritables services aux sourds-muets.»
M. le président, désirant prendre la parole, invite M. Naquart, vice-président, à venir le remplacer au fauteuil.
— M. Bérard : L’honorable M. Bouvier, dans l’un des discours qu’il a prononcés (je ne saurais dire dans lequel], signalait à l’attention de l’Académie, j’aurais dit à l’étonnement de l’Académie, si je n’avais respecté notre langue, signalait, dis-je, à l’attention de l’Académie, cette circonstance remarquable, qu’il se trouvait une fois d’accord avec l’honorable M. Guérin. Cette entente si imprévue devait se révéler une seconde fois dans cette mémorable discussion. Vous l’avez vu, messieurs, ces puissants adversaires viennent de se rapprocher de nouveau pour m’àccabler, pour m'accabler moi académicien par trop novice et que n’ont point aguerri des luttes brillantes comme celles auxquelles M. Bouvier faisait allusion sans doute lorsqu’il rappelait ses anciens démêlés avec M. J. Guérin ; moi qui, livré presque exclusivement depuis longues années aux soins de l’enseignement, n’ai pu acquérir (comme l’a fait imprimer cette semaine 1\L Guérin) ces qualités de l’esprit qui préparent les succès dans les débats académiques ; de sorte que nous n’aurions rien de mieux à faire, mes collègues et moi, que de nous retirer dans nos chaires et d’abandonner à d’autres, et surtout à M. Guérin, le soin de préparer les réponses aux questions posées par l’autorité !
Il faut pourtant que j’essaie de répondre et de me défendre. J’espère que l’Académie, prenant en considération mon état de détresse, voudra bien accorder une attention bienveillante à des paroles qui, à défaut d’autre mérite, auront celui d’exprimer des convie-
fiîSCüSSION DD rapport. 28/
tiens profondes... et que je ne désespère pas de vous faire partager.
Messieurs, on l’a dit depuis longtemps, la plupart des disputes de ce monde viennent de ce qu’on n’a pas fixé le sens des mots : nous en avons un assez triste exemple en ce moment.
Efforçons-nous de préciser le sujet de la discussion. M. le ministre nous a fait une question. Pour répondre à cette question, il faut, avant tout, la comprendre. Tout est là. Pour la comprendre, il faut définir les termes qui la composent. Nous en voici donc réduits à des discussions quasi grammaticales, à des définitions de mots. Je n’en suis pas très fier pour l’Académie ; mais on m’a jeté sur ce terrain que j’abandonnerai bientôt
Voici la question :
a Les individus atteints d’une surdité incurable ne ponrraient-ils » pas recevoir quelques notions du son par les nerfs de la sensibilité ') générale, ainsi que l’indique le docteur Blanchet ? »
Deux des termes de celte question doivent être définis : ce sont les mots son et notion. Commençons par le mot son. Ce mot a deux acceptions distinctes : l’une, plus particulièrement reconnue par les physiciens, et l’autre par les physiologistes. Dans le langage de la physique, le mot son est synonyme àe mouvement vibratoire des corps (en tant que ce mouvement se répète à des intervalles assez rapprochés pour faire naître dans l’oreille d’un homme bien organisé ce que nous connaissons tous, nous qui ne sommes pas sourds, sous le nom de sensation du son). Ainsi, dans ce sens, on emploie le mot son comme synonyme de mouvement vibratoire (bien entendu qu’il n’est pas question des vibrations de l’éther). C’est un langage commode et qui évite des longueurs ; c’est ainsi que l’on dit transmission du son, direction du son, réflexion du son, vitesse du son, etc. Voilà donc une des acceptions.
Mais ce mot a une autre acception. Il désigne la sensation particulière causée par le mouvement vibratoire dans le nerf acoustique et transmise par lui au sensorium. C’est, à la lettre, un état particulier du nerf acoustique, car il est aujourd’hui reconnu que les sensations sont des états particuliers de nos nerfs. Si bien que s’il arrive que cet état se réalise sans le secours de l’excitant ordinaire, la sensation n’en a pas moins lieu. On peut donc avoir la sensation du son sans qu’un mouvement vibratoire ait traversé l’oreille, et la sensation de lumière sans qu’il fasse jour. L’Académie connaît aussi bien que moi ces sensations subjectives, dont l’histoire, déjà très avancée par Darwin, a pris de nos jours de si intéressants développements.
Ainsi deux acceptions du mot son : le son-vibration, et le sonsensation.
Quelle est celle des deux acceptions qu’a eue en vueM. le ministre? S’agit-il de la notion du son-mouvement vibratoire? ou s’agit-il de la notion du son-sensation?
Eh bien, messieurs, je soutiens qu’il s’agit non de la notion de mouvement vibratoire, mais de la notion de la sensation spéciale du son. Je soutiens, parce que demander si un sourd peut avoir par le sens tactile la notion du mouvement vibratoire, ce serait faire la plus niaise question du monde. Ce serait presque aussi niais que de demander à une Académie si à Paris il fait jour au moment où le soleil passe au méridien de celte ville. Ces sortes de sensations sont aussi évidentes que la lumière. Elles ont été connues dès le jour où un sourd a pu s’apercevoir, au tremblement de ses jambes, qu’une voilure ou une charrette arrivait sur lui.
Non seulement le fait était connu, mais certaines applications l’étaient aussi. Vous avez vu Amman faire sentir aux sourds-muets, il y a 160 ans, la vibration de la gorge de celui qui parle. Vous avez lu, dans la lettre de M. Valade-Gabel, que ces impressions tactiles sont depuis longtemps utilisées pour donner les signaux qui règlent, dans les institutions, l’emploi de la journée.
Mais on vient vous dire : Ces sensations tactiles sont susceptibles d’acquérir une finesse qui ne vous était pas révélée. Elles peuvent aller au point qu’un sourd distingue l’un de l’autre deux mouvements vibratoires qui n’ont pas le même nombre de vibrations ou qui proviennent de deux corps différents. Là-dessus, certains esprits nébuleux de s’extasier ! de voir là je ne sais quoi qui ne serait plus l’impression tactile, et qui ne serait pas tout à fait l’impression auditive : apparemment une sorte de notion du sont 11
Ajoutez à cela l’effet retentissant d’un diapason monté sur une caisse sonore, et que l’on décorera du nom pompeux d’acoumètre ! ! ! Est-ce de bonne foi que l’on se serait flatté de surprendre un vote de l’Académie à l’aide d’un pareil bagage? Est-ce que la nature d’une sensation est changée parce qu’on y observe quelque nuance, quelques finesses de détail? Un son composé d’un nombre de vibrations déterminé excite à la peau une impression que (désormais la chose est concédée ) vous regardez comme une impression tactile. Un autre mouvemetit vibratoire e.st excité, dans lequel le nombre de Vibrations est différent de ce qu’il était dans le premier mouvement. De là une seconde impression qui ne ressemblera pas tout à fait à la première ; et cela vous causerait de l’étonnement? Mais il serait bien plus extraordinaire que deux excitations différentes pro-
DISCUSSION DU RAPPORT. 289
(luisissent une impression identique. L’impression reste dans les deux cas impression tactile. Voilà tout ce qu'il en faut dire. Et quant à la délicatesse que cette expérience dénote dans le sens tactile, elle est bien loin de celle que tant d’expériences ont rendue célèbre chez les aveugles.
Cependant on insiste, et l’on assure que la question du ministre porte précisément sur cette petite catégorie de faits que l’on suppose inconnus aux membres de l’Académie. Mais, en vérité, sur quoi se fonde-t-on pour interpréter ainsi le langage du ministre? Où voit-on qu’il soit fait allusion à cette petite catégorie'de faits? La question n’est-elle pas posée dans la plus vaste généralité?
D’autres insinuent que l’autorité a voulu savoir à quoi s’en tenir sur la valeur pratique des faits dont il s’agit, sur les ressources qu’ils olfrent pour l’éducation des sourds-muets. C’est là, pour le coup, une interprétation par trop large du texte de la lettre ministérielle, une traduction par trop libre de ce texte. Il n’y a pas un seul mot qui autorise cette traduction.
Du reste, je ne sais trop si l’auteur réel et avoué des questions aurait beaucoup à se féliciter d’une enquête sérieuse sur cette matière. Depuis 18:iü, époque où il a été présenté a ce sujet à l’Académie des sciences un mémoire suivi d’un autre en 1842, et d’un troisième enfin en 1849, il paraît que la lumière n’en est pas moins restée sous le boisseau, puisque l’Académie des sciences n’a pas jugé qu’il y eût matière à rapport, et puisque les amis deM. Blanchet écrivent que les membres de l’Académie eux-mêmes ne se fout pas la moindre idée des expériences de ce médecin, ün va même jusqu’à affirmer que le professeur de physiologie de la Faculté les ignore, bien qu’il lui soit arrivé plus d'une fois d’égayer son auditoire, non par l’énoncé des faits, mais par la critique de l’interprétation qu’on avait voulu leur donner.
La petite digression dans laquelle je suis tombé, et à laquelle je vais donner encore quelques mots, ne me fera pas perdre de vue mon point de départ. Il n’est peut-être pas nécessaire de vous le rappeler, messieurs : les hommes spéciaux, les professeurs des sourds-muets, après s'être étonnés de l’annonce pompeuse qu’on avait faite d’une nouvelle méthode de traitement fondée en partie sur les impressions que le mouvement vibratoire excite dans la peau, ont pris le parti d’en rire. M. Valade-Gabel, qu’on n’accusera pas d’avoir été mû par un sentiment de rivalité, puisqu’il jouit aujourd’hui des douceurs de l’honorariat, M. Valade-Gabel, après avoir rappelé que ces impressions tactiles sont depuis longtemps utilisées
290 DE L\ GOKftiSOS DE LA Sl'HDi-ÜÜTlTÉ.
dans l’enseignement des sourds-muets, ajoute, dans la lettre qu’il
a fait imprimer, ces paroles fort remarquables:
« Si donc M. Blanchet annonce qu’il a l’intention de tirer parti » de ces sortes d’impressions, c’est qu’il se propose d'en faire la base B d’une langue nouvelle, ou tout au moins d’un moyen régulier de JK communication. Pour le coup, M. le docteur Blanchet peut être » sûr que personne ne lui disputera l’honneur de la découverte. »
En somme, les expériences de M. Blanchet semblent être restées, depuis treize ans, à VéièX A’expériences de physique amusante, et c’est l’avenir que je leur promets, n’en déplaise à ceux qui voudraient vous y faire voir le germe de grands perfectionnements dans le traitement de la surdi-mutité. Depuis treize ans, cela n’a donna.. que des espérances. Ceci me remet en mémoire ces petits prodiges dont M. de Talleyrand disait qu’ils seraient toute leur vie des enfants de grande espérance.
Je reviens à mon point de départ. J’ai voulu prouver que, dans la question qui nous est posée, le mot son s\q,mîie sensation auditive, et non mouvement vibratoire. J’aurais pu me dispenser de me mettre en frais d’induction pour prouver la chose, puisque l’auteur de la question lui-même va nous le dire. Je dis Yauteur de la question, non seulement parce qu’il est écrit dans le texte « comme l'indique M. Blanchet, » mais encore parce M. Malgaigne nous a appris que M. Blanchet avouait avoir dicté les questions. Or écoutez ceci, voici ce qu’on lit dans le livre de M. Blanchet :
« Avant nous, on avait confondu généralement chez le sourd- » muet, comme chez le sourd, deux espèces d’audition essentielles ment distinctes.... »
Vous l’entendez : dedx espèces d’audition essentiellement dis-
TlNaES.
« La perception du son par le nerf auditif et la perception des » ondes sonores par les nerfs sensitifs. b
Vous pourriez croire qu’il y a une intention dans ce choix des mots a ondes sonores, n pour le second membre de la phrase; mais non. Les mots ondes sonores sont là pour rendre la phrase sonore ; vous allez en avoir la preuve tout de suite. Je continue ma citation :
« Pour éviter de semblables erreurs, il nous a paru utile de diviser B les sourds-muets et les sourds, sous le rapport de l’audition, en B deux grandes classes :
» 1° Ceux qui ne perçoivent le son que par les nerfs desensibilité B générale;
B 2“ Ceux qui perçoivent le son et la parole par les nerfs au- » ditifs. »
biSCDSSION D0 rapport. 29l
Est-ce clair cela? Ainsi, messieurs, deux espèces A'audition : l’une qui se fait par l’oreille; l’autre qui se fait ailleurs et au besoin par la plante des pieds ! ! ! Et l'on ose dire que j’ai combattu des doctrines qui n’étaient dans la pensée de personne ! ! et l’on me compare, pardonnez-moi ces expressions de bas étage, on me compare à ces gens qui enfoncent des portes ouvertes, ou encore à un homme qui proclame des vérités de la nature de celles qui ont fait la célébrité d’un nom qu’on ne prononce point dans une Académie !
Cependant c’est une erreur très accréditée que celle que j’ai combattue! accréditée en Allemagne aussi bien qu’en France, comme le prouve ce passage de Müller : « Il n’est jms rare aujour- » d’hui, dit-il, de voir confondre ensemble les manières diverses 3 dont les vibrations des corps agissent sur l’ouïe et le toucher (1).» M. Blanchet, dit-on, a abjuré son hérésie physiologique ; c’est que tout mauvais cas est niable ; mais ses écrits sont là, et je demande la permission d’en citer encore six lignes. M. Blanchet dit, en parlant de ceux qui entendent un peu par l’oreille : « Ceux de cette » classe qui ne sont pas sensibles à des sons composés de 500 vibra- 3 tiens avec une intensité de cinq à notre acoumètre n* 3, ne le » sont pas davantage aux ondes sonores au-dessous de 80 ou de 100, » ou s’ils ENTENDENT CCS sons, c’est avec le degré d’intensité dix de 3 notre acoumètre n” 3, et, dans ce cas, ce sont les nerfs sensitifs » qui ont reçu l’impression et qui l’ont transmise au cerveau. »
Tenez, messieurs, renvoyons ce gâchis à certaines feuilles périodiques qui se sont donné la mission de le prôner, et passons à des choses plus sérieuses. Vous me pardonnerez ce petit instant de vivacité. Certaines personnes, pour me lier la langue apparemment, parlent à tout propos de ce qu’elles appellent mes dispositions bienveillantes. Je ne mérite pas ce compliment, et je serais plutôt disposé à dire, comme certain personnage de Molière à son maître de philosophie : « Je suis bilieux comme tous les diables; je veux B me mettre en colère tout mon soûl quand il m’en prend envie. » Celte envie me prend, messieurs, toutes les fois qu’à côté de Vélément scientifique je crois apercevoir quelque chose qui le sophistique et l’altère, et il n’y a pas une seule personne ici qui puisse contester que cette colère ne prenne sa source dans un sentiment honnête ; car on sait que les succès de mes confrères dans la pratique n’ont jamais eu le pouvoir de troubler mon sommeil.
(t) Manuel de physiologie, traduction de Jourdan, t. II. p. 261,
Nous voici donc fixés sur ce premier point, il s’agit du son sensation et non du son mouvement vibratoire.
Reste l’acception du mot notion. — Comment peut-on avoir la notion d’une sensation? Il n’y a pas deux manières, il faut l’avoir éprouvée, l’avoir sentie. Je mets au défi qu’on puisse se faire la moindre idée d’une sensation sans le concours du sens où elle prend naissance. Ça été l’objet de la préoccupation des philosophes, des physiologistes et même des anatomistes, que la question de savoir si certains animaux ont des sens qui nous manquent. Question insoluble pour nous, puisque ces sens leur feraient connaître des propriétés de la matière auxquelles nous n’avons aucun moyen d’arriver, faute de fibres nerveuses spéciales destinées à en être impressionnées. Les philosophes, ai-jedit : Montaigne se demande si des animaux qui vivent une vie entière, ce sont, je crois, ses expressions, sans organes apparents de la vue. et de l’ouïe, n’auraient pas d’autres sens à nous inconnus. Vous avez lu le joli conte de Micromégas. — Combien avez-vous de sens? dit le géant à l’habitant de Syrius. — Nous en avons soixante-douze, dit l’autre, et nous nous plaignons tous les jours du trop peu. — Je le crois bien, dit Micromégas, car nous avons près de mille sens, et il nous reste encore je ne sais quel désir vague de connaître. Les physiologistes, ai-je dit : Spallanzani.voyantdeschauves-souris auxquelles il avait crevé les yeux retourner à leur nid au travers des plaines de l’air et y rentrer sans tâtonner à la porte, avait supposé qu’elles avaient un sens de plus que nous. Toutes les spéculations et les recherches de ce genre ne pouvaient aboutir à rien par la raison que j’ai donnée plus haut. Et, veut-on savoir comment dans l’espèce humaine un être privé d’un sens juge des impressions que ce sens procure? L’aveugle-né du Puyseaux disait que s. l'œil est un organe sur lequel l'air produit Veffet de son bâton sur sa main. »
ün autre aveugle-né auquel on avait appris que la couleur rouge était éclatante, disait que « la couleur rouge ressemblait, sans aucun doute, au son de la trompette. » Croyez-le bien, messieurs, malgré vos diapasons et vos acoumètres, les sourds auront lanotion des sons, comme les aveugles l’ont des couleurs. Il ne faut pas que vous vous laissiez tromper par le langage des sourds. Il y a des sourds (de ceux qui sont complètement privés du sens de l’ouïe) qui vous disent à l’aide d’un crayon ou par un de leurs moyens d’e,\pression, qu’ils entendent les voitures ou le tambour, lesquels voitures et tambours n’impressionnent cependant que leur sens tactile. C’est qu’ils prennent notre langage. Us sont flattés de dire comme nous qu’ils en-
DISCCSSION DO BAPPORT.
tendent le tambour et les voitures. Que s’ils avaient le sens de l’ouïe, ils n’en confondraient plus les impressions avec celles du sens tactile. Lorsque les violoncellistes promènent l’archet sur les cordes filées, lorsqu’ils attaquent les sons graves, ils sentent les vibrations le long des cuisses et au ventre, parties qui sont en contact avec l’instrument. Ils ne disent pas qu’ils entendent par les cuisses et le ventre, ils disent tout bonnement que cela leur chatouille le ventre et les cuisses.
Ce qui arrive aux sourds arrive encore et plus souvent aux aveugles ; ils se servent d’une langue qui a été faite par les gens clairvoyants, et dans laquelle il y a beaucoup de figures empruntées aux sensations de la vue. J’ai lu dans Montaigne qu’un aveugle-né, de sa connaissance et déjà avancé en âge, disait en parlant d’un jeune homme: et C’est un bien gentil garçon, il y a longtemps que » je n’ai eu le plaisir de le voir... »
Je terminerai en rappelant à l’Académie cette belle phrase d’un des plus grands physiologistes de l’Allemagne :
Sans oreille vivante il ny a pas de son au monde, mais seulement des vibrations ; sans l’œil vivant, il ny a au monde ni clarté, ni couleur, ni obscurité, mais seulement les oscillations d’une matière impondérable, ou l’absence de celles-ci.
■Vous avez compris, messieurs, d’après cette argumentation, que l’improvisation a peut-être rendue un peu confuse, que je voterai le projet de réponse apporté en cette séance par la commission mixte.
— M. J. Gcérix demande à résumer en deux mots sa proposition. (Cris aux voix; bruit au milieu duquel M. J. Guérin parvient difficilement à se faire entendre.) M. Bérard se préoccupe excessivement et à grand tort de l’usage qu’on pourra faire des déclarations de l’Académie. L’Académie doit se préoccuper de la science et non de tout ce qui peut se dire ou se faire au dehors. Il est à regretter qu’on se soit laissé influencer par des insinuations empruntées à des citations plus ou moins afférentes au sujet. Ce qu’il y a à désirer surtout, c’est que r.4cadémie ne se laisse pas distraire de la question scientifique qui fait l’objet de ce débat.
M. J. Guérin donne ici quelques éclaircissements sur la distinction qu’il importe d’établir entre la notion directe du son, la notion musicale, et la notion indirecte, c’est-à-dire celle qui, ne pouvant donner l’ensemble des caractères du son propres à le connaître intégralement, donne certains de ses caractères qui permettent de le reconnaître. Il termine en insistant sur le mérite qu’a la rédac-
tion qu’il propose, de consacrer cette distinction capitale dans la
question.
—M. Bégin : La rédaction deM. Guérin ne diflëre pas au fond de celle de la commission, si ce n’est qu’elle met à la tète ce qui est à la queue, et à la queue ce qui est à la tête. Il ne voit pas la nécessité de cette substitution.
— M. PiORRT voit presque tout le monde d’accord. (On rit.) On propose à peu près la même chose. Le différend ne porte que sur des mots.
— M. Bouillaud fait remarquer que la proposition qu’on attaque comme venant de M. Bérard a été formulée dès le début de la discussion par lui-même; il est étonné que l’on considère cette proposition comme défavorable à M. Blanchet. M. Blanchet lui-même, avec qui il a eu occasion d’en conférer, ne voit rien là qui l’atteigne (1). (Aux voix ! aux voix !)
L’Académie est appelée à voter.
La proposition de M. Guérin, n’étant pas appuyée à une seconde lecture, n’est pas mise aux voix.
La proposition de M. Bouvier est mise aux voix et rejetée.
La rédaction de la commission est adoptée.
On passe à la délibération sur la troisième conclusion. Nous reproduisons les termes de cette conclusion :
« La possibilité de lire la parole sur les lèvres est une faculté commune à tous les sourds-muets, et sert de fondement à l’instruction de ces infortunés dans les écoles allemandes, et à Paris dans l’institution de M. Dubois. »
— M. Lo.nde demande qu’on retranche tout nom propre et qu’on se borne à dire : « Dans les écoles allemandes et dans diverses institutions. »
— M. Guérin attaque cette proposition, comme exprimant un fait qui n’est pas exact. Il est inexact de dire que l’articulation sur les lèvres constitue la méthode allemande.
(t) Nous ne serions pas étonné que l’excès de zèle de ses défenseurs n’eût fait plus de mal à M. Blanchet que les attaques de ses opposants. Les exagérations font naître la défiance ; le bon sens répugne à marcher dans une voie où on le pousse avec tant d’ardeur ; on veut voir où l’on nous mène, on résiste à des violences faites à la raison, et les admirateurs quand même se plaignent d une opposition systématique qu’ils ont fait naître et qui n’est que la réaction naturelle, conséquence obligée de ces mêmes exagérations. l’. M.
DISCUSSION DO RAPPORT. 295
— M. Bégin pense qu’on devrait dire presque tous et non pas tous les sourds-muets.
— M. Londe appuie cet amendement, se fondant sur ce qu’il a vu des sourds-muets qui n’ont jamais pu parvenir à lire sur les lèvres.
La substitution des mots presque tons au mot tous est mise aux voix et rejetée.
La proposition de la commission est mise aux voix et adoptée, avec la modification proposée par M. Londe, c’est-à-dire la substitution, aux derniers mots de la conclusion, de ceux-ci : « et à Paris dans divers établissements. »
La séance est levée à cinq heures et demie.
La lettre suivante, bien qu’elle n’ait pas été adressée à l’Académie par son auteur, et que, sous ce rapport, du moins, elle diffère de toutes les pièces insérées dans ce recueil, a cependant un tel caractère d’àpropos, que nous n’avons pas voulu perdre le bénéfice d’une telle publication. M. le docteur Amédée Latour, qui tient une place considérable dans la presse périodique médicale, est en mesure d’apprécier, aussi bien que personne, les sentiments de l’Académie dont il suit attentivement les débats. L’opinion qu’il a exprimée dans cette lettre a d’autant plus de prix qu’elle émane d’un homme parfaitement désintéressé dans cette affaire; elle formule avec netteté la pensée d’un grand nombre de bons esprits, et résume avec franchise et finesse une discussion qui n’aura pas trop duré si elle a contribué à faire prévaloir la vérité.
Lettre à M. le docteur X..., à Castres , sur la méthode à suivre pour réducation d’un sourd-muet.
« Mon cher confrère,
» Actuellement consulté par une famille inquiète sur le mode d'éducation qu’il conviendrait de donner à un enfant sourd-muet de naissance, com plétement privé de la faculté d'entendre, vous me demandez de vous formuler mon opinion, et de vous dire ce que je pense des deux méthodes , méthode allemande et méthode française, dont la valeur comparative fait le sujet de la discussion qui s'agite en ce moment à l’Académie de médecine.
» "Vous me faites remarquer, et peut-être est-ce à titre de reproche , que dans mes appréciations de cette discussion, il a été difficile de connaître mon sentiment sur la question, et que, contrairement à ce qu’ont fait d’au-
DE LA GCÉRISON DE LA SL’RDI-MCTITK.
1res organes de la presse, je n'ai pris parti pour aucune opinion et n'ai exprimé que des idées d’incertitude et de doute.
J) Celte situation est bien, en effet, celle quej’ai prise. C’est celle dans laquelle je suis forcé de persister encore, et par là vous pouvez pressentir que vous ne trouverez peut-être pas dans ma réponse les éléments d’une détermination que vous voudriez y trouver, sans doute.
» Je dois néanmoins, ne serait-ce que pour répondre à votre conflance, vous dire les motifs de mes incertitudes et de mes doutes.
» C’est au nom du progrès , mon cher confrère , que l’on sollicite des modifications, si ce n’est une révolution, dans le système d'éducation suivi dans les établissements publics consacrés aux sourds-muets. Je vous avoue que cette invocation au progrès me surprend inCniment, et c’est là que commencent mes doutes. — Jugez vous-même s’ils sont légitimes.
» Aussi nettement posée que je la conçoive, la question est celle-ci :
» Faut-il instruire des sourds-muets par la mimique ou par la parole?
ï Une chose a dû vous frapper, mon cher confrère, c’est qu’il y a soixante-dix ans, toute l’Europe savante appela progrès ce que les partisans de la méthode allemande appellent aujourd'hui routine, et que l’abbé de l Épée fut loué et encouragé, précisément pour avoir substitué ce que l'on veut abandonner aujourd’hui à ce quelque chose que l’on vent reprendre, et que ses efforts contribuèrent à faire généralement rejeter alors.
» Revenir aux idées, aux méthodes, aux pratiques qui furent abandonnées il y a soixante-dix ans, voilà ce que l’on appelle le progrès.
» Certainement, pour tout esprit sage et sérieux, il n’y a pas là de motif sufffsant pour rejeter l’idée prétendue nouvelle , mais vous conviendrez aussi que c’est bien là l’occasion de s’enquérir de quel côté est réellement le progrès, ou du côté de l’abbé de l’Épée qui, comme méthode gé-' nérale, fit abandonner l’éducation par la parole pour les signes, ou du côté'de ceux qui veulent aujourd’hui faire rejeter les signes pour la parole.
ï Or, mon cher confrère, nous n’avons qu’un seul moyen de juger la question, c’est de consulter les faits.
» Ces faits, il faut les interroger avant et après l’abbé de l’Épée.
» Avant : quelle était la condition du sourd-muet avant l’introduction de la méthode du bienfaisant et charitable prêtre? J’éprouve un regret profond, mon cher confrère, qu’en France, que dans une Académie de médecine française, on se soit montré si oublieux de faits dont nous sommes séparés par un demi-siècle à peine. Quand on voit dans l’histoire du temps l'immense et profonde sensation que produisit dans le monde la découverte du saint prêtre, n’est-on pas irrésistiblement entraîné à se dire : .Mais les méthodes employées avant lui étaient donc bien défectueuses et bien
DISCCSSION- Dü RAPPORT. 297
insuffisanles pour que son système ait produit une révolution semblable?
* Et, de fait, ces méthodes n’étaient autre chose que celle que l’on cherche à faire revivre aujourd'hui, que celle qui est employée dans une grande partie du nord de l'Europe, qui n'a pas encore eu ni son abbé de l’Épée, ni son abbé Sicard, ces hommes qui furent plus que des hommes de génie, qui furent des hommes charitables, et non des entrepreneurs.
I Eh bien ! mon cher confrère, si vous êtes au courant de ce que fit, au ivii' siècle, le médecin suisse Amman, de ce que tenta 'W’illis, de ce que proposa 'Van Helmont, de ce qu'entreprit le Portugais Pereira, qui eut l'honneur d’être présenté à l’Académie des sciences par la Condamime, d'obtenir les honneurs d’un rap[>ort par Butîon, de faire converser son élève avec le roi Louis XV, lequel donna à son instituteur une pension de 800 livres, vous savez aussi bien que moi, et mieux que ne paraissent le savoir quelques orateurs de l’Académie, que ces rares instituteurs de sourds-muets n'employaient que l'éducation par la parole, c’est-à-dire la méthode que l’on cherche à substituer aujourd’hui à la méthode de l’abbé de l'Épée.
» Quels furent les résultats de cette méthode d’éducation par la parole? L’histoire est là pour noos le dire. Vous pouvez hardiment défier les partisans de la méthode dite allemande, — qui n’est pas plus allemande qu’anglaise, hollandaise ou belge, — de citer plus de trois ou quatre faits dans lesquels les succès decette méthode soient scientifiquement démontrés. Aussi, parmi les excellentes choses qui ont été dites à l’Académie de médecine, notez comme une des plus excellentes, mon cher confrère, ce qu’a dit M. Malgaigne, du rejet qu’il fallait faire de tous les faits anciens. Du rejet comme démonstration, bien entendu , car comme élément d’appréciation, il'importede les retenir et de s'en souvenir au besoin.
ï Ainsi donc de rares , de très rares succès par l’emploi de cette méthode, qui veut faire aujourd'hui sa résurrection, succès obtenus sur quelques sourds-muets de grande famille, et qui, par cela même, eurent un grand retentissement, voilà l’ancien bilan de cette méthode. Mais la masse, la généralité de ces infortunés, quel était leur sort? Vous en trouverez une admirable et lamentable histoire dans les récits de l’abbé de l’Épée. Abandonné sans culture intellectuelle et morale, presque toujours sujet de honte pour les familles, objet de crainte pour le public, l’infortuné sourdmuet trouvait à peine dans la pitié publique ou de ses parents les soins que l'on ne refuse pas aux animaux domestiques.
B Le saint prêtre parait, et ce triste et affligeant tableau change à l’instant. Vous savez par quel heureux hasard l’abbé de l'Épée fut mis sur la voie de sa découverte. Un des plus célèbres élèves de l'Institution de Paris , on des plus éclatants témoigncges de la supériorité de la méthode suivie dans cet établissement, M. Berthier, le raconte d’une manière tou-
298 DE LA GÜÉRISOxV DE LA SÜRDI-MCTITÉ.
chante dans le livre qu’il vient de publier (1). L'abbé de l'Épée, jeune alors, mais déjà dans les ordres, est conduit dans une maison de la rue des Fossés-Saint-Victor par une affaire de peu d'importance ; la maîtresse du logis est absente. En l'invitant à l’attendre un moment, on le prie d'entrer dans une pièce où travaillaient deux jeunes sœurs jumelles qui, même à son arrivée, restent les yeux attentivement fixés sur leur ouvrage. Par politesse il leur adresse quelques mots : point de réponse. Il parie un peu plus haut, même silence. Enfin, la mère des jeunes filles arrive, et tout s'éclaircit. Elles sont sourdes-muettes, et la mort vient de leur enlever le père Vanin qui, sans trop de fruit, à l’aide de quelques estampes, leur servait d'instituteur. n C'est moi qui loi succéderai (2)1 » dit le jeune et bon prêtre, sans aucune expérience d’ailleurs, sans aucune idée de l’art difficile dont il va sonder les profondeurs.
* Quelques années plus tard, et la méthode était découverte, exposée sans aucune réserve, enseignée à des milliers de sourds-muets, dont plusieurs générations ont déjà protesté par leur vive et profonde reconnaissance pour leur bienfaiteur, contre ces imprudentes et injustes attaques dont elle a été l'objet.
» Aujourd'hui, le sourd-muet que la nature n'a pas complètement déshérité des facultés intellectuelles, trouve dans l’emploi de la méthode de l'abbé de l’Épée une instruction religieuse, morale et professionnelle qui lui rend sa place, son utilité et sa dignité dans la famille humaine. Cette méthode est éprouvée par soixante- dix ans de succès. Tous ceux, les plus intelligents de ceux qui eu ont reçu les bienfaisants préceptes, sont unanimes pour en reconnaître les heureux résultats, comme pour résister aux innovations qu’on propose ; et, je vous avoue, mon cher confrère, que cette unanimité me frappe beaucoup. N'est-elle pas de nature, en effet, à faire réfléchir?
• L’abbé de l’Épée ne s’obstina point à faire parler les sourds-muets, quoiqu’il eût obtenu d’assez heureux résultats en ce genre. * Quoi, s’écrie M. Barrière, prétendre instruire par la parole, à la parole, ceux qui ne peuvent jamais avoir l’idée d'un son, quelle erreur? c’était chercher l’Afrique dansle nord et la Sibérieau midi. Pour aborder la mystérieuse intelligence des sourds-muets dans son Ile escarpée, il fallait s’aider des seules,mers, disons mieux, des seuls sens qui pouvaient y donner accès, le toucher quelquefois, et surtout la vue » « Il ne s’agit, en effet, dit l’abbé de l’Épée, dans la véritable » manière d’instruire iessourds-mtrefs, que de faire entrer par les yeux, dans
(!) L'abbé de l'Épée, sa vie, son apostolat, ses travaux, sa lutte et ses succès, etc. — Un vol. in-S”.
(2) Voyez aussi un charmant article de M. F. Barrière auquel cette citation est empruntée, dans le Journal des Débats du 10 juin dernier.
DISCUSSION DU rapport.
» leur esprit, ce qui est entré dans le nôtre par les oreilles. » N’est-il pas évident, en effet, mon cher confrère, que le langage, qu’il soit parlé, écrit ou mimé, est toujours le même artiQce au moyen duquel on fait naître ou l’on réveille l’idée dans l'encéphale, artiOce plus ou moins parfait, plus ou moins rapide, plus ou moins utile, selon le degré d’intégrité des sens? Jusqu’à ce que l'homme ait inventé une langue où chaque expression soit une onomatopée, ou une écriture dont chaque ligne soit un dessin , l’emploi de l’artifice restera indifférent, c’est-à-dire que le résultat sera obtenu par telle ou telle langue. telle ou telle écriture. La seule chose a considérer sera d’employer à l’éducation telle ou telle forme d’artifice que l’élève puisse comprendre et reproduire.
» 'Votre jeune et intéressant sourd-muet n’ayant jamais entendu, n’ayant jamais parlé, si vous êtes médicalement convaincu que son infirmité est incurable, retirera, à mon avis, plus de profit de l’éducation par signes que par la parole. Si vous aviez à faire l’éducation d’un aveugle , quel sens, si ce n’est celui du tact, chercheriez-vous à substituer à celui qui lui manque? L’analogie, la logique, l’observation et-l’expérience conduisent nécessairement à la même pratique pour le sourd-muet. Pour arriver jusqu’à son intellect, il n’y a qu'une porte d’ouverte, la vue; pour traduire les impressions de la vue, il n’y a qu'un langage, la mimique : et vous consentiriez à fermer cette porte , et à priver cet infortuné du seul langage qu’il puisse parler?
» J’ai été beaucoup frappé, mon cher confrère, d’une expérience qui, depuis le commencement de la discussion académique, a lieu tous les mardis à l’issue de la séance, dans la salle des pas perdus.
» Un sourd-muet qui a été l’élève de prédilection d’Itard, et que ce médecin philosophe a voulu doter de la parole, donne tons les mardis, à qui veut le voir et l’entendre, le spectacle du résultat auquel il est arrivé. Eh bien ! je le dis avec regret, mais avec vérité, ce spectacle est affligeant. Rien de plus pénible à voir et à entendre que M. Allibert, quand il parle ou qu’il croit parler. Mais voici que la scène change. Dn de ses confrères d’infortune qui ne parle pas , s’approche de lui et s’exprime par signes ; M. Allibert lui répond par le même langage, et il e.=t curieux de voir alors ce changement à vue qui se produit dans la phv-sionomie , dans tout ïkabitus de M. Allibert. homme d’ailleurs si distingué. Oh! cela devient frappant alors, la mimique est le langage naturel du sourd-muet ; cette expérience, que j'ai vue dix fois, me paraît décisive, et vous comprendrez pourquoi je n’insiste pas davantage sur une comparaison qui pourrait être pénible à celui qn’elle concerne,
» Je ne reproduis pas, mon cher confrère, les excellents arguments produits dans la discussion par MM. Bousquet, Bonnafont, Ferrus, Malgaigne. etc., contre les prétentions des partisans de la parole, comme nié-
thode générale d’éducation des sourds-muets. Je n'ai voulu vous faire ni un discours, ni une dissertation. Ce sont de simples impressions que je vous communique sur le prétendu progrès de la méthode dite allemande, progrès que l'on me reproche de ne vouloir ici reconnaître ni encourager. Je sais bien que ses partisans les plus passionnés se défendent aujourd'hui d’une extension aussi considérable. Mais je crains bien que ce ne soit là une ruse de guerre et une tactique de parti. Ils parlent de réforme , mais on sait ce que ce mot veut dire dans la bouche des révolutionnaires. Quant à moi, jusqu’à plus ample informé , le sourd-muet, dans les conditions de celui que vous m'indiquez, je ne lui donnerais d’autre conseil que celui de recourir encore à la méthode éprouvée qui a produit tant d’élèves célèbres, un si grand nombre d’excellentes éducations , et qui a couvert les deux mondes de professeurs aussi distingués, ï Agréez, etc.
» Amédée Latour. »