DÉSORDRES FINANCIERS QUI EN RÉSULTENT
Dans cette seconde partie, j'd à faire connaître exactement OU au moins aussi approximativement que possible l'état des établissements militaires de terre et de mer de l'Europe, là dépense que ces établissements entraînent et le désordre qu'ils jettent dans les finances. Cette partie de ma tâche, quoiqu'elle n'eût pour objet que des documents matériels, n'a pas été la plus facile à remplir ; elle exigeait des recherches très-multipliées, très-compliquées, souvent fort délicates. Dans la situation présente des diverses na-' tions européennes, situation inquiète et défiante, il en est plus d'une qui s'entoure de ténèbres et qui craint de révéler les détails de ses armements^ même à un ami de la paix, plus encore peut-être à un ami de la paix qu'à tout autre. Les diverses informations que j'ai dû recueillir étaient souvent contradictoires entre elles et rarement accompagnées de l'indication des sources auxquelles on les avait puisées, en sorte qu'il était fort difficile d'acquérir la preuve de leur parfaite authenticité. Malgré tous ces obstacles Je crcfis néanmoins être arrivé^ par des recherches
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persévérantes, à une connaissance approximative de la réalité. Pour établir le montant de la dépense, j avais sur certains points des documents officiels , sur d'autres des indications vagues et plus ou moins sincères. 11 a donc fallu quelquefois recourir à des évaluations un peu arbitraires : à cet égard, j'étais placé entre deux écueils, évaluer trop haut ou trop bas. Dans cette alternative , je me suis toujours tenu éloigné du premier écueil, au risque de donner contre le second, et voici le motif pour lequel j'ai agi ainsi. Dans une cause aussi juste que celle dont je prends la défense, il ne faut pas que les adversaires, battus sur le fond et forcés de reconnaître la vérité de nos principes et la légitimité des conséquences que nous en déduisons, puissent s'accrocher à des chiffres et chicaner sur un total, pour refuser de venir à nous. Si donc j'ai commis quelques erreurs sur l'estimation des sommes qu'absorbe leur système, j'ai mieux aimé que ce fût en moins qu'en plus.
Parmi les auteurs qui, à des points de vue divers, ont calculé le total de la dépense que nécessitent les établissements militaires de terre et de mer, et son rapport avec le revenu public de l'Europe, la plupart évaluent ce total au tiers du revenu général ; les plus hardis vont jusqu'à la moitié. Je montrerai que ces estimations demeurent fort au-dessous de la réalité, et que c'est une somme bien supérieure que dévore la guerre, ou, à son défaut, la paix armée. On sera frappé de stupeur en voyant jusqu^oii va cette proportion pour plusieurs Etats. Je ne me contenterai pas, comme on le fait ordinairement, des seuls documents que les gouvernements ne tiennent pas cachés; je tirerai, en outre, de l'obscurité où ils les laissent, d'autres éléments qui importent grandement à la question. Pour évaluer le
coût réel des établissements militaires , il ne faut pas se borner à constater la dépense du personnel et de l'entretien du matériel ; il faut de plus faire entrer en ligne de compte, non-seulement la perte de travail d'une si grande quantité de bras et des plus vigoureux, que la guerre enlève à Tagriculture et aux arts mécaniques, sources premières de la vraie richesse, mais encore et surtout l'intérêt annuel de la dette qu'elle a causée , et enfin l'intérêt des valeurs enfouies dans un immense matériel, soit immobilier, soit mobilier, tel que fortifications, casernes, hôpitaux, arsenaux, artillerie, chevaux, trains des équipages, objets de campement, vaisseaux de guerre et matériel de la marine militaire, etc.
On comprend que, pour mettre de la clarté et de l'unité dans Tensemble de mes estimations, en même temps que pour rendre les comparaisons faciles entre les dépenses militaire^ des diverses nations européennes, j'ai dû me servir d'une seule valeur monétaire ; et puisque j'écrivais en français, il était naturel que je choisisse le système monétaire de France, c'est-à-dire le système décimal du franc. La réduction en d'autres monnaies étrangères sera du reste une opération fort simple à exécuter, pour le cas où cet écrit serait jugé digne d'être traduit en d*autres langues.
Je suis obligé maintenant d'entrer dans des détails de chiffres, et de donner des états qui par eux-mêmes n'ont déjà rien de bien attrayant, et qui par leur répétition deviennent fastidieux. J'aurais à m'excuser de l'ennui qu'on pourrait éprouver à les parcourir, s'il n'était évident que c'est là un point capital. On est d'ailleurs amplement dédommagé de la patienc&que demande l'étude de ces chiffres, quand on arrive au résultat final et aux puissantes conclu-
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sions que ce bilan de la guerre permet de tirer. Je donnerai, pour chaque nation, d*abord l'état du personnel et du matériel de son armée de terre et de mer, puis l'état de la dépense. Si je prenais pour base de ce^ états les artnements du jeur, on pourrait m'objecter que cette situatioii est accidentelle et momentanée, ie neveux pas user de tous les avati.lages d'une cause qui surabonde de moyens. Je me cotitènterai donc des chiffres fournis par cette organisation ordinaire qiie l'on a|)pelle normale, et qui était immédiatement antérieure à l'époque récente où la France et l'Angleterre ont pris part à la guerre d'Orient. Je renverrai dans les notes l'indication des principaux accroissements survenus depuis. J'aborde, sans autre préambule, notre effrayant inventaire.