XI
Eselavage et eombat jadiciaire» enfantés par la guerre
Outre les fléaux dont la guerre afflige journellement l'espèce humaine, il en est d'autres qu'elle a enfantés
« viennent la proposer, un général peut alors se servir de « leur mauvaise. disposition pour épargner le sang de ses « soldats et pour l'intérêt de son roi ; d'autant mieux que « c^est au prince ennemi à se tenir sur ses gardes, et qu'il « doit savoir qu'on s'embarrasse fort peu si c'est par valeur « ou par ruse qu'on a le dessus à la guerre...
« Un gouverneur pourra gagner sa garnison en exagérant « les sujets de mécontentement qu'on a, le peu de récom- « pense qu'ils doivent espérer en restant fidèles à leur prince, « et leur faire de grandes promesses de la part de celui « dont il veut embrasser le parti. S'il y a quelques officiers (c ou soldats dont il ne croie pas être bien reçu, il pourra a les envoyer dehors sous divers prétextes. S'il ne croit pas « pouvoir gagner sa garnison et qu'elle soit faible, en sorte « qu'elle ne puisse résister aux habitants, il fera courir plu- « sieurs faux bruits, les uns au désavantage de son prince, (( les autres à l'avantage de l'ennemi. Il répandra dans la « ville qu'on doit bientôt les assiéger avec une puissante « armée contre laquelle sa garnison ne saurait tenir, et que « cependant le prince ne veut point lui envoyer du secours, « sous prétexte que les habitants sont assez forts pour se « défendre, mais dans le fond à cause du peu d'afiection « qu'il a pour eux ; que les désordres d'un pareil siège les
anciennement et dont les conséquences durent encore. Comme cette génération remonte un peu haut, on ou-
« ruineront sans ressources, au lieu qu'ils peuvent tout es- « pérer de la libéralité du prince qui vient les attaquer, s'ils « se donnent volontairement à lui. Ces discours et une infia nité d'autres semblables, qui ne coûtent rien à un scéléa rat qui trahit sâ conscience et son roi, ne manqueront pas « de foire de grandes impressions sur l'esprit des habitants, « qui craignent ordinairement beaucoup la perle de leurs a biens, et la garnison, qui en sera elle-même ébranlée, a sera bientôt contrainte de se rendre à leur volonté. Une a garnison mécontente peut facilement obliger son gouver- « neur à céder, et si on craignait quelque chose de la part « des habitants, les soldats peuvent auparavant les gagner « tous ou en partie par des faux bruits, comme nous ve- « nons de dire. De même les habitants peuvent peu à peu a gagner une garnison en caressant les soldais et les inté- « ressant dans leur dessein par les promesses qu'ils leur « feront de la part du prince à qui on veut se livrer; enfin, « dans une ville libre, le parti le plus fort peut vous ouvrir a les portes sans que l'autre soit en état d'y résister...
a Un gouverneur tâchera de gagner le plus de monde « qu'il pourra de sa garnison, et après avoir pris jour avec « Tennemi, il mettra aux portes des gardes à sa dévotion, a qui laisseront entrer des soldats déguisés, jusqu'à ce « qu'ils soient en assez grand nombre pour pouvoir forcer « un corps de garde. Il pourra de même mettre des senti- « nelles sur le rempart pour favoriser l'escalade ou l'entrée tt par la rivière, etc. Un officier ou un sergent, d'accord a avec son caporal, peuvent favoriser de môme ces enlre- « prises par les moyens des sentinelles de leur faction qu'ils « mettront aux endroits qu'on veut surprendre. Un major
blie souvent de la rapporter à sa véritable cause. L'esclavage, par exemple, est l'une des plaies les plus hideuses qui aient défiguré et déshonoré Thumanité. Quoique Ton renconlre aujourd'hui bien peu de personnes qui ne soient persuadées de Tillégitimité radicale de l'esclavage et qui osent le défendre en principe, il n'a pas encore entièrement disparu de tous les points du globe [1]. Or on sait qu'il doit son origine à
« peut convenir avec l'ennemi qu'on lui enverra un certain a jour une troupe de 100 ou de 200 hommes dont le chef se « dira envoyé pour renforcer la garnison et lui présentera (' son ordre supposé; le major Tayant pris fera retirer celle « troupe, et ordonnera qu'on ferme les barrières et les por- (i tes jusqu'à ce qu'il ait parlé au gouverneur chez qui il « ira effectivement sans cependant lui en parler; à son re- « tour, il ordonnera d'ouvrir de la part du gouverneur, et « fera entrer la troupe, qui se rendra maîtresse du corps de (' garde, tandis que ceux qu'on aura mis en embuscade « s'avanceront pour entrer et s'emparer de la place. Il peut u aussi, etc., etc. Un simple soldat peut faire un signal pen- « dant la nuit pour faire connaître le lieu où il est en fac- « tion... Un seul habitant peut favoriser Fentreprise, etc. » {Le Parfait Ingénietir français^ 2® partie, ch. 1*% Des surprises par intelligence et par trahison, Paris, 1742.) Dans ces leçons sur l'art de trahir son pays, et je suis obligé d'en passer, il y a, comme on voit, des instructions pour tout le •monde, depuis le gouverneur d'une place assiégée et ses officiers jusqu'au simple soldat et au timide bourgeois.
[1] II y ahuit ans que j'écrivais ces paroles : On rencontre bien peu de personnes osant défendre en principe l'esclavage. J'étais loin de penser alors qu*il se ferait en si peu de temps
la guerre. L'homme barbare, qui est parfois plus ergoteur qu'on ne serait tenté de le supposer, a prétendu fonder le droit de réduire son semblable en servitude sur cette argutie, par laquelle il a cherché hypocrite-
un tel mouvement de recul. Les possesseurs de nègres et les journaux esclavagistes du sud des États-Unis ne se gênent plus pour soutenir leur impudente thèse, et ils ont la salisfaclion de voir tous les jours s'accroître de ce côté de FAtlan tique le nombre de leurs adhérents. Pour tous ces gens-là du reste, esclavage, absolutisme et obéissance passive à la façon mililaire sont choses qui se tiennent et qui réalisent ridéal de labonne organisation sociale. Je pourrais citer de nombreuses preuves de ce nouvel esprit de vertige qui contraste si fort avec le progrès général du siècle. Je me bornerai aux extraits suivants de deux journaux du Sud, YExaminer et la Bévue de Bow, que cite M. Henry Moreau, dans une noie, page 78, de son livre intitulé La politique française en Amérique, Paris, d864 :
« L'établissement de cette confédération est une réaction « parfaitement déterminée contre la marche générale de la « civiUsation égarée de notre siècle. A la formule liberté, « égalité, fraternité^ nous avons résolument substitué esclaa vage, subordination, gouvernement. »
« C'est bien à tort que Ton met en si grande estime la « liberté civile. Les hommes s'accoutument à croire qu'un « pays est d'autant plus heureux et prospère que ses ci- « toyens jouissent d'une plus grande somme de liberté. C'est « là une grande erreur de notre époque... La constitution « des armées nous offre le plus parfait système de gouverne- « ment y parce que dans les armées il y a atissi peu de liberté (' que possible, mais beaucoup d'ordre, de subordination et « d'obéissance passive, »
ment à donner à sa cruauté des airs de clémence : « J'ai le droit de tuer un ennemi que j'ai vaincu et fait <r prisonnier de guerre ; donc, à plus forte raison, j'ai « le droit, en lui conservant la vie, de le faire mon a esclave. Loin qu'il ait à se plaindra de moi, il m'a « au contraire des obligations. » Je ne m'arrêterai pas h faire voir tout ce qu'il y a de faux dans ce raisonnement sauvage : ici j'ai simplement pour but de montrer que l'esclavage est un des fils premiers-nés de la guerre. Un autre de ses dignes enfants est ce combat judiciaire, si longtemps pratiqué devant la justice féodale, coutume non-seulement irrationnelle en ce qu'elle incriminait souvent l'innocent et innocentait le coupable, mais impie en ce qu'elle sommait insolemment Dieu de parler à l'heure et de la manière qu'un juge imbécile avait fixées. On sait qu'elle a été apportée par de barbares guerriers, qui rendaient ainsi la justice dans leurs forêts, et qu un de ses restes, encore aujourd'hui subsistants, est ce fatal usage du duel, dont les plus déplorables exemples viennent parfois des hommes mêmes qui sont le mieux persuadés de sa complète déraison. Personne n'ignore que celte tyrannie a ses principaux soutiens parmi les militaires; elle n'en a même plus guère que là, en sorte que nous ne pouvons espérer de voir son règne finir qu'après que celui de la guerre elle-même aura cessé.