PREMIÈRE PARTIE
Le 6 mai 1828, l’Académie royale de médecine consacrait une partie de sa séance publique à écouter un rapport fait par M. Husson, au nom d’une commission composée de MM. Antoine Dubois, Coutanceau, Adelon, Guéneau de Mussy, Roux et Pariset. Ce rapport avait pour but d’apprécier la valeur d’une suite de recherches et d’expériences faites par M. Ilard sur l’éducation physiologique du sens de l’ouïe chez les sourds-muets, et sur l’enseignement de la parole à un certain nombre de ces infortunés. Nous allons extraire du travail de M. Husson les points les plus importants, ceux qui sont de nature à éclairer davantage la discussion qui vient de s’élever de nouveau au sein de l’Académie après un intervalle de vingt-cinq ans.
Le rapporteur établit d’abord que, d’après les observations d’Itard, un certain nombre de sourds-muets ne sont pas privés de l’ouïe, mais offrent seulement une faiblesse d’audition, etqùe cette faiblesse native devient plus grande en raison de l’inaction totale de ce sens, d’où résulte l’indication formelle de rétablir l’énergie de l’oreille par un exercice méthodique. Des faits de ce genre observés dès le commencement du siècle ont été communiqués, en 1808, à la Société de médecine de la Faculté. Plusieurs mémoires composés par Itard éveillèrent l’attention de l’autorité ; il fut question de modifier l’enseignement suivi jusque-là dans l’Institut des sourds-muets de Paris, et l’Académie, consultée comme aujourd’hui par M. le ministre de l’intérieur, confia à une commission le soin de lui rendre compte de ces travaux si dignes d’intérêt. Les commissaires délégués examinèrent longuement les procédés mis en pratique par Itard; ils purent se convaincre de l’exactitude des assertions de ce médecin, et voici, pour entrer en matière, un des points établis de primé abord par M. Husson.
L’oreille, affaiblie dès l’enfance et inhabile à remplir ses fonctions normales, recouvre ces mêmes fonctions par suite d’un exercice régulier. « Voilà l’idée première d’après laquelle » M. Itard a été conduit, il y a vihgt ans, à tenter sur une » douzaine de sourds-muets une série de travaux et d’expérien- » ces dont le résultat fut dë rëiidtë, sans opération, ni iraite- » ment, à six d’entre eux la faculté d’entendre et de parler. » Le moyen employé consistait èn sons variés, tirés d’une grosse cloche, puis d’un timbre frappé avec une égale force, mais éloigné graduellement du sourd-muet ; à l’aide de ce simple stimulant de l’ouïe, l’oreille percevait bientôt, à la distance de vingtcinq pas, un son qui, quelques jours auparavant, n’était saisi qu’à dix pas. Ces expériences inflniment variées apprirent aux sourds-muets à reconnaître la direction du son, à distinguer le rhy thme, à battre la mesure ; mais il y avait encore bien loin de là à l’imitation par la voix de ces sons ayant plus ou moins d'analogie avec elle.
Là se trouvait la grande difficulté de cette étude. Il y a très peu de sourds complètement sourds, cela est vrai; inais aussi les enfants qui naissent légèrement sourds tombent dans le mutisme comme ceux qui sont affectés d’une surdité entière. Avec cette faiblesse primitive il faudrait, pour la contre-balancer, une attention, un travail, une étude, qu’on ne peut attendre d’un enfant de quinze mois, de deux, de trois, de quatre ans et plus. Or, cela est impossible •; aussi ces enfants demi-sourds deviennent-ils tout aussi sourds-muets que ceux qui n’entendent pas du tout.
Ainsi pour que l’éducation se fasse par l’ouïe, il faut que cet organe soit parfait; médiocre, il devient nul. Mais peut-on lè tirer de celte médiocrité fâcheuse? Avant dé dire cequeM. Itard a fait pour résoudre cette question, le rapporteur établit les divisions suivantes entre les divers sourds-muets. Un cinquième est complètement sourd ; sur les quatre àutres cinquièmes, il y en a deux qui confondent la parole avec les autres bruits. Restent deux cinquièmes qui entendent la parole plus ou moins distinctement et qui, en raison de l’aptitude de l’audition, peuvent être divisés en quatre classes.
Mans la première, Itard range les sourds-muètsqui distinguent
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tous les sons vocaux, pourvu qu’ils leur soient adressés directement, lentement, à haute voix, et qu’ils soient souvent répétés-
Dans la deuxième sont ceux qui distinguent les sons vocaux, tant voyelles que consonnes, moins, parmi ces dernières, celles qu’on appelle similaires, analogues, telles que ba et pa, fa et va, ta et da. Ceux-là confondent également l’o et Y ou, e et eu.
La troisième se compose de ceux qui confondent tous les sons syllabiques ou inarticulés les plus dissemblables, comme pain et faim, dent et gant, en conservant toutefois la faculté de distinguer les voyelles.
Enfin ceux de la quatrième confondent entre eux tous les sons vocaux, en les distinguant des autres sons, c’est-à-dire que leur perception auditive est bornée à distinguer le son parlé du son frappé.
Tous ces demi-sourds, à quelqu’une de ces catégories qu’ils appartiennent, présentent ce phénomène remarquable que, soumis à des expériences méthodiques, ils acquièrent promptement un degré d’audition de plus, mais rarement deux. Cette amélioration peut représenter facilement, aux yeux des personnes peu versées dans cette étude, une véritable guérison, et l’on croit avoir fait d’un enfant complètement sourd un enfant entendant, parce qu’il aura distingué le mouvement d’une montre du bruit d’une phrase prononcée à haute voix. Et comme il existe en outre un merveilleux rapport entre l’audition et la parole, les demi-sourds dont nous parlons ne sont également que des demimuets ; les progrès de la parole suivent ceux de l'ouïe, et ces changements rapides au début des expériences font naître un espoir que le temps estloin de réaliser, car il y a là une altération organique qui est une barrière insurmontable au delà de laquelle l’éducation mécanique de l’oreille ne peut agir.
Pour comprendre cet insuccès, il faut remarquer que les premiers exercices auxquels on soumet l’oreille de ces enfants ont pour objet les sons les plus forts et dont le mécanisme est le plus sensible ; mais, comme l’audition n’arrive jamais au point de distinguer entre eux les sons vocaux qui se trouvent rapprochés par une grande analogie et de saisirl’intonation,l’accentuation, l’euphonie du langage, il en résulte que toutes ces modifications ne se font jamais sentir dans le langage parlé donné aux sourds-
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muets, langage qui, par cette raison, reste toujours rude, sans expression.
Mais c’est là une des moindres difficultés de cette restauration forcée des organes auditifs etvocaux ; un obstacle insurmontable qui reste tout entier, même après ces succès d’ouïe et de parole, est de rendre ces enfants aptes à la conversation. Les mots qu’on leur apprend, les petites phrases qu’ils débitent plus ou moins bien, sont la traduction des signes qui leur servaient précédemment ; ils ne trouvent pas dans ce nouvel exercice un moyen d’acquérir des idées, de les développer, de les multiplier; ils répètent la leçon ; c’est une affaire de mémoire bien plus que d’intelligence. En un mot, c’est toujours un enfant sourd-muet. • Cela vient de ce que les soins les plus actifs, les plus heureux prodigués à cet infirme ne parviennent pas à lui donner ce qu’on appelle l’audition indirecte, qui est cette faculté d’entendre non seulement ce que l’on nous dit à nous face à face, mais encore ce qui se dit autour de nous, ce qui constitue la conversation générale. C’est là, en effet, la source la plus féconde d’instruction spontanée pour les enfants; c’est par là que les entendants ordinaires se façonnent aux formes de la conversation , et apprennent tant de choses qu’il n’est pas besoin de leur enseigner. Ceux qui ne peuvent saisir ces paroles de tout le monde se trouvent dès lors privés de cet aliment sans cesse prodigué aux. autres enfants ; ils ont bientôt reconnu l’impossibilité de prendre part à ce commerce intellectuel, ils cessent d’écouter, et tombent bientôt dans le mutisme. S’ils ne peuvent saisir que ce qui leur est adressé directement, avec effort, ils sont alors des enfants retardés, peu instruits, et privés d’une foule d’idées sociales. Il est au-dessus de la patience des parents, au-dessus de la force morale d’un enfant, au-dessus du courage d’un instituteur, si intelligent qu’on le suppose, de triompher de cet obstacle. Alors il faut absolument placer ces demi-som-ds dans une institution de sourds-muets, car rien ne peut remplacer pour eux l’éducation qu’ils y reçoivent, par la raison que la vue continuelle des signes qu’on leur fait, et qu’ils se font entre eux, remplace pour eux cette source si féconde du développement de leur intelligence, l’audition indirecte.
Nous ne voulons pas multiplier des détails qu’on trouve dans
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les ouvrages spéciaux sur cette matière, particulièrement dans le petit traité de M. Vaïsse sur la prononciation ; qu’il nous suffise de dire qu’Itard avait découvert la plupart des moyens de démonstration à l’aide desquels on arrive à faire comprendre aux enfants sourds-muets le mécanisme du langage. Mais, comme le remarque M. Husson, il y a des consonnes douces qui tiennent à une modification du son articulé, modification que l’on ne peut ni faire voir ni expliquer aux sourds-muets, car nous aurions nous-mêmes de la peine à dire quelle différence de mécanisme peut les produire. Le ba et le pa, le ca et le ga sont tellement rapprochés qu’ils paraissent se confondre ; par conséquent un sourd-muet ou un demi-sourd parlant confondront toujours les mots dont ils font partie, ainsi chapeau et jabot, vrai et frais , pain et bain, pont et bon, et une foule d’autres deviendront à chaque instant une cause d’erreurs, de confusion dans les phrases où se rencontreront ces vocables similaires. L’audition en souffre, mais l’intelligence y perd bien plus encore; l’enfant se rebute, et tout naturellement il cède au besoin de se faire comprendre par un moyen plus simple, plus clair, qui ne donne pas lieu à des méprises fâcheuses. Il fait des signes, et ne s’en trouve pas plus à plaindre.
Il faut donc, comme Itard, donner à ces malheureux enfants une éducation physiologique qui développe Vaptitude à l’audition. liais là encore se trouvent des difficultés qui tiennent bien moins au système d’éducation qu’à l’individu auquel on l’applique. Nous avons vu, dit M. Husson, chez la plupart des enfants soumis à nos expériences, qu’il y avait développement du peu d’audition dont ils étaient doués, et que, chez le reste, cette culture, sans améliorer, sans étendre le sens de l’ouïe, donnait seulement à l’organe plus d’aptitude à percevoir les sons. Les uns et les autres de ces sourds arrivent à parler, mais ces premiers y arrivent avec une audition progressivement améliorée, les autres sans amélioration notable; ceux-ci n’ont appris qu’à écouter, les autres sont parvenus à mieux entendre.
Sur dix élèves instruits par Itard, la commission a constaté que six d’entre eux épellent, c’est-à-dire prononcent des syllabes, soit en les lisant, soit en les écoutant pour les répéter ensuite. Pour cette répétition, tous s’aident des yeux, et la
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commission s’est assurée du parti que ces enfants tirent de la vue et du sens de l’ouïe en même temps, en leur faisant répéter comparativement le même son prononcé, tantôt devant, tantôt derrière eux. Les quatre autres, exercés depuis plus longtemps, entendent et prononcent très distinctement des mots qui leur sont adressés, non seulement par des parlants ordinaires, mais encore par leurs compagnons d’infortune.
La commission a suivi avec intérêt cette expérience. Elle a vu une de ces sourdes-muettes, placée vis-à-vis de l’autre, et la tenant par la main, prononcer des mots avec une netteté qu’elle cherchait à rendre d’autant plus grande que la répétition, de la part de sa compagne, paraissait plus ou moins inexacte, de sorte qu’elle devenait un maître attentif pour l’autre sourdemuette , qui, à son tour, remplissait te même office à l’égard de la première. Les progrès dans ce genre d’exercice nous ont paru rapides, car nous avons pu en remarquer de très notables d’une séance à l’autre dans un intervalle de quinze jours.
La commission a examiné deux sourds-muets incomplets, élevés tous deux dans des conditions opposées, l’un parmi les sourds-muets de l’Institution, l’autre au milieu d’une famille de parlants. On aurait pu croire que, pour ce dernier, l’entourage aurait une influence favorable sur son développement intellectuel, tandis que le second, privé de ce bénéfice, serait resté, à l’égard de l’autre, dans une infériorité notable. C’est précisément le contraire qui est arrivé ; aussi le rapporteur dit-il, en propres termes, que, pour tout enfant qui n’est doué que de l’ouïe directe, tout ce qui se dit autour de lui n’arrive ni à son oreille ni à son entendement; qu’il est, sous ce rapport, comme un autre enfant qui serait entouré de sourds-muets ; que, pour tous les deux, les soins directs donnés à leurs facultés entendantes et parlantes étant les mêmes, à intelligence égale, le résultat sera le même sous le rapport de l’audition ; mais que, sous le rapport de la conversation, il sera plus avantageux pour celui qui aura vécu avec des sourds-muets. Car, la commission ne peut trop le répéter, pour un enfant peu entendant, le langage naturel, celui au moyen duquel le développement moral peut se faire, n’est plus le langage de la parole, c’est celui des signes ; c’est par lui que l’esprit doit se développer, que les
idées doivent se former; et la parole ne vient ensuite que comme traduction du langage mimique, comme un mode de manifestation des idées acquises par les signes.
D’après toutes ces considérations, qui ne sont qu’une conséquence des diverses expériences auxquelles elle a assisté, la commission pense :
1° Que l’éducation qui consiste dans la combinaison des signes manuels avec la parole est possible chez un dixième des enfants admis à l’établissement des sourds-muets ;
2° Que cette éducation a pour avantage d’améliorer le sens auditif au point d’amener l’élève à entendre une partie de la parole, à saisir par les yeux cette partie de la parole qui n’est pas entendue, et à compléter par l’intelligence et le jugement la partie qui ne peut être perçue par l’ouïe, ni jugée par la vue ;
3° Que par suite de ces diverses améliorations qui résultent de cette éducation spéciale, le sourd-muet peut, nous ne dirons pas entendre, ce qui ne signifie rien, ni dire des mots, ce qui équivaut à peu de chose, mais converser oralement, et, par le même mode de communication, recevoir des ordres aussi bien que rendre compte de ses actions ;
à° Que, sous le rapport de l’exécution, cette éducation ne peut présenter des difficultés sérieuses, puisqu’elle peut se faire concurremment avec l’éducation mimique, qui est la seule que l’on ait jusqu’à présent employée, et que l’on emploie encore aujourd’hui pour les sourds-muets ;
5® Que, loin d’être entravée par celle-ci, l’instruction orale s’en trouve accélérée et facilitée, au moyen des acquisitions intellectuelles que ne peut manquer de faire un enfant peu entendant au milieu d’une réunion d’enfants parlant le langage des signes ;
6® Que cette méthode modifie et doit nécessairement modifier d’une manière avantageuse le langage elliptique, informe et prolixe des signes, langage qui, en raison de ses imperfections, rend en général les idées des sourds-muets imparfaites et tronquées;
7® Que la commission regarde comme démontrée cette vérité médicale, qu’on ne peut trop répandre dans le public, dans les familles et parmi les médecins, savoir : que toute surdité congéniale ou du bas âge, quelque légère qu’eUe soit, rend l’éducation
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mimique indispensable ; par conséquent qu’elle rejette l’enfant dans la classe des sourds-muets, et que toute guérison qui ne restaure pas complètement l’ouïe est illusoire, en ce que l’exercice de ce sens et le recouvrement de la parole ne peuvent survenir spontanément, et qu’ils réclament l’usage de l’éducation spéciale dont nous venons de parler;
8® Que le résultat définitif de cette éducation spéciale serait de renvoyer à leurs familles un dixième ou un douzième des enfants qui, arrivés chez leurs parents, leur parleraient une langue que ceux-ci entendraient, et au moyen de laquelle s’établiraient aussitôt des communications libres, faciles et réciproques, ce qui n’est pas possible par le seul langage mimique ;
9" Enfin, que l’Académie doit accueillir et recommander au ministre de l’intérieur la proposition, faite depuis longtemps et fréquemment renouvelée par 31. Itard à l’administration de l’Institut royal des sourds-muets, de fonder dans ladite institution une classe destinée à apprendre aux sourds-muets à parler.
« Nous pensons. Messieurs, ajoute le rapporteur, que l’Académie ne peut que s’applaudir de ce que le ministre lui a fourni les moyens d’associer son nom à l’amélioration d’un établissement déjà si cher aux amis de l’humanité; et, en appuyant de son approbation la demande de 31. Itard, l’Académie pourra, d’après la conviction qu’en a acquise sa commission, certifier que le mode d’éducation n’est plus une épreuve à faire, ni une amélioration à tenter, mais que c’est une méthode heureuse, et justifiée parle succès, qui doit entrer pour toujours dans le système de l’enseignement suivi à l’Institution.
i> Nous devons, par conséquent, espérer que, dans cette grave question, l’assentiment de l’Académie royale de médecine sera unanime, et que l’opinion du ministre, éclairée par la nôtre, procurera à l’éducation des sourds-muets le complément que nous réclamons en leur faveur. »