L.a guerre n'est point un mal nécessaire
Quand on étudie à fond et non pas seulement à leur surface les diverses carrières dans lesquelles se déploie l'activité humaine, on ne peut se défendre de cette triste réflexion : Que de vies s'usent à perpétuer sur la terre l'empire du mal, au lieu de travailler a y faire régner celui du bien, et dans quelles plus vastes proportions que toute autre institution celle des armées permanentes ne contribue-t-elle pas à ce désordre ! L'étonnement et le sentiment de la tristesse vont croissant quand on considère que rien de tout cela n'est nécessaire, et que le mal qu'acceptent si bénignement l'immense majorité des hommes, leur vient uniquement de leur sottise se laissant exploiter par un nombre, relativement très-petit, d'hommes habilement pervers.
Bien des gens, dont les uns gémissent réellement et les autres font semblant de gémir sur les maux de la guerre, prétendent que c'est un fléau nécessaire, une maladie dont on ne guérira pas l'humanité , parce qu'elle est, disent-ils, inhérente à notre imperfection. N'en a-t-on pas dit autant de l'esclavage antique, du servage féodal et de l'esclavage moderne des colonies, et ne s'est-il pas rencontré des philosophes même qui ont cru que la société humaine ne pouvait pas se con-
cevoir sans esclaves? Pour que la guerre continuât d'être un mal plus nécessaire que Tesclavage, il faudrait que les divers peuples voulussent continuer de demeurer isolés et refusassent absolument de s'entendre et de se lier par des conventions. Or ce que la marche accélérée de la civilisation ne permettra bientôt plus à aucun peuple, même aux Chinois, est dès aujourd'hui rendu impossible en Europe par la facilité et la multiplicité des relations qu'entretiennent ses diverses populations.
La guerre est tin mal nécessaire^ une maladie incu-^ rahle de l'humanité ! Ceux qui tiennent ce langage ne savent guère à qui ils se rendent semblables. Essayons de leur faire honte de leur propre image. Supposons des sauvages, vivant éparpillés dans une grande île de l'Océan, sans lois comme sans abris, se disputant mutuellement et disputant aux brutes une nourriture précaire, réglant tous leurs différends par la force brutale et individuelle, se mangeant môme entre eux lorsque la faim les presse. Supposons encore que l'un d'eux, inspiré par une plus haute raison que celle de ses féroces compagnons, puisse leur tenir ce langage : « Nous sommes tous les enfants d'une môme famille. (« Pourquoi vivre ainsi isolés, errants et oisifs, et nous ce entre-dévorer comme des botes, quand il nous se- (c rait si facile de nous entendre pour cesser d'être « ennemis et vivre plus heureux ? Construisons des « demeures fixes ; cultivons ce sol dont le produit sera « centuplé ; faisons quelques lois qui définissent sim-
c plement les devoirs et les droits de chacun etlui assume rent la tranquille possession du fruit de son travail ; « choisissons les plus sages et les plus capables d'entre « nous et les chargeons de faire exécuter ces lois et a de décider de quel côté est la justice, quand il sur- € vient entre nous des contestations particulières où la « passion trouble notre vue. Opposons ainsi aux erreurs c du sentiment et de la force individuels, qui jugent < mal dans les questions d'intérêt privé, le calme et « le désintéressement de la raison et de la force de « tous. Formons enfin une seule société de toutes les « tribus qui vivent si misérablement et sans liens com- <z muns sur cette terre que nous tenons de la bonté du « grand Être. » Assurément plusieurs de ces sauvages seraient soudainement frappés de la justesse de ce langage ; mais assurément aussi un grand nombre, le plus grand nombre même et infailliblement les plus méchants ou les plus abrutis, traiteraient Tinstituteur de rêveur et de fou et proposeraient de le jeter à la mer.. S'il se trouvait dans l'île quelques beaux esprits, ils soutiendraient que Tétat des choses, sans être précisément parfait, est un mal nécessaire, une maladie inhérente à la nature des habitants. Ceux de nos hommes d'État ou de nos beaux-esprits civilisés qui prétendent que la guerre entre les nations est un fléau nécessaire, une maladie dont on ne guérira pas l'humanité, se reconnaissent-ils dans ce miroir î
M. Ancillon, ministre protestant et professeur d'histoire à TAc^démie royale militaire de Prusse, après
avoir victorieusement démontré que Tétat actuel des sociétés éternise tous les malheurs réunis dans le seul fléau de la guerre [1], se demande si elles doivent rester dans cette situation violente. On ne saurait mieux penser ni mieux dire, et j'avoue que ce début m'avait charmé de la part d'un homme ayant pour mission d'enseigner l'histoire à des militaires. Mais j'ai bientôt éprouvé un pénible étonneinent. Presque immédiatement après, le même écrivain combat l'idée d'une association générale des États, par des arguments tirés uniquement de ce qui a existé jusqu'à ce jour, et qui, s'ils eussent été écoutés, auraient empêché de naître tous les progrès qu'ont faits les sociétés humaines. 11 pose, à l'usage des nations, des maximes
[1] « L'état de nature dans lequel vivent encore les socié- « tés les unes à Tégard des autres est un état contraire au « bonheur et à la destination de Thomme, où la force « n'existe que pour violer impunément le droit, tandis « qu'elle ne devrait exister que pour le protéger et pour pu- « nir les violateurs. Cet état éternise tous les malheurs « réunis dans le seul fléau de la guerre ; il amène des dana gers toujours renaissants, ou du moins il entretient des a jalousies, des défiances, des craintes perpétuelles, et pro- « voque des mesures de précaution qui sont elles-mêmes « déjà un mal réel. Les États ne doivent-ils pas lâcher de « sortir de cette situation violente? ne doivent-ils pas le « souhaiter vivement? » (Tableau des révolutions du système politique de l'Europe depuis la fin du quinzième siècle, Discours préliminaire y tome P', Berlin, 1803.)
comme celles-ci : Quiconque^ par la supériorité de ses forces et par sa position géographique, peut nous faire du mal^ est notre ennemi naturel. Quiconque ne peut nous faire du ma/, mais qui, par la mesure de ses forces et par la position où il est^ peut en faire à notre ennemi, est notre ami naturel, Puis, après être revenu sur la nécessité, pour les diverses sociétés européennes., de sortir de Tétat de nature et d'établir entre elles une garantie sociale du droit, il conseille, comme moyen d'arriver à cette fin, d'opposer forces à forces^ de contre-balancer l'action par la réaction^ c'est-à-dire, en définitive, de faire ce qui a été fait jusqu'ici. Enfin il termine son Discours préliminaire par réhabiliter la guerre, tout en la comparant aux éruptions des volcans, aux tremblements de terre, aux ouragans et à la grêle; comparaison vraie en général, mais fausse dans l'intention de l'auteur, en ce que les hommes ne peuvent rien contre ces grands fléaux de la nature, et que ce qu'ils ont de mieux à faire c'est de s'y résigner, tandis que le fléau de la guerre vient uniquement de leurs passions et de leurs vices, et que tous les maux qui découlent de ces sources impures peuvent et doivent être combattus et sans cesse atténués, comme le reconnaît tout moraliste pour qui justice et progrès sont autre chose que des mots. Il y a soixante et un ans que M. Ancillon commençait la publication de son livre, si remarquable d'ailleurs et de la lecture duquel je reconnais pour mon compte avoir fait grand profit. Depuis cette
époque, OD a continué d'appliquer aux nations européennes son système de contre-forces, et on les a tellement balancées qu'on a donné aux unes le vertige, aux autres des maux de cœur qui ont failli les faire trépasser. lia eu le temps, n'étant mort qu'en 1837, de voir comment elles se trouvaient de ce régime.
Il y a une autre assertion, qui figure à côté de celle que je viens de réfuter, c'est celle qui fait de la guerre un moyen providentiel de prévenir l'excès de la population : assertion trop peu sérieuse pour que je la combatte autrement qu'en y opposant ces simples farts. Notre planète n'a aujourd'hui guère plus de 800 millions d'habitants [1]. L'ancien continent, qui
[\] Voici les renseignements approximatifs fournis à cet égard par la statistique :
Europe 267,000,000
Asie 400,000,000
Afrique 80,000.000
Amérique ' 50,000,000
Océanie.. ^ . . 20,000,000
817,000,000 Eq d858, M. Dieterici, professeur à Funiversité de Berlin, a donné révaluation suivante, qui est beaucoup plus élevée et qui paraît exagérée dans les chiffres relatifs à l'Asie et à TAfrique :
Europe 272,000,000
Asie 750,000,000
Afrique 200,000,000
Amérique 59,000,000
Australie 2,000,000
forme un peu plus des trois cinquièmes des terres habitables, a 747,000,000 d'habitants, c'est-à-dire comprend à lui seul près des quinze seizièmes de la po* pulation totale. Une moitié de l'Europe, celle qui se trouve au sud-ouest d'une ligne tirée d'Odessa à Stockholm, et qui occupe en étendue moins de la vingtième partie des terres, comprend le quart environ de la population du globe, et elle pourrait être beaucoup plus peuplée qu'elle ne Test. La population de la France seule monte aux sept dixièmes de celle de tout le vaste continent du nouveau monde, et il s'en faut bien qu'elle soit aussi élevée qu'elle peut l'être. L'Afrique, qui est plus grande que l'Europe, et surtout la Nou«* velle-HoUande, qui n'est guère moins grande, sont presque désertes. De grandes contrées de l'Asie, qui, à d'autres époques, possédaient de florissantes populations, ont été converties en solitudes par la guerre. Que ceux qui ont peur de manquer de place au soleil se rassurent donc : des milliers de siècles s'écouleront avant que la terre ait plus d'habitants qu'elle n'en peut nourrir, et si jamais ce moment devait arriver, la puissance infinie y pourvoirait. Par quels moyens? nous l'ignorons comme tant d'autres choses. Mais ce que nous affirmons, c'est que ce ne serait ni en chargeant les hommes de s'entr égorger, ni même en leur interdisant les joies de l'union conjugale : elle aurait plutôt, si l'on peut faire quelques conjectures sur un sujet aussi vaste pour nos faibles connaissances actuelles, chargé de l'extinction, soit totale soit par-
tielle de notre espèce, une de ces grandes crises de notre globe, dont la géologie nous montre les traces nombreuses dans le passé, et dont un orgueil ignare se plaît h croire la série définitivement close depuis l'époque, relativement si récente, où nous avons été placés k noire tour sur ce monceau de débris de tant d'autres créations.
Quand on exprime devant certaines gens le sentiment d'horreur que fait naître la pensée de vingt mille cadavres humains qu'un jour de bataille étale sur un champ de carnage, ils répètent en ricanant ce mot de l'un d'eux : Une nuit de Paris! Mot stupide autant que sale ; car, pendant le temps nécessaire pour que naisse et arrive à l'âge adulte un homme pourvu de la force physique, réclamée par le métier des armes, il en meurt plusieurs autres le même jour, en sorte que, pour remplacer ces vingt mille jeunes gens qu'enlève une bataille, il faut qu'il en naisse un nombre tel qu'une ville comme Paris met non pas une nuit mais des années à le produire.