‹ De la guerre et des armées permanentes (volume 4)Chapitre 10 sur 54 · XV · texte numérisé non relu

XV

Fologite» Russie, Tmniaie, WruÊtmmf Aatrldie,

de t «64 A i VOS.

Après la mort d'Auguste III, Catherine II, impératrice de Russie, qui avait détrôné son mari et qui est accusée de l'avoir fait étrangler, envoie des troupes en Pologne pour appuyer Vélectian de son amant Poniatowski, proclamé sous le nom de Stanislas II (1764). De ce moment la nation ne s'appartenait plus, et il était facile de prévoir le sort qu'elle allait subir peu d'années après. Les confédérés de

la bonne heure. Mais le dac de Ghoisenl avait trouvé fort l)on que M«« de Pompadour, dont il était une eréatore, et qui ne sortait pas de plus noble maison que M*»* du Barry^ fût jugée digne de servir au libertinage de son maître.

M mmiÈKi pamie.

fiar, TOttknt Ater toute iibefté aut dissidents grecs ou protostontSf se révoltent (1768). Catherine envoie des troupes pour lea disperser. Les confédérés excitèrent alors les Turcs à s'armer contre les Russes. Jamais la Turquie ne fut plus mal inspirée dans ses attaques. L'habile impératrice était servie à souhait. Son armée, commandée parGalitzin, repousse celle du sultan ^ s'empare de la forteresse de Choc- EÎm, et pénètre en Moldavie et en Valachie (1769). L'année suivante^ Romaniov bat deux fois les Turcs sur les bords du Pruth et du Kagul, et le général Panin, maître de la forteresse de Bender, fait passer par les armes une partie de la garnison. En même temps la flotte turque était in* cendiée dans la baie de Tchesmé. Dolgorouki défait 60,000 Turcs et Tartares qui défendent Tisthme de Pérékop, et s'empare de la Crimée (1771). Le sultan Abdoul-Hamed porte son armée à 300,000 hommes ; elle est battue par les généraux Romanzov et Kamenskoi, près de Schumla, et le traité de paix de Kainardji (1774), établissant la Russie sur la mer Noire, lui aissum tîette position avancée d'où elle a depuis menacé constamment de ruine l'empire ottoman. Le résultat définitif de cette guerre, à laquelle les Polonais avaient poussé les Turcs, ayant rendu la Russie plus puissante, l'avait rendue aussi plus avide et plus pressée de dévorer la proie qu'elle convoitait en Pologne. Deux ans avant la paix de Kainardji, avait eu lieu déjà, entre Catherine ÏI, Frédéric II et Marie-Thérèse, cfe premier démembrement que loua Vbltaire *, et en pré-

1 Le dt jaiilet 177S, it écritsK à OiatheriM : « Ils âolv«fit >mus remer^ « cier to«s de tenr donner, à ^uetqae prix qne te sofc, la paix dont Ils « avaient irès-grand i^esoîn. % iJe iS iroveftibfe éè la meule année, H écrivait à Frédéric : « On prétend que c*est vous, sii^ qui tfves kmgUié

AGGROUSEMEIIT DM ABflteS PEBIIAHEIITES. 87

senoe duquel la Ftence et TÂngleterre restèrent muettes. Vingt après, cette iniquité se continua par un second partage entre Catherine et Frédéric-Guillaume II, et enfin, malgré le dévouement de Kosciuszko et de ses brayes compagnons, par un troisième partage entre Catherine, Frédéric-Guillaume et François II, empereur d'Autriche. Ce fut dans ce dernier partage que ie féroce Souvaroy incendia Praga et en massacra les habitants. Stanislas II, ce dernier fantôme de roi polonais, qu'ayaient laissé subsister les deux premiers démembrements, ajouta à cette dérision celle d'une abdication en forme entre les mains de la princesse à qui il dey ait sa honteuse élévation. Ainsi se réalisa te cri qu'avait poussé Kosciussko quand il tomba

« le fMirtage de h Pologne, et je le crois, parce quMI y a là da génie. » {<k>rrBsponàan9ÊfartêmUiàre» t. X.) Celle glorific&liondii ffémê de la guerre et de ses funestes conquêtes est peu en barmonie a?6c ces traits éner* giques par lesquels le même auteur, dans un de ses ouTrages qui abondent le plus en esprit, mais malbenrensement aussi en saletés, flétrit la profesâon militaire et rinslilution permanente des armées de l'Europe : c Rien n*était si beau, si leste, si brillant^ si bien ordonné que les deni c armées. Les trompettes, les fifres, lesbantbois^ les tambours, les canons € formaient une harmonie telle qu*il n*y en eut jamais en enfer. Les cac nons renversèrent d*abord à peu près six mille bommes de cbaque côté ; c ensuite la mousqueterie ôta du meiUenr des mondes environ neuf Si dix « mille coquins qui en infectaient la surface. La baïonnette fut aussi la « raison suffisante de la mort de quelques milliers d*hommes. Le tout « pouvait bien se montera une trentaine de mille âmes. Candide, qui « tremblait comme un philosophe, se cacha du mieux qnMl put pendant « cette boncherie héroïque. Enfin, tandis que les deux rois faisaient « chanter des Tê Dnrni, chacun dans son camp, il prit le parti d'aller raic sonner ailleurs des effets et des causes. Il passa par -dessus des tas de c morts et de mourants, et gagna d'abord un village Toisin ; il était en c cendres : c'était un village abare que les Bulgares avaient brûlé, selon « les lois du droit public. Ici des vieillards criblés de coups regardaient « mourir leurs femmes égorgées, qui tenaient leurs enfants à leurs ma-

88 FiUBllIÈR£ PARTIE.

blessé à Macijowice '. La vérité n'est pas due seulement aux princes : elle est bonne à dire aussi aux peuples. Mes vives sympathies pour la malheureuse nation polonaise ne m'empêcheront pas de déclarer ici très-nettement qu'elle doit un peu et avant tout s'en prendre à elle-même de ses infortunes. La cause qui y a le plus contribué est l'intolérance de la partie dominante à l'égard des dissidents appartenant aux communions grecque ou protestantes, et auxquels la diète de Wilna avait accordé la liberté religieuse et les mêmes droits qu*aux catholiques. Ces dispositions avaient toujours été éludées ou violées et avaient fini par être abolies. Les dissidents persécutés cherchèrent et trouvèrent un appui naturel auprès de leurs coreligionnaires du dehors. Gela fournit à deux ennemies de la Pologne, à la Russie et à la Prusse, des prétextes pour intervenir dans ses dissensions intestines et finalement pour se la partager. Si cette nation doit renaître un jour •, ce ne

« melles sanglantes; là des filles éventrées» après avoir assouvi les be- « soins naturels de quelques héros, rendaient les derniers soupirs; d*au- <i très, à demi brûlées^ criaient qu^on achevât de leur donner la mort. « Des cervelles étaient répandues sur la terre, à côté de bras et de jambes a coupés. Candide s^enfuit au plus vite dans un autre village : il appar- « tenait à des Bulgares, et les héros abares Tavaient traité de même. Gan- « dide, toujours marchant sur des membres palpitants ou à travers des « ruines, arriva enfin hors do thé&tre de la guerre. » {Candide ou VOp" Hmiste, ch. m.)

4 Finis Poloniœ l

> Elle renaîtra^ jePespère. L'Europe occidentale a deux raisons puissantes pour lui venir en aide : honneur et intérêt. Honneur d'abord ; car il s'agit de la réparation d^me grande iniquité qu'elle a laissé consommer quand elle pouvait s*y opposer. En second lieu intérêt , car il est grand temps qu'elle pense à opposer des barrières à l'invasion de la barbarie moscovite. Or ce n'est pas seulement au midi, comme on se borne généralement à le croire en ce moment, c'est encore et surtout à l'ouest

AGGROISSEMEHT DES AIUfÉBS KRMAHEUTES. 89

sera qu'en expiant cette faute capitale par l'adoption de principes et de règles de conduite diamétralement opposés. Il faudra aussi qu'elle comprenne bien que les révolutions ne doivent plus aujourd'hui se borner à changer les formes politiques et à faire passer le pouvoir de mains en mains ; celles-là seules ont chance et méritent de réussir, qui sont faites dans l'intérêt de toutes les classes d'un peuple et particulièrement de celles qui ont été le plus déshéritées dans le passé et qui souffrent le plus. Les tentatives d'affranchissement qui ont été faites plusieurs fois en Pologne jusque dans ces derniers temps n'intéressaient guère que la noblesse ; elles intéressaient très-peu ou plutôt elles n'intéressaient pas du tout, je ne dirai pas cette classe moyenne, appelée ailleurs la bourgeoisie et qui existe à peine en Pologne, mais les paysans, qui composent la grande majorité delà nation. Gomment ose-f-on venir parler de liberté à des malheureux que l'on retient encore aujourd'hui dans l'abrutissement du servage? De quel droit vient-on décrier auprès d'eux le régime russe, quand on l'imite sur le point le plus odieux ? Lorsqu'un homme commet le crime de posséder son semblable comme une bête de somme, et qu'il l'appelle à son secours dans le moment du danger, l'esclave a le droit de faire la réponse qui, dans l'illustre fabuliste, ne paraît qu'une innocente plaisanterie, mais qui devient ici très- sérieuse et très-juste*.

qu*il faut Tarrêler, et la bra^e nation polonaise reconstituée est le meilleur rempart qu'on puisse élever de ce côté.

« Me fera*t»on porter double bât, doable charge ?

le large.

« Eb! que m'importe donc, ditJ'Aoe, à qai je 8<ns ?

Non pas, dit le Tieillard, qui prit d'abord

« Sauvez-T0U8 et me laissez patlre. »

(U FonUine, le Vieillard et PAne,)

n faut rendre cette justice à la plupart de ces nobles enfants de la Pc-

W ruBiin PMtm,

JàAgletenre» EUits-Cnto d'Amériqae^ Pranêe» Espagne»

■•llaiide, é» if f 4 * âf 9Sé

Mais voici que les puissances occidentales de l'Europe transporteni le théâtre de la guerre au delà de TAtlauti' que, oomme si le vieux continent ne leur suffisait pas pour s'entre-déchir^.

Dans une adresse au r^i Georges III et au Parlaient d'Angleterre, le congrès de Philadelphie demande le re«* dressement des griefs des colonies^ opprimées par la mé«« tropole {1774). Cette démarche est repoussée durement par le roi et son Parlement, malgré les efforts éloquents de Fox. Les Américains ne pensaient pas encore à se «emparer de la Grande-Bretagne^ Attaqua à Bunker par le général Gage, ils repoussent avec avantage les troupes royales, qui peident un millier d'hommes. Us se déclarent indépendants (1776)« Us sont battus à plusieurs reprises par le général Howe, et le congrès est obligé de se retirer dans la province de Maryland* A la bataille de Trenton, Washington défait uncorpsdeHossoiBquerAngleterreavatI à sa solde. A Saratoga, le général Burgoyne est foncé par le général ammcain Gates à capituler et à mettns bas les armes. Le gouvernement français reconnaît Tindépen^ dance des Etats-Unis et fait avec eux un traité d'alliance (1778). C'était son droit. Il notifie ce traité au gouverne-* ment anglais, qui lui déclare la guerre. Louis XVI avait

logne, réfugiés ati milieu de nous, quMls désavofuent aujourd'hui le servage des paysans folooais. Voir la remarquable lettre de M. Ostrowski, fHiMièB4a«8 te «uvén dn Sièck^ <én % mars ISM,

AGGROlSSEMEm' Wê àMÊÊXê VfRlIAllENTES. 91

aiors 79 yaisseaux de ligne et 59 frégates ; il envoie 26 Taieseaut, commandés par d'Estaing el portant aux. Amé-> rii»iins un secours de 13,000 hommes qui s'emparent de la Tille de Saint-Georges. L'Espagne se réunit à la France contre T Angleterre (1779)» Cellem^i arme de nombreux vaisseaux : elle avait alors 70,000 matelots et autant de soldais de telre. Sa dépense de guerre montait, cette année- Wy après de 16 millions de livres sterling. Les Anglais li* vrent de nombreux combats de mer, dans lesqulsls ils ont généralement Tavantage. Us s'emparent d'un grand nombre de possessions françaises et espagnoles dans TAméri* que et l'Inde. L'amii^al Rodney bat, au cap Saint-Vincent, la flotte espagnole) commandée par don luan de Langara (1780). Celui-ci est fait prisonnier avec 2,400 hommes. Dans l'action , qui avait duré dix heures, un de ses vaisseaux avait sauté avec l'équipage, composédeOOO hommes. La Hollande, à Timitation de la France et de. l'Espagne, reconaatt le gouvernement des Etats-Unis (1781) : Georges déclare laguerre aux Hollandais. Rodney leur enlève plu» âeurs de leurs possessions des Antilles, et laisse le général Vaughan y exercer des déprédations et des cruautés qui exciieut Tindignation de Burke dans le Parlement. Washington et Lafayette forcent Corawallis à capituler à York* To^Ml t 5,000 Anglais sont faits prisonniers* La guerre d'Amérique commençait à n'élis plus guère populaire en Angleterre^ à même elle l'avait jamais été; mats le parti de la cour tenait à la continuer, et trouvait enoore dans le Parlement une majorité^ qui pourtant diminuait tous les jours et qui finit par s'évanouir. Rodney bat le comte de Grasse près de la Dominique (1782). Les FVançais eurent 9^000 Uiés #t 4»aûO bliassés. 4 vaisseaux ùmnA pris, un

92 nEinÈMs partie.

cinquième sauta et un sixième avait coulé. Peu de temps après, 3 vaisseaux et 10 batteries flottantes des escadres française et espagnole sont incendiés à Gibraltar, et 10,000 hommes périssent brûlés ou noyés. Malgré ces suecis, le parti de la guerre perdait tou3 les jours du terrain.. Une adresse au roi, demandant la paix, avait enfin passé au Parlement. Le gouvernement anglais reconnaît l'indépendance des Etats-Unis d'Amérique, et la paix est signée à Versailles (1783).

En attendant l'heure prochaine, où la vieille rivalité de la France et de l'Angleterre se réveillera plus ardente que jamais, quittons un instant TOccident, et suivons au nord et à l'orient la marche des événements,

§ xvn.

Tunisie, WLwmmlef Aairiche, Saède, IkuieBurk»

de tlSI ëbiVOt.

Le sultan Abdoul-Hamed, mécontent des conditions humiliantes qui lui avaient été imposées par ses derniers traités avec la Russie, et secrètement excité dans ses ressentiments par les cabinets anglais et prussien, forme diverses réclamations relatives à la navigation de la mer Noire, et demande le rappel du consul russe de Moldavie et des troupes que Catherine II entretenait en Géorgie. Sans attendre la réponse, il emprisonne l'ambassadeur russe (1787). L'impératrice répond à cette violation du droit des gens en envoyant une armée contre la Turquie. L'empereur d'Autriche, Joseph II, après avoir feint d'abord d'intervenir comme médiateur, se joint à l'impératrice et attaque les Turcs. Le roi de Suède, Gustave III, s'allie à la Porte , et dirige contre la Finlande une expédition

ACCBlOmiBMEm fiB8 ABIléES PERMAlIGIinS. 93

qui échoue par la défection d'une partie de ses troupes. En même temps, Christian VU, roi de Danemark, dontCatherine avait réclamé ^alliance, venait assiéger Gothembourg. On voit comment le feu de la guerre, une fois allumé sur un point, se propage de proche en proche, et quelle responsabilité assume celui qui fait naître la première étincelle. L'armée russe et autrichienne s'empare de Chozcim. Po^ temkin,. ce puissant favori, qui n'a plus guère de temps à Fétre, prend d'assaut la forteresse d'Oczakov et en massacre inhumainement la garnison. Laudon se rend maître de Belgrade (1789). Souvarov bat les Turcs à Fokchaniy à Martinestié et k Ismail. Dans cette dernière bataille, 30,000 Ottomans furent tués et 10,000 faits prisonniers. Sur mer les Russes battaient^ dans le golfe de Wiborg, les Suédois, qui prenaient leur revanche à Swenkasund. La paix de Jassy (1792) ajoute de nouveaux avantages à ceux que le traité de Kainardji avait déjà as« sures à la Russie.

A mesure que j'avance dans ce PréeiSy les impressions pénibles que j^'ai éprouvées en en retraçant les sanglants événements sembleraient devoir s'user ; je les sens au contraire redoubler en ce moment où j'ai à parler des grandes guerres de la Révolution française et de l'Empire. Jusqu'ici nous avions vu les armements les plus considérables s'élever aux nombres, déjà énormes, de 300,000, de 400,000 hommes. Ces chiffres seront désormais dépassés. Nous allons voir les armées permanentes prendre de continuels accroissements, et arriver à ces proportions effrayantes qui, dans l'espace d'une vingtaine d'années, tripleront la dette des principaux États européens.

rrancc, All«HMC«Ct AMsleterre, ■olbui4«. Halle, Bap*|He, de <«81 * IVSS.

Les Français qui avaient pris part à la goerre d'Amérique, ceux mêmes d'entre eux qui appartenaient aux classes privil^iéee, avaient, en foulant une terre d'Indé* pendance, pris le goût des idées et des institutions libérales, et de retour dans leur patrie, ils avaient puissamment contribué à accroître encore ce besoin de réformes qui s'y faisait déjà sentir. Un prince honnête et sincèrement ami du peuple, mais d'un caractère faible et irrésolut allait expier les torts amoncelés de la vieille monarchie et les fautes qu'il y ajouta lui-même, et qui du reste étalent moins son propre ouvrage que celui d'une cour aveugle. Dans des conjonctures aussi difQcites et avec un pareil entourage, un roi plus habile et plus ferme que Louis XVI eût encore été exposé à périr.

Pendant que le tonnerre gronde i l'horizon et annonce la plus terrible des tempêtes, notablet et itaU générawe (1787-1789), a^embléi successivement pour remédier au désordre des hnances, perdent le temps h débattre des questions d'étiquette et de privilèges. Le clai^é et la noblesse daignent enfin admettre le tUr$ état, c'est-ft-dire rimmmse majorité de la nation, à discuter avec eux ses propres affaires. I^s difficultés qu'ils avaient faites pour en venir là ne pouvaient manquer de les faire éeonduire bientôt. On a dit que c'était parce qu'ils prévoyaient ce ré* sullat qu'ils résistèrent; maig c'était précisément pow cela qu'ils n'auraient pas dû résister. lis est vrai qu'alon

acgroissemeut im mmêêm iermaiieiites. t5

SIb (Bufl06ot f«it ua simple calcul, et, dans de telles eifconstaaoes, ce qu'il faut, ce n'est pas du calcul, mais du dévouement et du sacrifice. Or clergé et noblesse étaient incapables de renoncement volontaire à leurs privilèges et à leur domination séculaire. Il fallait donc s'attendre à les voir précipiter eux-mêmes leur ruine. Les trois ordres paraissent enfin réunis dans une oif emblée canstUuantê^ qui procède à la rédaction d'une constitution au milieu des résistances de la cour et des émeutes populaires qu'elles font naltre« Le vieil édifice dans lequel s'abritaient les vieux abus tombe pièce par pièce ; mais sur ses ruines demeurait racore un semblant de roi, qui jufê solennel* lement de maintenir le nouvel ordre de choses (1790). La nation parut prendre au sérieux cette comédie du serment de la monarchie expirante. Les princes, le clwgé et la noblesse émigrent; ils vont servir et propager au dehors les intrigues royalistes du dedans , exciter l'étranger à s'armer contre leur patrie, et par là fournir des prétextes à ces excès que les honnêtes gens de tous les partis ne sauraient trop condamner, mais auxquels, dans des temps de révolution, des hommes pervers poussent toujours une multitude ignorante et passionnée. Peu de temps après avoir pr^té serment da défendre la constitution, le roi prend la fuite avec sa famille ; il est arrêté avant d'avoir pu gagner la frontière, ramené h Paris et gardé à vue. L'Assemblée cansMuant» est remplacée par rAssemblée Ugiilatm (1792). Les émigrés, accouru» en foule à Ck>* blents et enrégimentés par le prince de Gondé, faisaient des préparatifs pour rentrer triomphants en France ; des rassmnblements armés se formaient de l'autre côté du Rhin et menaçaient d'envahir le territoire français* Des expli*»

96 nuEMites PàMfiR.

cations demandées à diverses cours d'Allemagne n'avaient reçu aucune satisfaction acceptable. La cour de Vienne avait osé proposer pour condition de paix le rétablissement de l'ordre de choses antérieur à 89. Ainsi on contestait à la France le droit de changer sa constitution, et quoiqu'elle eût déclaré nettement son intention de respecter rindépendance des autres nations, elle allait se voir dans la nécessité de se défendre contre une injuste agression. Il est avéré qu'elle devait être incessamment attaquée. Toutefois elle ne Tétait pas encore matériellement, au moment où elle prit l'ofiensive en Belgique. Il me paraît donc regrettable qu'elle n'ait pas eu la patience d'attendre l'ennemi sur le territoire français. Dans la plénitude de son droit, elle devait éviter cette faute. Après les malheureuses affaires de Quiévrain et de Toumay, le roi avait secrètement excité les puissances auxquelles il venait de déclarer la guerre à faire invasion en France. Etl'ons'étonne, après de tels actes, des malheurs qui peuvent fondre sur la tête d'un roi et sur celle de ses partisans ! On a cherché à justifier ou au moins à excuser cette duplicité de la conduite de Louis XVI, en disant que la position Tiolente et l'espèce de captivité dans lesquelles il était retenu depuis son arrestation à Varennes ne lui laissaient plus la liberté nécessaire à l'exercice du pouvoir et le déliaient de ses serments. C'est là une doctrine plus complaisante que juste. Qui avait fcrcé Louis à fuir honteusement? S'il ne voulait plus être roi constitutionnel, que ne le déclarait-il à la nation ? s'il voulait continuer de l'être, qu'allait-il faire à l'étranger, dans la situation où étaient les choses ? Lorsqu'il avait prêté serment à la Constitution, il l'avait fait librement. Si sa conscience répugnait à cet acte, il devait le

ACCROISSEMENT BE8 ARMÉES PERMAIfENTES. 97

refuser et subir les conséquences de son refus. Il n'avait alors aucun danger personnel à courir en renonçant à une autorité qu'il eût cru ne pouvoir garder aux conditions qu'y mettait la nation rentrée dans l'exercice de ses droits. A l'époque même où il déclara la guerre à l'Allemagne, il pouvait encore, si sa conscience s'y opposait, abdiquer impunément* Mais cette fois il n'était éyidemment plus sincère. Il est constant qu'outre ses relations officielles et ostensibles avec l'extérieur, il avait une correspondance particulière qui les démentait. Tiraillé sans cesse en deux sens opposés, d'un côté par les influences de la reine, des princes et des courtisans et par les habitudes de son éducation royale, de l'autre par ses bonnes intentions et ses velléités libérales, il ne sut se décider franchement ni dans un sens ni dans un autre, et, si ce n'est pas là ce qui le perdit, au moins est-il sûr que cela ne pouvait le sauver. Nous ne sommes pas les seuls à lui faire ce reproche : les partisans des doctrines monarchiques le lui font aussi bien que nous, avec cette difiPérence que, regardant tout ce qui avait été fait depuis le commencement de la Révolution comme radicalement illégitime , ils croient que le salut pour Louis XVI était dans une résistance à outrance et dans le maintien de son pouvoir absolu et des anciennes institutions, tandis que nous croyons que, s'il eût décidément embrassé, quand il en était encore temps, et invariablement servi la cause de la révolution la plus légitime dans son principe et la plus nécessaire qui lût jamais, l'homme sinon le roi, mais peut-être le roi aussi, eût été sauvé, ou que, s'il eût péri comme d'autres, noble victime, pour établir le règne de la liberté et des lois, il eût du moins succombé glorieusement.

98 PRBmlRB PART».

Les Prussiens sont sur le Rhin, et le roi attend que l'Assemblée législative le force à prendre des mesures pour les arrêter. La patrie est déclarée en danger ^ et des enrôlements volontaires ont lieu de toutes parts. Le duc de Brunswick lance un manifeste dans lequel il menace de traiter $elon toutes les rigueurs de la guerre les villes qui oseraient se défendre, et de livrer Paris à une subversion totale ^ si la moindre violence est faite au roi et à sa famille. Ce manifeste amène Tinsurrection du 10 août et la suspension du roi. L'armée française, composée alors de 130,000 hommes seulement, avait à faire face à une armée plus considérable d'Autrichiens, de Prussiens et d émigrés français. La nouvelle de la reddition de Longwy porte à son comble l'irritation populaire : les magistrats ne suffisent pas à inscrire ceux qui s'offrent pour voler à la frontière. 11 fallait être bien aveugle pour ne pas voir qu'une nation animée de tels sentiments ne pouvait être ramenée sous le joug qu'elle Tenait de secouer. Le bruit, répandu dans Paris, que sous peu de jours les détenus politiques seront délivrés par les Prussiens et les émigrés, sert de mot d'ordre à ces abominables massacres de septembre, qu'exécute dans les prisons une troupe stupidement féroce, menée par quelques fanatiques et quelques scélérats ^*

1 De quelque part que tiennent de telles violences et quels qii*ea puissent être les motifs, les Amis de la paix les ont également en horreur. Il n'est peut-êire pas inutile de faire remarquer ici que le parti qui était en ce moment victime des fureurs révolutiounaires en envia la honte à ses adversaires, aussitôt qu'il put les eiercer à son tour. Témoin cett* soif de cruelles vengeances qu'il montra en maintes occasions dans le Midi et TOuest de la France; témoin en particulier cet affreux massacre quMl fit dans les prisons de Lyon, après la réaction thermidorienne, le 5 floréal 170S.

L'Assemblée législative venait de céder la place à la Convention j qui ouvrit ses séances le lendemain du jour où Dumouriez repoussait les Prussiens à Yalmy. Cet avantage est bientôt suivi de la victoire qu'il remporte sur les Autrichiens à Jemmapes. En proclamant la République, la Convention , poussée à bout par les audacieuses menées des incorrigibles fauteurs du régime déchu, croit pouvoir la fonder sur la terreur, et répond aux menaces des puissances étrangères ( 1 793) en faisant monter Louis XVI sur cet échafaud, où vinrent rouler les têtes de tant de victimes dont un grand nombre étaient, sinon innocentes , du moins loin de mériter une telle peine : exécutions à jamais déplorables ; car les principes de la vraie république, prise dans sa bonne acc^tion, tout en exigeant que Ton soit vigilant et fort en face de ses ennemis, imposent le respect de la vie humaine et réprouvent les implacables vengeances.

Depuis quelque temps, le Parleioaent anglais retentissait des attaques violentes de quelques orateurs contre la Révolution française : parmi ceux qui affectaient le plus de confondre les amis sincères et sages de la liberté avec ses mauvais serviteurs, se faisait surtout remarquer Burke, qui, peu d'années auparavant , avait été un des plus fermes soutiens des doctrines républicaines proclamées en Amérique, et qui maintenant abjurait tous ses principes, tandis que son ancien ami Fox y demeurait fidèle. Le gouvernement anglais avait déjà rappelé son ambassadeur dès la suspension du roi de France. A la nouvelle de la mort de Louis, il enjoint outrageusement à Tambassadeur français de quitter le sol de FAngleterre, et en même temps annonce aux Chambres qu'il va se joindre à l'Autriche et à la Prusse pour faire la guerre à la France. Cette agression, qui n'é-^

100 PREIIIÈRE PARTIE.

tait nullement provoquée, seyait moins qu'à tout autre au souverain qui était assis sur le trône d'où la nation anglaise avait fait descendre Charles P' pour l'envoyer à Téchafaud. Cette nation avait avec raison trouvé mauvais que d'autres États se mêlassent de ses affaires intérieures et prétendissent rempécher de changer de constitution ou de dynastie. Si Louis XIY et Louis XY, en soutenant la cause des monarques expulsés d'Angleterre» avaient eu tort, Georges III ne devait pas les imiter ; si au contraire ils avaient eu raison, la première chose qu'il devait faire, avant de combattre la Révolution française , était de renoncer à une couronne usurpée sur la dynastie qu'ils avaient défendue. Les adversaires anglais de la République française, en invo* quant contre elle les principes et les intérêts monarchiques, s'exposaient donc à être taxés d'hypocrisie et de contradiction ; ils ne pouvaient pas même se rejeter sur les excès qui accompagnaient l'enfantement de la République ; car, indépendamment de ce qu'elle était innocente du mal qui pouvait se commettre sous son nom, il n'était presque aucune des scènes, même des plus mauvais jours de notre révolution, dont la révolution anglaise n'eût la première donné l'exemple à l'Europe. Georges fait une levée de 45,000 matelots et augmente de 30,000 hommes son armée de terre. La Convention lui déclare la guerre, ainsi qu'à son allié, Guillaume Y, stathouder de Hollande; formalité assez vaine, quand déjà les adversaires ont pris une attitude hostile et qu'on ne fait que se défendre. Les forces de la France s'élevaient alors à 270,000 hommes. Dumouriez, après avoir été battu à Nerwinde, passe aux Autrichiens. Sa trahison faillit être iatale à la République; car il avait offert de joindre ses troupes à l'ennemi pour mar-

ACCAOiSSEIl£NT DES ARMÉES PERMANENTES. 101

cher sur Paris. Mais heureusement il n'avait pu entraîner dans sa défection que des officiers , et les soldats, meilleurs patriotes que leurs chefs, avaient refusé de les suivre. Pendant que la guerre civile, allumée dans le Midi et surtout dans rOuest de la France, ajoute aux périls de la situation, les alliés assiègent et prennent Condé et Valenciennes, et investissent Dunkerque. Effrayée de ces nouveaux revers, la Convention appelle aux armes tous les citoyens adultes. Il est certain que, sans ce prodigieux effort, la France allait être envahie de toutes parts et courait le risque de périr ou au moins de se voir enlever toutes les conquêtes de la Révolution sur l'ancien régime. Elle était alors presque entièrement cernée. Charles IV, roi d'Espagne , et Ferdinand IV, roi de Naples, s'étaient joints à la coalition, déjà composée de l'empereur d'Autriche, des rois d'Angleterre, de Prusse et de Sardaigne, et du stathouder de Hollande. La Convention lance contre l'Europe conjurée plusieurs armées, montant à environ 600,000 hommes ». Celles de la coalition s'élevaient presque au même nombre. L'Europe présentait donc alors le spectacle de plus de 1 million de combattants aux prises sur vingt champs de bataille à la fois. Le général Houchard gagne la bataille de Hond* schoote sur le maréchal Freytag, et force le duc d'York à lever le siège de Dunkerque. Hoche et Pichegru repoussent sur le Rhin le duc de Brunswick et le général Wurmser. Toulon, que les intrigues royalistes avaient livré aux Anglais et aux Espagnols , est repris : en se retirant , les es-

1 Des historiens en ont fort exagéré le nombre, en le portant à 1,200,000 hommes. Leur méprise est venue de ce qu^ils ont compté dans Teffectif les hommes simplement inscrits et qui devaient être appelés plus tarti.

iÛ3 FREMliRK PARTIE.

cadres ennemies avaient incendié l'arsenal et plusieurs vaisseaux ou frégates^. A Brest, Famiral Howe attaque le contre-amiral Viliaret (1794). Les Français eurent 4,000 morts ou blessés ; 6 de leurs vaisseaux furent capturés ; un septième coula, et tout Téquipage, composé de 300 hommes, fut noyé. La Convention venait d'élever ses armées au nombre de 790,000 hommes. Elles étaient ainsi réparties : armée du Nord, 250,000 hommes; des Ardennes, 40,000 ; du Rhin et de la Moselle, 200,000 ; des Alpes, 100,000; des Pyrénées, 120,000; de l'Ouest, 80,000. On ue leur avait guère fourni que des armes et de la poudre. Elles manquaient de vivres, de vêtements , de chaussure, et des objets de campement les plus indispensables. Mais elles avaient mieux que tout cela, elles étaient animées de Tenthousiasme patriotique. Jourdan défait à Fleurus les Autrichiens, commandés par le prince de Cobourg. Les Français sont maîtres de presque tous les Pays-Bas autrichiens. Au Midi, ils repoussent le roi de Sardaigne et menacent le Piémont. La Corse se soulève et se donne à l'Angleterre,qui l'avait aidée dans sa révolte. Pichegru presse le duc d'York et le force ainsi que le stathouder à quitter la Hollande, qui ne désirait rien tant que d'en être débarrassée. Le roi de Prusse demande la paix (1795) ; il est bientôt imité par le roi d'Espagne, qui venait de perdre plusieurs villes dans la Biscaye et la Catalogne. Hoche disperse les armées vendéennes.

1 Les renseignements fournis par les historiens sur le nombre de ces bâtiments brûlés ou pris sont peu concordants. Selon Coote, continuateur de VHistoire d'Angleterre de Goldsmith, il n*y aurait eu d'incendiés que 9 vaisseaux et quelques frégates. Selon M. Tliiers {Histoire de la Révolu^ Hon française), de 56 vaisseaux ou frégates, il ne serait resté que 7 vaisseaux et 11 frégates; le reste, par conséquent 38 vaisseaux ou frégates, auraient été pris ou brûlés.

La Convention est remplacée par les Conseils des Cinq- Cents et des Anciens, et le pouvoir exécutif confié à un Directoire composé de cinq membres. En Angleterre, un parti nombreux, à la tète duquel étaient Fox et Sheridan, désirait la paix, que Pitt s'opiniàtrait à refuser. L'armée de mer avait été portée à 85,000 hommes et celle de terre à 60,000.

Ici commence le grand rôle militaire et politique de cet homme extraordinaire, dont les puissantes facultés, mises au service d'un profond égoïsme et d'un orgueil sans bornes, devaient causer un si long retard à la marche de l'huxnauité.Douéau plus haut degré de cette activité qui flatte le côté fougueux et emporté de notre caractère national, il excella à cacher son astuce italienne sous cette brusquerie étudiée, que l'étourderie française prenait pour de la franchise et qui rétonnait et lui plaisait par son étrangeté. Son esprit était vif et brillant , son coup d'oeil rapide et péné-trant; mais il avait le cœur sec, quoiqu'il aimât à jouer la sensibilité. Il méprisait l'espèce humaine, dans laquelle il ne voyait que des instruments à approprier à ses fins. Chez lui, enfin, le moral était singulièrement en défaut, et cette observation, loin d'être infirmée, serait au contraire confirmée par ces démonstrations religieuses qu'il fit souvent en public, et que, dans Tintimité, il donnait pour ce qu'elles étaient. Quand on ne voit dans la religion qu'un moyen de mener les hommes, qu'un ressort de la machine gouvernementale, on n'éprouve aucune gêne à se faire musulman au Caire, ou catholique à Rome, ou quoi que ce soit quelque autre part * .

^ Je prie ceux à qui ce jugement pourrait paraître exagéré de considérer que, plus un homme est éminent par l'intelligence, plus on a le

104 PREMIÈRE PARne.

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