MOYENS D'T METTRE UN TERME
J*arrive à la partie principale de ma tâche; c'est aussi celle que j 'affectionne le plus, parce que je m*y sentirai plus spécialement sur le terrain de la sagesse pure et dégagée des questions d'intérêt. Le lecteur a pu entrevoir déjà, dans tout ce qui précède, les inconvénients politiques, moraux et sociaux des établissements militaires : j'ai maintenant à y insister particulièrement. Jusqu'ici j'ai fait voir ce que coûtaient aux peuples la frénésie de la guerre et l'insigne folie de la paix armée. J'ai montré par là combien ils seraient intéressésà renoncer à ce ruineux système. Mais, tant que je me serai borné à des considérations de cet ordre inférieur, qui sont celles pourtant qui frappent le plus le commun des honmies, je croirai n'avoir rien fait encore. Nous avons parlé d'abord utilité. Mais l'utilité n'est pas toujours le bien. Parlons maintenant raison et morale, et faisons voir qu'ici utile est synonyme de droit, de bon et de juste. Je forcerai les plus récalcitrants à regarder de près et à toucher du doigt les plaies de la guerre ; je les convaincrai de tout ce qu'elle a de monstrueux et
202 nfittiÈME pAniE.
de crimioel, et je leur ferai, j'espère, partager celte répulsion énergique et raisonnée, que l'étude et la réflexion m'ont inspirée de )>ODne heure pour le métier des armes. J'ai dû ajouter aux considérations critiques de cette troisième partie des propositions de réforme de 1 état actuel des choses. Il ne suffisait pas en effet de faire voir, le maly qui se montre d'ailleurs assez de luinq^éme , il fallait surtout en indiquer le remède et démontrer h possibilité de rappliquer. Chacun sait que c'est dans les difficultés réelles qui existent sur ce dernier point, difficultés qu'ils exagèrent et qu'ils feraient naître au besoin, que se retranchent les partisans du maintien des années.
Wem 4e émrée éem eati^ircft toméém j^mr la gmerre*
Que sont deyenus ces castes empires bmàè» par la guerre 7 Où sont les conquêtes des grands capitaines soil de l'antiquité soit des temps modernes, Sésostris, Cyrus, Alexandre, Jules César qui est le Trai fondateur de l'empire romain, Charlemagoe, Gengis^Khan, Tamerlan, Charles-Quint, Charles XII, Napoléon enfin 1 Ces ODUTres établies à si grands frais par la violence ont été détruites par la même cause. Les plus belles et les plus riches con* trées du globe , l'Europe orientale , l'Asie occidentale et méridionale, et l'Afrique septentrionale, ont été, dans les temps anciens , couTertes de nombreuses populations et de cités florissantes. Depuis longtemps ces mêmes contrées ne présentent plus que dévastes déserts, couverts de ruines, et à travers lesquels on voit errer quelques rares peuplades à demi barbares* Qui donc a semé ainsi la stéiilité dans
G0NSIDÉBATI0II8 WêHLèMM Sf t^OLlTIQUES. S0$
ces pays que Dieu avait ornés avec tant de prodigalité? Qui a substitué aux arts de la civilisation les sinistres témoins d'une immense dévastation? Qui a réduit à un état si affligeant d'infériorité intellectuelle tanfrde millions d'êtres qui pourtant sont créés pour connaître la vérité et pratiquer la justice, et qui sont appelé» au partage des glorieuses destinées de l'humanité? Interrogez l'histoire. Elle vous crie que c'est Touvragé de la guerre. Et Ton viendra encore célébrer les louanges de cette furie digne de toutes les malédictions ! Et Ton osera , en présence de faits si hautement accusateurs, nous dire encore qu*elle est le véhicule de la civilisation ! Combien plus souvent n'a-t-elle pas été le véhicule de la barbarie, en abrutissant les vaincus par le despotisme ou en leur apportant tantôt la grossièreté tantôt la corruption des vainqueurs? Je ne veux pas nier qu'elle ait pu laisser occasionnellement sur son passage quelques germes civilisateurs , car il est dans la nature des choses que le bien naisse quelquefois à l'occasion même du mal. Mais à quel prix s'est obtenue cette civihsation , arrivant à la lueur des incendies et toute dégouttante de sang humain ? N'y a-t-il pas d'autres voies moins coûteuses, plus sûres et plus légitimes, par lesquelles elle doit se répandre dans le monde? Bientôt un steamer pourra plus pour cela qu'une armée d'un million de combattants, et les chemins de fer agiront avec plus de promptitude et d'intelligence que le génie malfaisant et la détestable ambition des conquérants. Comparez à leurs œuvres de destruction celles qui sont fondées par les arts de la paix, par l'agriculture, le tissage des étoffes, le traitement des métaux, la navigation, l'imprimerie, et les applications multiples de la force de la vapeur et des autres agents phy*
204 mOISlÈllE PARTIE.
siques et chimiques à nos divers besoins, et dites de quel côté sont les effets bienfaisants et durables.
Presque toutes les nations européennes ont maintenant dans leurs fastes assez de gloire militaire pour défrayer de brillantes épopées et inspirer ceux de leurs poètes futurs qui ne sauraient qu'imiter ceux du passé. La France s*est enivrée de cette prétendue gloire. En 1814 et 1815, les nations chez lesquelles elle s'était promenée en dominatrice ont pris leur revanche ; elles l'ont foulée aux pieds et saignée des quatre veines. Qui donc en définitive a gagné à ces jeux sanglants, et qui pourrait avoir intérêt aujourd'hui à les recommencer au prix de si grands désastres et de si grands sacrifices, également imposés aux vainqueurs et aux vaincus? Certes ce ne sont pas ces classes laborieuses dont se compose la presque totalité de l'espèce humaine. Qui, plus que les travailleurs, a intérêt à l'abolition de la guerre? Le sang qui s'y verse est le plus pur de leur sang, et les énormes dépenses qu'elle nécessite sont en grande partie prélevées sur le fruit de leurs labeurs. N'y a-t-il pas assez de misères et de souffrances inévitables attachées à notre condition, sans que nous y joignions ces indicibles douleurs de la guerre, qui dépendent uniquement des égarements de notre volonté ? Si Ton examine à fond quels sont les derniers et les plus positifs résultats de ces victoires si vantées et obtenues dans les hasards de la guerre, on verra que la plupart du temps ils se réduisent à avoir fait à la partie adverse
CONSIDÉRATIONS MORALES ET POLmOlTES. 205
un peu plus de mal qu'on ne s'en est fait àsoi*mème. J'en ai donné de nombreux exemples dans la première partie. Beaux sujets de gloire en vérité 1 Admirables textes pour des chants de triomphes ! Les pompeux bulletins que les conquérants envoient à leurs peuples se ressemblent tous ; on peut les résumer en ces quelques mots : a Réa jouissez-vous et remerciez Dieu. J'ai écrasé l'ennemi et a frappé le pays conquis de grosses impositions. C'est «c pourquoi, au reçu de la présente, vous vous dépêcherez « de m'envoyer des hommes et vos derniers écus, dont j'ai tt le plus pressant besoin. » Quand les peuples ne seraient mus par aucun principe d'honnêteté et d'humanité, il faudrait encore qu'ils fussent insensés s'ils refusaient d'ouvrir les yeux au grand jour qui s'est fait sur cette question.
Ce «lie deit être le vrai ipatrlettoaie*
Celui qui succombe dans un jour de bataille n*est pas le plus à plaindre , car il vaut mieux être tué que de tuer. Si, par impossible, il y avait nécessité que mes compatriotes égoigeassent cent mille étrangers ou que des étrangers égorgeassent cent mille Français, et que j'eusse à opter dans cette alternative, je n'hésit^ais pas à dire : « Péris- « sent plutôt cent mille Français que de se souiller du a meurtre d'autant d'étrangers I » Peut-être, en lisant ces lignes, quelqu'un de ces monopoleurs de patriotisme, dont l'espèce croît soiis tous les climats et particulièrement en France, s'écriera-t-il de sa plus grosse voix; Cl \ou8 n'aimez donc pas votre pays? » J'aime mon pays
906 noisilifi rAMu.
autant et plus que ces pauvres niais. Pour sûr je l'aime d'une autre façon qu'eux. Je Youdrais le voir prospérer par Tamour de l'humanité et non par l'égoîsme national, par l'union avec les autres pays et non par l'isolement ; je le voudrais riche de vertus, heureux du bonheur de ses voisins autant que du sien propre, et non point bassement jaloux de la richesse des autres ou goûtant une satisfaotion immorale à la vue de leurs souffrances et de leurs humiliations.
Les divisions d'intérêts que des hommes pervers ont semées parmi les nations, et qu'ils cultivent avec tant de soin parce que, selon la maxime machiavéliste, ils en recueillent les fruits, ne sont point nécessaires. Le moment ap-* proche où les peuples comprendront qu'ils appartiennent tous à une même famille , et que le patriotisme ne doit plus rien avoir d'étroit ni d'exclusif, mais qu'il peut et doit s'allier à un sentiment plus élevé, le respect pour les droits de Thumanité^ Alors les principes de la morale, qui est essentiellement une, seront reconnus applicables et s'appliqueront en effet aux dations aussi bien qu'aux individus, et Ton comprendra enfin que rien n'est plus véritablement antisocial que les idées militaires et les institutions dépendantes de la profession spéciale des armes.
• Uq philosophe stoïcien, uq Bornai a, à qui je reproche ses ianneases richesses et ie relard qu*il a mis k s'éloigner de Néron, a devancé sur ce point les peuples chrétiens : a Non sum uni angulo natus : patria mea to- < tusikic mundus est. a (Sénèqae, BpiiMa XXVHt^ t. lU, Strasbourg, IS09.)
CONSIDÉRATUm MOtâlM HT POLRIQOES. 909
§iv.
Aujourd'hui encore on bénit les drapeaux qui conduisent les hommes à de mutuels égorgements. En donnant à un Dieu de paix le nom de Dieu des armées, on fait de l'être infini en bonté le complice de ceux qui s'abreuvent des larmes de leurs semblables. On le remercie de ces victoires qu'il faudrait ou expier comme des crimes lorsqu'elles ont été rempcH^tées dans des guerres offensives, ou déplorer comme la plus triste des nécessités quand elles ont été ob* tenues dans des guerres défensives. Aujourd'hui encore on renouvelle cette comédie d'un jour de jeûne universel, prescrit à une nation pour obtenir les succès de la guerre. Gomme ces succès ne peuvent s'obtenir que par la plus grande somme possible de mai fait aux ennemis, jeûner en vue d'un pareil résultat revient a adresser à Dieu une prière qui serait aind formulée : «Père céleste, toi qui aimes tous a tes enfants avec une égale tendresse , tu vois que nous « nous mortifions une fois par hasard, un jour sur mille* « Nous comptons bien que cela te déterminera à interve- « nir miraculeusement pour que nous égorgions un trèsce grand nombre de nos frères. » Et ce sont des nations si fort en avance sur tant d'autres, qui donnent encore au monde l'exemple de ces folies !
Le nombre des hommes qui, depuis les temps bistori* ques, ont péri directement par la guerre, sans parler de ceux qui ont péri par ses conséquences plus ou moins in* directes, ost incalculable* Pendant les deux cents dernières
308 IBOIflliMB PAUIB.
années seulement » l'Europe a contribué dans cette immense tuerie pour une pari d'environ cinq millions d'hommes; les soixante-quatre dernières années ont fourni les quatre cinquièmes de ce chiffre, et la France, y ayant à elle seule perdu plus de deux millions d'hommes, a apporté la plus grosse part à cet holocauste offert au démon de la guerre. C'est donc quand l'Europe prétend que le progrès des lumières et le perfectionnement de la science militaire ont rendu la guerre moins meurtrière, qu'elle a montré le moins de respect pour la vie humaine. Amère dérision ! Si le meurtre d'un seul homme , commis sans nécessité, est un crime, quelle effroyable responsabilité doit peser sur ceux qui ont causé ces égorgements en grand, exécutés pour la plupart sans vraie nécessité! A quelle juste réprobation la postérité, plus éclairée et plus morale, ne vouerat-elle pas la mémoire de ces prétendus grands hommes que la vaniteuse corruption de quelques poètes et de quelques historiens a offerts à l'admiration de la foule ! Que dira-t-elle de ces époques d'incroyable infatuation oii, pour un monument destiné à honorer la mémoire d'un bienfaiteur de Thumanité, on en élève des centaines en l'honneur de ceux qui l'ont si outrageusemaat traitée?
Armées pcmiiiBeiites, «bsUicles a« iprogrè»*
Les armées permanentes sont de perpétuels obstacles au progrès dans la voie libérale. Une nation, fût-elle en république, qui fait de la profession militaire une profession spéciale et permanente, ne sera jamais libre. Qu'on cite, soit dans le passé, soit dans le présent, un seul exemple
qui me contredise. On ne conservera aucun doute sur Ja vérité de cette assertion, si Ton interroge l'histoire sérieusement et sans prévention. Je rappellerai ici un des plus grands enseignements du passé : la république romaine ne fut-elle pas condamnée à une mort prochaine le jour où elle permit à César d'avoir en permanence ces armées qui devaient bientôt mettre l'empire à l'encan et élever au souverain pouvoir et renverser successivement cette série de deqM>te8 dont les crimes et les infamies ont épouvanté le monde? De longs siècles de monarchie absolue ont ainsi façonné rinstitution militaire en Europe, que le soldat, qui ne devrait jamais oublier qu'il est d'abord homme et citoyen, fait abnégation de ces derniers titres. Il ne croit plus appartenir à son pays , mais il se considère comme la chose de celui qui commande. Assoupli par le joug de fer de la discipline, il en vient bientôt à n'être plus qu'un esclave dont toute la science, toute la morale et toute la religion consistent à tuer ou à se faire tuer sur un signe du maître. Le dédain des militaires pour les institutions civiles, leur disposition à ne reconnaître d'autre droit que celui de la force physique, à n'estimer d'autre qualité que la bravoure brute et irréfléchie, à ne respecter d'autre vertu que celle de l'obéissance passive, à n'honorer d'autre autorité que celle du commandement aux formes sèches et hautaines, tout cela est connu de tous. Il est trop évident que je mets à part les exceptions. Elles sont nombreuses parmi ces malheureux soldats, enlevés si cruellement aux travaux de l'agriculture ou des arts mécaniques , et qui n'entendent point faire une profession définitive d'un métier qu'ils exercent par force et avec répugnance. Mais il y a aussi, chez les officiers, des exceptions d'autant plus
210 TROISIÈIIE PARTIS.
louables qu'elles se conservent dans un milieu pervertissant : il en est que les mauvaises influences de leur profession n'ont point corrompus, et parmi lesquels, si un nouveau Charles IX, égaré par une nouvelle Gatheriney venait leur ordonner d'égorger leurs frères, je ne doute pas qu'il ne se rencontrât encore plus d'un Apremont ou d'un Chabot pour répudier ce rôle de bourreau. Ceux-là nourrissent au fond de leur cœur des croyances élevées et des sentiments d'humanité ; ils comprennent que la guerre est une chose horrible et contre nature, et qu'elle doit finir par disparaître. Les autres, et c'est malheureusement la grande majorité, s'endurcissent dans leur métier, et l'orgueil qu'il développe étouffe en eux le sensdes choses morales. Us ont une ma* nière de marcher^ de porter la tête , de regarder et de parier, qui n'appartient qu'à eux et par laquelle ils mettent en fuite les gens sensés qui se trouvent sur leur passage. Disons même que l'affaiblissement de l'intelligeace et de la moralité, produit par la profession militaire, est encore plus sensible chez eux que chez les simples soldats. Il y a deux raisons pour qu'il en soit ainsi. D'abord les simples soldats ne demeurent ordinairement au service que pendantquelques années; rentrés dans leurs families,ils n'y rapportent pas toujours mais ils peuvent encore y reprendre les habitudes laborieuses et pacifiques de la vie civile, et leur intelligence et leur moralité peuvent en ressentir l'heureuse influence. Les officiers, au contraire, exerçant généralement leur profession pendant la plus grande partie de leur vie, en éprouvent bien plus longtemps les funestes effets et finissent par s'y habituer. Aussi, quand on a misa part le très-petit nombre de ceux qui ont des habitudes studieuses et qui appartiennent particulièrement,
CONSIDÉRATIONS MOiULES ET POLITIQUES. 311
mais noa exclusivement* aux armes spéciales appelées sa*- Tantes , remarque-^t-on chez la plupart d'entre eux une étroitesse d'esprit qui est devenue en quelque sorte proverbiale parmi les observateurs instruits. Une seconde raison pour laquelle la profession militaire affaiblit les facultés intellectuelles et morales des chefs plus encore que des simples soldats, c'est que, chez ceux-ci, la mauvaise influence du métier provient, en grande partie, de leur peu d'expérience de la vie et de l'ignorance où ils sont laissés dans leur jeune âge , ignorance dont les jugements faux mais désintéressés peuvent être rectifiés aussitôt que cessent les circonstances malheureuses qui en ont été les occasions, tandisque chez les officiers, qui, dans leur jeunesse , ont ordinairement reçu quelque culture, elle provient de sophismes, d'intérêts et de toutes sortes de mauvaises passions persistantes. Or la corruption qui vient da pareilles causes est infiniment plus difficile à guérir que celle qui vient de simple ignorance.
Effets de l'obélasanee passive*
En interdisant aux militaires Tusage de leur faculté de raisonner, on leur ôte insensiblement rintelligence du bien et du mal. Comptez ceux qui sont capables de juger de la justice des guerres dans lesquelles ils sont acteurs; à peine en trouverez-vous un sur mille. En fait de conception et de raisonnement , ils marchent de pair avec ces terribles instruments de meurtre, sur lesquels on lit la plus brutale des inscriptions*. L'ensemble des habitudes
1 UlUma ratio regvm, La crudité de ces trois mots, que lesgoaveniMtf
.qu*on leur donne étoufTe les disposilions sympathiques que la nature avait mises dans leur cœur. Quand ils sont bien plies à l'obéissance passive, lorsque, arrivés au point de renoncer à se servir des facultés supérieures qui distinguent l'homme, ils tuent sans émotion et sans scrupule, ils sont censés être arrivés à la perfection du métier. II faut voir alors comme ils se croient d'autant plus méritants qu'ils s'enivrent davantage de destruction! Ce n'est pas seulement dans les histoires bassement louangeuses ou dans les bulletins emphatiquement menteurs qu'il faut lire le récit des batailles , c'est dans les relations yéridiques et complètes qu'il faut prendre connaissance des horribles scènes qu elles présentent et des ravages qui y préludent ou qu'elles traînent à leur suite. Il faut entendre les cris des blessés et les imprécations que d'affreuses agonies arrachent aux mourants; il faut voir cette terre inondée de sang et jonchée de cadavres, ces campagnes dévastées, ces villes Uvrées au pillage et à l'incendie. Je ne puis entrer dans le détail, qui serait du reste infini , des guerres et des combats . Je renvoie ) e lecteur aux histoires particulières et aux mémoires. Il n'aura pas à remonter jusqu'à ces conquérants barbares, Alexandre, égorgeant les habitants de Thèbeset de Tyr; Jules César, massacrant, dans Avaricum, jusqu'aux vieillards, aux femmes et aux enfants ; Attila, appelé du nom blasphématoire de Fléau de Dieu; Charlemagne, qui exterminait lesSaxons
prendraient pour une raillerie si c*élait tout autre qa^eui^mèmes qui tes inscrivit sur leurs canons, caractérise on ne peut mieux i^esprit miliuire. Je n'y trouve donc rien à reprendre, sinon que, dans la plupart des cas où cette raûon-là a fait entendre sa voix, uUima aurait dû ôtre remplacé par unica.
CONSIDÉRATIONS MORALES ET POLITIQUES. âlo
désarmés, parce qu'ils refusaient le nom de chrétiens, qu'il leur offrait le sabre à la main ; Gengis-Khan, qui convertit en désert les plus belles contrées de l'Asie; Tamerlan, qui élevait des tours et des pyramides avec des crânes humains. Qu'il voie comment, au seizième siècle, un duc d'Albe faisait la guerre dans les Pays-Bas; comment, au dixseptième siècle, un Tilly se conduisait au siège de Magdebourg; avec quelle respectueuse ponctualité un Turenne même et un Duras exécutaient les ordres impitoyables de Louis XIV dans lePalatinat; avec quelle férocité, au dixhuitième siècle, les généraux de Catherine II faisaient la guerre en Pologne et en Turquie. Qu'il n'aille pas si loin : il trouvera, au commencement de notre siècle, dans les désastreuses expéditions de Bonaparte en Esps^ne et en Russie, de nombreux exemples de ces immenses désolations qu'engendre la fureur des combats. Qu'il se borne même avoir comment, dans ces dernières années, en pleine civilisation, la guerre s'est faite en Afrique, en Espagne, en Allemagne et en Italie. J'avoue que je ne saurais comprendre comment celui qui a été témoin de pareils spectacles ou qui en a lu les récits fidèles peut continuer d'être épris des charmes de la gloire militaire '.
* Un auteur américain, à qui j*anraî pins loin à reprocher de regreu* tables exagérations, Thomas Upbam^ a donné un résumé saisissant des maux de la guerre. Je demande la permission de citer ce passage où Fauteur nous transporte au milieu d*une plaine dans laquelle va se livrer une bataille :
« As we percelve that tfaey bear the same image, and know that tbey a corne from the band of tho same Creator, we naturally conclude^ on tf every principle of reason and bumanity» ihat tbey are assembling for a no other than just and amicable purposes. But we soon discover to our c great sorprise, ihat tfaeir meeting and salutalions, so far from being of < a consultative and friendly cbaracter, is violent and threatening, and
s 1 4 TAOMltME PAKTIE .
§vn.
ËmmmmmihaUé^ férocité.
La vue du sang, Thabitude du carnage etde ladestruction font bientôt nattre dans l'âme et y entretiennent une disposition à l'insensibilité, trop souvent naême à la férocité,
« takes place with every démonstration of bostility, amid the clasb of
« twordt and tbe bristilng of bayoneia. But man, even when plaeed il
« tbis lameniable position of crime and craelty^ discoyers traits of cba*
« racter wbich sbow tbat he was formeU for better thiogs ; great saga-
c city, promptness !n tbe moment of péril, activity, courage, indomitable
c peneveranee. Tbese traits ofcbaracter mlgbt be applied for great
« gooU ; but bore- tbey are applied and too dreadfolly appliod in ac«
« eelerating tbe worlE of destruction, to smile down tbe oppoâng
« combatant, to tear open the foantains of life, to roU onward the
« dreadfiil wave of war. In a few moments afier thèse vasi messes are
« met tûf eiber, we bear tbe clash of swords, tbe tnt* of cannon» Uie
fl noise of the confusion, the sbout of victory^ the groans of tbe wounded
« and tbe dying ; but nothing^ exccpt some shadowy outlines^ is seen.
ff Afler a wbile tbe smoke rolls slowly away, and in tbe llgtat of tbe
c glaring tnd sickly son, we foebold tbe wbole plafn eoTend withhaiAin
« bodies, multitudes of ibem dead and others in t state of intense snf-
« fering from their wounds. And if we underlake to count them, the
c enumeration only increases that overwfaelming sensation which the
« mère glanée bad tended to inspire. On the Geld of Ansterlitz twcnty
« tbousand, on tbe field of Bautien twenty five tbousatid, at Dresden
c tbirty tbousand, at Waterloo forty thousand, at Eylan fifty tboosand^ at
« Bofodino eigbty thousand... As we cast our eyes over the field of
c battle, corered with sucb a multitude of dead and wounded persons,
« we cannoi but be Qlled wiib astonishment and horror, especiatiy wfaen
< we remember tbat tbe combatants are ail the dépendent and favored
m children of tbat great being wbo not only made them but reqnired them
« to loTe one another. Certain it is that the spectator, as be looks npon
«f the field of battle, bas émotions of numingted surprise and conster-
« nation ; he feels that a dreadful crime bas been committed the guiU of
« which resta somewbere; he is stunned and amazed, and bardly knows
je pourrais en citer des milliers d'exemples, mais qui auraient rinconTénient d'occuper dans cet écrit une place démesurée, et qui est réclamée par tant d'autres considérations. Que le lecteur veuille bien remarquer que cette influence détestable du métier des armes ne se produit pas seulement sur les natures les plus dégradées et déjà disposées d'elles-mêmes à la cruauté, sur un Vitellius, par exemple, Tenant, quarante jours après la bataille, dans les champs de Bédriac, contempler, flairer même avec délices les cadavres en putréfaction*. Elle se produit même sur les natures les plus portées à la douceur et à la bonté. Ici encore je pourrais citer une inanité de noms : obligé de me borner, j'en prends deux des plus respectés. Germanicus, dont Tacite vante la mansuétude envers les ennemis, nous est représenté par le même historien comme traitant les Germains avec une horrible cruauté. Chez les liarses et les Cattes, il ravage le pays par le fer et la flamme, et n'épargne ni le sexe ni l'âge. Chez les Chérusques, il jonche de cadavres un espace de dix milles, animant lui-même ses soldats au carnage, et les priant de ne point faire de pri-
c wbat cbaracter to attach to man wbro can permit bimself to be engaged « in sucb transactions; and yet it cannot be doubted tbat the effecl of the c scène wfaich is before him, is iessened by its own dimensions, is di- « miuished by its very vastuess. Tbe man wbo is tbinking of the suffer- « ings offorty or firty tbousands, can bave no very distinct conceptions of « tbe sufferings of a parlicular individual in ihat vast number. If he < could take a fuli and distinct view of the sufferings of eacb one in tbat « great muititude, if he could see (he (ears and the agonies in eacb par*- « ticuiar case, and by some process of intellectual and sen tient arithmetic « could bring them aii inlo one sum and place them ali l)efore the mind a at once, wbat a vast amount! Wbat unparallelled wretcbedness c( With wbat torture wouid it fill the soûl! n (Manuai of peace, part. I, chap. I. New- York, 1886.) * Tacite, /7»^ortartim, Uh. Il, aru 70; et Saétone, Htottluf, art. 10.
216 THOISIÈMK PARTIE .
sonniers^ Titus, que les historiens dépeigoent comaie si clément, et qui fut appelé du nom emphatique de Délices du genre humain^ se montre brutal et inhumain dans la guerre de Judée. Il égorge tous les habitants mâles de Joppé et emmène esclaves les femmes et les enfants. Assiégeant Jérusalem, il fait crucifier ceux de ses habitants que la famine force à en sortir. Maître de la ville, il la livre au pillage et permet à ses soldats de Tincendier. II vend une partie des captifs et en laisse mourir 11,000 de faim ou de désespoir. Après la victoire, il en fait périr froidement plusieurs milliers dans des jeux publics. En somme, lésine de Jérusalem coûte la vie à 1,100,000 Juifs et la liberté à 97,000».
§ vm.
Les armées permanentes sont une cause de démoralisation. Le jeune soldat, habituellement oisif, privé de toute direction morale à Tépoque de la vie où il en aurait le plus grand besoin, arraché k sa famille au moment où il commençait à y contracter des habitudes d'ordre et de travail, n"y rapporte souvent que l'habitude de la fainéantise, les vices de la garnison et la dureté sauvage, contractée au métier de la guerre. La plupart des hommes qui exercent la profession militaire sont condamnés à un célibat forcé, qui, s'alliant à une vie très-libre et ordinairement désœuvrée, ne peut qu'amener, entretenir et propager la disso-
* Annalhm lib. /, art. 51 et 66, et Ub. Il, art. 17, 18, 21 ei 78. ■ Josèphe, Guerre des Juifs, liv. III. ch. xxi; liv. V, ch. wviii ; II?. VI. ch. xxxT, XL, XLii et XLv; et liv. VU, ch. yi et yiii.
COVSIOÉRATIONS MOBALES ET POUTIQUES. 2i7
lijiioa des mœurs. Dans une pareille matière, je dois m'abstenir d'explications détaillées. Ce que je pourrais ajouter du reste n'apprendrait rien à personne ou l'apprendrait à ceux qui le sauront toujours assez tôt. Je dirai donc seulement que, si Texistence des armées permanentes n'est pas la seule cause du débordement des mœurs et du mépris dans lequel est tombée l'institution du mariage, il est au moins certain que ce ^e l'on peut appeler aujourd'hui la prostitution privée aussi bien que publique n'est susceptible d'aucune guérison, d'aucune atténuation même, tant que se maintiendra le système actuel des armées perma* nentes.