‹ De la guérison de la surdi-mutité et l'éducation des sourds-muetsChapitre 20 sur 23 · SOS · texte numérisé non relu

SOS

s«rvé Yusage du langage articulé. La commission mixte n'a désigné ceux-ci nulle part ; seulement elle s’exprime ainsi dans le paragraphe suivant :

« Quant à ceux qui n entendent en aucune façon et ne peuvent que » lire la parole sur les lèvres, l’expérience n’a pas encore décidé » entre l’éducation par la mimique et l’éducation par la parole. »

Or, on sait que la faculté de parler et la faculté de lire sur la bouche sont très distinctes; que les sourds-muets peuvent posséder l’une et être privés de l’autre; ce fait est même consacré, en quelque sorte, par la rédaction de la troisième réponse déjà adoptée par l’Académie.

Les nouvelles conclusions ne contiendraient donc pas de réponse à la quatrième question de M. le ministre, en ce qui concerne les élèves sourds jouissant de la faculté d’articuler, s’il n’était dit plus loin, dans la cinquième conclusion ; « Quant au succès à espérer... » pour les élèves de la première catégorie, l’Académie s’en réfère à » ce qui a été dit plus haut. Pour ce qui a trait aux autres catégories, D elle redit encore que l’expérience n’a pas décidé suffisamment à P cet égard. » D’où l’on doit inférer que les sourds parlants sont compris, avec ceux qui ne peuvent que lire sur les lèvres, dans le second paragraphe de la quatrième réponse en discussion en ce moment.

Je réclame en faveur de ces sourds parlants le même avantage que pour les sourds-muets qui peuvent entendre, le bénéfice de l’éducation par la parole que leur accordait la précédente rédaction de la commission. Je propose, en conséquence, d’ajouter au premier paragraphe rapporté plus haut ces mots : »

< 1 11 en est ainsi des sourds-muets atteints de surdité incurable, » qui, ayant perdu l’ouïe à un âge déjà avancé, ont conservé » l’usage de la parole. »

Le second paragraphe, ne s’appliquant plus alors, selon sa teneur, qu’aux sourds-muets qui ne peuvent que lire la parole sur les lèiTcs, serait maintenu.

Si la commission, si notre honorable collègue M. Malgaigne veulent bien consentir à cette petite addition, je n’ai plus rien à dire. Dans le cas contraire, je demande à motiver sur-le-champ mon amendement.

Ma proposition, je le vois, n’est acceptée ni par la commission, moins son honorable rapporteur, ni par M. Malgaigne; vous me permettez de continuer.

En présence des contradictions que j’ai éprouvées de la part d’honorables collègues, de l’abandon fait par la commission d’une

30i DE LA GUÉRISON DE La SCRDl-MCTITÉ.

partie de ses convictions premières, j’ai dû rechercher si je ne m’étais pas trompé, si je n’avais pas exagéré la valeur des preuves sur lesquelles ma manière de voir était basée. Ce nouvel examen n’a fait que fortifier mon opinion. Que si l’on m’accusait de prévention, d’enthousiasme, d’entêtement ou de présomption, je gémirais d’être ainsi jugé par des hommes à qui j’ai voué une profonde estime ; mais je ne pourrais changer mes convictions.

On a vu en quoi nous différons, la commission mixte, modifiée, et moi ; je m’appuie sur la première opinion de la commission, comme M. Malgaigne sur la seconde, pour faire aux sourds qui parlent la même position dans l’enseignement qu’à ceux qui peuvent entendre.

Il faut d’abord, afin d’éviter de nouvelles équivoques, bien définir les deux modes d’enseignement qui se trouvent en présence.

On connaît l’enseignement au moyen de la mimique : dire qu’il peut être entièrement confié à des professeurs muets, c’est montrer que la parole en est exclue ; je reviendrai sur le cours d'articulation qu’on y a joint.

L’enseignement par la parole emploie l’écriture, comme le précédent. et de plus, des gestes, ou ce que les Allemands appellent la mimique naturelle., quelquefois même la dactylologie. Je n’ai jamais proscrit ces gestes, comme on me l’a fait dire ; mais ce n’est pas là la mimique de l’école de Paris, et c’est à tort qu’on a allégué l'usage qu’on en fait dans les écoles allemandes , pour prétendre qu’on y suivait notre méthode des signes. Ces gestes ne sont d’ailleurs employés qu’au début de renseignement, et qu’autant qu’ils paraissent nécessaires pour faciliter les communications du professeur avec les élèves. 11 y a, sous ce rapport, des différences secondaires entre les écoles, qui ont recours aux gestes dans des proportions diverses. La méthode Dubois, qu’on peut appeler la méthode française d’enseignement par la parole, n’en fait presque pas usage.

Je dois rectifier, à ce propos, l’erreur échappée à MM. Ferrus et Bonnafont sur le prétendu discrédit dans lequel la méthode allemande tomberait aujourd’hui dans le Nord, et même en Allemagne. Le témoignage de M. Kruse, professeur sourd-muet à Sclileswig , estévidemment inexact ou a été mal compris, comme le prouvent les pièces que je place sous lesyeux de l’Académie. Elles comprennent : 1 ° un document émané du directeur même de l’institution de Schleswig; 2“ une lettre de M. Hill, lue à l’Académie dans la dernière séance ; 3° une lettre d’un professeur de l’institut de Cologne, répondant au nom du directeur absent ; 4" une seconde lettre de M. Saegert. A cette dernière est joint un numéro de janvier du

DISCnSSlU.N

l’PORT.

Moniteur prussien, contenant la nomination de M. Saegert aux fonctii'iis d’inspecteui’généra! des vingt et inie iiisutniions de sourdsmuets de la Prusse, titre que M. Maigaigne s’etait cru fondé à lui dénier.

Au point de vue général, je suis parfaitement d’accord avec la commission et M. Aialgaigiic sur ce que « rexp '-ricnce n’a pas en- » core décidé etitre les deux métlnales, » applicpiées indistinctement à tous les sourds muets. Je n’ai jamais dit autre chose, bien (juo M. Vo!(|uin. dans sa biMcIinre, sans doute par suite de son inexpérience des débats Hcadémiiiues, m’ait attribué une opinion beaucoup plus exclusive.

La commission mixte et moi, nous nous accordons encore sur ce point, qu’il y a un choix à faire parmi les sourds-muets pour era- )>loyercliez les uns l’enseignement au moyen delà parolt?, et pour livrer les autres à l’enseignement par les signes. Nous nous accordons à penser que ce n’est |)oint la une expérience aoentureuse , une réforme téméraire, comme l’a dit M. Bérard.

Notre honorable collègue, M. Maigaigne, s’est rallié à ce grand principe, à celle sorte d’éclectisme; je l’en félicite, je l’en remercie au nom de la cause que je défends, qui est, je crois, ceiie de la vérité.

La légère dissidence qui subsiste entre nous ne porte plus que sur les limites à .assigner à cette catégorie d’éièves qu’on doit enseigner autrement qu’on ne l’a fait jusiiu’ici dans l’iiistilulion impériale de Paris, et dans les trente ou iiuaranle autres Institutions du gouvernement, en France. Encore, remarquera-t-on ipie le dertiier paragraphe de la réponse à la troisième (luestion, en reconnaissimt que le degré de perfection de la parole obtenu chez les sourds-muets est d’autant jilus grand (|ue « l’action de parler était

primitivement moins complètement abolie , » conduit, par une conséquence presi|ue forcée, ,à employer largement la parole à l’égard des sourds-muets ijui l’ont le mieux conservée , comme à l’égard des sourds-muets entendants, c'est-à-ibre à admettre l’addition que je propose en faveur des sourds p.arlants.

Cette addition ne pourrai; être rejetée que par trois motifs ;

1' Si l’oii admettait que la parole, telle que les sourds-muets non entend ints peuvent l’acquérir, n’est pour eux que d’une médiocre utilité, comparativement à la mimique, qu’il faudiail lui sacriOer ;

2“ Si l’on prétendait que l’emploi de la parole dans l’enseignement nuirait à l inslruction des élèves ;

3“ Si l’on soutenait que le cours d’articulation est suffisant pour

806 DE LA GDÉRiSON DE LA SÜRDÎ-MDTITÉ.

conserver et développer I.t parole chez les sourds parlants, instruits

par la Uiélliode des signes.

Voyons quelle serait la valeur de ces objections.

Première objection. — La parole du sourd-muet non entendant lui est de peu d’utilité, et la mimique peut lui rendre plus de services.

La parole informe des sourds-muets, leurs accents sauvages, a t on dit, sont tout à fait iiisuriisaiits pour servira leurs relations avec la société. C'est l’ar^jiiment de M. Bousquet, auquel j’ai déjà répondu; mais, s’il peut paraître plausible lorsqu’il s'agit de l’emploi général de la parole chez les sourds-muets, il a bien peu de valeur à l’égard de ceux dont il est question , c’est-à-dire des sourds qui parlaient déjà, quand ils ont perdu l’ouïe, et qui ont continué de jouir de l’usage de la parole. Ceux-là n’ont, dans leur plionation, rien de sauvage, de rauque, A'informe, et la culture de cette faculté peut encore améliorer leur langage. M. Malgaigne luimême a été bien près de le reconnaître, quand il a dit des élèves de M. Dubois que «sauf (inehiues uns mieux dotés que les autres, n particulièrement ceux qui ne sont devenus sourds qn à une époque » déjà avancée de la vie , » leurs cris rauques ne ressemblent à aucune langue, bien qu’il soit certain, a-t-il ajouté, « qu’avec celte » parole informe, ils sont compris par leurs maîtres et se compren- » rient entre eux. »

Mais, suivant notre honorable collègue, c’est une conr’ersation insupportable pour les étrangers, que celle qu’on peut avoir avec ces sourds parlants, même avec les plus habiles. Ici, il faut s’entendre sur la manière d’expérimenter. Celle de M. Malgaigne n’est pas la mienne, et voilà sans doute pourquoi nous avons parfois jugé différemment des mêmes faits. Notre collègue, pour se faire comprendre, répète imperturbablement la même phrase quand elle n’est pas d’abord saisie, et semble se faire un malin plaisir de mettre en défaut la pénétration du sourd-muet. Pour moi, je n’insiste pas en pareil cas ; je modifie une phrase en changeant les mots qui peuvent n’êlre pas bien compris, soit parce que le sens n’en est pas familier à mon interlocuteur, soit parce qu’ds se composent d'articulations peu visibles, à cause de leur profondeur dans la cavité buccale ; l’obstacle est ainsi promptement vaincu. C’est de cette manière que j’ai pu causer avec ce jeune Ailrien, ancien élève de M. Dubois, devenu l’un de ses professeurs. Je conviens qu’il prononce peu distinctement ; mais c’est un sourd-muet de naissance, qu’on n’a fait parler qu’à onze ans, d’ailleurs complé-

blSCüSSIO;^ DC RAPPORT.

temcnt sourd , et il u’appartieiit à aucun-^ des deux caté"orie.s que la commission et moi avons proposé d’instruire au moyen do la parole.

M. Malgaigne s’est récrié contre cetleasserlion d’un autre orateur, queM. Dubois avait pu deviner, d’après les mouvements des joues, des mots prononcés par une personne (jiii se couvrait la bouche. Il est bien clair qu’il ne s’agit ici que d’un petit tour de force , pouvant parfois réussir, et ce i|ue j’ai vu me porte à regarder le fait comme très croyable. Il est d’ailleurs conlirmé par des obsern-itions plus anciennes. Esclike (1), cité par Lincke (2), parle d’un sourd muet qui voyait la parole , même quand son interlocuteur se couvrait hi bouche avec la main : il distinguait, dit l’auteur, au .seul mouvement des muscles de la face, quels mots étaient prononcés.

M. Ma'gaignearacoiitei, avec uiie verve intarissable, les disgrâces deM. Allibert ne pouvant se faire comprendre, à l’aide la parole, dans la maison de noire collègue, et il n'a pas vu que tout le set qu’il mettait à ce récit tournait contre fa propie argumentiition. Qu’est-ce. en effet, que M. Allibert? Est-il un produit de l’enst ignement parla parole? l’as le moins du monde. C’est un mime instruit, au moyen des signes, par M. Berthier, comme nous l’apprend sa lettre à l’Académie, en mê i e temps qn’Itard lui incul(|uait, à grand’peine, les principes de l’articulation orale. Il a mimé toute sa vie, il mime encore du matin au soir, il mimera toujours. Que prouve donc l’imperfection de son langage? l’récisfîinent le contraire de ce que M. Malgaigne a voulu prouver. Elle montre 1 insuffisance, le vice de cette méthode mixte, bâtarde. de celle association de l’enseignement par la mimique avec quelque usage du langage articulé, contre laquelle je me suis déjà élevé avec l’honorable M. Bégin.

L’Académie connaît aujourd’hui d’autres exemples plus décisifs de soinds-muets qui parlent, parce qu’on a su tirer parti de la faculté d’articuler qu’ils n’avaient pas perdue. Leur paiole est très distincte; elle a été comprise de M. Malgaigne lui-même, et jointe à leur facilité à lire sur la bouche, elle assure leurs relations avec la grande société des entendants et des parlant.s. En un mot, ce ne sont plus des muets, ce sont de simples sourds jouissant des mômes avantages que les adidies qui deviennent sourds par accident. J'ajouterai quelques faits nouveaux à ces laits déjà connus de l’Académie.

{<) De l’enseignement des sourds-muets. Berlin, 4 801, p. 6ü.

(2) Traité de médecine auriculaire, l. 1, p. ils.

308 OE LA GCÉRISON DE LA SL’RDI-MDTITÉ.

Il y a dix ans, mourait à Paris une demoiselle Morillon, cette ancienne servante à qui l’abbé de l’Épée avait appris à réciter les évangiles à sa maîtresse (1). La veille de sa mort, elle dit à M. Dubois fils, en lui tendant la main : « Adieu, monsieur Dubois; pensez » un peu à moi ; lorsque vous venez des parents qui vous diront » que leurs enfants sont sourds-muets de naissance, prenez garde à » vous, rappelez-vous toujours ce que je vous ai dit tant de fois. » Ces paroles faisaient allusion à sa propre histoire; elle avait perdu l’ouïe à la suite d’un coup de manche à balai à la nuque, <iu’elle avait reçu de sa mère, à l àge de sept ans, et celle-ci avait fait faire un certificat où on la disait sourde-muette de naissance, ce qui, plus tard, l’irrita tellement qu’elle revenait souvent sur ce sujet. Ce fait est un remarquable exemple de cet usage persistant de la parole enseignée aux sourds-muets, que l’on a voulu faire passer pour problématique.

J’ai cité, à l’occasion des impressions tactiles du son, un sourdmuet allemand, élève de M. Hill. Son nom est Hellmann ; il ne faut pas le confondre avec Heilman, dont j’ai parlé dans une précédente séance. C’est un ouvrier sellier fort intelligent, âgé de vingtneuf ans, sourd depuis l’âge de trois ans. 11 n’entend rien île l’oreille droite; à gauche, il perçoit le bruit du marteau frappant sur l’enclume, certaines notes ries instruments de musique, surtout des instruments à vent,les lettres R, P, et quelques voyelles; quand on lai crie fortement à l’oreille, il entend un bruit, sans pouvoir distinguer un seul mot. Il est entré à l’institution de Weissenfels à onze ans, ne parlant pas, et y a passé quatre ans pour son instruction et trois ans pour apprendre son état. Il a résidé deux ans en Turquie; il n’est à Paris que depuis quatorze mois. Non seulement il parle l’allemand, mais il a aussi appris, sans maître, le turc et le français, que toutefois il ne sait encore qu’imparfaitemenî. Il est très habile à lire sur les lèvres, au moins sa langue maternelle, et nous avons pu facilement nous entendre en allemand, sauf les petites difficultés passagères que j’ai signalées dès les premiers jours de cette discussion, et dont on a tant exagéré l’importance depuis. Néanmoins sa voix n’a rien d’agréable; elle a on ton aigu d’enfant, et tout ce qu’il dit est coupé par des elFnrts saccadés d’e.xpiration, ou de ce que les grammairiens nomment aspiration. Cet échantillon des produits allemands sera-t-il de nature à satisfaire M. Malgaigne, qui regrettait de n’avoir pas vu d’élève de l’école allemande?

M. Beauvallet, acteur des Français, reçut un jour la visite d’un

(1) Bulletin de l'Académie de médecine, t. XVIII, p, 783.

DISCUSSION EU RAPPORT. 303

jeune collégien, qui lui était adressé par un de ses amis comme auteur d’une pièce de théâtre. M. Beauvallet examine sa pièce, s’entretient avec lui quelque temps, puis le congédie. A quelques jours de là. il rencontre son ami : « Vous m’avez envoyé, lui dit-il, un singulier petit bonhomme; il y a de jolies choses dans sa pièce; lui-même cause fort bien ; seulement je ne sais pourquoi il n’a fait que me dévisager, et puis il a un peu l’air de s’écouter parler. » « 01) ! fit l’ami, ceci n’est pas possible, c’est un sourd-muet, il n’entend pas le canon ; je lui avais dit de vous le cacher, pour vous surprendre. »

Ce sourd-muet, dont l’habileté à converser pouvait ainsi faire illusion, était le jeune Delaunay (1), que la mort a lavi depuis à une mèi e inconsolable. Entré à quatorze ans à l’Institution impériale, déjà fort instruit et parlant bien, parce qu’il avait perdu l’ouïe tard, il avait un son de voix doux et suave; il ne tarda pas à remplir les fonctions de répétiteur et, lisant beaucoup, il dut principalement à cette cil-constance de ne pas perdi-e en partie l’usage de la parole, malgré les rares occasions qu’il avait de s’en servir.

A|ii-ès de pareils faits, api-ès ceux que vous ont fournis M. Dubois fils, M. Heihnan et tant d’autres, observés par voti-e commission, par plusicui-s meinbi-es de l’Académie, par moi-même, trouverat-oii encore de dans cette question? Ne suis-je pas auto¬

risé à conclure que les sourds-muets incui-ables, qui ont conservé l’usage de la paiole, peuvent aisément parvenir, par la cultuie de cette piécieuse faculté, à communiquer avec la société tout entière? Niera-t-on encore qu’il y ait, pour eux, pour la société elle-même, un immense avantage à ce qu’on leur donne un mode d’enseignement capable de leur garantir l’acquisition complète d’un bien qu’ils possèdent déjà en partie?

Mais ils y perdront, dit-on, du côté du langage mimique, de ce langagi', a dit notre président, « si sûr, si expressif, si rapide, qui » peint une pensée tout entière en moins de temps qu’il ne nous en

( t ) Delannay a perdu l’or.ïe à l'âge de onze ans, par suite d’une affection lyphoïle. Il était fort iiUelligenl : il composait des pièces de théâtre, jouait la comédie, faisait des vers ; il parlait bien , mais il avait senti le liesoin d’ajouter à tous ces avantages celui de posséder la mimique, la lecture sur les lèvres, deux moyens de communicotion qui lui manquaient, et dont son infirmité lui avait fait sentir le prix. Il n’enlen lait plus, et dès lors il avait besoin d’avoir à sa disposition tous les moyens possibles de comprendre co qu’on lui disait, et de se faire comprendre par ceux auxquels il s'adressait.

310 DE LA GCÉRISON DE LA SÜRDI-MÜTITÉ.

« fil II (Irait pour arlictilcr un des mots qui entrent dans i’énoncé de » celte pensée. » El l’on me parle d’exagération, d’enthousiasme, en favcnr du langage articulé ! Que; nom donnera-l on à cette apo- Iügi(>, si vivement colorée, du langage des signes (1)?

M. .Malgaigiie a été frappé de l’amour des sourds-muets pour la mimique, louché de leurs démonstrations à son endroit, comme défenseur de leur cause. Il aurait pu voir la contre-partie à l’institution Dubois, où je n’ai pas été moins fété, entouré des élèves. Le même esprit exclusif règne donc dans les deux camps.

S’il est naturel aux sourds-muets de faire des signes, il ne leur est pas moins naturel d’avoir le désir de parler. L’abbé Vrindts a publié, à ce sujet, un document intéres.cant. C’est l’exposé fait par quatre sourdes-muettes, de leurs idées, de leurs sentiments, avant (|u’elles eussent commencé leur éducation dans un établissement de Bretagne. Toutes les quatre rapportent (ju’elics avaient un grand dé.'ir de parler, qn’clh's remuaient les lèvres pour faire comme les autres, qu’elles étaient jalouses de leurs frères et sœurs qui apprenaient a lire. L’une d’elles s’exprime ainsi :

« Je désirais apprendre à parler et à lire; je regardais avec beau- 5) coup d’attention les personnes qui parlaient ; je me retirais quel- 3) quefiiis seule, et je lâchais de parler. Je revenais à maman et lui taisais entendre mes .sons, qu’elle me disait être vilains ; je pre- » nais un livre, et je demandids à maman de me faire lire. Mais elle médisait quejtî ne pouvais pas l’apprendre, parce que j’étais 3) sourde-muette; alors je m’aflligeais beaucoup. D’autres fois, j’es- » sa va s encore de parler. (H les personnes qui m’entendaient riaient ■-) be.incoup et se mo(|naient de moi, etc. (2). »

On a souvent répété que nous devions nous en rapporter cà des hommes plus compétents (|ue nous sur les questions (jui nous ont été posées. Je suis loin de récuser leur témoignage ; mais ce ne sont pas sans doute MM. les professeurs sourds-muets que l’on qualifie d'hommes compétents pour prononcer sur l’usage qu’il convient de faire de la parole. Autant vaudrait consulter des aveugles-nés sur les avantages de la vision. « Je serai heureux, dit justement

(t) M. Bérard n’a fait en cela que reproduire les expressions de l’abbé de l’Épée , de Sicard, de Bébian , de M. Berihier, et d'une foule d’autres auteurs (jui ont étudié celle foroie d'expression que M. Bouvier s'efforce do décrier. P. M.

(2) Vrindi.a, Nouvel essai sur la certitude, Paris, 1828, p. S8, et l’abbé Montaigne, K cherchât sur les connaissances inlelteclueltes des sourds-muets, Louvain, 1847, p. 80.

DISCCS3I0.N DU RAPPORT. 311

» -M. Puybonnieux, toutes les fois que je verrai le mérite d’un sourd- B muet utilisé de manière à lui assurer une lieureuse existence; » mais il ne faudrait pas que, dans le but de lui être utile, on lui «sacrifiât infructueusement le temps de ses frères en infirmité, et 1 ) qu’on foulât aux pieds les éternels principes posés par le Créateur » de toutes choses (1). »

Les savants sourds-muets sentent fort bien ce qu’ils perdent à être privés de la parole; mais c’est pour eux une consolation que d’en rabaisser le mérite, d’en restreindre le plus possible l’usage chez les autres. De là l’opinion que vous a e.xprimée M. Allibert, parleur très incomplet et, en réalité, mime, comme je l’ai montré plus haut ; de la, cette lettre si émouvante, suivant l’expression de M. Bérard, mais, a mon avis, fort peu convaincante, de M. Pélissier, dont M. âlalgaigne ne ferait plus un parlant, je pense, s’il jetait un coup d’œil sur la Gazette des Tribunaux du 10 avril 18â0, où l'on rend compte d’un procès dans lequel le plaignant, M. Pélissier, ne put s’expliquer que par signes et par l’intermédiaire d’un interprète.

Les professeurs parlants sont loin de partager les vues de leurs collègues; leurs écrits, et, plus encore, leurs actes, en sont la preuve J’ai cité ailleurs les paroles de M. Puybonnieux, allant audevant du vœu formulé par votre commission, et accepté aujourd’hui par l’Académie tout entière, relativement aux sourds-muets quiont conservé un peu d'audilion[2). Parcourez, je vous prie, le petit Traité sur la parole qu’il a adressé a l’.^cadéinie; vous y verrez, pour ainsi dire à chaque page (3), des opinions très explicites sur la nécessité d’etendre davantage l'emploi de la parole dans l’enseignement des sourds-muets.

On vous a rajipelé un écrit de M. ’V'alade-Gabel, frère d’un professeur parlant de riiistitulion de Paris, cl lui-même ancien professeur de l’école de Paris, ancien directeur de l'Institution des sourd.s-muets de Bordeaux. Je ne comprends pas bien com.i eut 51. Berard a trouvé dans la lettre de 51. Valade-Gahel des motifs de s’abstenir a religieusement Aa porter la main sur l éilifice élevé par l’illustre l’abbé de l’Kpée. » Pour moi, j’y ai vu toiJlant:e chose; j’y ai vu iiue l’ancien directeur de l’école de Bordeaux, où la mimique était eu honneur comme à Paris, devenu depuis quelque

(t) La parole enseignée aux sourds-muels, 18i3, p. 63.

(2) Bulletin de l'Académie de médecine, t. XVIIl, p. 832.

(3) Voyez notamment p. 27 et suivantes.

temps membre de ia commission de surveillance près de l’institution Dubois, marche laidement dans la voie dn progrès; que ses efforts intelligents et éclairés tendent aujourd hui, comme ceux de M. le docteur Blanchet, comme ceux de votre commission, comme les miens, à faire passer autant de sourds-muets qu’il se pourra do la classe des muets dans celle des parlants.

Les actes de 31. Valade-Gabel sont, en effet, encore plus significatifs (l'Je ses écrits. Il est associé a 31. le docteur Hubert Valleroux pour la guérison de la surdi-mutité, et, dit ce confrère, « sa part de ses écrits nous semble de beaucoup supérieure à ia mienne (1).* M. Valade reçoit chez lui les jeunes clients dont 31. Hubert Valleroux améliore l’audition, les exerce incessamment à la parole, s’efforce, comme il vous dit dans sa lettre, de les « faire divorcer d’avec les habitudes mimi(|uesantérieurement contractées; » en un mot, m t en pratique, avec un zèle digne d’éloges, ces principes de Iraileuieiit médical et jihysioiogique dont 31. DIanchet poursuit vainement l’application, depuis tant d’années, à l’Institution impériale dessour.ls muets de Paris.

J’ai vu un des enfants confiés aux soins de 3131. Hubert Valleroux et Valade, le jeune René..., d’une famille habitant les environs de Bordeaux. Agé de neuf ans et demi, sourd-muet de naissance, Père d’une demi-sourde-muette, cet enfant fut traité, une première fois, sans succès, par 31. le docteur Deleau, cjui, au dire des parents, lui donna, dans l’espace d un an, une dizaine de séances. On renonça ensuite à tout traitement pendant un an, en se bornant à lui faire dire quelques mots et à lui apprendre à lii esur les lèvres. C’est en novemlire dernier (1852), que l’on a commencé le nouveau traitement. L’enfant n’entendait alors la voix eu aucune façon. L’ainélioration fut prompte, et .M. Valade put bientôt substituer l’audition directe à la lecture sur les lèvres, dans ses communications avec son éève; il va sans dire <pie la parole a beaucoup gagné. Tous ces renseigneineuls m'ont été fournis par les |)arcnts, en l’abseiice du inélecin, avec (pii je n’ai pi me inuiver, et du profes.sei;r, absent de Paris. 31. Hubert Valleroux a pulilié le fait dans .son dernier ouvrage (p. 8ti). J’ai constaté moi-mème que l'eiifaiit aiticulait passablement, iju’il pouvait lire sur les lèvr<-s, (pi'il eiilendait ia voi.x articukte un peu liaut près de l’oreille; le lialtement de ma montre, qui est assez fort, était perçu, lorsqu’elle était appliquée

(1) Hubert Valleroux, Des sourds-muets. Introduction, etc. Paris, 18-33, p. 1 ü7. — Nous avouons ue pas comprendre celle pL.-ase ambiguë. P. Jl.

DISCUSSION Dü RAPPORT.

sur le pavillon de l’oreille, et mieux encore sur la tempe ; il ne l’était plus, (|uatul je cessais tout conlact avec l’oreille (1).

J’appris (le la m(îre de René... (ju’un autre eulant appartenant à la famille d’un riche industriel du département du Nord, et (jue j’avais eu occasion de voir coinp'étemcnt sourd il y a (pielipies années, était égidirment chez M. Valade et plus avancé encore (jueson fil.s, tant pour l’audition que pour la parole. Il venait de quitter Paris, sans quoi je serais allé le voir.

Peut-on supi>oser que M. Valade Gabel hésitât un instant à cultiver également la parole citez l'enfant dont la surdité serait incurable, mais qui jouirait encoi e du langage articulé, et qui pourrait suppléer à l’audition par la lecture sur les lèvres’?

J’ai fait une large part à la miuiique dans mon premier discours^2). J’ai été émerveillé des ressources que les professeurs de l'Institution im|)ériale savent trouver, pour leur enseiguetnent, dans le langage des signes. Je sais que M. Berthier, en particulier, a étendu le pouvoir de ce langage jusqu’à lui faire représenter les idées philosopbitiues les plus élevées, les plus abstraites.

Mais il ne faut pas oublier que, quel qu’en soit le développement, celte faculté du geste n’est que supplémentaire, qu’elle ne tient que le second rang après la parole, véritable moyeu de communication dütinéà riiomine, dont elle n’est quelecfcaô-e^Sj.dont elle ne peut pas plus usurper la place que le tact ne pourrait usurper celle de la vision, malgré les secours qu’il rend aux aveugles.

Aussi que de mécomptes, que de déceptions, dans les espérances fondées sur cette langue des signes, que quelques uns de nos collègues s’obstinent à croire la meilleure pour les conainunicalions et renseignement des sourds-muets !

(!) Assurément vcici un singulier sour(i-miiet de naissance qui entend le 1)1 uil d'une montre appliiiiiée sur l'oredlo ou sur la tempe, qni ciileiid lu voix arlicu'ée , qui parle , el tout cela après que qties mois do trailemeut. 11 est vrai que .M. Deleau avait échoué, il est prob.ible q 0 M. Bîaiicliel II lût pas Clé plus heureux. Voici venir une Iroi-rieme m''llio.O qui l'emporie sur les deux autres. Comment reste-t-il encore un seul sourdimieL en France, en Furope? P. M.

(i) /iiiltfliii de l'Académie de médecine, t. XVIII, p. 784.

(3) üii sourd-muel ne compte p.is ainsi, la mimique prend le premier rang pour exprimer ses sensations, de même que l’ouïe el le tact ont la première place chez les aveugles. L'absence du sens principal entraiiie une modiGcaùon essenlielle dans la classiGcalion des facultés restantes. P. M.

Notre honorable président, qui la dit si sûre, sait pourtant que dépourvue d’articles, de certains pronoms, de verbes auxiliaires, de beaucoup de temps des verbes; ne traduisant qu’imparfaitement la plupart des prépositions, des conjonctions, ou les supprimant sans cesse par ellipse; exposée, par ses transpositions de mots, à placer les idées dans un ordre contraire à la clarté du discours, cette prétendue langue n’esi souvent qu’un amas informe de mots sans suite et sans liaison apparente, un vrai dédale, où le plus habile n’est pas toujours certain de se reconnaître (1).

La précision, la rapidité de la mimique n’ont pas été moins exagérées par M. Bérard. Sans doute elle possède ces qualités dans beaucoup de circonstances, quelquefois, il est vrai, aux dépens de la clarté; mais il en est d’assez nombreuses où des signes multiples, complexes, cont indispensables pour rendre ce que la parole exprime en un seul mot, souvent très court, et où l’avantage, sous le rapport de la vitesse, reste évidemment à cette dernière (2).

Les sourds-muets parlants ne pourront plus communiquer avec leurs frères d'infortune, s’ils ignorent la mimique, a dit M. Malgaigne. Je réponds à cela qu’ils pourront, si cela leur convient, apprendre les signes après leur éducation terminée; que d'ailleurs ils communiqueront entre eux, et, qui plus est, avec la grande famille des entendants; ce qui vaudra bien pour eux la famille déshéritée des sourds et muets, dont ils auront été retirés par le progrès de la science. M. Hellmann, dont je parlais tout à l’heure, ne peut, en effet, converser facilement, faute de savoir la mimique, avec les quinze cents sourds-mut;ts de Paris; mais, en revanche, il peut se faire comprendre des trente-iiuatre millions d’habitants de l’Allemagne; il s’est fait comprendre des Turcs; il commence à être en état de parler aux Français de toutes les classes, et avec son apli-

(1) Évidemment M. Bouvier raisonne ici comme un entendant : pourquû refuser au sourd-muet le droit d'en faire autant? pourquoi dénigrer celtelangue qu'il n’entend pasetqui convient si bien à ceux qui la parlent?

(2) Toujours la môme pétition de principe, toujours cette affirmation do

la chose en litige, ce parti pris de se poser en juge absolu d’une ipiestion dans laquelle ses adversaires ont le droit de demander le partage. M. Berlliier, suivant l’orateur, est un peu suspect de partialité quand il vante la mimique, pourquoi M. Bouvier mériterait-ii plus de confiance quand il blâme ce qu'il ignore? P. M.

DISCUSSION DD RAPPORT. 315

tude pour les langues, on peut dire que le monde entier lui est ouvert. Je crois que cela fait bien compensation (1).

Mon collègue a demandé s’il y avait, en Allemagne, quelque chose de semblable à nos sociétés de sourds-muets. La nouvelle lettre de M. Saegert répond .à cette question. « Les sourds-muets, » dit-il, sont si bien au courant de la parole, qu'au sortir de nos «écoles, ils font pour la plupart partie des mêmes sociétés que les » parlants; il n’y pas de sociétés peureux. » « Mes élèves, dit 31. Hill, «pouvant communiquer avec les parlants, font partie des mêmes «associations qu’eux, et n’ont pas besoin de sociétés extraordi- » naires. »

Quoiiiue je ne considère pas les discours de tribune comme très essentiels aux sourds-muets, Je crois tiue ceux qui parlent ne seraient pas moins en état que les mimes d’en pi ononceret d’en enlendre. On vous a déjà parlé de 31. Dubois doimant, de la croisée de son premier étage, des ordres à ses élèves réunis dans son jardin. J'ai vu inadeniuiselle Dubois se faire enlendre de la même manière, en adressant la parole à une sourde-muette d’un bout de la cour à l’autre. J’ai moi-même fait une dictée à des élèves placés autour d’une table, <à plusieurs mètres de moi. Je les ai jaugés à quelque distance, sur deux lignes, de manière qu’ils ne me vissent que de profil, et ils ont pu répondie à plusieurs de mes questions sur la matière de leurs études. Or, ce n’élaient que des enfiints; il est à pré.->umej' que des hommes faits, plus exercés encore à la parole, saisiraient, même à distance, une allocution articulée par un de leurs frères.

J’accorde volontiers à 31. 3Ia!gaigne qu’il n’est nullement démontré que le silence soit une cause de phthisie chez les sourds-muets; mais il voudra bien m’accorder à son tour qu’d n’est pas certain que la parole leur soit plus nuisible, que les professeurs d’articulation succombent à la peine, que mesdemoiselles Dubois aient péri victimes de leur dévouement à l’instruction des sourds-muets. Tous les directeurs d’institutions allemandes, interrogés à ce sujet par M. le docteur Blanchet, ont répondu par écritque les instituteurs de sourds-muets parlants jouissaient d’une aussi bonne santé que les autres maîtres d’école.

Serait-il vrai que l’on fût plus disposé à apprendre la mimique, pour communiquer avec les sourds-muets pariants, qu’à supporter

(I) Ab uno disce ûmnes. C’est la forme favorite d’argumentation de M. Bouvier ; .M. Hellmann , sourd-muet polyglotte, est un type , tous les sourds-muets doivent l'imiter, P. if.

DE LA GÜÉniSON DE LA SÜRDI-MCTITÉ.

la fatigue de leur conversation orale? C’est ce que M. Malgaigne artirmo pour sou propre compte, et il nous a rapporté, à ce sujet, l’iiistoire de Paul Letessier et de son maître le porcelainier, qui préférait ia mbn'ufue à la parole dans ses relalious avec cet élève de M. Duhois. Mais d'aboril le porcelainier ne se sertque<lela dactyloque notre aillègue a le tort de contiiiidre avec la mimique. Ensuite! le n)ailre comprend très bien la parole de Letessier; seulement il craint, ni’a t-il dit, de ne pas en être toujours compris, à cause de sa moustache, et de perdre du temps à répéter les mots. J’ai pu m’entretenir avec ce jeune homme, (pioitiu’ii ne saisisse pas, <à la première vue, tout ce (lu’on lui dit (1), et que sa prononciation laissa beaucoup à désirer’. Ses parents, plusieurs de ses camarades entendants, font usage, avec lui, de la langue parlée. Enfin, Paul Letessier ne conserve que de faibles rudiments d’audition; devenu sourd de très bonne lieure, il ne disiiit pas un mot à douze ans, quand son éducation a été cotnmencée. Il n’apparf.ent donc à aucune des deux catégories que votre commission vous a proposé de faire instruire au moyen de la parole.

Quant à ce que l’on peut attendre, à l’égard de la mimique, de ceux qui ne sont ni sourds ni muets, j’engage notre honorable collègue à ne passe faire illusion, et à méditer, avant de se prononcer, ces paroles de l’abbé de l'Épée: « Le monde, dit-il, n’apprendra » jamais à faire courir ia poste à ses doigts et à ses yeux pour avoir » le plaisir de converser avec les sourds et muets (2). » 11 n’est ici question que des étrangers ; mais il convient d’ajouter, avec M. Puybonnieux, que même « les parents des sourds-muets, souvent sans » éducation, disséminés sur toute la surface d’un État et éloignés » des institutions, ne pourront jamais acquérir ia connaissance de » la mimique (3). » M. Malgaigne lui-même est-il bien sûr de mettre, le cas échéant, son projet a exécution, plutôt que de s’habituer a faire usage de ia parole? Je l’invite, avant de répondre, à rélléchir sur les f.iits suivants.

Itanl. attaché pendant quarante ans à l’Institulion des sourdsmueis, y résidant, ne put se décider a apprendre la mimique; il ne savait que la dactylologie. M. Alhbert vous i’a rappelé dans sa lettre,

(1) Ils font tous comme cela quand on les examine sans prévention. Celui ci ne saisH pas, à première vus, ce qu on lui d.l , sa prononaulion laisse beaucoup à désirer, comme Honoré Trézei, comme Lecomte, comme les mo.lèUs les plus vantés de ces guérisons retentissantes. P. il.

(2j Instîlulion des sourds ei wuels, 4776, p. toô.

(3) La parole enseignée aux sourds-muets, 4843, p. 30.

DiscrssioN DC UAPPonr. 517

t:t dès 18û0 51. Borthier, dans un mémoire adressé à l’Académre, avait signalé ce fait en termes assez vifs : « Cftte erreur (sur l’in- » fériorilé ititellecliiePe des sourds-muets), d:sait le célèbre «loyen » des professeurs de riiistitulion de Paris, provietit seulement de » la profonde igtiorance où ilard a vécu du langage des gestes, » ignorance qui ne saurait lui être trop sévèrement reprochée, et » qu’on ne comprendrait |ins dans un liomitie de sa portée, ayant » fréquenté si longtemps les sourds-muets, si l’on ne savait pas » qu’elle a eu sa source dans un dédain superbe (1) pour la mimi- » que.(2). »

L’abbé Sicanl, qui sans doute n’avait pas le même dédain, ne put se faire au langage des signes. « L’abbé Sicard, dit Bébian (3), » j’en appelle ici au témoignage de tous les instituteurs qui Tout vu » de près, et particulièrement à celui des sourds-muets sortis de » l’école qu’il dirigeait, l’abbé Sicard n’a jamais connu le langage » de ses élèves. L’abbé de l'Épée lui reprochait souvent, m’a-t-on » dit, de ne pas assez s’occuper de cette partie essentielle de l’art; » il paraît qu’il ne tint pas compte de ce sage conseil, et dans ses » exercices l'.ubücs, il lui fallait toute l’adresse de son esprit pour » voiler l’embarras et la gaucherie de sa pantomime, il ne pouvait » se faire entendre de seséièves qu’avec la plume ou l’alphabet ma- » nuel, et jusqu’à ce qu'ils fu.ssent assez instruits pour faire u.sage de » ce moyen de communication, leur intelligence était pour lui 3 lettre close (à). »

Il y a quehpies années, c’était sous le ministère de M. Ducliâ'.el, un arrêté prescrivit aux principaux fonctionnaires de l’Institution de Pai is d’apprendre la mimique. Un membre de la commission consuliative, chargé d’assurer l’exécution de cet arrêté, se rendit, à cet effet, auprès du directeur, de l’aumônier et du médecin de l’établissement. Le vénérable directeur te supplia de le faire dispenser,

(1) Je croirais bien plus volontiers qu'Itard a paru faire peu de cas de

la mioiique parce qu’il n’avaii pu l’apprendre. Eu pareille affaire tout est facile pour un enfant, tout est difficile pour l’adulte ; l’élude d’une langue quelconque est impossible à certains esprits. P. M.

(2) F. Bcrlbier, Sur l’opinion de [en le docteur Ilard, etc. Paris, 4 832, p. 76.

(3) Journal des tourds-muets, t. II. p. 2i.

(4) C’est là un fait qui prouve ce que nous disions à propos d’Itard, l’impossibilité, pour certains individus, d’apprendre une langue étrangère. Tout le monde n’esl pas né polyglotte comme Mezzofanli et M. Hellmaun.

818 DE LA GUÉRISON DE LA EDRDI-MütiTÉ.

à son âge. rl’ini pnroil supplice M. rmimânier se résigna : que ne peuvent la ferveur et la charité chrétienne ! On lui accorda six mois pour préparer un petit discours en langue mimique; il le fit dans le délai convenu. Notre confrère refusa net, alléguant que la mimique ii'étail rien, que ce n’était pas une langue, qu’il fallait une pénétration singulière pour en deviner le sens (1\ Peu de jours après, un nouvel arrêté suspendit l’application du premier à l’égard du directeur et du médecin.

On voit qu’il n’est pas aussi facile de se résoudre à apprendre la mimique que paraît le croire M. Malgaigne.

L’écriture est un moyen de communication avec la société, que les sourds-muets jieuvent acquérir par les deux modes d’enseigne* ment. Mais la mimique exclusive a ici un inconvénient; elle n’apprend pas à lire l’écriture mal orthographiée, et l’on en trouvera aisément la raison, pour peu qu’on y réfléchisse. On raconte qu’un savant sourd-muet, non parlant, étant à deux lieues de Paris, se trouva fort embarrassé par suite de cette particularité. Il se rendait à une maison de campagne qu’il ne connaissait pas, et demanda son chemin à des paysans; mais il lui fut impossible de décliiffier leur réponse. Les lettres étaient bien formées, seulement il n’y avait

pas rorlhograplio. M.allait peut-être en être réduit à retourner

à Paris, lorsqu’il ht heureusement la rencontre de M. E. Burnoiif, qui put enlin lui donner, avec l’orthograplie, l’explication qu’il demandait.

Ne résuite-t-il pas de tout ceci, que la mimique conventionnelle n’est point à regretter, comme moyen d’expression de la pensée, chez les sourds-muets qui, ayant conservé l’articulation , sont, par cela même, susceptibles d’acquérir l’usage de la parole à un degré suffisant pour toutes leurs relations avec la société'?

(1) Je ne sais où M. Bouvier a pris ces renseignements, je n’ai jamais tenu le langage qu'il me prêle ; il y a là une petite invention dont je ne sais à qui rapporter l'iionneur. J'ai dit à MM. les membres de la commission consultativeque je savais la mimique de mon infirmerie, que je n'avais besoin de personne pour interroger un malade, mais que je ne me croyais pas obligé à en savoir davantage. Je suis de ceux qui apprennent difficilement un langage nouveau, il est un âge où ces acquisitions deviennent par trop pénibles. Je m'en suis tenu à ce que comporte l'accomplissement consciencieux de mes devoirs de médecin, et je ne crois pas que personne puisse me demander davantage. P. M.

D1SC05SI0.N’ DU RAPPORt.

2' OBJECTtoN. — La parole, employée dans l'enseignement des sowds parlants, nuirait à leur instruction, qui serait moins complète que par la mimique.

Si je dois juger de l’opinion de M. Slalgaigne sur cette proposition par ses |)ro))res expressions et par les faits qu’elles font connaître, notre collègue a reconnu, comme moi, que l’enseignement a l’aide de la parole ne fournit pas des résultats intellectuels inférieurs à ceux (juc l’on obtient par l’emploi des signes. Ils nous a dit, en effet, que l’on voit « les élèves des deux écoles lire et écrire aussi correctement les uns que les autres ; » que, chez 31. Dubois, l’enfant une fois dressé à la parole parlée (mimique des lèvres), « il arrive à une éducation aussi complète que par l’autre mimique; » que, lorsipi’il a « interrogé queUjues uns de ces jeunes gens sur l’aritli- » métique, sur rhistoire de France, ils lui ont répondu comme les » élèves de rinstitution impériale; » « qu’il serait puéril de le con- » tester; » enlin (jue, quant à la durée des études, on lui avait dit, des deux côtés, qu elle était de six ans, et que « les deux méthodes )/ seraient donc à peu près égales sur ce point (t j. »

Grâces soient rendues à mon savant collègue ! Sa voix puissante, l’autorité de sa parole sont venues en aide à mon faible témoignage ; elles ont fait justice de dénégations aveuglesou intéressées.icn’amms donc plus a m’arrêter sur l’objection dont il s’agit, si quelques honorables collègues, encore éblouis par le prestige des souvenirs de l’abbé Sicard et de son école, ne me paraissaient disposés à persister dans une appréciation peu exacte de la force réelle des élèves dans les institutions du Gouvernement.

On connaît tout le savoir-faire dépio}’é par l’abbé Sicard dans ses exercices publics; il allait, dit-on, jusqu’à feindre de traduire en signes les questions des spectateurs et à dicter, au lieu de cela, la réponse en écrivant en l’air, genre de communication familier aux sourds-muets instruits. J’ai dit ce que Bébian pensait du célèbre Massieu (2); son témoignage m’est confirmé par M. Doumic, l’un des plus anciens élèves vivants de l’abbé Sicard ; il assure que Massieu ne comprenait pas, à la lecture, une petite phrase déniant. Clerc était plus instruit; mais il n’était devenu sourd qu’à quatre ans et parlait encore à onze, lors de son entrée à l’Institution, un an après M. Doumic, de qui je tiens ces détails. Or l’expérience

(I) Bulletin de l'Académie de médecine, t. XVItl, p. 883 et 895.

(J) Ballelin de l’Académie de médecine, t. XVIII, p. 797.

montre qne les sonrds-miiets qui ont parlé le plus longtemps sont,

toutes choses égales d’ailleurs, ceux qui conna.ssent le mieux leur

langue.

Mais je viens de citer des hommes di.slingués, des exceptions; voyons la foule. Je lai.<serai encore parler Bébian :

« Mettons a l’écart, dit-ii. quelipies sourds-mueis, anciens élèves

» de l’école, maintenant professeurs, sujets distingués que

B trouverons-nous dans rinslitulion royale? Elle coûte environ n 20U,00(} francs par an; et pour ce prix, elle rend cinuiue année » à leurs familles quinze ou vingt sourds-muets, tailleurs, menui- » siers, tanneurs ou cordonniers, avec un siuinlacre d'instruction, » qui ne satisfait pas même aux besoins du plus humble artisan... 53 C'est 10,00ü francs par élève sortant... 10,0ü0 francs pour faire >3 d'un sourd-muet un mauvais ouvrier ! c’est un peu cher. Mais 33 l’éducation intellectuelle et morale, la compte-t-on pour rien? » C’est justement parce que nous savons à quoi elle se réduit dans » rinstuut royal, que nous répéterons : 10,000 francs par élève, 33 c’est trop cher (t ). 33

M. Puybüunieux nous apprendra .si les choses doivent avoir beaucoup changé depuis 183â. « Tel il était {renseignement) il y a vingt 33 ans, dit ce professeur, tel il est encore aujourd'hui, et il est pénible >3 de dire que, (U'puis cinquante ans que eut enseignement existe, on 33 ne pourrait montrer nulle part une œuvre a laiiuelle on pût 33 ilonner sérieusement le nom de métiiode (2). >3 J’en conclus (pie, si Bébian a dit vrai il y a vingt ans, il doit en être encore de mémo aujourd’hui {3).

Le hasard a amené ces jours-ci dans mes salles de l’hôpilal des

(t) Bébian , Examen critique de la nouvelle organisation de ienseignement, etc., 1831, p. 2.

(2) Dioih des sourds-muets, etc., 1849, p. 18.

(3) Une fois pour toutes disons à M. Bouvier que son zèle l'égare. En

recliercliaiit avec tant d’ardeur des arguments à l'appui de sa thèse, il les a plutôt comptés que pesés, il n'a pas su choisir, il ne s'est pas enquis de la valeur morale des témoignages qu'il invoquait. Il est pénible de dire que Bébian si instruit, si intelligent, ne méritait pas toute confiaDce quand il a produit le tibelle dont ces phrases sont extraites. Bébian, dans le cabinet de 1 abbé Sicard, se porta à des voies de fait sur Paulmier, son collègue et son doyen ; il fut chassé de l'Institution pour cette violence et pour d'autres motifs encore, et indè iræ! il se vengea en calomniant la maison, le directeur, les professeurs et les élèves. Tout cela était facile à savoir ; pourquoi M. Bouvier n'a-t-il pas voulu l'apprendre? p M.

DISCUSSION DD RAPPORT

Enfants un enfant né de parents sourds-muets ; j’ai eu occasion de voir la mère avec les élèves de mon service. C’est une femme de vinf^t-deux ans, d’une figure assez agréable, d’une physionomie intelligente, mais d’une profonde ignorance, quoiqu’elle ait passé six ans à l’Institution impériale, où elle était entrée à l’âge de douze ans. J’ai vu une de ses lettres : c’est un jargon presque inintelligible ; pour converser avec elle par écrit, il nous a fallu de bien autres efforts que ceux que M. Malgaigne a pu faire pour causer avec les sourds parlants. Pour ce qui est de la parole, elle ditpopa, maman, comme presque tous les sourds-muets; elle a pourtant suivi le cours d’articulation. Bien que paraissant complètement sourde, elle a un son de voix naturel qu’un peu de culture eût pu rendre agréable ; ce qui pourrait dépendre, si je l’ai bien comprise, de ce qu’elle ne serait pas sourde de naissance , et aurait parlé jusqu’à huit ans. Elle faisait tous ses elforts pour excuser ses professeurs, nous donnant àentendre, par un geste très expressif(l), qu’elle avait toujours mérité des oreilles d’âne ; mais je ne puis me persuader que la méthode ne soit pour rien dans la stérilité des efforts de ses maîtres ou maîtresses. Elle nous dit que son mari était plus savant ; ses lettres ne le placent qu’un peu au-dessus de sa femme, sous ce rapport.

On conçoit que, dépourvus de la parole, les élèves faibles de l’Institution, et c’est le plus grand nombre, ne lisant plus, écrivant peu après leur sortie, doivent perdre assez promptement le peu de connaissance qu’ils avaient de la langue, et devenir de plus en plus étrangers à la société dans laquelle ils vivent. De là une ignorance toujours croissante, des idées de plus en plus rétrécies, et pour quelques uns une sorte d’abrutissement, la misère, l’erreur, le vice, enfin une véritable dégradation, que l’usage, même restreint, du langage oral, semble plus propre à prévenir que la mimique, parce qu’il met le sourd-muet en rapport avec un plus grand nombre de membres de la grande société humaine.

Les sourdes-muettes de l’Institution impériale, que ni M. Malgaigne ni moi n’avons visitées, sont, au rapport de M. Esquiros (2), et de l’aveu de M. Berthier lui-même (3), encore inférieures, en instruction, aux sourds-muets ; ce qui explique l’exemple que le

(1) Voilà M. Bouvier atteint et convaincu d’avoir compris la mimique de

celle pauvre femme, ce qui prouve rulililé de ce moyen de communication même à l’égard de ceux qui le rejettent. P. M.

(2) Revue de Paris, 1844, p. 603.

(3) Sur l'opinion de feu le docteur Ilard, 1852, p, ‘75.

322 DE LA. GUÊftISON DE LA SÜRDI-MDTITÉ.

hasard m’a fait connaître, et qui, loiti d’être une exception, représente peut-être le type le plus commun.

Enjoignant aux nouveaux documents que je viens de rapporter ceux que j’ai ras.semhlés dans mon premier discours, il est difficile de ne pas être frappé de l’imposante unanimité qui témoigne de la faiblesse des résultats obtenus par l’éducation mimique de l’école de Paris, pour la masse des élèves (jui y sont admis.

Mais on croira peut-être que, du moins, ces sujets distingués, ces savants sourds-muets, dont le nom seul est un argumeni pour les défenseurs de la mimique, échappent compléb-ment à l’influence fâcheuse de ce mode d’enseignement, du mutisme forcé qu’il impose; on serait dans l’erreur. S’il en était ainsi, on ne verrait pas, dans tous les centres de population des sourds-muets, dans toutes les villes où ils sont réunis en plus grand nombre, un ou plusieurs hommes de lettres accepter la charge de blanchir les productions des plus forts élèves sortant des écoles, devenus professeurs, directeurs, auteurs; de châtier, à de rares exceptions près, leur prose, leurs vers, leurs discours, leurs circulaires, leurs actes ofliciels, leurs simples lettres. On ne verrait pas des manuscrits de la main de leurs auteurs, comme celui que j’ai sous les yeux, et dont je reconnais d’ailleurs tout le mérite, pré.'^enter de telles incorrections de langage, que des passages entiers en ont dû être effacés a l’impression, et remplacés par une plume amie Si nous étions un corps purement littéraire, je pourrais mettre ici en regard l’œuvre primitive et son édition ofticieu.se, et vous seriez en mesure d’apprécier une fois de plus celte phraséologie sonore (pii, effleurant les questions à la surface, prétend les trancher comme si elle les avait creusées assez avant pour découvrir la vérité Qui ne voit que ces hommes éminents, ces intelligences d’élite, dont la mimiipie se prévaut sans cesse, s»'raient des sujets plus remanjuables encore, s’ils avaient été doués de la parole ?

Un modeste externat de la rue Popincourt va nous offrir un étrange contraste avec ces institutions entietenues à grands frais par t État. Une pauvre maîtresse d’école y a admis comme externes, avec ses élèves parlantes, neuf enfants sourds-muets pour la modique rétribution de cinq francs par mois, que lui paie, pour chaque élève, la Société de patronage des sourds muets fie Paris. Elle a bien voulu m’amener deux de ces enfants, les nommés Jeannin et François Jean, âgés, l’un de douze ans et demi, l’autre de huit ans.

Jeannin, le plus grand des deux, a été confié, en septembre 1850, à cette institutrice, qui se nomme mademoiselle CléreL Né d’une

biscesstox DU rapport.

mère épÜeptique, il est sourd de naissance, ou il le serait devenu à six mois, après une chute que fit sa mère, Tayaut dans ses bras. D’après les certificats de deux instituteurs qui Tout reçu dans leurs écoles, il ne parlait ni n’entendait au moment où il passa chez mademoiselle Glérét. L’état antérieur iTest pas établi autrement que par cette sorte de notoriété publique. Les parents ont bien dit avoir présenté leur enfant à M. le docteur Menière, qui aurait reconnu une surdi-mutité complète; mais aucune pièce ne garantit le fait; il serait à souhaiter que les souvenirs de notre confrère pussent y suppléer.

Jeannin est élevé, depuis près de trois ans, par la parole aidée, dans Torigine, de quelques signes. Il a répondu de vive voix à la plupart de mes questions, et si sa prononciation n’est pas toujours correcte, c’est plutôt par inattention que par impossibilité de bien articuler; car, si on le reprend, il parvient à prononcer plus exactement. Son instruction m’a paru approcher de ctdle d’un élève ordinaire des écoles primaires. Il se confesse verbalement et vient de faire sa première communion, à douze atis, après moins de trois ans d’études! Et les élèves de l’Institution impériale ne la font pas avant leur cinquième année, c’est-à-dire entre quatorze et dix-sept ans, parce que le programme le prescrit ainsi, et qu’ils ne sont pas, en général, capables de la faire plus tôt !

5Iais ce qu’il y a de remarquable dans ce fait, c’est que Touïe a été améliorée par les soins de Tiustitntrice, par la fiéqueiitalion continuelle des parlants; car, à supposer même qu’il entendît un peu autrefois, il est difficile de penser que ce fût au même degré qu’aujourd’hui. J’ai constaté que cet enfant entend la parole a 2 ou 3 mètres; il a compté les coups d’un petit timbre que j’ai fait sonner, d’abord près d une de ses oreilles, et ensuite à une distance de ûO centimètres de Taulre oreille. Mademoiselle Clêrel assure qu’il n’a commencé a entendre la voix qu’au bout de deux ans. Elle fait un secret de son procédé pour améliorer l’audition; mais il est clair que ce ne peut être un traitement ntédical ou chirurgical, ellemême en convient. Ce secret, c’est cette éducation physiologique du sens de Touïe, dont Lard vous apprit naguère les heureux résultats par l’organe de la commission dout M. Husson fut le rapporteur (l).

Jeannin vient d’entrer en apprentissage chez un ébéniste, en état de se faire entendre de son patron, comme il se faisait entendre de ses petits compagnons de Técole primaire.

ft) Mémoires de l'Académie de médecine, t. II, p. 178.

32i DE L\ GUÉRISON UE L.\ SÜRDI-MCTITÉ.

Le second enfant, François, n’avait que cinq ans et demi lors de son admission à l’externat. Il était sourd-muet de naissance; les pièces qui le constatent sont des certificats d’instituteurs primaires, une attestation du père de l’enfant et un certificat de M. Blanchet, sans date, mais jauni par le temps et portant en tête les mois : Institut national des sourds-muets; la surdi-mutité y est simplement constatée, sans indication de degré. D’après une note de ce chirurgien, du 6 mai 1850, le cathétérisme des trompes d’Eustache et les fumigations stimulantes avaient déjà amélioré l’ouïe, quand François Fut présenté à mademoiselle Cléret ; il saisissait les mots à 30 ou iO centimètres. Il entend actuellement la voix à 3 ou à mètres; il a entendu mon timbre, des deux oreilles, à plus de 60 centimètres. Il possède la même aptitude pour la parole que Jeannin; sa prononciation présente les mêffies.défauts, qu’augmente encore la chute récente de plusieurs dents. Son éducation est nécessairement moins avancée ; il connaît ses lettres, épelle assez bien, et écrit déjà très lisiblement.

Les sept autres élèves sourds-muets de cet externat, dont quatre garçons et trois filles, entendent aussi plus ou moins, m’a dit mademoiselle Cléret; deux seulement, prétend-elle, entendaient à leur arrivée dans son établissemeiiL

Ainsi, voilà une pauvre femme qui, seule, livrée à elle-même, sans autre appui que l’espoir du succès, sans instruction spéciale, est parvenue, à force de patience et de dévouement, à faire ce que bien des médecins ne font pas, ce qu’ils ne croient même pas possible de faire, à rendre en partie l’ouïe à de pauvres enfants sourdsnés ou devenus sourds dès 1& bas âge, à les doter de la parole, à les instruire, aussi bien que nos spécialistes, que nos instituteurs les plus habiles! Ce fait peut se passer d’un plus ample commentaire (1).

Cet externat est, que je sache, le seul, à Paris, où l’on s’occupe de l’éducation des enfants sourds-muets. C’est celui dontM. Maigaigne nous a parlé, dont il se plaint de ne pas avoir vu les produits. M. Blanchet y est complètement étranger, si ce n’est pour y placer

(!) Ajoutons cependant un petit commentaire. Il nous semble qu'un fait de ce genre prouve que la médecine, la chirurgie, et même la musique, ne sont pas nécessaires pour produire ce résultat qu’admire M. Bouvier; il n’y a pas là de méthode nouvelle; M. Deleau et M. Blanchet ont trouvé en mademoiselle Cléret une rivale qui démontre combien on peut se passer d’eux et de leurs procédés curatifs. Reste à savoir, et c’est ce qu’ignore M. Bouvier, quel sera le résultat définitif de ce nouvel institut qui fait concurrence à tous les autres. P. M.

DiSCCSSlOX Dü rapport. 325

les enfants que la Société d’assistance, dont il est secrétaire général, a pris sous son patronage. L’établissement est trop nouveau pour pouvoir présenter des anciens élèves arrivés au terme de leur éducation orale. Sa première élève, admise en 18ti8, et longtemps la seule, est entrée à l’Institution impériale en 1850.

Peut-on généraliser ce qui se fait dans cet externat, étendre ainsi le bénéfice de l’instruction élémentaire à presque tous les sourdsmuets indigents au moyen d’une sorte d’annexe des écoles primaires? L’.\cadémie n’a pas à s’occuper de cette grave question, que M. Puybonnieux, à l’exemple de M. Biancbet, résout à peu près affirmativement (1). N’anticipons pas sur l’avenir; l’expérience nous apprendra ce qu’il nous réserve.

Je pense que personne ne croit plus maintenant que les sourds parlants, que je propose, comme l’avait fait la commission, de réunir aux sourds incomplets, ou demi-sourds-muets, dans la nouvelle classe de parole, aient rien à perdre, sous le rapport de l’instruction, à ne pas être instruits par la mimique. Je passe à la dernière allégation qui peut m’être opposée.

Troisième objection'. — Le cours d’articulation suffit pour conserver

et développât'la faculté (Tarticuler chez les sourds-muets incurables

qui parlent encore et quon instruit par la méthode des signes.

Votre commission avait établi, dans son rapport, que la classe d’articulation était insuffisante; que, malgré l’enseignement auquel elle est consacrée, la méthode consistant dans l’emploi exclusif de la mimique pour l’instruction des élèves ne pouvait faire acquérir, ni même conserver la faculté de parler aux demi-sourds-muets et aux sourds parlants (2). M. Malgaigne a trouvé cette proposition malsonnante. «En fait, dit-il, c’est une erreur, puisque j’ai vu des élèves » de l’Institution impérialepar/er aussi bien que les élèves de l’insti- 3>tution Dubois. «Il ajoute plus loin que M. Vaïsse, JI. Volquin, «prennent des sourds-muets, bien muets», les dressent à la parole et obtiennent de remarquables résultats; sa raison se refuse dès lors à admettre que des élèves déjà capables d’articuler, quand on les a confiés à ces professeurs, aient pu oublier avec eux la parole (3).

Mais, si ces prétendus résultats ne sont qu’apparents, si ces élèves que M. Malgaigne a vus parler ne le doivent pas au cours

(1) Puybonnieux, Droits, etc. Paris, 18i9, p. 37.

(2) Batleliii de l'Académie de médecine, t. XVIII, p. 657 et 666.

(3) Bulletin de l'Académie de médecine, t. XVIII, p. 893.

326 DE LA GOÉBISON DE LA SCRDI-MOTITÉ.

d’arficulalion ; si jamais ce cours n’a dressé uii sourd-muet, bien muet, au point d’en faire un parlant, alors notre collègue comprendra que le cours d’articulation puisse être tout aussi insuflisant pour développer la parole chez ceux qui en jouissent plus ou moins à leur entrée, et même, dan.s certains cas, pour la leur conserver.

D'ahonl, il y a deux manières de parler, et je ne sais si mon honorable collègue les a toujours sulfisammeni distinguées: l’une consiste à exécuter mécaniquement, en quel()ue sorte, les mouvements nécessaires à l’émissioti et à l’articulation des sons ; l’autre, à mettre ces mouvements aux ordres des actes psychiques, c’est-àdire à s’en servir spontanément pour exprimer ses pensées. Mais il est clair (|ue, de ces deux manières, la seconde seule constitue la parole proprement dite. Or, notre collègue nous a déclaré n’avoir pu converser avec aucun sourd-muet : c’est le crayon à la main qu’il a interrogé les élèves de l’institution Dubois, aussi bien que ceux de rinstiiution impériale. 11 n’a donc pu juger du plus ou moins de facilité des uns et des autres à dire leurs pensées; il a pu apprécier leur manière à'articuler, de prononcer, mais non leur faculté de parler.

Qu’est-ce que le cours d’articulation de l’Institution impériale? Une leçon d’une heure, cinq fois par semaine, réjiartie entre trente-cinq élèves de force très diverse; cela ne ferait pas deux minutes pour chacun, soit dix minutes par semaine, si ce temps était également partagé entre tous. On en en.seigne, dira-t-on, plusieurs à la fois; encore ne parleront-ils que l’un après l’autre, et la démonstration du professeur pourra seul être commune. J’ai assistés une leçon entière de M. Volquin, et je me plais à rendre justice à sa capacité et à -son zèle ; mais il ne peut pas l’impossible ; il faut bien qu’il exerce les élèves successivement, et je répète que le temps accordé à chacun pour la pratique de la parole se réduit forcément à une durée tout à fait insignifiante. Hors de la, pourtant, les élèves s’occupeirt-ils au moins quelque peu de ce qui a fait la matière de la leçon? En aucune façon; ils ne parlent plus un seul instant; toutes leurs pensées sont exprimées par signes ; toutes les pensées des autres leur sont transmises par signes.

On vous parle du latin de nos classes; mais on a donc oublié tout le temps consacré aux devoirs, aux textes expliqués par le professeur, aux leçons à apprendre et à réciter par cœur; et combien d’années cela dure-t-il, et en tin de compte, avec quel profit pour le plus grand nombre?

PiOQi^e-t-on chez M. Dubois, dans les écoles allemandes, comme à l’Institution impériale? Vous savez bien que non. Hors le temps

DISCüSSION DD RAPPORT. 327

OÙ l’on écrit, on y parle du malin au soir, dans les classes, hors des classes, aux récréations, aux piomenades, à toute heure du jour, en un mot. Kt pour renseignement de la parole, comment s’y pr» ndon ? La répuii'e a celte (|uestion se trouve dans les documents fournis à .M. Blanchet par les directeurs des écoles allemandes. J’en prends un au hasard ; c’est précisément un document émané de l’i^.^titlll de Schleswig, où se trouve ce professeur sourd-muet dont le témoignage vous a étésf him rendu. On y lit ceci :

« Un seul professeur ne doit, dans le principe, exercer qu’un j> seul élève: cependant, comme le même élève ne peut participer » pendant une lieure entière à cet exercice du langage articulé et à » la lecture de la parole sur les lèvres, le professeur prend chaque » élève a tour de rôle; les autres, pendant ce temps, s’exercent » à l’écriture. Par la suite, lorsqu’ils ont acquis (luehpies notions, » on peut très bien en enseigner plusieurs a la fois; il ne faut pas R néanmoins qu’il y ail plus de six à huit élèves dans la même » classe. »

Et l’on veut que deux modes d’enseignement aussi contraires produiserit, quant à la parole, des résultats identiques? Mais cela tiendraiidu prodige. La différence des résultats, la voici : Les élèves enseignés par celle seconde méthode apprennent à parler, dans le véritable sens du mot ; les élèves de la première ne l’apprennent pas du tout. Comment en serait-il autrement? .4.-t-ondéjà perdu de vue les difficultés de tout genre que les sourds-muets ont à surmotiler pour conquérir la faculté du langage articulé? Ou bien voudrait-on renouveler ici ce qu'on a fait à l’égard de la faculté de lire sur les lèvres, fort limitée, disait-on d’abord, chez la plupart des sourdsmuets, et (jiie tous aujourd’hui peuvent acquérir, d’après la rédaction nouvelle présentée dans la dernière séance?

« On ne peut obtenir de résultats satisfaisants (dans l’enseigne- » ment de la parole aux sourds-muets), dit Bébian que par un « exercice continuel de tous les jours, et, pour ainsi dire, de tous » les ins'ants, sous une surveillance active et bienveillante, toujours » la, attentive a redresser tous les écarts, à corriger chaiiue faute, » à lever tout enrbari as, toute difficulté, à prévenir toute mauvaise » habitude .4ussi ne réussira-t-on vraiment bien qu'avec un petit » nombre d'élèves réunis sous un instituteur dévoué, laborieux, et » mieux encore au sr'iri de la famille, ou avec un maître pariicu- » lier qui ne quitte jamais son élève (1). »

.'<) Bébian, Examen, critique. etc , 1834, p. 16.

328 DE LA GCERloOiN DE LA SURDI-MDTITÉ.

Le même auteur dépeint, dans les ternaes suivants, les résultats du cours d’articulation de l’Institution de Paris :

a Depuis quatre ans (Bébian écrivait ceci en 1834), le ministre a » alloué une somme de 3,000 francs pour l’enseignement spécial » de l’articulation; et admirez, je vous prie, les beaux résultats » qu’on a obtenus! Dans toutes les séances publiques, on fait pa- » raîire un certain nombre d’élèves qui viennent hurler en présence » de l’assemblée quelques cris sauvages, rauques ou glapissants, » qu’on décore du nom de parole, et que le maître est obligé de tra- » duire en langage humain pour les rendre intelligibles à l’audi- » toire. Ensuite paraissent, pour bouquet, trois ou quatre élèves qui

» s’expriment passablement.Quant aux quatre sourds parleurs,

}) il faut dire, à la honte de l’Institution qui en fait parade, ÿu^le « n'a rien à revendiquer dans cette partie de leur instruction. L’un, » Kandraon, a entendu jusqu’à sept ans, et n’a jamais discontinué » de parler. Un autre. Dubois, de l’île de Ré, a perdu l ouïe à cinq » ans; mais il avait conservé l’usage de la parole, et son père n’a s> pas cessé de l’y exercer. Benjamin, de Cambrai..., parlait très » bien quand il arriva dans l’Institution, et même beaucoup mieur » qu'il ne le fait aujourd'hui. Enfin, le jeune Parot n’a perdu l’ouïe » que depuis dix-huit mois ; il parle presque aussi bien que s’il en- » tendait. Et l’on ne rougit pas (1) de présenter au public ces élèves » comme témoignage des beaux résultats que l’enseignement de la » parole produit dans l’Institution royale (2) ! »

Ailleurs Bébian raconte un trait assez comique qui se présenta'à l’une de ces séances publiques (3). Un élève dictait à trois autres de courtes phrases, qu’ils écrivaient sur le tableau ; mais l’un d’eux se trompe et écrit, au lieu de la seconde phrase convenue d’avance, la suivante, « qu’on eut la maladresse de laisser dicter, » dit Bébian, ce qui découvrit la mèche.

Plus tard, il a été constaté par plusieurs rapports de M. Monglave, membre de la commission consultative, que les résultats du coui's d’articulation n’étaient pas moins nuis, sous la direction de M. Vaïsse (4), dont le zèle était d’ailleurs constamment signalé par le rapporteur, très compétent en pareille matière.

(t) Nous l'avons dit, il s’agit d’un libelle où l’auteur exhale sa haine contre l'Inslitulion qui l avait expulsé. P. M.

(2) Examen critique, etc., p. 4 7.

(3) Examen critique, etc., p. 20.

(i) On est en droit de s’étonner de voir M. de .Monglave cité à l’appui

DISCUSSION DU KAPPORI. 320

M. Vaïsse lui-même est loia de s’attribuer le rôle que lui fait jouer M. Malgaigne, de fairedes sourds-muets, bien muets. « Avec l’heure unique, dit-il, qu’il nous est permis de consacrer » par jour à cet objet, nous ne pouvons prétendre donner à nos » élèves une prononciation parfaitement courante, ni une grande » habitude de la lecture sur les lèvres. Nous devons, dans d’aussi » courtes leçons, nous attacher surtout à former le sourd à l’analyse » exacte de la parole et à la reproduction nette de ses éléments, » laissant à la pratique de lui donner ultérieurement une facilité 3> préparée par nos leçons (1). » Cela signifie, en propres termes, que le professeur d’articulation n’a d’autre prétention que d’apprendre à ses élèves le mécanisme de la parole, comptant sur la prratiqve pour leur en donner l’usage. Mais, comme celte pratique est impossible dans l’Institution, ce résultat ne saurait être atteint, et il ne reste rien ou presque rien, en définitive, des efforts du zélé professeur.

Cependant je ne veux rien celer : M. Vaïsse n’avait qu’une heure de leçon pour tous les élèves du cours. Depuis quelques mois, on a dédoublé la classe, et c’est de cette manière que M. Volquin n’a plus que trente-cinq élèves à la fois, au lieu de soixante-dix, comme je l’ai exposé plus haut ; cela lui permet de donner un peu plus de temps aux élèves les plus avancés, de leur faire faire des exercices de véritable expression de la pensée au moyen de la parole; exercices, hélas ! trop courts, trop fugaces, pour balancer la funeste influence du mutisme et des signes sur ces sourds parlants.

La brochure récente de M. Volquin ne contient aucun fait propre à démontrer qu’il ait obtenu jusqu’ici de meilleurs résultats que ses prédécesseurs. Ce jeune professeur se contente d’avancer dans sa lettre à l’Académie, à l’égard des enfants qui ont parlé et entendu

d'une opinion portant condamnation du cours d’articulation, lorsqu’on se rappelle les termes dans lesquels s’exprimait cet ancien membre de la commission consultative de l'établissement après les examens auxquels il avait pris part. On pourrait, dans tous les cas, mettre en regard du témoignage qu’on allègue ici celui d’une commission spéciale qui, en 1849, par l'organe de M. Alfred Blanche, son rapporteur, reconnaissait et déclarait au ministre que les élèves confiés aux soins de M. Vaïsse avaient, malgré le peu de temps consacré à ce genre d'exercice, un degré de netteté que la commission regrettait de n’avoir pas rencontré chez les élèves d’une autre institution où renseignement de la parole fait cependant l’objet à peu près unique des leçons. V.

(1) Annales des sourds~muets, t. V, p. 74.

jusqu’à un certain âge, que le cours d’articulation leur « rend l’ha- » bilude qu’ils oui [lenlue en d' veiiaiit sourds, de se servir de la » parole comme moyen de communication ; » et à l’égard des sourds de naissance, qu’ils apprennent, dans ce cours, « à/)ror<oncer tous les » mots de noire langue. » .M. Vol(|uin revendique, en outre, pour les professeurs d’articulation, une |)artie des progrès que les élèves traités par M. Blancliet auraient Faits dans l’exercice de la parole.

Des assertions aussi vagues, sans preuves à l’appui, de la part d’un professeur tout nouveau dans 1 Institut, ne pouvaient me suffire. J’ai dû remonter aux faits sur lesquels elles pouvaient s’appuyer, à ces faits (jue M. Malgaigne et moi avions vus, chacun à notre manière. Grâce à l’extrême obligeance de âf. de Lanneau, diiecteur de rétablissement, j’ai pu recueillir toutes les circonstances de ces faits, les analyser, en dresser la statistique, et parvenirainsi <à les apprécier plus rigoureusement. J’ai classé de même les faits appartenant à l’insllntion Dubois, ceux qui ont été recueillis par M. Blancliet; et la compaiaison, le rapprochement de tous ces ilocunients m’ont Fourni des déductions qui, si elles ne sont l’expression fidèle et complète de la vérité, doivent toutefois être moins entachées d’erreurs que les « peu près d’une observation superficielle et rapide.

On sait déjà que, des tlS élèves sourds-muets de l’Institution impériale, 70 ou 72 seulement vont au cours d’articulation, les autres ayant été jugés incapables de le suivre avec profit. Mais, sur ce nombre de 70, il faut encore en soustraire environ 25 Formant une division d’cssaf, à laquelle on n’enseigne les éléments de la parole que pour s’assurer, dans la première année (ju’ils suivent le cours, du plus ou moins de disposition de chaque élève.

Sur les 45 élèves restants, plus de la moitié, 25, connaissent, dit le professeur d’articulation [/iapport à M. le directeur sur le cours d'oj'liculaiion), tous les sons de notre langue parlée, mais ne pourraient se faire comprend redes étrangers, et l’on peut mettre en question, ajoute-t-il, si l’on doit continuer à perdre avec ces sujets un temps (pii serait beaucoup niieux employé avec leure condisciples plus favorisés de la nature.

Ces derniers, au nombre de 20, constituent un noyau d’élèves pour qui, suivant le professeur, le cours sera d’une utilité incontestable.

Eu ajoutant à ce nombre 2 élèves parlants de la classe Itard, qui paraissent dispensés du cours, on a un total de 22 sourds-rnuets, sur cent quinze, ou environ un cinquième, plus ou moins en état de lire la parole sur les lèvres ou de la percevoir par l’oreille et de se

DISCCSSION DC RAPPORT.

servir, jusqu’à un certain point, de la parole comme moyen de cominunication.

Jusqu’où s’étend cette dernière faculté chez ces 22 sourds-muets? A quel point peuvent-ils devoir ce qu’ils possèdetit de langage oral aux qiie'qnes minutes d’articulation dévolues, cinq fois par semaine, à chacun d’eux (1)?

Relativement au premier point, je ne crains pas d’affirmer que la faculté de parler est très bornée chez prestpie tons; que la plupart n’ont à leur service qu’un petit nombre de mots articulés, pour rendre leurs pensées. La raison en est simple : ces enfants ne parlent pas hors du cours, même entre eux; ils ne font que des signes; ce qu’ils écrivent même doit leur re[)résenter habituellement des signes plutôt que le langage articulé.

Quant au second point, les faits suivants résultent des antécédents de chacun de ces élèves, fournis par leur dossier, par des notes prises à leur entrée, par des renseignemetils contenus dans le rapport .de votre commission ou communiqués par M. Volquin avec une bonne foi qui l’honore, par les réponses mêmes des enfants, genre de documents dont il faut toutefois user avec une grande réserve:

10 élèves entendaient plus ou moins et parlaient à leur entrée dans l’Institution.

2 sourds à leur entrée, mais parlant, traités à l’Institution, ont

recouvré l’ouïe partiellement.

7 n’entendaient pas à leur entrée, mais avaient conservé la parole.

3 n’entendaient ni ne parlaient à leur entrée; mais, traités dans

l’Institution, ils ont recouvré en partie l’audition.

Ces 3 derniers élèves, pendant le traitement qu’ils ont subi pour leur surdité (2), ont été exercés à l’articulation hors des heures du

(t) On voit par celte argumentation à laquelle l’orateur revient avec tant de complaisance , qu'il ignore complètement les avantages de la méthode dite simultanée, qui a rendu et rend encore de si grands services dans l'enseignement élémentaire. M. Bouvier ne veut pas voir que le rôle des professeurs dans notre maison est celui qu’a tracé le vrai philanthrope Pestalozzi, qu'il s’agit moins de donner à l'élève sourd-muet des mots que des idées, et que celles-ci s’apprennent mieux en commun qu'à l’étal d’isolement. P. M.

(2) En vain aura-t-on démontré jusqu’à l’évidence que M. Blanchet n a

DE LA GCÉRISON DE LA SÜRDI-MÜTITE.

cours. Il en a été ainsi de plusieurs des autres enfants, dont Touïe et la parole ont été l’objet de soins particuliers, surajoutés à ceux du professeur d’articulation.

En résumé, le cours d’articulation a fait parler 19 sourds-muets qui parlaient à leur entrée dans l’établissement, et il faut ajouter que, d’après les notes, plusieurs parlent actuellement moins facilement qu’autrefois (1 ). Les exercices de ce cours n’ont pas été les seuls exercices d‘articulation pour une partie de ces élèves. Quant aux véritables sourds-muets, bien muets, au nombre de 3, qui ont acquis une articulation, d’ailleurs très incomplète, depuis leur entrée dans rinstilutibn, ce sont les nommés Imbert (n® 1, l” série du rapport de la commission), Bastien (n”2, mô.me série), Bisson (n^S), et l’on peut voir, dans le rapport de votre commi.ssion,'de quelle nature sont les soins qu’ils ont reçus en même temps qu’ils suivaient le cours, et quelle influence ces soins ont pu exercer sur le résultat, imparfait, je le répète, qu’ils ont obtenu.

Le cours d’articulation de M. Volquin n’a donc, pas plus que celui de M. Vaïsse, doté de la parole de vrais sourds-muets; car je ne tiens pas compte des 25 élèves auxquels ou a enseigné à grand’peine, tous les sons de la langue, dont ils ne se serviront jamais pour communiquer avec la société, à moins de quelque circonstance exceptionnelle, et que le professeur lui-même juge devoir leur être si peu utiles, qu’il regarde comme un temps perdu celui qu’il continuerait à leur consacrer.

A l’égard des élèves entendants ou non entendants, qui pariaient avant leur admission, le cours d’articulation n’a fait, en réalité, que compenser quelque peu le silence absolu et la pratique conti-

jamais traité de malades dans notre maison , qu’il s'est borné à développer l’ouïe par la musique, que ce double fait est avoué par le client de M. Bouvier, que l’Académie l'a tenu pour constant, avéré, l’orateur n’en persiste pas moins à parler de traitement et de guérison de la surdité; il affirme toujours ce qui ne peut être, appuie ses raisonnements sur des choses imaginaires, poursuit imperturbablement une démonstration à laquelle il ne manque que la réalité. P. M.

(1) Ainsi la classe d’articulation a pour résultat de détruire la parole des sourds-muets, au moins chez un certain nombre de ces malheureux enfants. Voilà où peut conduire l’ardeur du zèle de .M. Bouvier, lui qui veut que l’on fasse parler tous les sourds-muets, lui qui admire si complaisamment tout ce qui se fait dans l’institution Dubois, qui y voit le dernier terme de la science nouvelle aidée sans doute de la musique de M. Blanchet, P. M.

DiSCCSSIOS DC RAPPORT.

Quelle des signes, auxquels rinstitution les a condamnés. S’ils fussent restés dans leurs familles, ils eussent eu plus d’occasions de s’exercer à la parole et à la lecture sur les lèvres, et la plupart parleraient mieux aujourd’hui qu’ils ne le font. Le cours ne pouvait presque rien leur apprendre, puisqu’ils articulaient déjà, et le ba, be, bi, bo,bu, enseigné en leur présence aux autres sourds-muets, était pour eux du temps perdu. C’est la pratique qu’il leur fallait; on n’a pu la leur donner que quelques minutes sur les vingt-quatre heures. Ün grand nombre d’entre eux sont confiés, pour toute leur instruction, à des professeurs sourds et 7nuets, qui, tout en développant leur intelligence par leurs admirables procédés d’éducation mimique, ne peuvent, au point de vue du langage, que les façonner au mutisme. Au reste, votre commission vous a déjà fait remarquer que ceux qui sont échus en partage à des professeurs parlants ne sont pas plus avancés sous ce rapport, puisque ceux-ci ne se servent pas davantage de la parole à leur égard.

C’est par suite de ce système déplorable, que les sourds parleurs, qui font l’objet de ma proposition, « instruits uniquement dans le «langage des signes, dit M. Esquiros (1), mêlés durant tous les » exercices à d’autres élèves complètement sourds-muets, subissent » la loi du silence. Non seulement ces malheureux désapprennent » l’usage de la parole, mais encore leurs touches vocales s’engour- » dissent, les dispositions au langage que leur avait laissées la na- » ture se flétrissent à jamais par l’art : l’Institution royale les rend » instruits à leur famille, c’est-à-dire plus sourds et plus muets qu’ils » n’étaient à leur entrée dans l’établissement (2). »

C’est cette même influence qui a, en partie, paralysé les efforts du chirurgien dont votre commission a eu à apprécier les travaux. M. Malgaigne comprendra mieux maintenant pourquoi des sujets que M. Blanchet, lui aussi, de même que le professeur d'articulation, ne pouvait avoir à sa disposition que quelques minutes chaque jour, ne sont pas plus avancés que notre collègue les a trouvés, sous le rapport de la parole et même de l’audition.

(f) Revue de Paris, 1844, p. S84.

(2) Nous recommandons cette phrase à la méditation, non pas des grammairiens, des puristes, qui ne manqueraient pas de la trouver ridiculement écrite , mai.s des gens sensés, de bonne foi, capables d’apprécier les choses à leur valeur réelle, ün sourd-muet instruit vaut moins, suivant M. Esquiros , que celui qui ne l’est pas ; M.M. Berlhier, Pélissier, Lenoir, qui ne parlent pas, sont placés au-dessous d'un élève qui pourrait articuler un ; Bonjour, monsieur. Comment vous portez-vous P. M.

334 CE La gcérison de la süRci-mdtitè.

Acetteoccnsion, qu’il me soit permis de rectifier quelques inexac* titudes échappées a la bonne foi de mon estimable confrère, M. le docteur Bü!inafonl(l), dans un tableau relatif a l’état de l’ouïe et de la parole chez un certain nombre de sourds-muets de riiistilutiotl impériale(2), dont plusieurs otit été traités par M. Blanchet, en présence de divers médecins ou de votre commission elle-même. Le tableau qui suit, et qui présente ces sujets dans le même ordre que le tableau de M. Bonnafont, place sous les yeux de l’Académie les faits tels que M Blanchet les a observés : il suffira de le confronter avec celui de notre collègue, dressé en grande partie sur les renseignements fournis par M. Voiquin, pour reconnaître des erreurs faciles à comprendre de la part de ce jeune homme, à peine sorti du collège quand plusieurs de ces faits se sont accomplis (3).

(î) M. Bouvier croit devoir rectifier les renseignements donnés par M. Bonnafont sur un certain nombre d élèves de rinstilulion impériale qu’il a examinés lui-même, et sur le compte desquels il a pris des informations auprès des personnes les plus à même de lui en donner. Or. ces noies, devenues une pièce importante dans la cause, ont paru devoir êlre soumises à une sorte de révision. MM. Bouvier et Blanrhet se sont chargés de ce soin : leur version nouvelle doit être considérée comme la seule vraie, la seule exacte ; M Bonnafont a pu être induit en erreur par .M. Voiquin, il est évident que M. Blanchet ne peut pas tromper M. Bouvier, il n’a aucun intérêt à cela; on peut adresser un reproche au jeune professeur d’articulation, mais qui oserait songer à en faire un à la personne qui a voulu guérir ces mêmes sourds-muets? On voit que cette argumenialion dé M. Bouvier n'est pas précisément appuyée sur la Justice, et cependant il faudrait commencer par là Mais les besoins de la cause! P. .M.

(2) Bulletin de l'Académie de médecine, t. XVIII, p. 839.

(3) M Volquin voulait réclamer contre ce Jugement dédaigneux: il l’eût fait avec vivacité, car tout Jeune qu’il est, il a le sentiment de sa dignité blessée. Nous avons cru le calmer en lui faisant ob-erver que ces insinuations ne sont qu'un mouvement, ou plutôt une précaution oratoire échappée à M. Bouvier dans la rapidité de l'arrangement de ce dernier discours, qui a cependant été revu par lui, corrigé et considérablement augmenté lors de la correction des épreuves du BuUelin de l’Académie.

3ÎS;

btSCOSSIOS t>C RAPPORT.

Nous croyons devoir placer à la suite de ces trois tableaux des notes recueillies tout récemment par M. Volqnin sur chacun des

DE LA. GüÉaiSON DE LA SÜRDl-MÜTITÉ.

élèves dont parle M. Bouvier. Si cet orateur s’attribue le droit de contrôle, il ne peut avoir la prétention d’y échapper, et nous lui dirons ; Patere legem quam ipse fecisti.

OocxERGocs a été vu deux fois par M. Bianchet, à cinq ans de distance. Comment alors aurait-il pu doter cet enfant de la parole?

Robert. —Cet élève est noté par M. Bianchet comme susceptible d’une amélioration auditive. Pourquoi, depuis le 14 octobre 1850 qu’.il est à l’Institution, n’entend-il aucun son, et pourquoi M. Bianchet n’a-t-il pas amélioré l’ouïe de ce jeune homme ? Robert est sourd, complètement sourd, et n’entend pas les mots prononcés à son oreille; l’erreur de M. Bianchet est facile à concevoir lorsqu’on saura que du 14 octobre 1850 au 15 juillet 1853, ce chirurgien n’a vu cet élève que douze fois.

Picard (Alfred). — Cet enfant a toujours entendu , il n’a jamais perdu l’ouïe complètement; il a été pendant quelque temps soigné par M. Bianchet, mais la mère de ce jeune élève, ne remarquant aucune amélioration dans l’organe de son fils, et sur les prières de celui-ci, qui souffrait réellement du traitement qu’on lui imposait, a interdit au docteur Bianchet de continuer des expériences aussi peu favorables.

Quant à la parole, ce jeune enfant, à son entrée, maniait la langue comme le peut faire un enfant de trois ans, c’était le même langage enfantin qu’il possédait lorsqu’il perdit l’ouïe. Aujourd’hui sa parole est lente, il est vrai, mais claire et bien accentuée, et nous pouvions affirmer qn’il a gagné beaucoup au cours d’articulation, qu’il a constamment suivi depuis son entrée à l’Institution (22 octobre 1849).

Plaüd. — Nous sommes de l’avis de M. Bianchet, cet élève parlait bien en entrant à l’Institution ; quant à ce qui regarde la lecture sur les lèvres, on nous permettra bien de revendiquer la part qu’y a eue le cours d’articulation que cet élève a toujours suivi’, et avec fruit. MM. Vaïsse , Valade- Gabel, père et fils, etc., ont contribué beaucoup au développement de cette faculté de lire sur les lèvres, que possède Plaud.

Nous ne dirons rien de la sensibilité tactile qui a été augmentée, cela peut être intéressant, mais ce n’est d’aucune utilité pour cet élève.

Plard jeune. — Nous ne pouvons établir avec précision quel était le degré d’audition de ce jeune élève à son entrée à l’Institution ; mais ce que nous pouvons assurer, c’est que nous n’avons pas remarqué qu’il y eût aucun changement dans la faculté qu’a cet élève de percevoir les sons ; il a suivi, et suit toujours le cours d’articulation, et toutes les leçons lui ont été, et lui sont encore données au moyen de l’ouïe, dont il possède une partie assez notable.

Plard jeune va toujours chez M. Bianchet, et il n’est pas encore devenu entendant-parlant; il est entré à l’Institution le 27 octobre 1851, il avait

DISCUSSION DO RAPPORT

déjà été traité, avant son entrée, par le même chirurgien. On peut donc dire qu’il a subi trois ans de traitement, et cependant il est toujours demisourd !

Plabd aîné. — Celui-ci a été traité pendant six ans, et l’amélioration tant promise n’a été remarquée par aucune des personnes qui connaissent cet élève. Combien faudra-t-il de temps encore pour amener la guérison ?

CoLOMÈs. — Cet enfant qui, au dire de M. Bianchet, est dans le même état qu’au moment de son entrée, est au contraire une preuve de ce qu’on peut obtenir au cours d’articulation. Colomès a parlé jusqu’à cinq ans, cela est vrai, mais ayant perdu l’ouïe à la suite d’une fièvre typhoïde très violente, il a perdu la parole, et la difficulté de la loi rendre a été très grande : pendant longtemps on n’a obtenu de lui que des sons gutturaux ressemblant fort peu au langage humain ; maintenant nous ne dirons pas qu’il parle purement, que sa voix est agréable, mais au moins il peut se faire comprendre.

Il désire apprendre à parler, ajoute M. Bianchet ; mais si ce chirurgien voyait cet élève plus souvent, il saurait que depuis le 16 octobre 4 848, l’enfant suit le cours d’articulation.

Colomès a été traité, avant son entrée à l'Institution, par M. Bianchet; il a été à sa clinique dans les premiers mois de son séjour à l’Institution, mais son oreille rebelle a résisté à tout traitement.

Lceaik. — Que peut faire au professeur d'articulation que Lurain perçoive les vibrations de l’acoumètre appliqué sur sa poitrine? c’est une observation qui ne prouve pas que l’ouïe de ce jeune homme ait jamais été améliorée.

Il offre quelques dispositions à parler, dit encore M. Bianchet, mais pourquoi n’a-t-il pas cultivé ces dispositions? pourquoi n’a-t-il reçu Lurain à sa clinique que trois fois en 4 848, et une fois en juin 4 833 ? Lurain a des dispositions pour parler, mais c’est le cours d’articulation qui a fait valoir ces dispositions, car depuis cinq années l’élève suit le cours.

Bissos, qui, suivant la note deM. Bianchet, n'entendait aucun son articulé, entend maintenant la parole. Mais il est de notoriété, à l’Institution, que Bisson a toujours été demi-sourd, et pourtant on le note comme étant, à son entrée, un des élèves les plus sourds de l’établissement I

Deshayes. —Cet élève se servait assez facilement de la parole pour n’avoir jamais recours aux signes, dit la note de M. Bianchet. Si l’on avait laissé Deshayes livré à sa seule intelligence; si cette faculté, qui est presque nulle, n’avait pas été développée au moyen du langage mimique, Deshayes serait encore ce qu'il était à son entrée, un pauvre enfant presque idiot, disant ; papa, maman, j’ai faim, j'ai soif, etc-, mais il est fort douteux qu’il eût pu exprimer d'autres idées , puisque ce n’e.'t qu'après de longs et laborieux efforts qu’il a pu apprendre, je ne dirai pas à lire, mais

à épeler ! Cet élève ne perd donc pas à séjourner à l’Institution, on l'entretient à parler, on l’instruit ; quant à son audition, elle est ce qu’elle était à son entrée, c’est-à -dire qu'il entend fort bien la parole ordinaire.

Lecbevallieb. —Rien à dire de cet enfant, il est sourd et bien sourd; M. Biancbet a échoué. On l’entretient à parler.

Labbé. — Encore un élève connme Desbayes , il entend très bien , mais son intelligence étant presque nulle, il apprend par le langage mimique ce qu’il ne peut concevoir par les oreilles. Plus tard , lorsque son intelligence sera développée, l’instruction auriculaire sera employée avec plus ou moins de fruit, suivant ce développement principal.

Gocrnay. — La note de M. Biancbet nous étonne, et elle surprendra tout le monde, en effet, lorsqu’on saura que cet élève, qui est depuis cinq ans dans l’Institution, a été vu par ce chirurgien pour la première et unique fois au mois de juin <853.

Gournay, comme le dit la note de M. Bonnafont, est sourd de naissance, et si M. Biancbet a reconnu que cet élève, ayant la main placée sur l’appareil vocal de son interlocuteur, répète quelques mots, nous le remercions de ce témoignage , qui prouve que le cours d’articulation n’est pas aussi dépourvu d’utilité que l’affirme M. Bouvier.

Gournay n'avait jamais parlé avant son entrée à l’Institution, et a suivi le cours d'articulation pendant cinq ans.

Basties. — Rien à dire, si ce n’est qu’en même temps que cet élève recevait des leçons de M. Biancbet, il suivait le cours d’articulation.

Gbammost entendait à son arrivée comme il entendait maintenant.

Legras. — Je n’ai remarqué aucun progrès dans son audition , qui me semble telle qu’elle était à son arrivée dans notre maison.

CoRROY. — Peu de dispositions à parler, dit M. Biancbet. Si ce chirurgien avait suivi cet élève, il aurait vu tous les progrès faits par lui dans l’acquisition de la parole. Cet enfant a travaillé avec ardeur à l’étude de la parole, et maintenant, si sa voix n'est pas agréable, il peut très bien se faire comprendre.

Il est tout naturel que M. Biancbet ne sache pas cela, il a vu Corroy une fois en 1848 et une fois en 1853. Total deux fois à cinq ans de distance.

Lesüeür. — M. Biancbet trouve que cet élève parle avec moins de facilité qu’à son entrée à l’école. Il perd l’usage de la parole. On ne relève pas celle assertion, qui mériterait une qualification sévère.,..

Les élèves de l’institution Dubois possèdentMls, à un plus haut degré, la faculté de parler que les élèves du cours d’articulation de l’Institution impériale? Cette question pourra paraître oiseuse, après toutes les considérations que j’ai présentées jusqu’ici. Mais

DISCUSSION DU RAPPORT. 341

M. Malgaigne nous a dit avoir vu ceux-ci parler aussi bien que ceuxlà ; je ne puis donc me dispen.ser d’examiner ce point.

11 est évident qu’il faut établir ici des catégories, comme je l’ai fait pour l’Institution impériale.

Une lettre ministérielle, en date du 11 juin 1852, a informé M. Dubois qu’il ne lui serait confié, à l’avenir, « que des sujets » ayant entendu et parlé jusqu’à un certain âge, ou ayant con- » servé un certain degré d’audition. » Cette sage mesure n’ayant pas été prise plus tôt, il en résulte que le personnel des élèves comprend toutes les sortes de sourds-muets, comme à l’Institution impériale.

En effet, sur 46 élèves des deux sexes, je trouve :

Sourds-muets de naissance (autant du moins qu’on peut le

savoir). 26

Devenus sourds de la naissance à l’âge de trois ans ... Il

— de trois à dix ans. 6

— à une époque inconnue. 3

Total. 46

Sur ces 46 sourds-muets :

7 entendaient un peu à leur entrée; 6 articulaient; la plupart ne disaient que quelques mots; un seul à quiM. Deleau avait rendu en partie l’audition, parlait passablement.

14 n’entendaient pas, mais articulaient plus ou moins; 2 parlaient assez bien : l’un de ces deux ne savait que le patois de son pays.

25 n’entendaient ni ne parlaient à leur entrée dans l’institution ; 18 sont sourds-muets de naissance; quelques uns fort peu intelligents.

11 y a, comme on le voit, un certain rapport, sauf des différences de détail, entre ce personnel de l’institution Dubois et les 47 sourds-muets de l’Institution impériale dont j’ai parlé plus haut, lesquels toutefois, il ne faut pas l’oublier, sont déjà le résultat d’un premier triage des 115 élèves de l’Institution.

Les 25 sourds-muets complets, bien muets, de M. Dubois, peuvent être rapprochés des 25 élèves du cours d’articulation, que M. Volquin voudrait dorénavant laisser de côté, à cause de l’insuccès de ses efforts ; car ces derniers se composent sans doute des élèves qui entendaient ou parlaient le moins à leur entrée.

Nous savons ce qu’on a obtenu sur ces 25 élèves au cours d’articulation; voyons les résultats de l’enseignement deM. Dubois dans la série correspondante, précisément de même nombre.

Sur les 25 sourds et muets complets dont il s’agit :

11 lisent sur les lèvres presque aussi bien que M. Dubois luimême, avec la différence résultant de leur vocabulaire plus restreint, à cause de leur âge et de leur instruction nécessairement moins étendue. Je ne puis mieux donner l’idée de leur habileté à comprendre la parole par la vue, qu’en les comparant à ce jeune Lecbevallier, sourd complet, de l’Institution impériale, où il n’est entré qu’en octobre 1852, parlant et ayant appris de son frère la lecture sur les lèvres, aussi fort sur la parole que les plus anciens et les meilleurs élèves du cours d’articulation, auquel il assiste plutôt comme moniteur que comme écolier.

9 composés en majorité de filles très jeunes, encore peu avancées dans leurs études, ne comprennent, par la lecture sur les lèvres, que des phrases courtes ou répétées plusieurs fois.

5 n’en sont encore qu’à lire sur les lèvres des mots isolés.

Par rapport à l’articulation de la parole, pour ces 25 élèves, aucun n’articule assez purement pour se faire comprendre, à la première vue, des étrangers.

9 parlent passablement et se font très bien entendre de leur famille et de tous ceux qui vivent habituellement avec eux.

10, la plupart jeunes, ne parlent pas mal pour leur temps d’étude, et montrent des dispositions à mieux articuler.

6 parlent mal et ne se font comprendre que pour demander les choses nécessaires à la vie.

IT

Le simple énoncé de ces faits, rapproché de ce qu’on a vu plus haut pour les élèves de l’Institution impériale, tout en montrant les limites naturelles de l’art, relativement à l’éducation, par la parole, des sourds-nés cmnplets, fait voir clairement à quel point la méthode de l’enseignement mimique, combinée avec le cours d’articulation, est inférieure à l’enseignement par le langage oral, pour apprendre à parler à cette classe de sourds-muets. Il n’en est pas autrement, p-ar rapport aux catégories suivantes.

Des 7 élèves entendant plus ou moins à leur entrée :

DISCUSSION DD RAPPORT

4 parlent et lisent sur les lèvres de manière à comprendre même les étrangers et à en être compris; l’un d’eux, le nommé Gallet, avait recouvré, en partie, l’audition par les soins de M. Blanchet.

1 ne lit pas moins bien sur les lèvres, mais ne se fait bien comprendre que de ses parents et de ses amis.

1 articule imparfaitement, quoique susceptible de progrès, et lit passablement sur les lèvres; c’est une sourde-née, qui ne parlait pas à son entrée.

1 peu intelligent, n’ayant que sept mois d’étude, parle mal, et ne lit sur les lèvres que des mots isolés.

Enfin, sur les 14 sourds parlant un peu à leur entrée :

9 possèdent, d’une manière assez complète, la faculté d’articuler et celle de lire sur les lèvres; les uns exécutent également bien ces deux actes ; les autres excellent davantage dans le premier ou dans le second ; les deux sourds-muets qui parlaient le mieux à leur entrée se trouvent dans cette catégorie.

3 jouissent de ces mêmes facultés à un degré un peu moins marqué.

2 articulent mal et ne lisent sur les lèvres que des mots isolés; l’un a une affection paralytoïde de la face; l’autre avait passé plusieurs années dans deux institutions de sourds-muets, et n’avait appris à prononcer quelques mots que deux mois avant son entrée.

Tü

Une dernière remarque au sujet de l’articulation, dans l’institution Dubois : il est évident qu’elle ne se borne pas, comme pour un grand nombre d’élèves du cours d’articulation, à la prononciation matérielle des mots ; tous les enfants, même les moins habiles, se servent de ce qu’ils savent de langage parlé pour rendre leurs pensées, pour exprimer leurs sentiments, pour énoncer ce qu’ils ont appris dans leurs études. Je m’en suis convaincu bien des fois en conversant avec eux, en les interrogeant de vive voix sur les différentes matières de leur enseignement.

Je ne me suis pas contenté d’examiner les résultats immédiats de l’enseignement de l’articulation à l’Institution impériale; j’ai, en outre, cherché à connaître les produits ultérieurs, définitifs, de cet enseignement.

La classe Dard fournissait un premier moyen d’y parvenir. Une

Zkk D£ LA GUÉtllSON DE La SURDI-MCTITÉ.

condition rigoureuse de son organisation , d’après le vœu de son fondateur, est d’en exclure l’emploi du langage mimique. Le cours d’articulation était naturellement la pépinière d’où devaient sortir les élèves de cette classe. C’était là que je devais rencontrer ses meilleurs produits.

Or, la classe de perfectionnement actuelle, confiée au talent de M. Vaïsse, se compose, sur huit élèves, de six muets: trois le sont complètement ; trois autres articulent quelques mots et savent un peu lire sur les lèvres, encore l’un d’eux est-il étranger à l’Institution de Paris. Deux élèves seulement entendent et parlent. L’un est Plard aîné, dont la commission vous a entretenus : c’est len” 1, 2'série, du rapport(1). Vous savez déjà qu’il ne peut être cité comme un produit du cours d’articulation. Le second n’est ni sourd ni muet, aussi parle-t-il fort bien ; peut-être pourtant parlait-il mieux encore à son entrée (2). Il paraît avoir l’ou'ie un peu dure, mais à un degré bien inférieur à celui qui doit suffire pour motiver le séjour d’un enfant dans une institution de sourds-muets; car ce serait une grave erreur de croire que les demi-sourds doivent être exclus de ces établissements; ils ne peuvent être instruits que là. Cet élève, en tout cas, n’a rien appris au cours d’articulation, si tant est qu’il y soit allé.

Ainsi, le cours d’articulation n’a rien fourni à la classe Itard d’aujourd’hui ; il n’avait apparemment rien à lui fournir.

Le second moyen de retrouver les merveilles du cours d’articulation dont a parlé M. Malgaigne était aussi simple. Il ne s’agissait, au point de vue qui seul me préoccupe, au point de vue de mon amendement relatif aux sourds parlants, que de rechercher quelle aptitude à la parole présentaient, à leur sortie de l’Institution impériale, les élèves sourds qui parlaient en y entrant.

J’ai réuni huit à dix faits de ce genre, établis par les témoignages les plus authentiques. Dans presque tous, le séjour de l’établissement a nui à la parole. Bien que la plupart de ces élèves suivissent le cours d’articulation, leur vocabulaire s’est amoindri, l’usage leur

(1) Bulletin de l'Académie de médecine, t. XVIII, p. 662.

(2) Argument commode , élastique ; à l’aide d’un peut-être on va loin.

Six lignes plus bas , M. Bouvier se sert du même procédé pour un autre élève : Si tant est, dit-il, qu’il soit allé à la classe d'articulation. Il est affligeant de relever de semblables phrases dans un discours qui a été imprimé par M. Bouvier. Que ces façons de parler échappent à un orateur , on s’en étonnerait moins ; mais la plume à la main, en corrigeant les épreuves, voilà qui nous passe, P. M.

UISCUSSIOX DU RAPPORT.

manquait, ils oubliaient les mots pour les signes ; souvent même leur organe vocal perdait de sa souplesse.

Un de ces jeunes gens, sujet très distingué, m’a raconté lui-même les effets qu'il a éprouvés sous l’influence du régime mimique.

« Étant obligé, m’a-t-il dit, de vivre avec des sourds-muets du » matin au soir, je n’avais aucune occasion de faire usage de la pa- » rôle, et ma langue, réduite à un silence forcé, s’est trouvée comme » paralysée; il en est résulté qu’à ma sortie de l’Institution, j’ai » éprouvé des difficultés pénibles pour parvenir à m’exprimer clai- » rement et me faire comprendre de ta société toute nouvelle dans » laquelle je me voyais jeté. »

Pendant son séjour dans l’Institution, ce jeune homme avait remarqué qu’il parlait mieux après les vacances, parce que les signes n’étaient pas en usage chez ses parents, et qu’on ne s’y servait que de la parole.

Cependant j’ai rencontré des exceptions à cette règle ; mais elles n’étaient pas dues au cours d’articulation. Elles se sont même quelquefois manifestées chez des sujets qui ne suivaient pas ce cours. Il leur a suffi d’une ferme volonté, d’une mémoire active, de la pratique de la lecture, pour conserver ou pour retrouver plus tard une faculté qui n’était qu’assoupie. Mais c’étaient des esprits d’une trempe rare, et il est clair qu’on ne saurait opposer ces faits particuliers à un principe général que confirme l’expérience journalière.

Je crois avoir démontré qu’aucune objection sérieuse ne peut s’élever contre l’amendement que je propose; je crois avoir prouvé, en particulier, que le cours d’articulation, quoique ayant constitué, dans le temps, un véritable progrès, est tout à fait insuffisant pour doter d’un langage complet les sourds parlants, de même que les demi-entendants; que, sous ce rapport, ce prétendu enseignement de la parole est un leurre, une véritable déception.

Je suis heureux, en terminant, d’avoir à invoquer un dernier témoignage. Je lis ce qui suit dans une consultation d’un honorable confrère, dont l’opinion est ici d’un grand poids :

«Ernest..., âgé de dix ans, est devenu complètement sourd » en 1846. Divers traitements employés jusqu’ici n’ont eu aucun » résultat avantageux. Il est probable que la surdité restera d’une » manière définitive. La faculté de parler s’est altérée graduelle- » ment; les mots lui manquent; il prononce mal, et son langage » deviendra encore moins intelligible. Cet enfant a besoin de soins » particuliers, et il conviendrait qu’il fût placé dans une insti-

346 DE LA GÜÉRISON DE LA SÜRDI-MOTITÉ.

» tution de sourds-muets où l’on s’occuperait de l’articulation des » mots (1). »

Le signataire de cette consultation est M. le docteur Menièrc. Ce qu’il conseille dans ce cas particulier, c’est ce que je réclame pour tous les enfants placés dans des conditions semblables, c’est l’exercice incessant de la parole; et, vous le voyez, ce n’est pas la méthode de l’Institution impériale qui peut atteindre ce but.

Ainsi la mesure que je sollicite, que la commission avait proposée, Itard l’appelait de tous ses vœux ; son digne successeur, M. le docteur Menière, la met en pratique : la question est jugée.

— M. Bégin ; La commission a été mue par cette pensée, qu’elle ne devait pas devancer l’expérience. La commission, pas plus que qui que ce soit, n’est en mesure de résoudre cette question. Elle est donc restée parfaitement dans le vrai en ne voulant pas se prononcer à cet égard. Du reste, l’Académie ne doit point s’arrêter à discuter les points secondaires ; ce qui est essentiel pour nous, c’est de savoir s’il faut, oui ou non, mettre à part telle ou telle catégorie de sourds-muets. La commission dit que l’expérience n’a pas prononcé, M. Bouvier dit le contraire : tel est le terrain de la discussion actuelle.

•— M. LE Président : Une proposition est faite par la commission mixte; elle consiste à mettre à part les sourds-muets qui entendent un peu. M. Bouvier propose d'ajouter à cette catégorie les sourds complètement sourds, mais qui sont néanmoins susceptibles d’apprendre la parole.

— M. Malgaigne demande qu’on mette aux voix paragraphe par paragraphe.

— M. LE Président lit le premier paragraphe, mais s’apercevant que M. Bégin est absent, il fait remarquer qu’il n’y a plus personne pour défendre la rédaction de la commission.

(1) J’ai, depuis quinze années, donné bien des certificats semblables, je conseille toujours aux parents qui veulent s’occuper eux-mêmes de l’éduca tion de leur enfant sourd-muet, de le faire parier , de lui apprendre à lire sur les lèvres, surtout quand il s’agit d’un enfant qui se trouve dans les conditions de celui que cite M. Bouvier. Mais ce sont là deux circonstances particulières très importantes, et qui dominent l’éducation du sourd-muet. Agissez d’abord ainsi, vous réussirez plus ou moins, suivant la capacité intellectuelle de l’élève , suivant ce qui lui reste d’audition et de parole; plus lard vous aurez recours aux autres moyens de communication, vous compléterez l'instruction de l’enfant, vous lui donnerez tout ce qu’il est possible de lui donner, et ce ne sera pas encore trop. P. M.

DtSCOSSION DD RAPPORT.

— M. Malgaigse : La pensée intime de la commission, c’est que les sourds qui parlent ne doivent pas rester dans l’établissement, mais être rendus à la société.

— M. PiORRT : Je ne vois pas la nécessité d’amoindrir l’établissement de Paris en le privant d’une classe. Je comprends maintenant la portée de l’amendement de M. Malgaigne, et je demande la suppression du dernier membre de phrase de ce paragraphe.

— M. J. Gdérin ; Il faut, avant tout, qu’il n’y ait pas d’équivoque. Il y a un parti qui désire que les sujets qui .sont jugés susceptibles de recouvrer la parole restent dans l’établissement, mais dans une classe à part. Reprenant la question en litige, je désire qu’on sache bien sur quoi l’on vote. La commission demande qu’on élève à part seulement les élèves de la première catégorie, c’est-à-dire ceux qui entendent encore un peu. M. Bouvier a insisté, avec raison, pour qu’on adjoigne à cette première catégorie ceux qui sont complètement sourds, mais qui néanmoins peuvent parler. Je demande, à mon tour, qu’il soit bien entendu qu’on mettra également à part, non seulement les sourds qui parlent, mais encore ceux qui ont parlé jadis, et qui ont perdu l’usage de la parole par suite de quelque maladie ou accident. Je me rallie donc à l’amendement de M. Bouvier, mais en spécifiant un degré de plus.

Voici la conclusion que je proposerais de substituer à celle de la commission :

» L’Académie pense qu’il y aurait avantage à ce que les élèves des deux catégories qui précèdent, ceux qui sont susceptibles de recouvrer l’ouïe, et ceux qui, quoique affectés d’une surdi-mutité incurable, ont conservé l’usage de la parole ou sont aptes à la recouvrer, soient placés dans une division spéciale de l’établissement et soumis à une éducation donnée exclusivement par des professeurs parlants. Mais il serait utile qu’un conseil supérieur de perfectionnement, institué en permanence auprès de l’établissement, fût chargé de régler et de surveiller l’application de ces réformes. »

— M. LE Président ; Un premier amendement a été proposé qui consiste à supprimer les mots a et d’un même établissement. »

L’amendement, étant appuyé, est mis aux voix et adopté.

— M. M.algaigse demande la parole sur l’amendement de M. Bouvier. — On demande, dit-il, qu’il soit fait deux classes à part, l’une pour les sourds qui n’entendent pas du tout et qui parlent, l’autre pour les sourds qui parlent et entendent un peu. Ce serait préjuger de la méthode allemande. M. Bouvier sait ce que valent ces méthodes ; pour moi, je ne le sais pas. Je demande donc qu’on ne prive pas les sourds-muets de la mimique, et qu’on ne préjuge pas d’une

LA GLÉRISOS DL LA SÜRDI-MDTITÉ.

question qu’on ignore. Le conseil d’administration plus tard appréciera lui-même.

—M. LE Président : Je vais, mettre aux voix d’abord le sous-amendement de M. J. Guérin comme étant le plus large et celui qui s’éloigne le plus de la rédaction de la commission.

Le sous-amendement de M. Gui’rin est-il appuyé?

— M. Guérin : Il est appuyé par M. Renault. (M. Renault fait un signe affirmatif.)

— Une voix:M. Piorry l’appuie.

— M. Cazeaux : M. Piorry appuie tout. (Rires.)

— M. Guérin : Je n’ai pas développé mon sous-amendement; je demande à le faire en deux mots. Les sourds-muets auxquels je demande l’application de l’éducation dans une classe à part sont ceux qui sont devenus sourds-muets postérieurement à la naissance, par suite de maladie ou d’accident, ainsi que M. Bonnafont en a rapporté un exemple chez un militaire. Il n’y a entre ceux-ci et les autres qu’une différence de temps et de degré. Il est important de comprendre dans la même catégorie ceux qui parlent et ceux qui ont parlé.

— M. Baillarger : Je désire qu’il soit bien entendu, avant de procéder au vote, que l’Académie est parfaitement libre en dehors de ce qui a été constaté par la commission. La commission n’a eu à constater qu’une seule chose, l’influence des instruments de musique sur l’éducation de l’ouïe. Pour tout ce qui est en dehors de cet ordre de faits, comme membre de la commission, je déclare me récuser.

Sur l’observation faite par un membrë que, en cas de rejet, le vote sur l’amendement de M. Bouvier entraînerait nécessairement le sous-amendement de M. Guérin, M. le Président met aux voix l’amendement deM. Bouvier.

Cet amendement est rejeté.

Le premier membrede phrase de la conclusion de lacommission, avec la suppression proposée, est mis aux voix et adopté.

Le second membre de phrase commençant par'ces mots : « Quant à ceux qui n’entendent en aucune façon, etc., » est mis aux voix et adopté.

— M. Piorry lit la rédaction de la commission, ainsi conçue :

C1NQU1È.ME RÉPONSE.— a Quant aux élèves de la première catégorie, l’Académie s’en réfère à ce qu’elle a dit plus haut. Quant aux autres, elle doit redire encore qne l’expérience n’a pas encore suffisamment décidé à cet égard. »

DISCCSSIOX bC RAPPORT. 3Z|9

Cette rédaction lui ayant paru peu claire, il propose d’y substituer la suivante :

«Quant au succès à espérer du traitement par l’instruction au moyen du développement gradué et successif de l’ouïe et de la parole, des exercices d’acoustique et de langage articulé pour les élèves de la première catégorie, l’Académie s’en réfère à ce qui a été dit plus haut (concl. 1”).

» Pour ce qui a trait aux autres catégories, elle redit encore que l’expérience n’a pas suffisamment décidé à cet égard. » (Appuyé.)

Cette rédaction est mise aux voix et adoptée.

Sixième réponse. — « M. le ministre remarquera que, dans ses réponses, l’Académie n’a pas parlé du traitement chirurgical ni des méthodes de M. Blanchet. Ce médecin n’a fait que mettre en usage des méthodes thérapeutiques connues avant lui... (La rédaction de la commission s’arrêtait là.) M. Piorry propose d’ajouter ce qui suit : ... à part cependant l’application de divers instruments (tels que les acoumètres et l’orgue) qui sont plus précis que les autres pour mesurer le degré de l’audition et les progrès qu’elle peut faire sous l’influence du traitement. » (Appuyé.)

Cette conclusion, ainsi complétée par M. Piorry, est mise aux voix et adoptée.

Septième réponse additionnelle proposée par M. Bégin. — « L’Académie est d’avis qu’il serait utile, pour résoudre les questions pendantes entre les diverses méthodes de traitement de la sui-di-mutité, et pour imprimer, au besoin, une direction nouvelle à l’éducation des sourds-muets, de créer près de l’Institution impériale un conseil de perfectionnement analogue à celui qui a été attaché à l’École polytechnique.» (Adopté.)

La séance est levée à cinq heures et quart.

Il nous a paru nécessaire de reproduire le texte des questions ministérielles, des réponses proposées par la commission dont M. Piorry était le rapporteur, et enfin des réponses définitivement adoptées par l’Académie. Après tant de débats, le lecteur pourrait avoir perdu de vue ces points, obscurcis peut-être par la discussion ; il retrouvera dans ces dernières pages la substance de cette affaire, le résumé officiel d’après lequel l’administration est appelée à créer line organisation nouvelle des établissements de sourds-muets, à moins qu’elle ne préfère n’y rien changer.

la parole directement par l’oreille, ou Que l’appréciation des ailérations de par l’intermédiaire d’instruments acous- l’ouïe, de l’appareil rocal et des résultats tiques, ou par d’autres moyens. du traitement, faite à l'aide des acou-

mètres et du nombre des vibrations perçues, a paru à la commission un moyen d’une grande exactitude et non moins utile que l’emploi de l’orgue appliqué aux exercices de gymnastique vocale et auditive.

1» Parmi les élèves entrant chaque année à l’établissement, il s’en trouve généralement un certain nombre qui paraissent susceptibles d’amélioration et qu’il importe de soumettre à un traitement spécial ; mais l’expérience n’a pas encore appris s’ils sont susceptibles de guérison complète.

2“ Si d’autres élèves n’ont pas conservé 2» Que relativement à d’autres sourdsl’usage de la parole et ne seraient pas muets atteints de la perte de l’ouïe à un susceptibles d’acquérir la faculté de la âge avancé, mais possédant à un degré lire sur les lèvres, quoiqu’ils soient at- plus ou moins partit Cusage du langage teints d’une surdité iiKurable. articulé, ils peuvent, quoique affectés

d’une surdité à peu près incurable, non seulement converser, mais encore développer la faculté de parler et acquérir celle de lire la parole sur les lèvres,

2' La possibilité de lire la parole sur les lèvres est une faculté commune à tous les sourds-muets, et sert de fondement à l’instruction de ces infortunés dans les écoles allemandes, et à Paris dans divers établissements.

Quant à l’articulation de la parole, elle peut, toutes choses égales d’ailleurs, relativement à l’intelligence de ces élèves, être obtenue à un degré d’autant moins imparfait que l’action de parler était primitivement moins complètement abolie.

3° Examiner si les élèves de celle der- 1 3' Que les sourds-muels de celle der¬

nière calégorie ne pourraient pas rece- nière catégorie, ainsi que le conslalenl voir quelque notio.v do so» par les nerfs | les expériences nombreuses que les mem-

DISCDSSION DD RAPPORT.

culture cl le développement de cette faculté devront nécessairement leur faciliter la vie de relation et alléger leur in-

3° Les mouvements vibratoires des corps qui constituent la condition physique de la notion du son, chez les sujets possédant le sens de l’ouïe, ne peuvent jamais donner une telle notion aux sujets privés de ce sens.

Mais, ainsi qu’il est généralement connu en physiologie et en pathologie, ces mouvements vibratoires produisent sur les organes de la sensibilité tactile une impression et une notion spéciales que les sourds-muets peuvent mettre à profit dans un certain nombre de circonstances.

Ce moyen d’instruction a été proposé et mis en pratique antérieurement aux recherches de M. Blanchet sur ce sujet.

4° La commission voudra bien faire connaître également si, dans sa PEsséE, il y aurait avantage à ce que, suivant le vœu exprimé par ce chirurgien, les élèves composant les deux catégories ci-dessus désignées, les uns pour retirer plus de bienfait du traitement, les autres pour développer leur faculté d’articuler et de lire la parole sur les lèvres, fussent appelés A EECEVOIR C.NE ÉDCCATIO.V SPÉCIALE

donnée exclusivement par des professeurs parlants, qui les exerceraient plusieurs heures par jour à l’étude de la parole.

4' Qu’il est indispensable que les élèves des deux catégories que nous venons de signaler, les uns pour retirer plus de bénéfice du traitementi les autres pour conserver ou développer leur faculté de parler ou d’entendre, d’autres enfin pour acquérir celle de lire la parole sur les lèvres et ne pas perdre l’usage du langage articulé, reçoivent une éducation spéciale donnée exclusivement par des professeurs parlants chargés de les exercer suffisamment à l’articulation ;

Qu’il est encore nécessaire, pour assurer et hâter le progrès de la parole et le développement de l’audition, de les placer dans une division spéciale, de les isoler dans tous les instants de la journée des autres enfants qui n’offrent pas les mêmes dispositions à acquérir le langage articulé ou à recouvrer l’ouïe ;

Que, pour pouvoir établir celte division et empêcher que d’après le système de rotation en usage à l’école de Paris, les sourds parlants, les demi-sourdsmuets , tes sujets susceptibles de recouvrer Coûte et la parole ne restent entièrement confondus avec ceux qui sont tout à fait sourds-muets, qu’ils ne soient indistinctement instruits comme eux pendant toute la durée de leurs études, presque exclusivement à l'aide des signes par des professeurs sourds-muets ou parlants, qu’ils ne perdent par conséquent l’usage de la parole, et ne sortent des écoles avec une aggravation de leur infirmité, il faut classer tous ces enfants dès leur entrée dans l’Institution.

U" Les élèves de la première catégorie, c’est-à-dire ceux qui

peuvent encore entendre, doivent être séparés des autres sourdsmuets, et il y aurait un inconvénient réel à les réunir dans des classes communes. Il en est surtout ainsi de ceux qui, ayant entendu et parlé dans leur enfance, auraient ensuite été frappés de surdi-mutité.

Quant à ceux qui n’entendent en aucune façon et ne peuvent que lire la parole sur les lèvres, l’expérience n’a pas encore décidé suffisamment entre la méthode française, ou l’éducation par la mimique, et la méthode allemande, ou l’éducation par la parole.

5'> Enfin, elle exprimera un avis sur l’opinion de M. Blanchet, qui assure que les élèves soumis à ce mode particulier d’instruction et à un traitement approprié pourraient rentrer à la fin de leurs cours d’étude dans la société avec la faculté de communiquer à l’aide du langage articulé.

[ 5' Qu’enfin en observant ces règles,

il y a tout lieu d’espérer que la plupart des élèves des deux catégories mentionnées pourront rentrer à la fin de leurs cours d’étude dans leurs familles et dans la société avec la facilité de communiquer et de converser plus ou moins complètement à l’aide du langage articulé.

5® Quant au succès à espérer du traitement par l’instruction au moyen du développement gradué et successif de l’ouïe et de la parole, des exercices d’acoustique et de langage articulé pour les élèves de la première catégorie, l’Académie s’en réfère à ce qui a été dit plus haut (conclusion première).

Pour ce qui a trait aux autres catégories, elle redit encore que l’expérience n’a pas suffisamment décidé à cet égard.

L’Académie a voté en outre deux autres conclusions qui ne répondent à aucune question du ministre; voici ces conclusions:

6° M. le ministre remarquera que, dans ces réponses, l’Académie n’a pas parlé du traitement chirurgical ni des méthodes de M. Blanchet. Ce médecin n’a fait que mettre en usage des méthodes thérapeutiques connues avant lui, à part cependant l’application de divers instruments (tels que les acoumètres et l’orgue) qui sont plus précis que les autres pour mesurer le degré de l'audition et les progrès qu’elle peut faire sous l’influence du traitement.

7“ L’Académie est d’avis qu’il serait utile, pour résoudre les questions pendantes entre les diverses méthodes de traitement delà surdi-mutité, et pour imprimer, au besoin, une direction nouvelle à l’éducation des sourds-muets, de créer près de l’Institution impériale un conseil de perfectionnement analogue à celui qui a été attaché à l’École polytechnique.

RÉFLEXIONS SUR LES RÉPONSES ADOPTÉES PAR l’ACADÉMIE. 353

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