‹ De la guérison de la surdi-mutité et l'éducation des sourds-muetsChapitre 21 sur 23 · QUELQUES RÉFLEXIONS · texte numérisé non relu

QUELQUES RÉFLEXIONS

SÜR LES RÉPONSES ADOPTÉES DÉFINITIVEMENT PAR L’aCADÉMIE.

Ces réponses qui sont, en dernière analyse, la substance de cette longue discussion, appartiennent désormais à la science, elles sont tombées aujourd’hui dans le domaine public; il est donc permis de les discuter, d’en apprécier la valeur, la portée, de voir jusqu’à quel point la cause des sourds-muets, plus encore que celle de la surdi-mutité, y a gagné. L’Académie impériale de médecine a paru, dans cette affaire, tendre bien plutôt à un résultat philosophique qu’à une conquête médicale; elle s’est plus préoccupée de l’éducation qu’il convient de donner aux enfants affectés de cette infirmité fâcheuse, que des moyens de traitement à l’aide desquels on pourrait guérir l’infirmité elle-même, en un mot, la question d’enseignement a pris le pas sur la question thérapeutique. Cette tendance singulière est le résultat du travail primitif que la commission a dû examiner et qui, sous prétexte de guérison de la surdi-mutité, ne s’occupait au fond que d’un nouveau mode d’excitation de l’ouïe dans un but avoué de modifier profondément le système d’instruction employé jusqu’à ce jour. La commission entraînée dans cette voie, a mis de côté le traitement de la maladie pour ne voir que les avantages qui devaient découler de ce changement radical dans les habitudes de notre maison ; aussi son rapporteur s’est-il en quelque sorte borné à paraphraser les demandes ministérielles, si bien que l’on aurait pu dire, si l’on ne connaissait sa parfaite loyauté, que la main qui avait rédigé les demandes avait poussé le soin jusqu’à rédiger aussi les réponses.

Mais, ainsi que nous l’avons fait observer, l’Académie n’a pas voulu s’associer à cette œuvre complaisante ; elle a modifié ou plutôt changé presque entièrement les conclusions premières pour y substituer des réponses beaucoup moins explicites ; elle a parfaitement senti jusqu’à quel point sa responsabilité serait engagée si elle dépassait certaines limites; sa prudence, avertie par quelques voix influentes, a refusé un concours dont il était si facile de faire un dangereux usage.

Quelques mains non moins fermes qu’habiles sont parvenues à empêcher ces entraînements que provoquaient à l’envi certains orateurs et la plupart des journaux de médecine, mai cette réserve

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a paru produire un autre inconvénient dont se plaignent tous ceux qui demandent à cette compagnie savante des jugements définitifs. On a reproché aux dernières conclusions votées, de ne pas trancher la question, de ne pas dire nettement ce que vaut telle méthode vraie ou prétendue, tel système opposé à tel autre; enfin, de laisser dans le doute ce qui, après tant de débats, aurait dû être démontré catégoriquement. On paraît croire que l’Académie, d’après les réponses faites au ministre de l’intérieur, n’a pas de parti pris sur le sujet en litige, et ce défaut de conviction est regardé comme fâcheux par ceux qui voudraient assurer aux pauvres sourdsmuets le bénéfice d’une invention heureuse, ou bien empêcher l’industrie privée de spéculer sur ces choses incertaines.

Nous comprenons ce sentiment honorable, mais il ne dépend pas d’un corps savant de créer la science de toutes pièces, il ne peut affirmer ce qui lui semble douteux, il ne doit pas devancer le juste arrêt porté par l’expérience; nous comprenons parfaitement les scrupules de l’Académie, ils ii’ont rien que d’honorable pour elle. Si donc nous nous livrons à un examen critique des conclusions qu’elle a sanctionnées par son vote, ce n’est pas que nous veuillons en contester la sagesse et l’opportunité, à Dieu ne plaise, mais seulement en indiquer la portée dans le sens pratique, dans l’application qu’on en pourrait faire, soit dans le traitement de la surdimutité, soit dans l’éducation des enfants sourds-muets.

Première réposse. — Parmi les élèves entrant chaque année à l'établissement, il s'en trouve généralement un certain nombre qui paraissent susceptibles d'amélioration, et qu'il importe de soumettre à un traitement spécial; mais l'expérience n’a pas encore appris s’ils sont susceptibles de guérison complète.

. Il est évident qu’il s’agit ici d’un traitement destiné à diminuer la surdité des élèves admis comme sourds-muets dans l’Institution impériale. Quel doit être ce traitement? l’Académie laisse toute latitude aux médecins chargés de soigner ces enfants. Voyons donc ce qu’il faudra faire pour arriver à ce but. Chaque année une vingtaine d’élèves nouveaux remplissent les places vacantes; ces élèves ont tous plus de dix ans, ce terme est de rigueur pour les boursiers de l’État ; on reçoit quelques pensionnaires payants avant l’âge fixé par le règlement, quand ceux-ci sont grands, robustes, capables de se passer des soins immédiats d’un domestique. Dans la division des demoiselles, cette anticipation a moins d’inconvénients parce qu’on classe les jeunes filles par paires, une grande qui sert de maman à une petite ; disposition excellente, utile à la fois aux deux élèves. Quoi qu’il en soit de l’âge des entrants, le médecin

RÉFLEXIONS SÜR LES RÉPONSES ADOPTÉES PAR L’aCADÉMIE. 355 doit les examiner, constater leur infirmité, tant par ses propres recherches qu’à l’aide des pièces authentiques qui lui sont remises par la famille ou par les correspondants. Ceci fait, il examine les oreilles de l’enfant afin de savoir si celles-ci sont le siège de quelque maladie extérieure, et le plus souvent, il lui est impossible, dans cette première recherche, d’explorer les trompes par la raison que la plupart de ces enfants ont été déjà examinés, traités par des moyens plus ou moins douloureux, et qu’ils résistent opiniâlrément à tout examen nouveau.il en résulte que l’enfant reçu par une décision ministérielle est admis définitivement dès que l’on a vérifié l’exactitude des renseignements donnés par la famille et des certificats fournis par un médecin. Dès lors le sourd-muet est confié aux soins des maîtres d’étude, des professeurs, et l’on ne peut avoir de données positives sur son état physique qu’après qu’il a passé quelques semaines dans l’Institution.

Voici l’ordre suivi dans notre maison, les formes administratives qui président à l’entrée et à l’admission des élèves. Plus tard, quand le sourd-muet est classé, quand on sait au juste à quelle catégorie il appartient, j’ai à voir à l’infirmerie ceux, en très petit nombre, qui sont affectés d’otorrhée purulente, ceux qui éprouvent des douleurs d’oreilles, ceux qui se plaignent d’un mal quelconque occupant ces organes. Ceux-là sont traités par les moyens ordinaires, par les injections, par les cautérisations au nitrate d’argent, par les applications de liquides astringents, mais surtout par un régime tonique, des ferrugineux, des amers et autres moyens qui améliorent la constitution générale de l’individu; le succès dépend encore bien plutôt d’un bon régime alimentaire, d’une hygiène bien réglée, de tous les avantages qui résultent pour ces enfants du séjour dans une maison saine, vaste, aérée, où se trouvent réunies les conditions de salubrité les plus désirables.

Mais il ne faut pas l’oublier, les malades parmi nos élèves sont en minorité, la plupart sont exempts de toute lésion appréciable ; leurs oreilles, examinées avec le plus grand soin, n’offrent aucune trace de maladie; les sourds-muets de naissance, ceux qui le sont devenus par suite de convulsions dans la première ou la seconde année de la vie, ceux qui sont affectés de surdité nerveuse, nous offrent des oreilles parfaitement saines, la trompe est libre, les caisses ne contiennent aucune matière étrangère ; il n’y a donc aucun traitement applicable. Et notez que la plupart de ces pauvres enfants ont été traités avec une énergie dont ils conservent un triste souvenir; leurs tempes, leurs régions mastoïdiennes sont couvertes de cicatrices larges et profondes, la nuque a été labourée

par des sétons, le dos, les bras ont été couverts de vésicatoires qui se sont ulcérés, et rien de tout cela n’a eu la moindre influence sur une infirmité qu’on ne guérit pas. Faudra-t-il donc recommercer ces tortures, inventer quelque supplice nouveau pour combattre un mal incurable? L’Académie le conseille, le prescrit en quelque sorte, puisqu’il y a lieu d’espérer, dit-elle, de l’améliorer chez un certain nombre de sourds-muets. Encore faudrait-il dire sur lesquels il conviendra d’appliquer ce traitement spécial. Est-ce celui de M. Blanchet? Mais il a été démontré que ce chirurgien n’en employait aucun, tout comme Itard qui guérissait quelques sourdsmuets sans opération ni traitement (1). Est-ce simplement l’application d’une musique quelconque, d’un orgue, d’un acoumètre et autres instruments plus ou moins sonores? Mais il n’y a rien de médical là-dedans, c’est un exercice de manœuvre, comme ceux que demandait l’abbé Sicard pour tous ses élèves.

Mais enfin, dira-t-on, il doit se trouver un certain nombre de sourds-muets qui peuvent .acquérir quelque perfectionnement de l’ouïe, et qui, par conséquent, gagneront plus ou moins à l’intervention de l’art. Nous serions volontiers de cet avis, si ce progrès obtenu par nos soins avait une influence notoire sur leur position ultérieure, sur leur éducation, sur leur valeur intellectuelle et morale, en un mot, si par là nous pouvions leur être réellement utile. L’expérience nous a si bien démontré que ces prétendues améliorations de l’ouïe chez les sourds-muets, suite ordinaire d’un traitement quelconque, se bornaient à la vaine satisfaction de leur faire entendre un son, un bruit, de leur faire répéter un mot qu’ils voient bien plus qu’ils ne l’entendent, nous savons si bien ce que signifie cette sorte d’illusion si chère aux parents, si utile à ceux qui l’exploitent, que nous ne nous laissons plus séduire par ces beaux rêves, que nous résistons à ces pratiques, et que nous nous attachons surtout à ce qui peut contribuer au bien-être des infortunés confiés à nos soins.

L’Académie ajoute à son conseil ce correctif : « Mais l’expérience na pas encore appris s'ils sont susceptibles de guérison complété. » C’est une manière fort nette, très précise de dire ce qu’elle pense de ces miracles tant vantés, de ces faits pris au hasard dans tous les recueils anciens ou modernes, d’indiquer la confiance qu’il faut avoir en ces histoires. 11 serait plus exact de dire que l’expérience a démontré d’une manière générale l’incurabilité du sourd-muet ; mais enfin, nous acceptons le jugement tel qu’il est porté, et nous

(t) Voir le commencement de notre introduction.

RÉFLEXION'S SCR LES RÉPONSES ADOPTÉES PAR L’aCADÉMIE. 357 croyons qu’il est de nature à rendre circonspects ceux qui seront tentés de recommencer les travaux d’Itard, de MM. Deleau, Blanchet, Hubert-Valleroux et Baudelocque. Non, il n’est pas encore démontré que l’on puisse guérir complètement un sourd-muet; tous les moyens mis en usage jusqu’ici n’ont jamais produit ce résultat; non, personne ne peut se vanter d’avoir acccompli ce prodige. Il faut essayer, sans doute ; mais les tentatives si nombreuses des empiriques et des médecins ont échoué, et tout porte à croire qu’elles échoueront encore si l’on s’obstine à marcher dans celte voie obscure en prenant pour guide le hasard.

Deuxième réponse. — La possibilité de lire sur les lèvres est une faculté commune à tous les sourds-muets et sert de fondement à l'instruction de ces infortunés dans les écoles allemandes et à Paris dans diverses institutions.

Quant à l'articulation de la parole, elle peut, toutes choses égales d’ailleurs, relativement à l’intelligence de ces élèves, être obtenue d un degré d’autant moins imparfait que l’action de parler était primitivement moins cotnplétement abolie.

Nous admettons que tout enfant sourd-muet, même de naissance, pourra apprendre à lire la parole sur les lèvres ; c’est là le premier feit établi dans cette réponse de l’Académie. Nous savons aussi que M. Ferrus voulait protester contre une assertion qui lui a paru beaucoup trop générale. Sans connaître les motifs sur lesquels se serait appuyé cet honorable académicien pour combattre ce principe, nous croyons devoir présenter quelques réflexions destinées à en limiter la portée.

De ce que tout sourd-muet est capable d’apprendre à lire la parole sur les lèvres, s’ensuit-il que l’on doive faire de cette faculté la base de l’instruction des sourds-muets ? Nous ne le pensons pas, et voici pourquoi. Parmi ces enfants, il y en a un bon nombre dont l’intelligence n’est pas assez vive pour tirer parti de ce genre d’instruction. Tous ceux qui n’ont jamais entendu, qui n’ont jamais parlé, et dont l’esprit est borné, ne comprendront qu’avec infiniment de peine l’utilité d’un pareil moyen de communication ; il faudra un temps énorme, des efforts inouïs pour arriver à des résultats presque nuis, tandis que ces efforts et ce temps seraient bien plus utilement employés à enseigner la mimique. Les sourds-muets qui ont l’organe vocal très imparfait, chez qui le coup d’œil manque, qui ne saisissent pas des nuances délicates dans les mouvements de la bouche, de la langue, de la partie supérieure du larynx, ceux qui ne savent pas gouverner l’émission de l’air à travers la glotte, le pharynx, l’isthme du gosier, les fosses nasales, ceux-là se consu-

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meront en vaines tentatives pour articuler des sons dont le mécanisme leur échappe ; le maître et l’élève auront fait fausse route en poursuivant un succès impossible.

Voilà l’inconvénient de cette affirmation trop absolue, elle confond dans une division générale tous les enfants sourds-muets, elle les soumet à une règle uniforme, elle impose à tous un mode d’instruction qui ne convient qu’à quelques uns d’entre eux. Nous devons protester contre cette mesure arbitraire. Certes, nous croyons nécessaire de donner à tout sourd-muet le plus grand nombre possible de moyens de communication avec les hommes, de lui apprendre à lire sur la bouche des parlants, de dire lui-même certains mots usuels dont l’utilité est plus générale, mais nous ne pousserons pas à l’extrême l’application de ce principe salutaire, nous ta restreindrons à mesure qu’il nous sera démontré que les facultés physiques ou morales de l’enfant sourd-muet lui donneront moins d’aptitude à cette étude difficile.

Les plus chauds partisans de la méthode dite allemande en usent autrement : ils éliminent peu à peu de leurs classes d’articulation les élèves qui montrent peu de dispositions, ils condamnent à une ignorance absolue les malheureux qui ne peuvent lire sur les lèvres, qui ne peuvent pas parler, oubliant leur devoir à ce point que les plus dures formules de blâme leur sont prodiguées par tous les visiteurs de leurs établissements. Le triomphe de la méthode est ce qui les touche; ils sacrifient tout à ce plaisir de vaincre une difficulté qui paraissait insurmontable. Un sourd-muet qui parle leur semble le plus haut' point de perfection que puisse atteindre un instituteur. Cette faculté de lire la parole et de parler, suivant eux, est la vraie mesure de l'intelligence de ces malheureux; par conséquent, on ne doit s’occuper que de ceux qui possèdent cette aptitude, les autres n’en valent pas la peine.

Nous ne saurions protester avec trop d’énergie contre une doctrine semblable : elle nous paraît barbare, criminelle, tant les exceptions à cette règle sont éc’v.tiantes, nombreuses, tant il s’en faut que l’organe vocal et ses usages soient en rapport avec la valeur intellectuelle de l’individu. Bien qu’il ait plu à M. Valade-Gabel de nous reléguer loin de la classe des philosophes spiritualistes, nous déclarons très positivement que nous ne croyons pas à cette subordination de l’intelligence, nous ne donnerons jamais la première place aux organes qui servent à ses manifestations, nous estimons la pensée plus que les paroles, une idée davantage qu’un mot. Nous croyons qu’il est plus important pour un enfant sourd-muet de meubler son esprit de connaissances exactes que de phrases toutes

RÉFLEXIONS SUR LES RÉPONSES ADOPTÉES PAR L’ACADÉMIE. 359 faites, qu’il répète le plus souvent mécaniquement, sans en connaître la valeur, à la façon d’un perroquet, comme l’a si bien dit M. Ferdinand Berthier.

L’expérience prouve tous les jours qu’à l’aide des procédés ingénieux inventés ou perfectionnés par M. Vaïsse, des enfants complé^ tement sourds de naissance parviennent à lire sur les lèvres et à articuler beaucoup de mots ; mais il est également démontré que cette étude n’est profitable qu’à un petit nombre de sourds-muets, que ce genre d’exercice, qui prouve la puissance de l’art, n’est utile qu’à ceux qui ont une aptitude spéciale à ce genre d’instruction, que les résultats obtenus comme ensemble sont loin de satisfaire les personnes éclairées qui ne se contentent pas d’un faux semblant d’instruction, mais qui veulent se rendre compte du produit réel de ce travail si pénible. Ajoutons qu’il se rencontre des enfants sourds-muets pour qui l’étude de la langue française est d’une difficulté si grande, qu’ils ne parviennent jamais à l’écrire correctement Ceux-là sont semblables aux parlants qui, transplantés hors de leur pays natal, n’apprennent pas la langue des peuples au milieu desquels ils vivent. Un long séjour au sein d’une nation étrangère ne leur donne pas la faculté de parler ce nouveau langage, ils conservent les formes, l’accent, le caractère de leur langue primitive, vingt ans d’exercice ne leur donnent pas ce qu’un autre pourra gagner en quelques années; il y a chez eux une imperfection relative qui ne préjuge pas la question de capacité intellectuelle. Eh bien, les sourds-muets qui sont ainsi organisés ne pouvant apprendre quelques mots qu’avec une peine infinie, faudra-t-il s’obstiner à leur donner un talent qu’ils ne peuvent acquérir, et consacrer en pure perte, à ce travail ingrat, un temps qui serait si utilement employé à autre chose?

Ainsi, bien qu’il soit juste de dire que tous les sourds-muets puissent apprendre à lire sur les lèvres des parlants, il n’en faut pas conclure que ce genre d’éducation convienne à tous ces infortunés, car en agissant ainsi, on s’exposerait à priver la plupart d’entreeux des véritables sources d’instruction auxquelles ils doivent puiser, c’est-à-dire la mimique, la dactylologie, l’écriture et autres moyens pouvant servir à traduire la pensée. Donner la préférence, comme système général d’éducation, à la lecture sur les lèvres et à l’articulation, c’est, à l’égard des sourds-muets, substituer à la règle une chose exceptionnelle, c’est négliger la masse pour ne s’occuper que de quelques privilégiés, c’est se rendre coupable d’un vrai déni de justice envers le plus grand nombre de ces malheureux pour favor

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riser outre mesure ceux qui en ont le moins besoin, ceux qui, même à défaut de ce talent, trouveraient facilement en eux des ressources suffisantes pour remplacer ce qui leur manque. Cette opinion, nous ne craignons pas de le dire, est celle de tous les véritables amis des sourds-muets.

Troisième réponse. — Zes mouvements vibratoires des corps qui constituent la condition physique de la notion du son chez les sujets possédant le sens de l’ouïe, ne peuvent jamais donner une telle notion aux sujets privés de ce sens.

Mais, ainsi qu’il est généralement connu en physiologie et en pathologie, ces mouvements vibratoires produisent sur les organes de la sensibilité tactile une impression et une notion spéciales que les sourdsmuets peuvent mettre à profit dans un certain nombre de circonstances. Ce moyen d’instruction a été proposé, et se pratiquait antérieurement aux recherches de M. Blanchet sur ce sujet.

Il y a loin, comme on le voit, de cette solution si claire, si raisonnable, à la première réponse de lacommission. Il a fallu toute la verve de M. le président Bérard, toute la fermeté de MM. Bouillaud et Malgaigne pour rectifier une conclusion qui tendait à faire prévaloir une hérésie physiologique que l’Académie eût vivement regrettée, car elle n’eût pas manqué de devenir une arme entre les mains de ses ennemis, si tant est qu’elle en ait. Nous ne comprenons guère, à vrai dire , la singulière obstination des orateurs qui ont cherché à établir un rapprochement entre tes vibrations des corps perçues par l’ensemble de l’organisme, et les ondes sonores agissant sur le système nerveux spécial de l’oreille. 11 est impossible de confondre deux sensations distinctes appartenant à des nerfs d’une organisation différente; c’e.st méconnaître d'emblée le fondement de la physiologie du système nerveux, l’appropriation de certains nerfs à la perception de qualités physiques différentes, transmissibles au cerveau par l’entremise de ces appareils constituant ce qu’on nomme les sens. Les émotions, les ébranlements qui résultent pour la peau des mouvements vibratoires, sont un genre de sensation qui diffère essentiellement de celle qui a son siège dans l’appareil acoustique, et lors même que l’habitude conduirait certains individus à reconnaître ces ébranlements, et à les rapporter à une cause déterminée, il ne pourrait en résulter la connaissance du son, qui n’appartient qu’à l’organe auditif. Argumenter sur certains phénomènes éprouvés par des sourds, et en conclure qu’ils ont la notion du son en tant que sensation, c’est dire, comme l’a imprimé M. Blanchet, qu’il y a deux espèces d’audition , l’une par l’oreille, l’autre par la peau ,

RÉFLEXIONS SDR LES RÉPONSES ADOPTÉES PAR L’aCADÉMIE. 361 c’est s’efforcer de faire prévaloir ces énormités physiologiques qui ont été honteusement écrasées sous la puissante dialectique du président de l’Académie.

Mais enfin la science vraie l’a emporté sur le sophisme, les épilogueurs ont été poursuivis dans leurs derniers retranchements ; en vain cherchait-on à établir des analogies contre lesquelles protestait le simple bon sens, il a fallu en venir à cette formule si nette, si positive, qui tranche la question d’une manière souveraine, qui assigne à chaque partie du système nerveux son rôle spécial, qui ne laisse aucun refuge à des équivoques possibles, et réserve au nerf acoustique une fonction délicate, intellectuelle, en quelque sorte, que les nerfs de la sensibilité tactile avaient cherché à usurper. On se souviendra longtemps de cette lutte brillante , dans laquelle M. le professeur Bérard, s’appuyant sur une doctrine inébranlable, a déployé une vivacité d’esprit, une fermeté de raison, qui ont entraîné l’Académie dans un vote unanime.

Qdatrième RÉPONSE. —Les élèves de la première catégorie, c'est-àdire ceux qui peuvent encore entendre, doivent être séparés des autres sourds-muets, et U y aurait un inconvénient réel à les réunir dans des classes communes et dans un même établissement.

Quant à ceux qui n entendent en aucune façon , et ne peuvent que lire la parole sur les lèvres, V expérience n'a pas encore décidé entre réducation par la mimique et l’éducation par la parole.

La première partie de cette réponse contient un précepte que nous ne pouvons accepter. Itard et la commission de 1828 avaient dit précisément le contraire. Il a été démontré que les sourds-muets complets ou non, vivant ensemble, échangeant des signes, se communiquant l’un à l’autre leurs pensées, gagnaient à cela plus d’intelligence , plus d’idées, qu’on ne pouvait leur en donner par tout autre moyen. La vie en commun est, pour eux, ce qu’est la conversation générale pour les entendants. M. Husson a fort bien établi que la source la plus féconde d’instruction pour les enfants ordinaires est ce qu’il appelle Vaudition indirecte, c’est-à-dire la faculté de saisir ce qui se dit autour d’eux ; l’air qui les environne est plein de paroles, c’est par cette voie que leur arrive la plus grande partie des connaissances usuelles, c’est de cette manière que les enfants savent tant de choses qui nous étonnent, parce que nous ne voyons pas comment ils les ont apprises. Eh bien, pour un sourd-muet, à quelque degré qu’il le soit, la fréquentation habituelle de ses compagnons d’infortune plus avancés que lui, plus instruits, constitue l’équivalent de cette conversation générale qui rend un si grand

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service aux entendants. Là, en effet, ils voient continuellement des signes, ils échangent sans peine leurs sensations, ils sont témoins d’actions qui s’expliquent pour eux, dont ils saisissent le motif, le but, ils se servent instinctivement de leur étrange puissance d’imitation , et de cette manière ils arrivent à savoir spontanément une foule de choses qu’il eût été difficile de leur apprendre.

L’expérience a prononcé cent fois en faveur de ce que nous venons de dire. Les enfants sourds-muets qui restent au milieu d’une famille d’enteudants sont, à l’égard de ceux qui vivent dans une maison comme la nôtre, dans un rapport d'infériorité très remarquable , ils sont véritablement retardés , ils manquent d’une foule de notions que les autres ont acquises sans y prendre garde, à leur insu, grâce aux communications perpétuelles qui existent entre eux et leurs petits camarades ; les grands, les plus instruits, servent de moniteur aux nouveaux. Un pauvre enfant sortant du fond d’une campagne, où il a vécu jusqu’à dix ans au milieu des troupeaux, et presque aussi sauvage qu’eux, arrive chez nous, conduit par ses parents, n’ayant aucune idée au delà de l’instinct primitif de sa conservation ; il est placé tout à coup au milieu d’une centaine de sourds-muets qui jouent dans la cour, il les regarde, il s’inquiète, le moment de la séparation est venu , sa mère le laisse, non sans larmes, il se manifeste alors des explosions de tendresse que le cœur comprend, mais enfin il faut que la séparation ait lieu, le petit sauvage pousse des cris, s’abandonne à toute la violence de ses passions, il cherche à s’enfuir, il se rouie à terre, refuse de manger, pleure et se lamente, quelquefois ce spectacle se prolonge pendant plusieurs jours, mais enfin le calme renaît, le pauvre petit finit par regarder les autres enfants qui jouent, ceux-ci ne manquent guère de lui faire quelques caresses , de l’inviter à partager leurs amusements, peu à peu le chagrin s’efface, l’habit uniforme de la maison le séduit, le régime alimentaire lui paraît bon, il est traité doucement par tout le monde ; il est impossible, pour un enfant, de pleurer longtemps là où tout le monde s’amuse et rit ; la confiance renaît, et en moins d’une semaine ce jeune sauvage s’est civilisé, il comprend qu’il se trouve dans un monde semblable à lui, il sent que ce sont des frères, il vit au milieu d’une famille qui est la sienne, où chacun pense et s’exprime comme lui, où il n’à rien à envier à personne, c’est son pays, son langage, ses mœurs, ses coutumes, et bientôt, à l’arrivée d’un nouveau sourd-muet non moins malheureux, non moins troublé qu’il ne l’a été, il cherche à lui rendre le service qu’il a reçu des autres, il sera son mentor, son

RÉFLEXIONS SUR LES RÉPONSES ADOPTÉES PAR l’ACADÉMIE. 363 appui, heureux échange de sentiments fraternels, sainte tradition de dévouement affectueux, école mutuelle oü il y a un égal avantage pour celui qui reçoit et pour celui qui donne.

Et c’est là ce qu’il faudrait détruire! c’est là ce que proscrit l’Académie, sous prétexte que cet enfant, sourd-muet plus ou moins complet, a conservé des restes de parole, et que le plus grand bénéfice qu’il puisse retirer d’une éducation quelconque, c’est de garder à tout prix cette langue, dont il se sert si mal ! Nous ne saurions souscrire à cet arrêt de nos honorables maîtres, nous ne voyons là qu’une surprise, le résultat inattendu d’un manque d’expérience, l’application exagérée d’une idée théorique qui ne soutient pas l’examen, et que tous les faits contredisent. Il a paru rationnel de faire deux classes de sourds-muets , ceux qui n’entendent jas du tout, et ceux qui entendent encore un peu. Ces derniers sont tout naturellement destinés à se servir de ce qui leur reste d’audition et de parole, il convient donc de les éloigner de ceux qui n’ont aucun de ces avantages; cela paraît tout simple à ceux qui ne tiennent compte que de ce point, qui leur semble capital ; mais si l’on veut examiner la chose avec un peu plus d’attention , si l’on veut voir ce qui se passe dans nos maisons, interroger, sans parti pris, les maîtres les plus habiles et les plus désintéressés, on verra que cet isolement, regardé comme nécessaire à ces élèves, est précisément ce qui peut leur nuire davantage. Si quelque vérité pratique ressort de ces longs débats , si. les documents fournis de toutes parts établissent avec certitude un fait, un seul, le plus important de tous, c’est celui-ci, à savoir, que la réunion des enfants sourds-muets favorise le développement de leur intelligence, leur donne une foule d’idées, contribue à en faire des hommes se rapprochant, autant que possible, de la grande famille des entendants ordinaires. Tout ce que la théorie pourra inventer en faveur de la séparation viendra échouer contre l’expérience de chaque jour. Non, les enfants sourds-muets qui ont conservé un reste d’audition et la faculté de parler plus ou moins bien, ne perdent pas ces deux avantages en vivant en commun avec les sourds-muets qui n’entendent ni ne parlent. Les uns, susceptibles d’acquérir un peu plus d’ouïe, une meilleure articulation des mots, reçoivent le mode d’enseignement propre à développer ces qualités , mais la mimique à laquelle se livrent devant eux les autres enfants , et qu’ils ont une tendance invincible à imiter, ne leur fait rien perdredecequ’ilspossèdentd’ailleurs ; ces deux sortes de science marchent concun emment, elles se viennent en aide mutuellement, le sourd-muet qui possède le mieux la première peut fort bien exceller dans la seconde, comme aussi

celui qui est le plus habile en mimique sera peut-être tout à fait impropre à la parole et à la lecture sur les lèvres. Donc, n’excluez rien, prodiguez au contraire ces talents divers, cultivez avec soin ces aptitudes individuelles, soyez certain que le sourd-muet en tirera bon parti, et que, dans telle circonstance donnée, l’un de ces moyens faisant défaut, l’autre prendra sa place. En pareille infirmité , il faudrait avoir trop de ces ressources pour en avoir

La seconde partie de la quatrième réponse laisse dans le doute une question capitale, la prééminence d’une méthode d’éducation sur l’autre, de la mimique sur l’articulation ou de cette dernière sur la mimique. Nous comprenons à merveille la réserve de l’Académie sur une matière aussi difficile, aussi étrangère à ses travaux habituels. Quand un congrès d’instituteurs de sourds-muets n’a pu trancher la difficulté, le premier corps médical de France pouvait bien décliner sa compétence à l’aspect des obscurités qui se montraient de toutes parts ; des orateurs également dignes de confiance soutenaient des thèses opposées, les arguments les plus contradictoires étaient produits avec l’assurance que donne une conviction profonde, on sollicitait avec ardeur un jugement exclusif, comment l’Académie aurait-elle pu se prononcer sans compromettre sa dignité? Elle a dû exprimer un doute, c’était le seul parti à prendre en présence de ce débat où les contondants s’attribuaient la victoire.

Cependant nous croyons qu’au lieu de rester dans le doute et d’en appeler à l’expérience future, l’Académie eût mieux fait de recommander les deux méthodes, de les combiner, de les rendre obligatoires, car elle a pu se convaincre par les reproches d’insuffisance adressés tour à tour à chacun de ces systèmes, que dans certains cas l’une des deux éducations laissait au dépourvu celui qui l’avait reçue. Or, si nous ne nous trompons pas, il fallait conclure de ce fait que les deux modes d’instruction doivent se suppléer mutuellement, qu’ils doivent être congénères et non pas antagonistes, attend.i que le sourd-muet se trouvera souvent dans l’occasion de recourir à l’un ou à l’autre. C’est, en effet, ce que démontre chaque jour l’expérience : les meilleurs sourds-muets, c’est-à-dire ceux qui possèdent le plus grand nombre de moyens de communication soit avec les entendants, soit avec leurs compagnons d’infortune, se trouvent en rapport avec des personnes qui ne comprennent que l’un ou l’autre langage, ils doivent recourir à tous les artifices propres à remplacer ce qui leur manque, bien heureux quand cela suffit. Il est impossible de soutenir que l’un

RÉFLEXIONS SDK LES RÉPONSES ADOPTÉES PAR L’ACADÉMIE. 365 de ces moyens puisse suffire dans tous ces cas; le sourd-muet qui parle le mieux rencontrera un étranger incapable d’entendre son langage; celui qui lit le mieux sur les lèvres aura affaire à un individu qui prononce mal, qui a de la barbe, ou dont la bouche n’est pas assez éclairée, tous deux ne pourront converser, force leur sera bien de recourir à d’autres moyens, à la mimique, par exemple, à ces signes si injustement décriés par certains orateurs, à ces gestes que tout le monde comprend et qui sont véritablement la langue universelle.

Ainsi, nous ne pouvons imiter la réserve de l’Académie en cette circonstance; il nous semble que rien n’autorise à faire un choix absolu, exclusif entre ces deux méthodes d’instruction des sourdsmuets. Il nous paraît cent fois préférable de les combiner, de faire qu’elles se prêtent un mutuel appui. Et s’il fallait faire un pas de plus dans cette voie, nous ajouterions que dans tout état de cause, la mimique doit avoir la préférence: c’est elle qui prépare en quelque sorte les succès de l’articulation. A l’aide des signes naturels ou de convention, le sourd-muet, quel que soit le degré de son infirmité, acquiert d’abord des idées; il comprend les rapports des choses; il pénètre dans le monde moral; il s’enrichit d’une fouie de connaissances qui ne lui coûtent aucun effort ; c’est avec des signes que le professeur peut se faire comprendre ; c’est le fil mystérieux qui le dirige dans ce dédale ; par conséquent, il faut s’en servir, il faut en apprendre l’usage et l’importance aux enfants qui ne peuvent s’en passer, quoi qu’on ait pu dire à cet égard. Ainsi, ne séparons pas les sourds-muets en plusieurs classes, laissons-les vivre en commun, les plus favorisés avec ceux qui le sont le moins, tous y gagneront, tous apprendront à s’aimer, à se secourir, à se réunir fraternellement contre les difficultés de la vie. L’instruction classique n’est pas le seul but qu’il faille se proposer avec eux comme avec les entendants, le rapprochement des individus perfectionne la sociabilité générale, porte d’heureux fruits dans l’avenir, soulage et console les malheureux en les désignant à la bienveillance de ceux qui ont du superflu. Quand on vit avec les sourds-muets, on comprend mieux leurs besoins, on s’aperçoit que le trésor qui leur manque, ce n’est pas la parole,mais l’intelligence, ce n’est pas l’expression, mais l’idée, parce que l’absence de l’ouïe leur enlève le bénéfice commun aux hommes qui entendent, cette multitude de petites choses qui échappent à toutes les bouches, ce monde de pensées qui flotte dans l’air, la vraie pâture de l’esprit, aussi nécessaire à celui-ci que l’air aux poumons, le pabulum vitœ par excellence, ce qui fait de l’individu le moins spirituel un membre actif

366 DK LA GDÉRISON DE LA SDRDI-MÜTITÉ.

de la société dont il partage les sentiments, les énaotions, tandis que le sourd-muet a besoin qu’on lui explique tout ce que les autres saisissent sans avertissement. Nous ne parlons ici, bien entendu, que du sourd-muet isolé, livré à ses propres ressources; ces réflexions ne sont plus applicables à la société des sourds-muets. Dès que, par leur réunion, ils peuvent échanger leur pensée, il se développe aussitôt, par ce simple contact, un accroissement d’intelligence qui profite non moins à la masse qu’aux individus, c’est une force qui résulte du rapprochement, c’est cet admirable appareil de physique dont l’action s’accroît en raison du nombre des éléments qui le composent, il se développe dans un groupe nombreux de sourds-muets un esprit public, une émotion générale, une sorte de sympathie qui les anime. Il suffit de les avoir vus dans leurs fêtes annuelles, quand ils célèbrent l’anniversaire de la naissance de l’abbé de l’Épée, oh! alors, ce ne sont plus tes mêmes hommes; la mimique prend un éclat surprenant, le télégraphe électrique ne transmet pas plus promptement la pensée, et l’on peut leur appliquer ces belles paroles de Cassiodore ; Loquaeissimœ mantis, lingosi digiti, silentium clamostm, expositio tacita, ostendunt komines passe et sine oris affatu suim velle nunciare.

Comparez cette réunion à celle des parlants artificiels et voyez si ce langage informe sera compris par la masse des élèves, si ces saillies, qui excitent l’enthousiasme parmi les nôtres, produiront des mouvements semblables quand la bouche seule d’un individu qui ne s’entend pas sera le point de mire de cent sourds-muets cherchant à comprendre des paroles incorrectes ou obscures? Ceux qui ont pu faire cette double épreuve n’hésiteront pas à donner la préférence à la mimique ; l’Académie a cru devoir s’abstenir, mais elle eût proclamé, par un vote unanime, la supériorité de notre mode d’enseignement des sourds-muets, si elle avait pu voiries uns et entendre les autres. Un quart d’heure consacré à cet examen suffirait pour motiver un arrêt sans appel.

Cinquième réponse. — Quant au succès à espérer du traitement par l’instruction au moyen du développement gradué et successif de l’ouïe et de la parole, des exercices d’acoustique et du langage articulé pour les élèves de la première catégorie, l’Académie s’en réfère à ce qui a été dit plus haut. (Première réponse.)

Pour ce qui a trait aux autres catégories, elle redit encore que l’expérience n’a pas suffisamment décidé à cet égard.

La demanoe ministérielle (voir le rapport de M. Piorry, page 25) avait pour objet de savoir si, à l’aide des procédés curatifs de M. Blanchet, les deux catégories de sourds-muets pourraient, à la

RÉFLEXIONS SUR LES RÉPONSES ADOPTÉES PAR L’aCADÉMIE. 367 fin de leurs études, rentrer dans leurs familles et dans la société avec la faculté de communiquer et de converser plus ou moins complètement au moyen du langage articulé. C’était là en quelque sorte le résumé de la nouvelle tentative de M. Blanchet ; il s’agissait de couronner son œuvre musicale, de déclarer que les sourds-muets dont il s’était occupé avaient cessé de l’être, que le miracle était accompli. L’Académie s’est souvenue des conclusions du rapport de M. Husson, du succès constaté, il y a déjà vingt-cinq ans, des résultats aujourd’hui contestables de ces tentatives qui paraissaient alors si riches d’avenir; elle n’a pas voulu rentrer dans cette voie si pleine d’illusions et d’erreur, elle a seulement établi ce fait si connu, que tout sourd-muet est susceptible d’une certaine amélioration auditive dès que l’on s’occupe de stimuler, par un moyen quelconque, son oreille affaiblie. C’est là ce qu’il y a de plus clair, de mieux démontré dans cette thérapeutique rationnelle ou empirique de la surdi-mutité. Faites du bruit, éveillez l’attention des enfants privés de l’ouïe, apprenez-leur à écouter, bientôt ils pourront entendre un peu, plus ou moins, suivant la nature de leur infirmité, mais arrivés à un certain point, le bénéfice cesse; il y a des obstacles que l'on ne peut franchir; en vain les guérisseurs promettent d’aller au delà, en vain Tardent désir des parents, le besoin d’espérance les porte à poursuivre des épreuves nouvelles, à compter sur un succès impossible, il se trouve toujours quelque circonstance servant à expliquer l’échec du médecin pédagogue, et Ton recommence à traiter de la même manière d’autres enfants qui ne seront pas plus heureux que les premiers.

L’Académie a donc eu raison de se borner à spécifier le fait d’une amélioration possible à Taide d’un traitement spécial; elle ne se compromet pas eu parlant ainsi, mais nous craignons encore qu’on abuse de cette déclaration si simple. 11 y a là de quoi servir d’encouragement à tout spéculateur qui voudra exploiter la crédulité des familles; votre enfant est sourd-muet, je le ferai entendre, j’améliorerai sa situation, je le guérirai de telle façon qu’il puisse saisir certains bruits, je lui enseignerai à parler, ce ne sera plus un sourd-muet, par conséquent ; voyez plutôt ce qu’a dit l’Académie. Et comme sur l’ensemble de ces infirmes il s’en trouve toujours quelques uns dont la surdité classée à la hâte et par erreur parmi les incurables, devra subir des modifications importantes par le progrès de l’âge, par un changementheureuxdans la constitution de l’enfant ou même par un traitement quelconque, ce fait habilement exploité, servira de type ou plutôt d’appât et entraînera dans la même voie tous les autres qui ne peuvent légitimement espérer un pareil bé-

néfice. Là est donc le danger ; on déclare qu’un certain nombre de sourds-muets sont susceptibles d’amélioration ; par cela même le chirurgien se trouve autorisé à les traiter tous, sans distinction de classe ou d’espèce, sans motif valable, sans espoir d’être utile, mais uniquement pour complaire à une famille qui désire par-dessus tout la guérison d’une infirmité aussi déplorable.

Nous aurions voulu que l’Académie entrât franchement dans une autre voie, qu’elle mît un terme à des abus que tout le monde connaît, dont on gémit, qu’on ne réprime pas, parce qu’ils échappent par leur nature à tout contrôle scientifique. Il appartenait à un corps savant, aussi haut placé dans l’estime publique, d’avertir les familles affligées de se tenir en garde contre ce leurre auquel tant de gens se sont laissé prendre. En établissant comme une vérité démontrée que les prétendues guérisons de la surdi-mutité méritent peu de confiance, en faisant voir que certains cas exceptionnels ne peuvent motiver l’espoir d’un hasard aussi heureux, en déclarant que les améliorations même les plus grandes, comme celles dont M. Benjamin Dubois est le type remarquable, ne changent rien au fond des choses, ne rendent pas à la société un sourd-muet qui ne peut y prendre sa place, l’Académie aurait rendu un vrai service aux familles en les prémunissant contre des promesses vaines et contre les autres inconvénients qui résultent de ces pratiques où la bonne foi ne tient pas toujours le premier rang.

Peut-être nous trouvera-t-on un peu sévère sur ce chapitre; nous en convenons volontiers, mais nous alléguons pour excuse la connaissance d’un bon nombre de faits qui ont le pouvoir de mettre en échec notre modération habituelle. Nous savons que nous avons tous le droit de compter sur les efforts ou plutôt sur les hasards de la nature médicatrice, qu’en se livrant à des pratiques plus ou moins rationnelles, on arrive quelquefois à des résultats inattendus, merveilleux en quelque sorte, que le public et certains médecins regardent comme un éclatant démenti donné aux doctrines des confrères les plus habiles et les plus circonspects ; nous savons aussi qu’en admettant, en thèse générale, l’incertitude du diagnostic dans certaines maladies cérébrales ou sensorielles, et par conséquent les difficultés d’un pronostic fondé sur ces bases douteuses, on laisse un champ libre aux hommes plus hardis qui recherchent avant tout le bénéfice éclatant d’un succès inespéré, mais ces diverses considérations n’ont pas la puissance d’ébranler un principe que nous proclamons bien haut, le devoir de s’abstenir quand on ne croit pas pouvoir être utile. Que ce précepte soit d’une application difficile, d’accord ; qu’il se prête à des interprétations élastiques, nous en

RÉFLEXIONS SCR LES RÉPONSES ADOPTÉES PAR L’aCÀDÉMIE. 369 sommes convaincu ; mais nous prétendons qu’à côté de l’abus impossible à éviter, il y a un frein salutaire qui retiendra tout homme consciencieux. Nous ne saurions transiger avec le devoir, pas même quand le malade lui-même nous y convie. Nous n’acceptons pas la formule : Qui vult decipi, deeipiatur!

Sixième réponse. — M. le ministre remarquera que dans ces réponses^ l'Académie na pas parlé du traitement chù'urgical ni des méthodes de M. Blanchet. Ce médecin n’a fait que mettre en usage des méthodes thérapeutiques connues avant lui, à part cependant l'application de divers instruments [tels que.les acoumètres et l'orque) qui sont plus précis que les autres pour mesurer le degré de l'audition et les progrès quelle peut faire sous l’influence du traitement.

Cette réponse de l’Académie est la reproduction exacte de l’opinion qui avait été si nettement formulée dès le commencement de la discussion dans la lettre écrite par l’honorable M. Guéneau de Mussy. (Voy. p. 28, 29 et 30). Cet académicien, qui faisait partie de la commission de 1828, n’avait pas oublié les travaux d’Itard et le rapport de M. Husson ; il lui était impossible de voir une méthode nouvelle dans la reproduction servile des premières tentatives; il s’agissait évidemment d’une copie, et si l’auteur de la lettre en question, relevant ce rapprochement facile, ajoute, avec sa bienveillance habituelle, des éloges que l’on a voulu faire passer pour une approbation complète, il suffit de voir le dernier parti pris par l’Académie tout entière pour comprendre la portée de ce jugement définitif. Ainsi, dans ce travail qui a si longtemps occupé la commission et l’Académie, qui est devenu la cause d’une des plus longues et des plus orageuses discussions qu’on ait vues dans le sein de cette compagnie savante, il n’y a rien de chirurgical, il n’y a pas de méthode de traitement, il n’y a rien qui soit par conséquent du ressort de l’Académie impériale de médecine. Ce travail de M. Blanchet s’est fourvoyé ; ce n’est pas là qu’il devait chercher des juges; cette discussion est un hors-d’œuvre, du temps perdu, puisque la science n’y a rien gagné, puisque les malades n’en sont pas plus avancés, puisque l’humanité n’a pas à s’en réjouir (1).

(1) Disons cependant qu’à l’honneur des compagnies savantes appelées à discuter ces questions ardues, il ressort toujours un utile enseignement de la discussion elle-même. L’esprit public dans l’Académie de médecine se forme promptement, le débat prend un caractère qui n’échappe aux yeux de personne ; on sent de quel côté est le bon droit, le bon sens, la justice, l’honnêteté. Il y a dans l’Académie un instinct répulsif à l’égard de tout ce qui ressemble à l’industrie, à la spéculation; et n’y eût-il que

L’emploi dé l’orgue, de l’acoumètre ne peut passer pour une découverte, quel que soit le degré de précision de ces corps sonorès pour apprécier les progrès dus au traitement, et cependant c’est la seule chose que l’Académie accorde a M. Blartchet. Nous ne voulons pas la lui contester, le chicaner sur sa musique, dont il prétend tirer un si grand parti ; que ce soit, si l’on veut, une nouvelle lyre d’Ainpliion bâtissant les murailles d’une autre Thèbes, iious ne demandons pas mieux, ne lut-ce que pour né pas troubler une harmonie si puissante. Mais le lectèiir de ces longs débats , celui qui aura donné une attention particulière aux plaidoyers de M. Bouvier, aura sans doute remarqué que cet honorable académicien n’a pas dit un mot de ce fameux moyen de traitement destiné à ouvrir aux sourds-muets une ère nouvelle. La classe d’articulation de notre Institut a pour résultat, au dire de M. Bouvier, d’enleVer à nos élèves le peu d’audition et de parole qui leur reste ; la classe de musique de M. Blanchet doit, au contraire, non seulement entretenir ces qualités, les développer, mais encore les créer chez ceux de ces enfants qui ne les possèdent pas, et cela grâce aux moyens employés par l’auteur de la nouvelle méthode, ür, cette méthode consiste uniquement dans le son de l’orgue, que l’on fait entendre aux sourds-muets une heure par jour et cinq fois par semaine. Comment M. Bouvier n’a-t il pas insisté sur la valeur de ces procédés, dont il vantait si fort les produits ? Si la séance musicale donnée tous, les matins par l’organiste de M. Blanchet suBU pour guérir tous les sourds-muets, pourquoi ne pas reridre justice à rinsiruraent, et par quel singulier oubli l’orateur, qui a déployé un si grand zèle pour tant de choses peu imjtoHantes, n’a-t-il pas dit un mot de cet orgue, decet acoumètreà qui l’on doit dé semblables merveilles? .M. Bouvier n’aihierait-il pas la musique? Aiirait-il assisté a quehpjes-unes de ces séances matinales, bù une douzaine de sourds-muets exécutent un concert si peu harmonieux? Nous le croirions volontiers, mais ce n’est pas notre affaire. I! nous importe seulement de savoir en quoi un orgue peut être utile à un sourd-miiel.

Cette question, posée sérieusem.ent, n’a pas été examinée par l’Académie. La commission avait paru s’en occuper , ou du moins le rapport faisait graiid bruit du nombre de vibrations perçues par nos élèves ; elle attribuait à cette sorte de gymnastique la faculté

celle sorte de manifestation intime qui se sent et se devine plutôt qu’elle ne se voit, il en résulterait un bénéfice tout clair pour le public. Ainsi, sous ce rapport, l'affaire de la surdi-mutité aura produit de bons résuUals.

RÉFLEXIOSS SUR LES RÉPONSES ADOPTÉES PAR r’aCADÉMIE. S7I de développer l’ouïe, de la mettre en rapport avec des sons de plus en plus aigus, et le plus haut degré de sensibilité des sourds-muets était considéré comme la plus grande aptitude à recouvrer la parole; On a cru généralement qu’il y avait là une illusion, que celte disposition à percevoir les secousses produites par ces vibrations n’indiquait pas une intervention plus spéciale de l’ouïe j que l’on confondait l’ébranletnent total de l'individu avec l’audition ellemême, et que, par conséquent, les conclusions du rapport n’étaient pas légitimes. Ce qu’il y a de certain, c’est que, dans les dix séances consacrées à la discussion de ce document, il n’a plus été question de l’orgue et de l’acoumètre, personne n’a songé à mettre e?i lai mière les avantages de ces instruments ; c’est que tout le monde a compris que celte musique nouvelle ne valait pas mieux que celle employée en 1804 par Itard. Il ne s’agit pas, en effet, du nombre exact de vibrations que peut percevoir une oreille affaiblie, peu importe ce détail, d’autant mieux que ces sortes d’ébranlements mécaniques ne donnent pas du tout la mesure de l’aplilude réelle à entendre la voix. On a beau dire , la voix n’agit pas seulement comme bruit, on ne la saisit pas d’autant mieux qu’elle est plus intense ; telle oreille impressionnée par un son d’une nature déterminée ne le sera pas nécessairement deux fois, quatre fois davantage par un son deux fois, quatre fois plus fort. Ces rapports numériques, séduisants de prime-abord en raison de leur précision même, sont loin de représenter fidèlement ce qui se passe chez les individus affectés de surdité : telle oreille qui sent le battement d’une montre à 5 centimètres n’entend pas la voix, tandis que telle autre qui est très apte à la conversation ne perçoit pas le bruit de la montre, même au contact II y a dans l’organisation de l’oreille des particularités physiologiques dont on ne se rend pas compte : par exemple , l’impossibilité d’entendre certaines notes au milieu d’une gamme quand le reste de cette gamme est parfaitement entendu ; l’altération de certaines notes qui semblent fausses lorsque toutes les autres conservent leur justesse. J’en ai observé de tïéquents exemples sur des artistes, sur des fabricants d’instruments de musique, sur des chanteurs. Comment, après cela, oser attribuer a la musique une propriété curative au bénéfice des sourdsmuets? Comment croire qu’il suffira de jouer de l’orgue en présence de ces infirmes, pour réveiller la sensibilité de leurs oreilles engourdiesou nulles? Nous tenons pour certain que chez la plupart des élèves traités de celte façon par .M. Blanchel ou plutôt par son organiste, il n’y a eu aucune amélioration que l’on puisse attribuer à ces manœuvres; les notes deM. Volquin le constatent, les élèves

372 DE LA G0ÉRISON DE LA SÜRDI-MÜTITÉ.

en conviennent : c’est un fait de notoriété publique dans notre

maison.

Nous pourrions multiplier ces objections, qu’il nous suffise de dire que l’intervention des instruments sonores dans le traitement de la surdi-mutité n’a produit jusqu’ici aucun avantage réel; que les succès annoncés sont contestables, parce que les enfants soumis à ces soins ne les ont pas reçus à l’exclusion de tout autre ; que les élèves de la classe Blanchet ont été admis à l’enseignement Vaïsse, Valade-Gabel et Volquin ; que ceux qui n’ont pas entendu l’orgue ont profité des leçons d’articulation tout autant que ceux qui ont eu la plus large part dans l’audition de cette musique; enfin, que pareille expérience ne peut être considérée comme probante, puisqu’elle ne remplit aucune des conditions propres à en assurer la valeur.

Septième réponse. — L'Académie est d’avis qu'il serait utile, pour résoudre les questions pendantes entre les diverses méthodes de traitement de la surdi-mutité, et pour imprimer, au besoin, une direction nouvelle à Véducation des sourds-muets, de créer près de l'Institution impériale un conseil de perfectionnement, analogue à celui qui a été attaché à l'École polytechnique.

Nous acceptons d’autant plus volontiers cette réponse qu’elle provoque le rétablissement de ce qui a toujours existé dans notre maison depuis son origine jusqu’à l’année 1839. Anciennement, il y avait à l’Institution des sourds-muets un conseil d’administration composé de sept membres, qui dirigeait tout, nommait aux emplois vacants, c’est-à-dire présentait à l’approbation du ministre de l’intérieur les fonctionnaires qu’il avait choisis. De plus, il y avait un conseil de perfectionnement compsé de cinq membres, MM. Raynouard, Abel Rémusat, Ordinaire, Frédéric Cuvier et Feuillet, avec quelques changements dans ce personnel par suite de décès ou de démissions. Vers l’année 1828, les professeurs de l’Institution se réunissaient en conférence, se communiquaient leurs idées sur les améliorations de l’enseignement, sur l’utilité d’une marche uniforme; ils tendaient ainsi à organiser une méthode rationnelle, un corps de doctrine, résultat de leurs communs efforts. Le conseil de perfectionnement pouvait puiser à cette source féconde les idées pratiques les plus justes, introduire dans le système d’éducation des sourds-muets les changements indiqués par l’expérience : c’était une chose excellente destinée à exercer la plus heureuse influence sur l’avenir de notre maison. Des circonstances particulières mirent un terme à l’exécution du programme suivi jusque-là. Cette réunion des professeurs avait eu pour résultat la composition en

RÉFLEXIONS SDR LES RÉPONSES ADOPTÉES PAR L ACADÉMIE. 573 commun de travaux du plus haut intérêt, qui, sous le titre de Circulaires, étaient rédigés et publiés par les soins d’un de ces messieurs, et envoyés à toutes les institutions de sourds-muets connues ; ces travaux furent abandonnés au grand détriment des malheureux sourds-muets. M. Edouard Morel, il est vrai, a cherché à remplacer ces publications si utiles en créant les Annales de l’éducation des sourds-muets et des aveugles, ouvrage périodique qui, depuis 18i4, a recueilli, avec un soin intelligent, tous les matériaux les plus propres à perfectionner cette partie de l’enseignement public.

En février 1841, une ordonnance royale établit auprès du ministre de l’intérieur un conseil supérieur destiné à la surveillance des établissements généraux de bienfaisance et d’utilité publique, au nombre desquels se trouve l’Institution des sourds-muets. A partir de cette époque, l’administration de la maison fut remise aux mains du directeur responsable, assisté d’une commission consultative. C’était un régime tout nouveau ; mais l’autorité supérieure n’ayantpas jugé convenable de rétablir un comité de perfectionnement , chaque professeur put agir à sa guise dans le cercle de ses attributions. La commission consultative, telle qu’elle existe aujourd’hui, se compose de MM. Thomas, de la cour des comptes, président ; Goupil, du conseil d’État ; Michelot et Chevreau père. Ces messieurs assistent aux examens semestriels, ainsi qu’aux commissions des professeurs chargés de l’examen des personnes qui se proposent de contribuer à l’enseignement des sourds-muets, et légalisent en quelque sorte les brevets de capacité donnés à ceux qui le méritent ; ces diverses fonctions, qui se rapportent, comme on le voit, à l’instruction des élèves, ne peuvent perfectionner ou modifier en rien le système d’enseignement suivi par les professeurs. Cette commission peut apprécier les résultats ; elle constate la supériorité de telle classe sur telle autre; elle a, sous ce rapport, une opinion personnelle sur la valeur relative des maîtres, mais elle ne change rien aux procédés mis en pratique, et diffère autant que possible de ce comité de perfectionnement qui avait pour mission , pour but, de provoquer tous les changements reconnus nécessaires.

Le vœu émis d’abord par l’honorable M. Bégin, accueilli par un vote unanime de l’Académie, et devenu dès lors une résolution formelle de ce corps savant, a donc pour résultat de rétablir une institution utile, tombée en désuétude par suite de circonstances que le pouvoir seul saurait expliquer. Si l’administration fait droit à cette demande, nul doute que ce conseil ne soit accueilli

DK LA GOÉRiSON DI LA SÜRDI-MÜTITÉ.

avec bonheur par toutes les personnes de notre maison ; le directeur, les maîtres, le médecin lui-même applaudiront, aux elforts des hommes honorables choisis par l'autorité pour perfeelioimer le sj'slème d’études, pour aviser aux moyetis de modifier certaines parties du programme d’ailmission ; pour demander que les enfants puissent entrer chez nous plus tôt, à huit ou neuf ans (1) par exemple, moins âgés encore si l’on veut, afin de prévenir les inconvénieiiis d’habitudes si différentes de celles qu’ils doivent prendre dans la maison. Ce conseil ne manquerait pas d’occasions pour constater l’utilité réelle des moyens thérapeutiques mis en usage dans le but de guérir ou de diminuer la surdité; il serait en mesure d'apprécier la valeurdeces tentatives déjà si souvent renouvelées sans utilité pour ces pauvres enfants; il pourrait aussi présider au classement des sourds-muets, décider que les uns seraient soumis à l’articulation et à la lecturesurles lèvres, tandis que les autres étudieraient de préférence la mimique On éviterait par là une perte de temps très préjudiciable à ces enfants; on consacrerait plus de soins, plus d’efforts aux plus intelligents, à ceux qui, en raison de divei'ses circonstances, sont plus aptes à recueillir les bienfaits d’une éducation supérieure, tandis que, se bornant au nécessaire pour les moins heureusement doués, on donnerait h ceux-ci une instruction moins étendue, mais largement compensée pour eux par les travaux industriels. C’est surtout dans une maison comme la nôtre qu’il importe de choisir les sujets, de les diriger vers le point qu’il leur sera donné d’atteindre, de sortir de cette routine qui, sous prétexte d’égalité, de philanthropie, n’arrive à des résultats incomplets qu’à cause de ce défaut de classification. L’État, qui fait en grande

(1) Nous apprenons que cette mesure d’une si grande importance pour nos élèves, proposée à l’approbation du ministre par la commission consultative et par le directeur, vient d'obtenir le complet assentiment de l'autorité supérieure, et qu’à la rentrée prochaine nous recevrons des enfants âgés de neuf ans. La Société centrale d'éducation et d'assistance pour les sourds muets en France a pu se convaincre, depuis plusieurs années, que les sourds-muets qui jouissent du bénéfice de son haut patronage dans des institutions particulières où ils sont admis à six, sept et huit ans, sont déjà très aptes à recevoir le genre d’éducation qui leur convient le mieux, et qu'il n’est pas nécessaire d’attendre qu’ils soient plus avancés en âge pour s'occuper de ce soin. Celle expérience acquise a provoqué la démarche de l’administration de notre maison et amené I beureux résultat dont les pauvres sourds-muets sont appelés dès aujourd’hui à recueillir le fruit.

RÉFLEXIONS SUR LES RÉPONSES ADOPTÉES PAR L’ACADÉMIE. 375 partie les frais d’éducation des sourds-muets, se sulfstitue à leur famille, prend les mesures les plus efficaces pour assurer l’avenir de ces infortunés : il est de son devoir de les diriger dans la voie la plus utile pour eux; il doit choisir le genre d’instruction pour lequel ils montrent le plus d’aptitude; par conséquent, il remplacera les parenls des élèves de nos lycées qui décident que tel enfant laissera les études classitjues pour suivre la carrière des sciences. C’est sou rôle, celui d’un tuteur vigilant, d’un conseil et d’un guide.

Parmi les sourds-muets, il en est beaucoup qui ne tirent qu’un faible parti de l’instruction qu’on leur donne ; leur intelligence bornée, soit primitivement, soit par suite de la maladie qui a détruit leurs organes auditifs, résiste aux efforts des maîtres; ils restent dans les rangs infimes de ces écoliers à la suite, dont les professeurs s’occupent peu , car ils savent que leurs soins seront superflus. A ceux-là faut-il donc prodiguer des trésors dont ils sont incapables de profiter, faut-il semer sur ce sol ingrat, cultiver cette plante stérile, vrai sauvageon que Dieu n’a pas voulu greffer, et dont le jardinier le plus intelligent ne pourrait rien obtenir ? Non, sans doute, le sentiment du devoir mieux compris entraînera des conséquences plus heureuses ; l’enfant incapable ne sera pas traité comme le plus habile, le mieux doué; à l’aide de ce discernement plus équitable on donnera à ces organes le genre de nourriture intellectuelle qu’ils peuvent le mieux assimiler.

Le rôle du conseil de perfectionnement dans une maison comme la nôtre est tout tracé d’avance. Réunir les professeurs à des époques régulières, établir entre eux des conférences ayant pour but le perfectionnement de la méthode d’instruction ; arriver peu à peu à runiformité des procédés , afin de produire comme conséquence l’uniformité des résultats ; offrir à chaque sourd-muet l’espèce et le degré d’instruction que comporte son intelligence; donner à tous les sourds-muets la plus grande somme possible de moyens de communication avec le reste de la famille humaine; simplifier les procédés d’instruction en les régularisant; s’appliquer fortement à ce qu’il y ait une similitude parfaite enti e les signes employés aux mêmes usages dans tous les pays, les stéréolyper en quelque sorte, afin d’en faire un vrai dictionnaire du langage mimique: tel est le but qu’il s’agit d’atteindre. Beaucoup d’efforts ont été faits pour arriver là, tous n’ont pas été également heureux ; mais cette perfection que nous indiquons est possible, surtout quand une réunion d’hommes éminents aura tracé la voie qui y conduit, quand une 4irection non moins ferme qu’intelligente et philanthropique aura

DE LA GCÉRISOX DE LA SÜRDl-MÜTITÉ.

imprimé une activité salutaire aux professeurs dont la vie est vouée à l’accomplissement de cette œuvre, d’une œuvre sainte qui fut le rêve d’un homme de bien et de génie , l’immortel abbé de l’Épée f

RÉSUMÉ GÉNÉRAL

Les deux lettres que nous avons adressées au président de l’Académie impériale de médecine, les notes nombreuses que nous avons ajoutées à la plupart des pièces qui forment ce recueil, ne nous dispensent pas de présenter un aperçu général de cette discussion si longue et si intéressante. Bien que le lecteur attentif ait pu se faire une opinion exacte du sentiment de l’Académie en voyant les conclusions qui ont été définitivement adoptées, il convient cependant de faire ressortir d’une manière plus précise les enseignements qui découlent de cet immense débat. Essayons de remplir ce rôle avec toute l’impartialité dont nous sommes capable.

Il y a dans cette affaire deux choses parfaitement distinctes : l’une médicale, l’autre pédagogique : la première du ressort de l’Académie ; la seconde sortant beaucoup des attributions de ce corps savant, ne s’y rattachant que d’une manière accessoire, à titre de conséquence éloignée d’une infirmité regardée comme curable. Examinons d’abord le premier point, celui qui nous intéresse le plus, et, il faut bien le dire, celui dont l’Académie s’est le moins occupée.

La guérison de la surdi-mutité est-elle possible ? Voilà le problème à résoudre, mais comment arriver à sa solution? On procède ainsi. D’abord par le fait. On a guéri des sourds-muets : des auteurs dignes de foi rapportent des observations tout à fait probantes ; il n’y a donc pas à hésiter, et l’on peut dire, oui, la guérison de la surdi-mutité est possible.

Cependant, il faut en convenir, les histoires de guérison relatées dans des ouvrages déjà anciens ne sont pas toujours entourées des garanties que pourrait désirer une critique un peu rigoureuse; rarement il est dit : J’ai vu; presque toujours on tient le fait d’un témoin oculaire, digne, ajoute-t-on, de la plus grande confiance; quelquefois le rapport est moins direct encore : c’est un médecin, souvent même un homme du monde qui raconte ce qu’on lui a dit. L’histoire a passé par plusieurs bouches avant d’arriver à celui qui

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l’imprime, de sorte que l’on peut, sans se montrer sceptique, élever des doutes sur la réalité de l’événement.

Ces objections contre des guérisons déjà anciennes ont d’autant plus de force que l’on se montrait autrefois moins sévère sur la désignation des maladies. A une époque où l’on ignorait entièrement les procédés à l’aide desquels on peut arriver au diagnostic précis, non pas seulement de la surdi-mutité, mais d’une maladie quelconque, qui oserait dire que les individus désignés sous le nom de sourdsmuets fussent véritablement atteints de cette infirmité? On était loin alors, tout le monde en conviendra, de se piquer d’exactitude dans l’appréciation d’un état morbide, surtout quand les caractères matériels échappaient à la vue ; on se contentait de dire : Cet enfant, ce jeune homme n’entend pas la voix, il ne parle pas, donc il est sourd-muet : et quand par hasard une erreur de diagnostic venait à se révéler, quand cette oreille que l’on croyait fermée à tout jamais venait à s’ouvrir naturellement ou par suite de quelques manœuvres heureuses, on criait miracle, parce que l’on n’avait pas la modestie de croire que l’on s’était trompé, que l’on avait appelé sourd-muet un individu qui n’était que sourd.

Pense-t-on qu’une pareille erreur soit rare? Ce serait méconnaître deux choses également communes : la légèreté du jugement de ceux qui voient un malade, et l’admiration qui se manifeste dès qu’il s’agit de guérison, surtout quand la maladie était moins connue, moins bien appréciée, quand on était d’autant plus disposé à s’enthousiasmer que le résultat paraissait plus phénoménal. Les phénomènes ne sont jamais plus communs que quand on sait moins bien observer.

A mesure que l’on est devenu plus habile dans cet art, les prodiges ont disparu ; mais il a fallu venir en quelque sorte jusqu’à nos jours pour ne plus tomber dans ces étonnements qui démontrent surtout la naïveté de l’observateur. Voyez ce qui s’est passé à l’époque de notre Itard et depuis luL Une connaissance plus précise des conditions matérielles de la surdi-mutité, une étude plus attentive des infortunés sourds-muets, une appréciation plus rigoureuse des procédés thérapeutiques, des agents employés comme médicaments, du manuel opératoire applicable à la guérison de cette infirmité, tout cela a contribué à rendre plus circonspect ; les cas rares sont devenus plus rares encore, et nous croyons pouvoir assurer qu’on finira par n’en plus rencontrer.

Cependant il faut reconnaître que l’on doit à Itard une opinion qui est de nature à produire un singulier résultat. Le soin qu’il mettait à bien diagnostiquer les cas de surdi-mutité composant le

personnel de l’Institut de Paris avait pour conséquence, cela est certain, de rendre impossibles les erreurs où tombaient ses devanciers; mais cette attention elle-même le conduisit à un fait capital dont on s’est emparé, et qui, nous le croyons, servira de base ou de prétexte à des erreurs nouvelles. Il s’agit de ce principe : La surdité de naissance ou acquise dons l'enfonce ne dépend pos de causes différ rentes de celles qui produisent la surdité chez les odultts. Partant de ee point, Itard en conclut que ces deux surdités sont également curables; il applique àl’nne ou à l’autre les mêmes moyens de traitement; il multiplie les formules thérapeutiques, et, sans tenir compte des changements qui surviennent toujours en pareil cas, et qu’il a si bien reconnus plus lard, il commence à parler de guérison, il entrevoit des succès qui le ravissent ; il ouvre la porte à des illusions que l’expérience a enfin détruites, mais que d’autres s’obstinent à partager encore, sans doute parce qu’ils ont de bonnes raisons pour cela.

C’est en effet depuis cette époque que l’on a recommencé à parler des surdi-mutités guéries, que des esprits ardents et spéculatifs ont essayé de combattre cette infirmité par des moyens de toute espèce, rationnels ou empiriques, que les recueils scientifiques, et plus encore les journaux ordinaires, ont enregistré ces guérisons si avidement accueillies par les familles dans lesquelles se trouve un sourd-muet. Médecins ou instituteurs, chacun s’est efforcé de signaler à l’attention publique ces phénomènes si peu surprenants pour ceux qui savent à quoi s'en tenir sur ces prétendus incurables si facilement rendus à la vie commune. Tâchons donc de voir clair dans cette affaire trop souvent obscurcie par beaucoup de petites passions qui trouvent moyen de se glisser partout.

L’opinion d’Itard, que nous avons rapportée plus haut, est-elle exacte? Est-il vrai de dire qu’il y a identité entre les causes qui produisent la surdité congéniale, ou même celle qui survient dans les premiers temps de la vie, et Valtération de l’ouïe chez les adultes?

Da/is un travail intitulé : Recherches sur l'origine de la surdimutité (1), j’ai essayé de remonter a quelques unes des causes les plus ordinaires de cette infirmité quand elle est a l’état congénital. J’ai fait voirque ces causes si efficaces sont celles qui ont pour lésultat la détérioration de l’individu, l’abâtardissement de l’espèce, celles qui altèrent les races, produisent peu à peu l’idiotie, le crétinisme. Les

{<) Voyez à la fin de notre traduction do livre de M. Kramer, in-8, Paris, f SiS, chez Germer Baillière.

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faits à l’appui de cette thèse sont assez nombreux, assez patents pour entraîner la conviction ; aussi m’accordera-t-on, je l’espère, que là, du moins, il n’y a pas simililude'enire l’absence de l’ouïe d’un enfant nouveau-né et la surdité qui frappe à vingt ans un individu dont l'oreille avait toujours été bonne. 11 s’agit ici d’une imperfection organique primitive, c’est si l’on veut un arrêt de développement, une absence de sensibilité spéciale; le nerf acoustique n’est pas apte à remplir sa fonction, il n'est pas doué des conditions qui le rendent propre à recevoir une impression sonore, ou plutôt, comme l’a dit avec raison M. le professeur Gerdy, le cerveau, qui seul perçoit et juge, n’est disposé convenablement à faire ni l’un ni l’autre de ces offices; il n’y a donc rien ici qui ressemble à aucune des maladies dont nous avons à nous occuper dans la pratique de notre art.

Et maintenant supposez que cet état d’imperfection primitive soit héréditaire, les exemples n’en sont pas rares, vous aurez encore une raison de plus pour regarder cette forme de surdité comme une chose toute spéciale, ne tenant évidemment à aucune des lésions matérielles qui se produisent chaque jour sous l’influence des modificateurs ordinaires de nos organes.

Mais ce n’est pas tout. Parmi les sourds-muets dits de naissance, il yen a beaucoup qui doivent leur infirmité non plus à une absence de sensibilité auditive, mais à des lésions cérébrales qui ont précédé la naissance elle-même. L’étude des maladies du fœtus ne permet plus de confondre certaines altérations congénitales avec les imperfections sensorielles précédentes. Un examen attentif de ces sujets qui n’entendent pas révèle des lésions cérébrales dont toute trace n’a pas disparu ; on retrouve dans les souvenirs de la mère, dans les circonstances de l’accouchement, dans les premières phases de la vie, des accidents qui mettent sur la voie d’une maladie du fœtus ou du nouveau-né, et là encore il est difficile de rien signaler qui ressemble aux affections ordinaires des oreilles.

Les convulsions. Quelle que soit la valeur qu’on donne à ce mot, les convulsions jouent un grand rôle dans la production de la surdité des enfants. Niera-t-on que le fœtus puisse en être atteint, que certains enfants naissent avec des lésions organiques, cérébrales ou autres, qui sont la cause ou le résultat manifeste d'un grand trouble dans les fonctions du système nerveux cérébro-spinal'f La plupart des vices de conformation se rattachent à ces maladies du cerveau, du cordon rachidien ou des nerfs, et sur ce point nous ne pouvons mieux faire que d’invoquer les travaux étiologiques de M. JuJes Guérin lui-même. Il est certain que dans bien des cas, la surdité congéni-

taie est placée sous la dépendance d’une maladie cérébrale reconnaissable encore à la forme du crâne, à son volume excessif, à sa diminution de capacité, toutes circonstances qui indiquent un mal ancien dont on ne voit en quelque sorte que les conséquences les plus éloignées. Que de fois nous avons constaté chez des enfants de six mois une ossification complète des parois du crâne, l’absence de toute fontanelle, une microcéphalie due à quelque inflammation des méningés? Les enfants hydrocéphales sont souvent affectés de surdité ; la compression du cerveau, en quelque sens qu’elle ait lieu, produit des résultats analogues : il s’agit toujours d’une lésion grave contre laquelle la science reste désarmée et qui, lors même qu’on pourrait la combattre avec avantage, ne permettrait guère à l’oreille de recouvrer ses fonctions si profondément altérées.

Beaucoup d’enfants nouveau-nés éprouvent des convulsions; ils sont plus tard reconnus comme sourds, et en l’absence de toute autre cause, il faut bien se rattacher à cet accident pour expliquer cette surdité déplorable. Que s’est-il passé en pareil cas? Les accoucheurs les plus célèbres, les médecins qui s’occupent plus particulièrement des maladies de la première enfance, vous disent que ces mouvements convulsifs, quelquefois très légers, de peu de durée, qui ne compromettent pas la vie du petit malade, sont le produit d’une irritation cérébrale ou d’une phlegmasie; d’autres n’y veulent voir qu’un désordre fonctionnel dont la cause matérielle est insaisissable. Trop souvent, en effet, les recherches microscopiques ne font rien découvrir; et cependant, alors que le malade a survécu, quand la santé, un instant compromise, s’est rétablie complètement, on ne tarde pas à s’apercevoir que ces enfants n’entendent pas, et comme on ne peut pas dire qu’ils entendaient avant cet accident, il faut bien admettre que c’est là la cause de la surdité à laquelle ils sont condamnés pour toujours.

Est-ce donc là une maladie de même nature que celles qui s’observent chez les adultes? Nous répondrons hardiment : Non, et la raison, c’est que le cerveau d’un nouveau-né ne ressemble pas à celui d’un homme de vingt ans, encore moins à celui d’un homme de quarante ans. Quel que soit le phénomène morbide qui se passe dans le crâne, congestion, irritation, phlegmasie, tout ce que l’on voudra, cet organe pulpeux appelé tout à coup à présider à des fonctions qui ne dépendent plus de la mère, devient, par cela même, singulièrement disposé à des troubles que sa texture délicate rend plus dangereux qu’à toute autre époque de la vie ; certaines fonctions d’un ordre plus relevé, ayant pour conditions

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physiques des organes d’une structure plus compliquée, l’oreille interne, en un mot, y compris le nerf acoustique, éprouvent facilement des atteintes qui donnent lieu à l’abolition complète du sens auditif.

Voilà pour ce que l’on nomme surdité de naissance, surdité primitive, essentiellement nerveuse, avec absence de toute lésion appréciable, entraînant comme conséquence le mutisme. Il faut noter que ces convulsions si communes au début de la vie se rencontrent souvent dans la première, et même dans la seconde année, à l’époque de l’évolution dentaire, au moment du sevrage, quand le mode d’alimentation est changé sans réserve, sans prudence, quand sous l’influence des indigestions, le cerveau se congestionne et donne lieu à des désordres nerveux si graves. Ici encore s’observe un genre de surdité qui diffère essentiellement des autres formes de cette maladie : l’enfant frappé de convulsions perd connaissance, reste plus ou moins longtemps dans cet état ; il revient à lui, tout paraît terminé ; on oublierait bientôt ce danger si, plus tard, on ne remarquait que l’enfant, rendu à la santé, cesse d’entendre, perd peu à peu l’usage de la parole, et prend toutes les allures d’un vrai sourd-muet. On se demande alors comment est arrivé ce malheur, quelle cause a pu produire cette perte de l’ouïe ; on s’évertue à chercher des explications ; on invoque la gourme supprimée , une chute sur le front, une fièvre éruptive avortée ou une rétrocession de rougeole, comme s’il était nécessaire de recourir à tant de suppositions gratuites, quand on sait que certaines convulsions du jeune âge entraînent si facilement la perte de l’ouïe.

Ainsi, pendant la vie intra-utérine, à l’époque de la naissance, et pendant les deux années qui suivent, il peut survenir chez les enfants des affections convulsives dont le siège est cérébral, et qui produisent la surdité complète. Il ne s’agit point ici de cas rares , mais bien de maladies fréquentes que l’on observe sur les trois quarts des enfants désignés sous le titre de sourds-muets de naissance. Dans beaucoup de cas les convulsions ont paru avoir peu de gravité , l’accident a été passager , on n’y attache que fort peu d’importance, et cependant il n’y a pas d’autre cause de la surdité. Est-ce donc là une maladie qui ressemble à toutes les autres ? ses résultats sont-ils les mêmes? peut-on espérer de les guérir par les ressources ordinaires de l’art? En théorie et en pratique cette espèce de surdité est suivie du mutisme, rentre-t-elle dans la catégorie de ces affections qu’une étude attentive révèle au médecin consciencieux ? Nous croyons, dès à présent, pouvoir protester contre le principe établi par Itard. Mais poursuivons cette étude, et voyons

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si nous trouverons d’autres exceptions à la règle qu’il a voulu établir.

Les maladies cérébrales consistant en une inflammation des méninges, surtout de la base de l’organe et de ses cavités intérieures, donnent lieu à des mouvements convulsifs, à un état comateux qui se termine souvent par la mort. Quelquefois la guérison arrive, mais le petit malade reste hébété ; il ne sait plus marcher, il a perdu la mémoire, et bientôt on constate qu’il n’entend plus. Ce que l’on désigne dans le monde sous le nom de fièvre cérébrale , est encore une des causes les plus directes de la surdité, c’est là la source la plus féconde de cette infirmité, et l’on voudra bien reconnaître que cetle maladie diminue de fréquence à mesure que l’on avance en âge, et que, chez les adultes , elle donne lieu bien moins souvent à la perte de l’ouïe. Pourquoi ? Sans douté par la raison que nous avons déjà alléguée, parce que le cerveau est moins impressionnable, parce qu’il résiste mieux aux atteintes de l’inflammation, parce que sa texture plus ferme ne suppure pas aussi facilement, et que le nerf acoustique qui participe à ces modifications favorables n'est pas altéré ou détruit par l’état morbide qui se développe dans le crâne.

Plus tard survient une autre affection non moins grave qui s’empare des jeunes gens, les décime, et produit quelquefois l’abolition de l’oule. La lièvre typhoïde se complique souvent de lésions cérébrales, sympathiques ou autres, mais enfin il y a stupeur, perte de eonnaissance, coma ; on voit même des accidents convulsifs se inaniiester, et quand tous ces symptômes ont disparu , quand la convalescence s’établit, que les fonctions s’exécutent chaque jour avec plus de régularité, l’ouïe ne se relève pas, et la surdité, qui n’était qu’un des phénomènes de la maladie débutante, persiste, en dépit des traitements les plus énergiques. Qui n’a rencontré dans sa pratique quelques uns de ces cas redoutables déjouant tout pronostic, échappés, comme par miracle, à une mort qui paraissait certaine , qui arrivent enfin à la convalescence, et restent comme un témoignage de la puissance de l’organisme luttant contre les plus puissantes causes de destruction ? Des jeunes gens arrivés au dernier degré de marasme, la peau ulcérée eu vingt endroits, épuisés par une hémorrhagie intestinale, plongés dans un déiiie qui dure des semaines entières, se relèvent ei iiu, prennent quelques aliments, mais ils ne peuvent marcher qu’au bout de truis mois de convalescence; ils perdent la faculté de l’aplomb , ils chancellent en marchant, ne peuvent se diriger vers un but déterminé ; ils semblent tombés en enfance, ils balbutient quelques mots, ils ne com-

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