‹ De la guerre et des armées permanentes (volume 4)Chapitre 8 sur 54 · XI · texte numérisé non relu

XI

Jingleterre» France» ProTtnces-Ciiiesy ^pugne»

de fleSfi é, lettH.

A son avènement au trône, Charles P' avait accepté deux legs funestes de son père Jacques P^ la guerre d'Espagne et Buckingham, un de ces ministres dont la faveur égale la fatuité et qui semblent nés pour la perte des empires. Sa femme, Marie^Henriette de France, fut bien au€8i pour quelque Qbose dans sas malheurs : un siècle et demi plus tard, une influence de mémo nature contribuera aussi, de l'autre côté du détroit, à perdre un autre roi, qui aura également à expier toutes las fautes d'une dynastie . Charles débute par casser le Parlement (1625), qu'il trouve trop mesquin dans ses allocations pour les frais de la guerre, et qui se permet de les accompagner des plaintes du pays et de demander le renvoi du favori. Il a recours aux emprunts forcés, équipe une flotte et envoie à Cadix 40,000 hommes, qui se rembarquent bientôt, décimés par la peste. Un second Parlement, composé en grande partie des mômes députés que le roi avait cassés et que la nation lui renvoie, se montre encore plus exigeant que le prer

AGCROISSEME^ OSA iftH^SS 9ERMAIŒNTES. 45

mier, et à mesure que crott la fermeté des représentations, le ton de Charles deviept plus menaçant. Buckingbam est accusé dans la Chambre des pairs et déviant Tobjet d'une animadirersion universelle ; Charles le récompense en le faisant élire chancelier de l'Université de Cambridge, Il le charge de diriger une expédition contre la France, et dont le but apparent est de secourir les protestants de La Rochelle; mais des historiens donnent pour véritable motif de cette guerre une autre cause : Buckingbam s'était mal trouvé, loFS de son séjour à la cour de France, d'avoir osé porter ses vues libertines jusque sur la reine. C'était pour venger sa vanité blessée qu'il avait fait déclarer la guerre à la France, comme il avait, sous le règne précédent, fait déclarer la guerre à l'Espagne par dépit de ce que son inhabileté avait fait échouer le projet de mariage du prince de Galles avec llnfante. Voilà comment la fortune des peuples a souvent dépendu des criminelles passions d'un favori I L'expédition de Buckingbam n'eut d'autre résultat que la perte de 2,000 hommes. Charles casse le second Parlement et renouvelle les emprunts forcés. Mêmes difficultés avec un troisième Parlement, qu'il renvoie également. Buckingbam est assassiné (i62Q). Charles rer nonce alors à continuer la guerre. Pendant onae .ans, il se passe de Parlement et lève toutes sortes d'impôts arbitraires. Excité par Laud, archevêque de Cantorbéry, il veut imposer la liturgie anglicane aux presbytériens d'Ecosse, qui se révoltent et contre lesquels il envoie une armée de 26,000 hommes. Il se décide à convoquer un quatrième Parlement, qui, au lieu de lui accorder des subsides, approuve la résistance des Ecossais, et qu'il dissout immédiatement (1640). La mén^e année, il convoque à

44 PAEMIÈBE PARTIE.

York ce cinquième et long Parlement qui devait assister à la ruine de la monarchie. De ce moment, Charles, se montrant aussi humble qu'auparavant il avait été hautain et opiniâtre, hâta lui-même sa ruine. Il est obligé de subir toutes sortes d'humiliations, jusqu'à se voir accusé d'avoir aidé les catholiques irlandais dans leur projet d'exterminer tous les Anglais présents dans leur lie. 40,000 protestants avaient été massacrés dans TUlster (1641). Ce fut la Saint- Barthélemi de llrlande, avec cette différence que cette fois les bourreaux étaient les opprimés. Parmi les actes d'humilité de Charles, il en est un que l'histoire ne lui pardonnerait pas s'il ne l'avait reconnu lui-même et expié à son heure suprême. Strafford, qui d'abord avait combattu Buckingham, l'avait remplacé dans la faveur du roi et la haine de la nation. Il fut accusé devant le Parlement et condamné à mort : le roi, dont il avait été le docile instrument, signa lâchement l'arrêt de mort. Il arrive quelquefois aux âmes faibles des accès subits mais presque toujours intempestifs d'énergie : Charles voulut, quand il n'était plus temps, recourir à la force. Il déclare au Parlement une guerre qui va faire couler des flots de sang. A Edge-Hill, 30,000 hommes sont aux prises et laissent 5,000 cadavres sur le champ de bataille (1642). L'année parlementaire, accrue d'un secours considérable» amené par les Écossais, s'éleva bientôt à plus de 40,000 hommes. L'armée royale fut écrasée à Marston-Moor, où les deux camps offrirent le spectacle de 50,000 concitoyens cherchant à s'entr'égorger (1644). L'année suivante, elle est défaite de nouveau à Naseby, où les papiers de Charles, tombés entre les mains de ses ennemis, leur prouvent qu'il avait cherché aies tromper, quand il protestait qu'il n'ap-

ACCROlSSEIfElIT DES ABIIÉBS PERMANENTES. 45

pelait à son secours ni les étrangers ni les catholiques irlandais. Charles, qui s*est remis entre les mains des Ecossais, est livré par eux au Parlement, qui paye cette lâcheté 400,000 livres sterling (1647).

Cromwell, chef du parti des indépendants et maître de Tarmée, substitue bientôt son autorité personnelle à celle du Parlement, Il fait enlever le roi, qui s'évade et .est repris. Il éloigne du Parlement les membres qui peuvent l'entraver dans ses entreprises, et y établit une haute cour, composée en grande partie des officiers de son armée, et qui condamne le roi à périr sur Téchafaud (1649). La violence, mise au service d'un bigotisme étroit et fanatique, avait alors pris la place de toute autorité régulière. Pendant que Charles se rendait pour la dernière fois au tribunal qui le condanma et pendant qu'il en revenait, les soldats et la populace l'insultèrent : on alla jusqu'à lui cracher au visage. Il supporta ces outrages avec dignité, et comprenant trop tard combien la force matérielle, sur laquelle il s'était si longtemps étayé lui-même, a besoin d'être guidée par la raison et la justice, il prononça ces paroles mémorables, qui peignent avec une si parfaite vérité le vice de la profession militaire : « Pauvres âmes ! a Us traiteraient leurs généraux de la même façon pour «six sous * ! » Pendant son règne, Charles avait levé plus de 20 millions de livres sterling en taxes extraordinaires, et la majeure partie de ces sommes avait été employée à faire la guerre à ses sujets.

Charles II est proclamé en Irlande et en Ecosse. Cromveell

* c Poor soûls ! They would treat ibeir gênerais in tlie same manner u for six pence. > (Goldsmith, History of England^chstp, xxxii, Charles I; tendres, 1771.)

4d ^Eintf^fe pAfttiE.

soumet rirlande en peu de jours, après y àvoif semé la terreur en faisant passer au fil de l'épée les populations qui lui résistent (1650). Il rentre triomphant à Londres, puis il va au-devant de l'armée écossaise, composée de 30,000 hommes, la bat à Dunbar, et, Tannée suivante, achève de la détruire à Worcester, où 2,000 hommes sont tués et 8,000 pris et vendus aux Américains. Charles, dont la tête avait été mise à prix, est errant pendant six se* maines, et se réfugie en France. La république des Provinces-Unies, infidèle à son principe et obéissant à des motife de basse jalousie, avait soutenu la cause de Charles P"", Cromwell lui déclare la guerre (1652). La flotte anglaise se composait de 150 vaisseaux, commandés par l'amiral Blacke et montés par 20,000 hommes. Les hostilités durent deux ans, et épuisent les richesses et le commercé des deux nations dans sept batailles navales. Rencontrant quelque opposition dans le Parlement, le dictateur s'y rend, accompagné de 500 soldats, et en disperse les membres. En lisant ceci, oii ne peut retenir Timagination, qui franchit les siècles pour aller assister aux parodies qui s'en feront ailleurs et qui trouveront encore un public pour y applaudir. Cromv^ell règne enfin sous le nom de Protecteur j dénomination qu'ufi peuple qui à le sentiment de sa dignité devrait trouver plus outrageante enôore que celle de roi. Soft altesse est installée solennellement à Whîte** Hall, et Ton met à sa disposition une armée de 30,000 hommes. Pour comble de profanation, le nom de républi-' que continue de couvrir cette tyrannie. Il fallait la guerre extérieure à ce soldat dévot ou hypocrite, qui larde grotesquement toutes ses brutalités de citations des saintes Écritures; il la déclare à l'Espagne sans raison (1655). Est-ce

ACGROISSEMEMf BM ÂHMfifiêl teRMANENTES. 47

que lëê rois d'autrefois avaient besoin de raisons ({tlatld ils TOttlaieot faire la guerre, et un protecteur de république serait-il de moins bonne maison? La fortune le seconde : ses vaisseaux pourchassent la flotte espagnole, qui n'ose plus se montrer et laisse prendre la Jamaïque. Son Parlement lui offre le titre de roi, qu'il réfuse : on se demande s'il refusa pout* qu'où le forçât à accepter, ou si, ayant la chose et tenant peu au ttiot, 11 voulait sembler ne tenir ni à Tune ni à lautre. Des résistances imprévues et de fré*quentes conspirations viennent troubler ses prospérités, et la mort y met un terme (1658). Son fils Richard, qu'il avait, selon les traditions monarchiques, désigné pour son successeur, né règne que quelques mois. L'armée l'oblige à résigner, et établit à sa place une Commission militaire, BOUS le nom de Goiliité de sûreté générale, et qui se rend odieuse à la tiation. Monck, qui s'était montré un des adversaires les plus ardents de la royauté, profite habilement de la situation pour trahir la cause républicaine et frayer la voie à Charles IL La monarchie est restaurée (1660). Nous verrons plus loin ce que coûtent les restaurations et combien elles durent.

§ XIL

FmiiiSe» JEspagne, Angleterre, Hollande, Allemagne*

tual«, de ill59ft A9«âi.

LéS troubles de la Frondé, qui signalèrent le» cinq dernières années de la minorité de Louis XIV, n'étaient que des querelles de grands seigneurs, jaloux les uns des autres et se disputant les faveurs de la cour* Le pays, que ces quetelles agitèrent profondément, y était au fond désintéressé.

48 pftEMlÈRB FART».

Leur plus £lcheux résultat fui d'amener le jeune roi, qui en avait été témoin, à penser que, lorsqu'il serait comptétement le maître, il devrait faire peser sur tous, grands et petits, un sceptre de fer. Son caractère altier, son éducation négligée et les facultés bornées de son esprit le portaient déjà naturellement à faire peu de cas de ce qui pouvait rester de libertés publiques. Son profond égoîsme, son amour des plaisirs et sa passion pour la guerre allaient, pendant un long règne et sous le masque trompeur de la gloire et de la puissance, préparer d'immenses calamités à l'Europe.

La paix de We&tphalie avait laissé subsister la guerre entre la France et l'Espagne. Turenne, après avoir délivré Ârras, venait de battre, aux Dunes, don Juan d'Autriche et Gondé, le vainqueur de Rocroi, qui portait alors les armes contre son pays. L'Espagne épuisée demanda merci. En faisant la paix des Pyrénées (1659), Mazarin maria Louis XIV avec la fille de Philippe IV, l'infante Marie- Thérèse, qui dut alors, d'après un des articles exprès du traité, renoncer à la succession d'Espagne. A la conclusion de la paix, l'armée française fut réduite à 40,000 hommes. Mazarin meurt, et de ce moment Louis prend en mains les rênes du gouvernement. Son ministre Golbert donne une vive impulsion à l'industrie et au commerce, quoique plusieurs de ses règlements ne soient plus du tout en harmonie avec les progrès que la science économique a faits depuis. Les finances de l'État commençant à être prospères, Golbert crée 60 bâtiments de guerre, et Louis augmente son armée : premier pas dans une voie funeste. Pour avoir les coudées franches du côté du Parlement, la seule institution qui pourrait encore gêner l'exercice du pou-

AOGROItSBllEirr PGS àMMÉXÈ nCBMANERTES. 49

voir absolu, oo ne lui permet de faire des remontrances que huit jours après avoir enregistré les édits, c'est-à-dire quand les remontrances n'auront plus d'objet. En même temps les artistes et les gens de lettres sont protégés, et comme leurs gages sont payés très-régulièrement, ils se contentent de la seule liberté qui leur est laissée, de dorer les chaînes que la nation enchantée laisse river. Tout parait beau jusqu'ici. La scène va changer.

Louis, qui dépensait pour ses maltresses, en dons et en fêtes splendides, la fortune de la France, veut assaisonner des émotions piquantes dés batailles les plaisirs de Tamour. Et d'ailleurs un tel roi est né pour se couvrir de lauriers : poètes et courtisans le lui disent sur tous les tons. L'influence que Louvois exerça à cet égard sur son esprit ne saurait être trop maudite. Louis, qui avait, par les clauses de son mariage, formellement renoncé à toute prétention à la succession d'Espagne, réclame les Pays-Bas, à la mort de Philippe lY, en invoquant, contre toute espèce de sens et déraison, un droit prétendu de dévolution, qui n'avait de rapport qu'aux héritages des particuliers (1665). Il s'empare de la Flandre, où il ne rencontre presque point de résistance, l'Espagne, confiante dans les traités, n'y entretenant alors que très*peu de troupes. Il envahit ensuite la Franche-Comté avec la même facilité. La Hollande et FAngleterre, comprenant la nécessité de faire trêve, dans un intérêt commun, à leurs griefs mutuels, s'interposent avec la Suède pour arrêter le cours de cette guerre, et la paix est signée à Âix<*Ia-Gbapelle (1668). Elle ne devait pas être de longue durée. Louis ne pardonnait pas à cette petite république de Hollande la hardiesse qu'elle avait eue de se mêler des affaires d'une puissante monar-

60 MiiMilti Htm.

ehie. Pour délacher la Suède et l'Angleterre de la triple alliance, tout fut employé, jusqu'aux charmes de M'^ de Kéroual, qui accompagna la duchesse d'Orléans dans son voyage au delà du détroit. La Hollande se trouva seule, et Louis, en lui déclarant la guerre sous prétexte de médmllât injurieuses, frappées à Foccasion de la paix d'Aix«la-Char pe)]e« associa Charles II d'Angleterre à cet aete d'injustice (1672). Jusqu'à présent, comme on voit, le grand roi avait eu le soin de ne s'attaquer qu'aux faibles, ce qui, pour notre impartialité, réduit de beaucoup les proportions de cette magnanimité et de cette bravoure tant célébrées par les poètes, les historiens et les orateurs sacrés d'alors. Il part à la tête d'une armée de 180,000 hommes, et il a pour généraux les Turenne, les Condé, les Yauban, Il passe le Rhin sur un pont de bateaux, dans un endroit qui était guéable, et, quoi qu'en dise Boileau, ne se plaint nulle* ment de sa grandeur qui ïatlachê au rivage. Pendant que, près des côtes, Ruyter lutte avec succès contre les escadres commandées par le duc d'York et par d'Estréçs, les Fran* çais soumettent les Provinces presque sans coup férir, et ne sont plus qu'à quatre lieues d'Amsterdam. C'en était fait de la Hollande sans le génie opioiàtre de Guillaume d'Orange, dans la personne de qui le statboudérat venait d'être rétabli. Les digues sont ouvertes; ensHnondant eux-* mêmes, les Hollandais arrêtent l'ennemi; ils sont sauvés, Louis court se faire encenser à Paris, '

Le Parlement d'Angleterre refuseà Charles l'argent qu'il lui demande pour continuer la guerre. En même temps l'Allemagne, le Danemark et l'Espagne, que l'attitude de Louis commence à inquiéter, se coalisent contre lui» et l'Europe est en feu. Le prince d'Orange et Gondé se ren-

AGCROISSEtrENT INCt AUÉM rERMANENTES. M

contrent à Sénef; 27^000 cadavres jonchent le champ de bataille, et Ie« deux camps chantent un 7> Deum (1674). Turenne, profitant du défaut d'entente des chefs ennemis, bat le duc de Lorraine à Sinzheim, vient exercer d'épou*vantables ravages dans le Palatinat, défait de nouveau les alliés à Ensheim, à Mulhausen et à Turckheim, et reçoit, à Sasbach (1675), le boulet de canon qui ouvrit à sa cendre les caveaux de Saint-Denis. Après de nouveaux succès du frère du roi et du maréchal de Créqui, la paix fut conclue à Nimègue (1678). Les conditions qui y furent réglées assurèrent à la France une grande prépondérance en EU'* rope. C'est Tépoquela plus brillante du règne de Louis XIV, Mais ces avantages, obtenus dans une guerre injustement entreprise, loin de rassasier son ambition, ne feront que l'exciter. Il hérisse les frontières de fortifications mena-* çantes, augmente son armée et sa marine militaire, qui compte 60,000 matelots inscrits sur les rôles ^, Si encore il ne devait lancer ses vaisseaux que sur les pirates d'Alger, de Tunis et de Tripoli l S'arrogeant à lui seul le droit

■ Bff. AnciUon essaye timidement de jastifler ces armements. Mail bientôt la force de la vérité lai arrache ces jadicieuses réfletiona :

a De la défense légitime de ses droits à une guerre d*arobiiion entre • a prise pour en acquérir de nouveaux, il n'y a souvent qu'un pas ; on dé- « passe facilement les calculs d'une juste prévoyance; on crée des danc gers ponr les combattre ; on prête de mauvais desseins à sob ennemi» c afin d*avoir un prétexte de V^n punir. Une grande puissance miliuiie c devient aisément agressive; il faut toute la force de la modération pour « ne pas abuser de ses forces, et Louis XIV, fier de sa fortune, entratné « par les calculs de quelques-uns de ses ministres^ et comptant sur une < patience sans bornes de la i^art de ses voisins, prouva bientôt, par une c suite d'attentats inouïs contre le droit dos gens et la foi des traités, que a jamais un État ne voudra que ce qu'il doit du moment où il pourra tout « ce qu'il veut. » ( Tableau des révolutions dn système polHiqw de l^ Europe ebap. tt tome IV* Beriis, i90ês)

52 PREHIÈEE PARTIG.

d'interpréter quelques points obscurs des traités, il s'empare à main armée de plusieurs contrées de rAliemagne et des Pays-Bas espagnols, en même temps qu'à Gonstantinople il excite en secret les Turcs contre Tempereur. L'Europe, menacée de n'avoir bientôt plus qu'un maître, allait être forcée de se coaliser de nouveau contre lui. L'Espagne prend l'initiative de la défense; mais elle est livrée à ses seules forces, et il l'oblige à signer la trêve menteuse de Ratisbonne (1684), qu'il conclut pour vingt ans, et qu'il devait rompre lui-même au bout de quatre ans, sous pré* texte que l'empereur Léopold se proposait d'en faire au* tant. Il fait bombarder Gènes, parce qu'elle avait construit des galères pour le compte de l'Espagne ; guerre vraiment désbonorante, où le fort attaque injustement le faible. L'Europe se montra indignée lorsqu'elle vit le doge obligé de^venir faire amende honorable à Versailles. Autre exploit, digne de servir de pendant à celui-ci. Louis envoie son ambassadeur Lavardin à Rome (1687), avec une escorte de 1,000 hommes armés, qui doivent empêcher le pape de faire la police dans ses propres Etats. Innocent XI avait voulu abolir, pour l'hôtel de l'ambassadeur de France, le droit d'asile, qui s'étendait à tout le quartier de l'ambassade, droit auquel les autres Etats avaient renoncé, et qui faisait de la moitié de Rome un repaire assuré de voleurs et d'assassins. Heureuse la chrétienté, si les papes n'eussent jamais commis d'autres attentats f Mais voici une des plus grandes fautes de Louis XIV, une de celles qui compromettront le plus la tranquillité du pays. Aveuglé par de funestes conseils, qui irritent son orgueil en même temps qu'ils faussent sa conscience, il révoque (1685) la liberté religieuse que Henri IV avait

AGGftOl8S£HEfrr DES ARMÉES PERMAIIEirrES. 53

accordée aux protestants par Tédit de Nantes. Golbert était mort; il eût probablement empêché cet acte désastreux, qui porta un si rude coup à l'industrie et à la pros* périté de la France. Il serait trop long de retracer ici les détails de cette guerre impie qu'un roi déclare à ceux de ses propres sujets auxquels sa race est plus particulièrement redevable du trône, et où Ton voit un ministre, fils cruel d'un père fanatique, outrer encore les ordres impitoyables du maître, régler les affaires du culte à l'aide de régiments de dragons, et prétendre insolemment gouverner les consciences à coups de sabre. Une des dispositions les plus odieuses delà révocation de l'édit de Nantes était celle qui interdisait aux protestants, sous peine de galères pour les hommes et de confiscation pour les femmes, de quitter la France. On conçoit que ces menaces tyranniques n'aient fait qu'accroître le nombre des fugitifs : 300,000 Français bravèrent tous les dangers plutôt que de rester dans un pays où ils étaient ainsi traités. La révocation de l'édit de Nantes fut pour l'Europe protestante un avertissement qui ne pouvait être perdu, et Louis XIV allait trouver dans Guillaume III, récemment appelé au trône d'Angleterre, un rude adversaire. Mais, pour exposer cette lutte nouvelle, je dois reprendre les choses de plus haut.

Charles II, en montant sur le trône d'Angleterre, s'était occupé d'abord de former des régiments. On peut dire que c'est de lui surtout que date, en Angleterre, le système actuel des troupes permanentes. Un de ses premiers soins avait été aussi de venger la mort de son père. Le général Harisson eut les entrailles arrachées avant d'être exécuté. La vengeance ne s'était pas arrêtée aux vivants ; les tom-

54 nauÈM pamm.

beaux avaient été nolés, et les cadavres de Gromwell, d'IretOD et de Bradshaw traînés sur le lieu de Teiécution. Le roi, comptant sur les complaisances de sesParlements d'Angleterre et d'Ecosse, qui allaient au-devant de ses désirs, s'était ensuite endormi entre les bras de ses concubines, distrait seulement par le soin de trouver de l'argent pour satisfaire à ses dissipations. Dans le but de se faire accorder des subsides, il déclare la guerre à la Hollande (1(>64), sous le prétexte que le commerce des Hollandais faisait tort à celui des Anglais. Le duo d'York, à la tête d'une flotte de 114 voiles, bat d'abord la flotte hollandaise, qui prend sa revanche l'année suivante, et qui, après avoir été battue de nouveau, s'avance ensuite triomphante dans la Tamise jusqu'à quatre lieues de Londres. Les Hollandais se seraient emparés de cette capitale, si un renfort promis par la France ne leur eût manqué. A ces désastres se joignirent la peste et l'incendie, mais sans pouvoir arracher le roi à son sérail. La paix avec la Hollande venait à peine d'être conclue lorsqu'elle fut rompue par cette alliance passagère que Charles fit avec Louis XIY, alliance dont j'ai parlé plus haut, et qui fut pour l'Angleterre une source de nouvelles calamités. Le reste de ce règne honteux avait été employé à dissoudre des Parlements, à entendre d'absurdes délations, à persécuter alternativement papistes et presbytériens, et à laisser un Jefferies faire tomber la tête du républicain Sidney, qui pourtant avait comme Harisson combattu la tyrannie deCromwell,etqui, ayant obtenu de Charles la permission de rentrer en Angleterre, était puni de sa confiance en la parole du monarque ainsi que de sa loyale persistance à garder dans la retraite son amour pour la liberté.

AGGB01S8EMENT Wê AMAM flRlUKSSnES. 05

Charles II étant mort mm enfants légitimes (i685)« le âne d'York, son frère, Tayait remplacé sous le nom de Jacques IL Celui-ci se fait tout d'abord accorder une dotation annuelle de S millions èe livres sterling , que jamais roi d'Angleterre n'avait eue avant lui et n'a eue depuis. Il a une armée de 50,000 hommes, et il élève sa flotte au nombre dé 173 vaisseaux , montés par 43^000 hommes. Le duc de Monmouth, fils naturel de Charles, lève l'étendard de la révolte; mais, après avoir perdu 1,300 hommes à Sedge-Moor, il est pris et exécuté. Le cruel monarque, servi par JeflPeries et par les mùutcm du colonel Kirke^ se vautre dans le sang des partisans du malheureux duc. Dévoué au parti catholique, il forme le projet insensé de rétablir par la terreur une religion qui était devenue décidément antipathique à la nation. Il conmience par publier hypocritement un simple édit de tolérance générale. Getacte, considéré abstractivement des circonstances et des motifs, eût été sage. Mais en réalité la tolérance pour tous n'était nullement dans les princi*pes ni dans les intentions de Jacques; il ne la voulait que pour les catholiques, et ce qui le prouverait au besoin, c'est qu'en même temps qu'il publiait en Angleterre son édit de tolérance générale, il n'accordait, en Irlande et en Ecosse la liberté religieuse qu'aux catholiques, et y persécutait violemment les protestants. Son gendre, Guillaume d'Orange, prince ambitieux, aussi habile que dissimulé, l'avait soutenu contre le parti Monmouth, parce qu'il espérait alors arriver au trône d'Angleterre par sa femme Marie, qui en était l'héritière présomptive. Mais aussitôt que la reine avait eu un fils, Guillaume avait excité secrètement contre le roi le mécontentement universel et s'était

56 FRIMliU PABXI£*

apprêté à profiter de son impopularité. 11 équipe une flotte considérable et fait une descente en Angleterre, où il est accueilli par la plus grande partie de la noblesse, de Tar* mée et du peuple (i688). Jacques s'enfuit, accompagné seulement du duc de Berwick, son fils naturel ; il est reçu à la cour de Louis XIV comme un saint martyr. Un nou* veau Parlement ayant été assemblé, le trône y fut déclaré vacant par le fait de l'évasion du roi. La couronne revenait à wa fils. Elle fut placée sur la tète de Guillaume (1689). La sévérité de Thistoire ne saurait dissimuler que ce fut une usurpation. On a dit que la nation, rendue à sa li« berté, avait bien le droit de déléguer le pouvoir à celui qui l'avait aidée à secouer le joug d'un tyran. J'ai là-dessus deux observations à faire. D'abord cette doctrine de délégation du pouvoir n'est vraie qu'au point de vue républicain, et encore ne Fest^elle que s'il s'agit d'un pouvoir exécutif et temporaire. Mais ce ne fut pas le gouvernement républicain qui succéda à celui du monarque fugitif, ce fut encore la monarchie héréditaire : ort au point de vue des traditions monarchiques et des règles de succession qui en sont la base, c'était le fils de Jacques qui devait être appelé au trône, en supposant ce trône vacant, ce qui, dans le cas actuel, n'est pas soutenable, puisque le roi était violemment chassé d'Angleterre et que sa fuite n'était évidemment pas alors le résultat de sa libre déte^mination. En second lieu, quand on dit que ce fut la nation qui décerna librement la couronne à Guillaume, cela n'est pas sérieux. Il était déjà en possession de l'autorité souveraine lorsqu'on la lui remit pour la forme. Personne ne pensera que je viens ici plaider la cause de Jacques, qui méritait trop bien de tomber. À mes yeux, la

ACGROISSEIIEIIT DES àBMÈB» PERMANEIITES. 57

révolution qui porta Guillaume III au trône fut, en fait sinon en droit, un éyénement heureux pour TÂngleterre, qui se vit par là délivrée d'une odieuse tyrannie, et obtint de nouvelles garanties contre les abus de l'autorité. Je voudrais seulement voir aux partis politiques un peu de sincérité, et leur inspirer qaelque respect pour la logique naturelle et le simple bon sens. Je reviens au point où j*ai h laissé tout à l'heure l'exposé des guerres de Louis XIV,

Malgré les justes protestations de la diète, dans les* quelles il voit une injure, Louis veut mettre en possession du Palatinat sa belle-sœur, qui, en épousant le duc d'Orléans, avait renoncé à tout droit de succession. Il trouve un autre prétexte de guerre dans la ligue d'Augsbourg^ qui jusque-là s'est bornée à être défensive. Il entre en Allemagne et s'empare de plusieurs places. Le Palatinat est de nouveau saccagé et incendié (1689) par Tordre de Lou« vois ' . Une flotte française vient débarquer Jacques en Ir* lande, oh il fait couler des flots de sang protestant. Guil-laume y arrive avec 56,000 hommes, et le défait à la bataille de la Boyne. Le maréchal de Luxembourg gagne contre Guillaume, dans les Pays-Bas, les batailles de Fleuras, de Steinkerque et de Nerwinde, qui coûtent aux deux armées 60,000 morts (1690*95). A celle de Nerwinde , les alliés perdent 12,000 hommes, et les Français 8,000 :

1 Quoique je me défie babituellemeut de rexactiiude et de rimpartialilé de Voltaire, je le citerai ici de prérérence, parce qu'on sait qu'à Ten- 'droit de Louis XIV, il péchait plutôt par trop d'admiration que par une disposition contraire :

< Le roi avait résolu de faire un désert du Palatinat dès que ses villes < seraient prises. Il avait la vue d'empêcher les ennemis d'y subsister, « plus que celle de se venger de Télecteur palatin, qui n'avait d'autre cr crime que d'avoir fait son devoir, en s'unissant au reste de l'Allemagne

58 nusMdMi pAUtitf.

c'est un des nombreux exemples de ces victoires qui coA-> tent presque aussi cher aux vainqueurs qu'aux taincus. En Piémont, Gatinat bat, à Staffardes et à la Marsailie, le roi Yictor-Amédée, qui, après avoir eu 12,000 hommes de tués dans ces deux journées, se retire de la coalition. Louis né fut pas aussi heureux sur mer, quoiqu'il y eût élevé

« contre la France (février, 1689). Il vînt à Tarmôe an ordre de Lotifs, c stgné L0UV0I9, de tout réduire en cendres. Les générani fratiçiilfl, qui « ne pouvaient qu^obéir, firent doue signifier, dans le eœur de Tbiver, c aui ciloyens de toutes ces villes si florissantes et si bien réparées, aux c habitants des villages, aux maîtres de plus de cinquante châteaux, qu*ll t fallait quitter leurs demeures, et qu*ott allait les détruire par le fer et « par les flammes. Hommes^ femmes, vieillards, enlanls, sortirent en bftio. « Une partie fut errante dans les campagnes; une autre se réfugia dans c les pays voisins, pendant que le soldat, qui passe toujours les ordres de « rigueur et qui n*exécute jamais ceux de clémence, brûlait et saccageait c leur patrie* Oii commença par Manbeim et par Heidelbeiy, séjoar des c électeurs : leurs palais furent détruits comme les maisons des citoyens; « leurs tombeaux furent ouverts par la rapacité du soldat, qui croyait y c trouver des trésors; leurs cendres furent dispersées. G*é(alt pour fa « seconde fols que ee beau pays était désolé soof Louis XIV. JâtùB i^s c flammes dont Turenne avait brûlé deux villes et vingt villages du Pa<* a latinat n'étaient que d«s étincelles, en comparaison de ce deruier in« « cendie. L'Europe en eut horreur. Les officiers qui Texécutèrent étaient « honteux d^ètre les Instruments de ces duretés. On les rejeuit sur lo « marquis de Louvois, devenu plus iobumain par cet eodureissement de « cœur que produit un long ministère. Il avait en effet donné ces oonfi seils ; mais Louis avait été le maître de ne les pas suivre. Si le roi avait « été témoin de ce spectacle, il aurait lui-même éteint les flammes. Il « signe, du fond de son palais de Versailles et au milieu des plaisirs^ la « destruction de tout un pays^ parce quMl ne voyait dans cet ordre que « son pouvoir et le malheureux droit de la guerre ; mais de plus près II « n*en eût vu que Thorreur. Les nations, qui jusque-là n^avalent blâmé « que son ambition en Tadmirant, crièrent alors contre sa dureté, et blà- <E mèrent même sa politique; car, si les ennemis avaient pénétré dans ses « États, comme lui chez les ennemis, ils eussent mis ses villes en ceu- « dres. » (SWcte de louis XIV, chap. xvi, tome IV. Paris, 1836.;

AGCAOlfiSEMEHff m» ABMiCS FERMANEKTES. 59

86» forces à un chifiBre prodigieux ^. La flotte conduite par Tourviile et composée de 70 vaisseaui de ligne, avait d'abord battu celle de Torrington. Mais, à la Hogue, ayant attaqué avec 44 vaisseaux de ligne les flottes anglaise et hollandaise, composées de 93 vaisseaux et placées sous les ordres de l'amiral Russel, Tourviile essuie une déroute signalée (1692). Ce désastre doit être attribué en grande partie à l'orgueilleuse présomption de Louis, qui avait envoyé à Tourviile Tordre formel d'aller trouver ses ennemis et de les combattre, forts ou faibles, partout oU il les trouverait et quoi qu'il en pût arriver. Il avait voulu révoquer cet ordre imprudent, mais la révocation arriva trop tard. La marine française ne s'est guère relevée de cette fatale journée, qui assura à l'Angleterre Tempire des mers. La paix signée à Ryswyk oblige Louis XIV à rendre une partie de ses conquêtes; mais, en Taffaiblissant, elle ne le guérit pas de ses ambitieux projets. Loin de désarmer, il fait de nouveaux préparatifs de guerre.

On a vu plus haut que Marie-Thérèse, sœur aînée de Charles II, roi d'Espagne, avait, en épousant Louis XIV, renoncé à ses droits éventuels de succession. Ajoutons qu'Anne d'Autriche, mère de Louis XIV et fille aînée de Philippe III, avait également renoncé à ses droits. Charles meurt sans enfants (1700). La couronne revenait à la maison d'Autriche par la soeur cadette, Marguerite-Thérèse, mariée à l'empereur Léopold. Mais le roi défunt avait fait un testament secret en faveur de Philippe d'Anjou, petit-

^ a Louis XIV avait, en 1692, 110 vaissesiax de ligne et 690 autres bâtic ments de guerre employés^ sur lesquels on comptait 14,670 canons, 2,500 a ojfficiers et 97,500 hommes d^équipage. j> (Mémoires de MaUmet, intendant de ta marine, sur VaâministraUon de ce département^ 1789.)

60 PiusmlaE Pâme.

fils de Louis XIV. Ce jeune prince franchit les Pyrénées et est installé sous le nom de Philippe Y. L'Autriche réclame ses droits et attire dans son parti TÀngleterre et la Hollande, que Louis XIV avait jouées par un projet de parlage de l'Espagne. Le roi de Prusse ainsi que le duc de Savoie entrent également dans la coalition. Les armées ennemies étaient conduites par Marlborough et par le prince Eugène de Savoie. Ce dernier bat Gatinat à Carpi, fait Villeroi prisonnier à Crémone, et est arrêté dans sa marche victorieuse par Vendôme. Villars, qui avait déjà obtenu des succès en Allemagne, est envoyé dans le Languedoc contre les protestants. Eugène et Marlborough gagnent sur Tallard la bataille de Bleiuheim, où 15,000 Français sont tués ou noyés, et 20,000 blessés ou faits prisonniers (1704) . De leur côté, il est vrai, les alliés eurent 5,000 morts et 8,000 blessés ' . Villars est rappelé et arrête Malborough, prêt à pénétrer en France. La flotte anglaise s'empare deGibraltar« L'archiduc Charles, qui avait succédé à Léopold, soulève la Catalogne. Eugène bat les Français à Turin et les force à abandonner l'Italie (1706). Naples tombe au pouvoir de l'Autriche. Marlborough et Villeroi, chacun à la tête de 80,000 hommes , se rencontrent à Ramillies où Tarmée française perd 20,000 hommes.

* Ces eipressions tant de miUiêrs é^hommes tués, tant d$ mUliers de UessiSj tant de miUiers de prisonMers, que le lecteur a déjà rencontrées si souvent dans celte revue des ravages de la guerre, vont se multiplier désormais de manière à lui causer de Tennui et du dégoAt. Je voudrais bien n^ètre point obligé de les répéter à satiété. Dans ces drames odieux, il y a pen de variété : c*est toujours du sang qui coule, toujours même cortège de souffrances et d*angoisses^et puisque je me suis imposé la lâche de raconter ces monotones horreurs, il faut bien que je la remplisse jusqu'au bout. Du reste, mes évahiaiions sur le nombre des morts, des blessés et des prisonniers restent généralement au-dessous de la réalité, et voici

AGCROlSSEMBirr DES ABIIÊCS PERMANENTES. 61

Le destin osait donner un démenti à Boileau et refuser des rîmes à sa muse engourdie. Il ne suffisait plus à Louis d*iin regard pour fixer la fortune : jamais il ne s'était yu dans une situation aussi critique. On a souvent attribué les revers qu'il essuya alors à Finhabileté des chefs qu'il avait appelés à la tête de ses armées , et qui étaient loin, a-t-on dit, d'égaler ceux qu'il avait employés d'abord. Je fais trop peu de cas de ce qu'on appelle Thabileté militaire pour me constituer juge en cette matière. Je ne prétends donc pas nier la capacité, très-déplorable selon moi, de ces illustres capitaines qui eurent la plus grande part dans les premiers succès de Louis. Je dirai seulement que, dans le jeu terrible dç la guerre comme dans tous les jeux, il y a beaucoup de hasard. L'ensemble des circonstances au milieu desquelles se passent les événements humains contribue souvent aux résultats définitifs plus que la capacité ou la volonté propre des hommes qui croient les diriger. Souvent il eût suffi de renverser les circonstances qui ont accompagné les fortunes les plus diverses, pour renverser en même temps les rôles et les renommées. Quand l'abus

pourquoi. On sait que rien n'est plus difficile que de préciser ces nombres avec exactitude. Chaque parU se fait un détestable point d'honneur d'exagérer les pertes de Tennemi et d'atténuer les siennes. Les diverses histoires, non pas seulement des nations opposées mais de la même nation, et souvent les relations officielles mêmes abondent en contradictions. Toutes les fois donc qu'il y avait quelque incertitude, j'ai pris les évaluaitions les moins élevées, trouvant, dans le doute, que le mal était toujours assez grand. D'un autre côté, je ne pouvais m'arrèter qu'aux pertes prin« cipales, et j*ai dû négliger celles de détail, qui, par leur multiplicité, font une somme de mal très-considérable On sait enfin que, quand des armées sont en campagne, indépendamment des pertes directes, causées par les combats, une quantité innombrable de soldats sont enlevés par les maladies, résultats des fatigues, des privations et des excès.

63 nfiBMitas FAtfiB,

de la puissance a été porté jusqu'à ses dernières limites et que le moment de la réaction est arrivé, tout ce qui con* courait précédemment au succès semble maintenant concourir à la ruine. Un siècle plus tard, on verra aussi le plus grand conquérant des temps modernes épuiser d'abord toutes les faveurs de la fortune, puis en essuyer coup sur coup toutes les rigueurs, et, sans penser à s'accuser lui« même, s'excuser sur Tinbabileté ou FinSdélité de ses gé« néraux.

Vendôme, qui avait battu Victor Amédée à Galcinato, est rappelé dltalie et envoyé en Flandre. Le petit-'fils de Louis XrV, le duc de Bourgogne, s'empare de Gand (1708), mais il est défait à Oudenarde par Marlborough, qui se rend mattre de Lille. L'année suivante , la famine et la misère, qui sévissaient en France, faisaient désirer la paix. Louis la demande et ne peut l'obtenir. Il oflre de renoncer au trône d'Espagne pour son petit-fils. Eugène et surtout Marlborough, dont Tavarice s'alimente à la guerre, veulent la continuer, et de ce moment ils encourent, aux yeux de l'histoire, la responsabilité de tout le sang qui continuera de couler. Ils osent faire au monarque humilié, mais encore fier de sa grandeur passée, des propositions déshonorantes : par exemple, il ne devra pas se contenter de ne plus soutenir son petit-fils, il ira le détrôner lui-mâme. La nation applaudit au refus de Louis et lui sut gré de n'avoir pas désespéré de sa fortune. Tournay , attaqué pai* les alliés, dont l'armée se compose alors de liO,000 hommes, se rend, et la garnison est faite prisonnière. La France épuisée équipe une nouvelle armée de 120,000 hommes, et commandée par le maréchal de Villars. 28,000 morts jonchent les champs de Malplaquet. Villars ayant été blessé,

AGCROISSEllEIfT Mi AWifM HlBMàJXBmES. 63

son armée ayait battu en retraite, A qui Yhofmwr de cette sanglante journée? « A nous, disaient les Français, puis» a que nous avons tué 20,000 hommes à Tennemi» quand « il ne nous en a tué que 8,000. — Non, c'est a nous, di- « saient les alliés; oarySinousavonsperduSO^OOOhommes, a nous sommes restés maîtres du champ de bataille. » Discute qui pourra une pareille question. Pour moi, saisi d'horreur à la vue de ces 28,000 cadavres, je ne sais que m'écrier : a Honte et exécration sur ceux qui ont sans né- « cessité causé de telles calamités, et sur ceux qui per- « vertissent le sens moral à ce point qu'aujourd'hui encore a on puisse en tirer vanité l »

La chute du parti wigh en Angleterre entratna la disgrâce de Marlborough. Cet événement inattendu, et surtout la victoire remportée h Denain par Yillars (1712), étant ve* nus relever un peu la situation de Louis vis-à-vis des puissances alliées, celles-ci, entraînées par l'exemple de la reine Anne, se montrèrent enfin disposées à entamer des négo* ciations, et le roi d'Espagne, Philippe V, ayant renoncé à toute prétention à la couronne de France, la paix fut signée à Uirecht (1713). D'après un des articles, le port de Dunkerque devait être rasé. Louis XIV ne survécut que deux ans àcette humiliation. Ason lit de mort, il laissa échapper ce cri que lui arrachait le remords de sa conscience : « J'ai « trop aimé la guerre. Ne m'imitez pas en cela non plus « que dans les trop grandes dépenses que j'ai faites ^ » En descendant dans la tombe, il eut pour cortège plus de malédictions que de regrets. Toutes ses guerres avaient été

1 Dernières parafes de Lauîs XIV à, Louis XV, dans tes [CEuvres de Louis XÏVj tome II; Paris, 1S06.

64 rasmÈRB fiMtm.

entreprises non-seulement sans nécessité mais contraire* ment à la justice. Ses motifs furent toujours personnels et futiles '. Il laissait à la France une dette de 3 milliards, et pour chef un arrière-petit-fils, âgé de cinq ans, et qui était destiné à consommer la ruine de la mcmarchie. La cor* ruption dont il avait donné l'exemple * avait déjà produit ses fruits de son vivant; mais elle allait bientôt, en descendant de proche en proche jusqu'aux derniers rangs de la société, dépouiller, dans les classes supérieures mêmes, ce décorum dont il l'avait voilée, décorum où Ton a vu une sorte d'hommage rendu à la vertu, et qui n'était souvent que de l'hypocrisie ajoutée au vice.

C'est à Louis XIV surtout que Ton doit le système de ces armées permanentes dont le chiffre toujours croissant atteignait ces proportions qui devaient dévorer les finances de TEurope. Dans la guerre contre la ligue d'Augsbourg, il avait élevé l'effectifde ses troupes à 375,000 hommes, et dans la guerre de la succession d'Esps^e, à 400,000. G'é ^

1 Un historien moderne, qui n*est assurément pas suspect d'attachement immodéré aux idées progressives, M. de Barante, ne fait aucune difficulté d*en convenir. {Mélanges historiques, Siède de Louis XIV,iomeîl, pages SSS-S41. Paris, 1835.)

* U avait eu suecessivement quatre maîtresses en titre et établies à la cour du vivant même de la reine. De ses commerces adultères étaient nés onze enfants, dont sept furent richement dotés. Voici en quels termes M. de Barante caractérise les mœurs de Louis XIV : c Les doctrines du « droit divin et du pouvoir absolu ayant ainsi perverti la morale et la rellc gion de Louis XIV, on s'étonnera moins de le voir passer sa longue vie à • ne jamais rien se refuser. Tout ce qu'il a désiré^ non-seulement pour la c gloire du souverain mais pour la volupté de Tindividu, il eût été hu- « milié de ne pas en jouir. De là tant de pompeux scandales, cette mer* « veilleuse gravité dans les moindres fantaisies amoureuses, l'adultère c élevé a une diguiié solennelle, ces mœurs que Ton pourrait appeler « mythologiques an milieu d'une dévotion d*étiquette. » ( Ibid.t page S3i.)

ACCROISSEMENT BE8 ÉMàÈRS PERMAMEIITES. 65

tait du reste sans aucun scrupule c}u'il épuisait le sang et For de ses sujets, tant il était pénétré de son droit d'origine divine. Dans ses Instruciions pour le Dauphin^ on lit ces paroles : « Tout ce qui se trouve dans l'étendue de nos « États, de quelque nature qu*%l s<nty nous appartient à même « titre et nous doit être également cher. Les deniers qui « sont dans notre cassette, ceux qui demeurent entre les « mains de nos trésoriers» et ceux que mus laissons dans A le commerce de nos peuples doivent être par nous éga- « lement ménagés^. »

Mais voici de nouvelles puissances militaires, qui surgissent, tandis que d'autres baissent ou disparaissent. Jusqu'ici nous avons eu peu de chose à en dire : elles doivent maintenant attirer spécialement notre attention.

§ xm.

Tnv^vle» n»Bgrie et BohésKCf FolAgac» Mnmmlef Ssède,

Pnuse» de i45« ik 1940.

Après la prise de Gonstantinople, ce dernier reste, depuis longtemps décrépit, de l'antique civilisation, Mahomet II menaçait tout TOccident, lorsqu'il fut arrêté au siège de

* Désordres contraires aux vrais intérêts du prince, année ldd6, dans

les Œuvres de Louis XIV, t. II. Dans ces mêmes Instructions^ il prétend qiio

le ciel a fait les rois dépositaires souverains delà fortune publique, et il dit

encore an Dauphin : a Vous devez donc premièrement èlre persuarléque

c les rois sont seigneurs absolus et ont naturdlement la disposition pleine et

« Ubre de tous les biens qui sont possédés aussi bien par les gens d'iiglise

c que par les séculiers, pour en user en tout temps comme de sages

a économes, c*est-à-dlre suivant le besoin général do leur État. » {Utilité

de certaines dépenses. Des privilèges du clergé, nature de ses biens.

Ibidem.)

66 PiEMtai PAmE.

Belgrade, où il perdit 40,000 hommes (i456). Le parricida Sélim l^^ avait inspiré epcore plus de terreur à l'Europe j vainqueur en Orient et eu Afrique, il se disposait à marcher contre elle, quand la mort était heureusement venue à temps arrêter le cours de ses cruelles prospérités. A la bataille de Hohacz (l&â6), son suceesseur, Soliman II, tue 32,000 Hongrois, sacci^ge tout le pays et fait des esclaves par centaines de mille. Il est arrêté devant Vienne, dont il fait en vaiii le siège et où il perd une grande partie de son armée. Son fils , Sélim II, voit sa marine anéantie par don Juan d'Autriche, à la bataille de Lépante (1571), oii la mer reçoit 15,000 cadavres. C'est de cette époque que la puissance ottomane va eommencer à décliner. Près d'un siècle s'écoule au milieu d'intrigues de sérail, de meurtres d'enfants, de noyades de femmes, de révoltes des janissaires et d'étranglements de sultai)^. Mahomet lY obtient d'abord divers avantages sur les Polonais et les Autrichiens ; mais il est battu à Saint-Gothard par Montécucnlli (1664). Le grand visir, Kara-Mustaplia, s'étant avancé jusqu'aux portes de Vienne, le roi de Pologne, Sobieski, qui déjà avait déf^t }es Turcs à Chûczim, leur fait essuyer une dérouta complète (16S3), et l^spppfsqit en Hongrie oii il leur tue, à la bataille de Barkan, 12,000 hommes. Mahomet envoie à son grand vizir le fatal cordon . Le sultan de France avait une manière plus grande de consoler ses serviteurs de leurs revers; il disait au vieux Yilleroi, après la défaite de Ra? milties : « Monsieur le maréchal, on n'est pas heureux à « notre âge. » Beau mot, qui a pourtant à mes yeux le défaut de couvrir cette mauvaise pensée, que Villeroi eût été très-heureux, si, au lieu d'avoir 30,000 de ses soldats tués, c'eût été lui qui eût tué 20,000 ennemis. Les Turcs,

ACCBOISdEliSIIf M% AUtaM »ERlfANENTE8. 69

battus h Salaakalll^n et à Zanta , pardant , par la traité de paix 4^ Cî^iiowitz (1609), la Trausyivaqîe et r^fl^Àvopie. Battus (l6 nouveau par ie prinoe Eugène, à Péterwa-* r^diq et à Belgrade, ils vûieot les Autriehieng s*agrandir epcore ^ leurs dépeus p§r le traité de Basearowita (1 748). Af^is Tempira ottomau aura désormais à courir biea 4'^utrps dangers du c6té de la Russie.

Le royaumpda Hongrie, après lamortdaJaanHunyada et 4^ Matthias Corvin, devint la proie de 1% Turquie et de TAutriabe. Louis II ayant été tué à la bataille de Mohaez, et s'ayant pas laissé d'enfanbs, l'empereur F^dinand I*' avait réclamé les trônes vacants de Hongrie et de Bohén^e. La Hongrie, voulant se soustraire à ce^te domination et déférai^ la couronna a Jean Zapoly, palatin de Transylfanie, iïiYogua la secours des Turcs, et se trouva ainsi pressée entre dei^x ennemis qui finirent par se la partager (1^62). Là Bohême s'était soumise à T Autriche aussitôt après la paort de Louis. Elle embrasse la referme et obtient de Tempereur Rodolphe II des lettres patentes qui lui ac** cordent la liberté religieuse» Mais ayant secoué le joug de Ferdinand II, elle succombe dans cette lutte inégale que j'ai dporite plus haut. Le ^aipqueiir inhumain retire aux protestants jusqu'à laiacuUé 4e tester et de se marier, et bannit 30,000 familles. .

La Pologne avcût été longtemps la puissanee prépondé-r vaQte du Nord. Tous les droits civils et politiques y étaient eoneentrés dans la classe nobiliaire, et ee régime s-était maintenu et même fortifié lorsque, après Textinction des Jagellons (1572), le trône était devenu purement électif. A la mort du roi, la diète, formée uniquement de la noblesse, délibérait achevai et armée, et procédait à l'élection d'un

68 ntEWlaE paatie.

nouveau chef. Ce mode d'élection quelque peu barbare» et auquel le gros de la nation demeurait étranger, n*intépeesait que la haute aristocratie et les princes voisins qui se disputaient les votes de la diète. Les dissensions qu'il occasionna furent une des principales causes de la décadence de la Pologne, qui, dans le cours du dix-septième siècle, perdit successivement la suzeraineté de la Prusse ducale, la Livonie, l'Ukraine, la Sévérie et la Podolie. Je dirai bientôt par quelle succession d'événements elle se vit, au dix-huitième siècle, imposer des rois qu'elle était censée élire, et finit par être effacée de la carte de TEurope.

Vers la fin du quinzième siècle, Ivan III avait délivré la Moscovie de la domination des Tartares. Ce prince brutal, qui tua un de ses fils, avait mis tout à feu et à sang dans la grande horde. Son petit-fils, Ivan lY, qui créa la milice des stréiitz, avait achevé d'abattre la domination tartare par la conquête de Kasan et d'Astrakan. Les cruautés qu'il exerça sur les vaincus et sur ses propres sujets, lui avaient fait donner le surnom de Terrible. Après roxtinction de la dynastie de Rurik, qui, dès la fin du neuvième siècle, avait fondé l'État de Novogorod, Boris Godounof usurpa le trône (1598). Les troubles que causa cette usurpation ne prirent fin, et la Russie ne commença véritablement à peser dans la balance européenne qu'après l'élection de Michel Romanof. Son fils Alexis Michaelowitz punit une révolte des cosaques du Don en en faisant pendre plusieurs milliers sur le grand chemin d'Astrakan (1645). Il organise les dragons et forme les régiments d'infanterie de Butyrsk et de Moscou. Il prend à son service des Anglais, des Ecossais et d'autres étrangers. Il dépouille la Pologne

AGGROISSEMEffT DES ARMÉES PERMANENTES. 69

de Smolensk, de Kiovie et de l'Ukraine ; mais il se fait battre par les Suédois.

A ravénement de Pierre I*', les mœurs moscovites étaient encore à demi barbares. Plusieurs fois, dans son enfance, il avait été témoin des sauvages révoltes de la milice des strélitz; il avait dès lors projeté de la supprimer, et n'attendait pour cela qu'une occasion favorable. Il alla d'à* bord apprendre en Hollande le métier de charpentier de vaisseau, en qualité de simple ouvrier. Il visita ensuite l'Angleterre, puis l'Autriche, et il se proposait de parcourir les divers États de l'Europe pour en étudier les arts et les usages» lorsqu'il fut rappelé en Russie par Une révolte des strélitz (1698). Il en fait pendre 2,000 sur les grandes routes, et remplace cette milice turbulente par 29 régiments de cavalerie et d'infanterie. C'est lui qui est le fondateur, en Russie, du système actuel des troupes régulières. Il introduit dans l'administration publique et dans les divers usages de la nation toutes sortes de réformes : la plupart étaient sages et utiles, et ne demandaient qu'à être introduites avec ménagement. Mais il poussa la manie de l'imitation des pays qu'il avait visités et labus du commandement jusqu'à prescrire à ses sujets de se raser la barbe et jusqu'à leur imposer la forme de leurs vêtements. Son fils Alexis se fera l'écho des murmures des vieux boyards moscovites, dont toutes les idées et toutes les habitudes étaient déconcertées par tant de brusques changements. Le tzar, qui est dur pour lui-même et pour les siens comme pour les autres, déclarera son fils déchu de ses droits à la couronne et le fera condamner à mort. A la paix de Carlowitz, il s'était fait céder Azof par les Turcs, €t avait établi sa première flotte sur la mer Noire;

70 fRBWtRI fÈXnB.

mais il va porter désoHilais ses tues ambitieuses Tërs la Baltique^ et là il aura affaire à de plus redoutables adter-

saireS;

Aptes Tabdication de Christine (1654)^ cette prineesse qui aYaityeuiu recevoir de Descartes des leçons de philosophie, et qui les appliquait si mal en faisant assassint^r sdn amant à Fontainebleau, la prépondérance dans le iiord passa de la Pologne à la Suède. Charles X s*était agrandi aui dépens des Polonais et des Danois. Charles XI s'était appliqué surtout à organiser à son profit personnel le gouvernement despotique : quand la reine le suppliait eti larmes de soulager les misères de son peuple, il lui répondait : « Nous TOUS avons prise pour nous donner des en- « fants et non des avis. » Lorsque Charles XII monta sur le trône (1697), âgé de quinze ans, à la cérémonie dé son sacre, il ôtala couronne des mains de Tarchevéque d'Upsal et se la posa lui-même sur la tête. Voyons comment il usera de son pouvoir absolu. L'histoire a beaucoup à reprocher à Charles XII : c'est une raison de plus pour lui rendre cette justice qu'il fiit d'abord provoqué. Pierre P^ se ligue contre lui avec Frédéric IV, roi de Danemark^ et Auguste II, roi de Pologne et électeur de Saxe : ils espèrent profiter de Tinexpérience d'un prince presque enfant. Cetl^e conduite du tzar était d'autant plus blâmable qu'il faisait dans le même temps donner à Charles des assurances de bonne amitié. Apprenant qu'Auguste vient de faire invasion dans la Livonie, qui appartient à la Suède depuis la paix d'Oliva, le lionceau s'élance de sa capitale, qu'il ne devait plus revoir (1700). Deux escadres, envoyées par l'Angleterre et la Hollande, qui redoutent l'agrandissement du Danemark, se joignent à la flotte suédoise, eom-

AGCaOlSSEMEHÎ MB AMÉM P£EIIAIf£HTE8. 71

posée de 43 Taisseaux. Ciopenhague, menacé d'un bom«* bardement^ demande la paix. Bon roi, qui assiégeait le duc de Hdlstëin j beau-frèré dé Charles, est obligé de se déâster et d'fttséepter ie traité de Travendal ; il (mye les frais de la guerre qu'il a injustement entreprise. Dahlberg force le f oi de Pologne à abandonner le siège de Riga, capitale de la Livonie. Charles s'avance contre le tzar, qui ravage l'Ingrie. La rencontre a lieu à Narva. L'armée suédoise ne eompte que 20,000 hommes^ tândijs que l'armée russe en eompte 80,000 et en attend 40,000 autres que Pierre a été chercher. Charles, qui marche en avant atec 8,000 sol* dats seulement, se précipite sur Tarmée ennemie : 18,000 Russes sont tués ou noyés, 90,000 posent les armes, et, soit prudence^ soit plutôt générosité de la part du vainqueur, sont retivdyéô libres dans leurs foyers. Cette ba-^ taille célèbre est une des plus éclatantes preuves de la supériorité de la valeur sur le nombre. Charles soumet en courant la Courlande et Itt Lithuanien ei arrive à Varsovie d'où s'est enfui Auguste. UJe rejoint à Clissau où il le bat. L'assemblée de Varsovie prononce la déchéance de sod roi^ et Charles fait élire à sa ^l4ce Stanislas Leczinski sous un seitiblaht d'élection qu'il impose aux vaincus (1704). En enletant ainsi à la nation le droit d'élire librement son chef, il Isianquait à sa parole en même temps qu'à la justice, car il avait plusieurs fois déclaré qu'il n'en Voulait qu'à Auguste et à ses Saxons, et non aux Polonais.

Pierre, qui venait de fonder Saint-Pétersbourg dans un marécage où périrent plus de 100,000 ouvriers, avait repris Narva. Son armée comptait déjà 65 régiments de toutes armes, et chaque régiment d*infanterie se compo-

72 PBEHltaB PABîlB.

sait de près de 5,000 soldats. Il met à la disposition d'Auguste 60,000 Moscovites, que Charles et Stanislas dispersent. A Fraustadt, 10,000 Suédois, conduits par Renhskold, défont les troupes, doubles en nombre, de Schulenbourg (1706). Cette victoire est horriblement souillée par le massacre d'un corps de Moscovites faits prisonniers. Charles poursuit dans ses Etats de Saxe le roi détrôné, et le force, par le traité d'Alt-Rantstadt, à renoncer au trône de Pologne (1706). Il exige de plus qu'il lui livre Patkul, qu'il fait rouer inhumainement : dans l'ordre d'exécution, Charles était qualifié de seigneur très-clémetU. Cet acte, déjà odieux en lui*méme, violait en même temps le droit des gens : Patktil était alors ambassadeur du tzar auprès d'Auguste. Né Livonien, il avait été injustement condamné à mort sous Charles XI, pour avoir, à la téta d'une députation de ses compatriotes, porté de respectueur ses représentations au despote. Tout homme maltraité par la tyrannie a incontestablement le droit d'aller cher** cher une autre patrie. Patkul avait pu s'échapper et s'était réfugié d'abord en Pologne, puis en Russie. Charles commet d'autres violations du droit des gens. Non content d'avoir traversé à main armée et sans permission la Silésie, territoire autrichien, il exige que l'empereur le reconnaisse comme protecteur des luthériens de cette contrée ^. Les violences de Charles compromettaient sa cause, et son ambition grandissait avec ses succès. Ses armées de Saxe, de

f Avec quelle constance les fautes du despotisme se copient de siècle en siècle et sans faire le moindre profit des leçons de l* histoire ! Changez les noms et les dates, et vous trouverez que c'est à peu près le même rôle qu'a voulu jouer Tautocrale du Nord à Tégard des sujets du sultan qui appartiennent à la religion grecque.

▲GCR0ISS£]U51IT INBS AiU^S PERMAllElItES. 73

Pologne et de Finlande montaient maintenant à près de 80^000 hommes. Ses soldats, autrefois pauvres et endurcis à la fatigue, étaient couverts des dépouilles de Tennemi et commençaient à s'amollir. Le moment n'était pas loin où la fortune allait lui devenir infidèle. Il quitte la Saxe, va trouver le tzar à Grodno, le poursuit dans le pa« latinat de Minski, et défait 2i HoUosin 20,000 Moscovites *. Pierre fait des propositions de paix (1708). Charles, à qui les succès donnent le vertige, répond : « Je traiterai à Moscou. ]» De ce moment le jeune insensé mérita de sentir bientôt le néant de ses triomphes. Les défaites réitérées de Pierre eussent découragé vingt autres monarques ordinaires. Mais celui-là a l'âme fortement trempée. Son coup d'œil est perçant, quand il n'est pas offusqué par les vapeurs du vin : « Mon frke prétend faire TAlexandre, s'écrie-t-il ; « il ne trouvera pas en moi un Darius K »

Le vainqueur poursuit sa marche sur Moscou. Mais tout à coup, changeant de direction, il s'enfonce dans les marais

* G*esl à Toccasion de cette dernière victoire que fut Trappée la médaille portant cette arrogante légende, que les événements subséquents vont convertir en mordante ironie :

Viclrices copias alium lalorus in orbem .

* Charles avait en effet pris Alexandre pour modèle. Dans sa retraite de Bender, on lui lisait un jour la satire où Boileau adresse à Tilluslre mort cette leçon, qui eût été beaucoup plus utilement à Tadresse de tel monarque vivant :

L'enragé qu'il était, né roi d'ane province Qu'il pouvait gouverner en bon et tage prince. S'en alla folletnent, ei pensant élce nieu.

Courir comme un bandit qui n'a ni feu ni lien, Bt traînant avec soi les horreurs de la guerre, De sa vaste folie emplir toute la terre.

(Satire viii. De P Homme,) Chartes prit le livre des mains du lecteur et arracha le feuillet.

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8t les forêts de l'Ukraine, ayant fait uiie funeste alUanôe a^ec Maseppa, ehef de cette eontrée, et qui ireiit se teddre indépendant. Lia trahison de eelui«ci ayant été déeouverte» leâ 20,000 alliés que les Suédois s'attendaient à trouyer sur les bords de la Desna avaient été battus et disper^ fiés. A Lesno, Pierre, qui tient d'ordonner à ses Kalmouks de ftisiiier quiconque prendra la fuite et de le tue^ lui-même e'ils le voient lâcher pied, .attaque avec 20^000 hcnnmél; le général suédois Levenhaupt, qui en conduit 16,000 à son mettre. Le combat dure ti'ois jours; 8^000 Suédois succombent. Ghbrles est eetné^ et un hiver des plusHgourëux vient aggraver sa situation (1709). Il est à cinq cents lieues de sa capitale. Le froid et là faim lui enlètent tous les jours quelques-uns de ses soldats. Il n'a plus qu'une trentaine de mille hommes, à une autre époque» ce nombre lui eût suffi pour vaincre ; mais le temps B*était plus où» comme à Narvâ, un de ses Suédois battait dix Moscovites; Il provoque en vain un eiinemi prudent, qui le laisse s'aifaiblir et se borne à le harceler. Son impatience se venge en brûlant des villages* Au printemps, il vient assiéger Pultava» espérant s'y ravitailler et de là gagner Moscou. Mais Pierre l'y rejbiîit avec tlûè àriiiée de 60,000 hommes, qui ont fini par apprendre de leurs ennemis mêmes l'art de la guerre. Charles, toujours aussi impéttieùt et tjui venait d'être blessé à la jambe, livre bataille, se faisant porter sur un brancard à la tête de ses troupes. 11 essuie une entière déroute : 9,000 de ses soldats sont tués et presque tous les autres pris et désarmés. Le tzar n'imita pas la générosité qu'avait montrée son ennemi à Narva : il fit rouer ceux d'entre les captifs qui appartenaient aux cosaques de Mazeppa^ et envoya les au-

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ires en Sibérie. Charles, malade, errant et presque abandonné, alla chercher un refuge sur le territoire turc, où il fut reçu avec cette grandeur que les musulmans mettent dans r&ospitalité, mais que les exigences de son caractère hautain et intraitable finirent par lasser. Le izar rentre à Moscou, renouvelant des anciens Romains un triomphe ridicule au dit-buitième siècle, même en Russie. Il prend possession de Tlûgrie, de la Livonie et de la Carélie. On eut alors pour la millième fois la preuve de ce que durent les traités imposés par la force et de ce que valent les garanties dont on lés entoure. Le roi de Danemark fit revi«- Vrfe, dU mépris du traité de Travendal, ses prétentions sur le Holsteîn, et le roi Auguste prit à son tour la place de Stanislas sur le trône de Pologne, au mépris du traité d'Âlt-Rantstadt, que l'empereur d'Autriche, la reine d'An-^ gleterre et les Etats généraux de Hollande avaient garanti. Chai^les consuma plusieurs années dans des intrigues qui avaient pour but d'exciter le sultan contre le tsar, quand son devoir l'appelait datis ses États, qui étaient attaqués de toutes parts et otl on lui offrit plusieurs fois de le reconduire. La bataille duPruth (1711) fit tuer 16,000 Russes, et Pierre fut un instant menacé de voir atléantir toute son armée et de perdre avec elle tout le fruit de ses grands travaut : il fut sauvé par la présence d'esprit et les prudents conseils de sa femme Catherine. Tel fut lé triste et seul résultât des intrigues dé Charles, résultat entièrement perdu pour lui^ la paix ayant été signée à Falksén. Après cinq ans de séjour en Turquie, il vint rallumer la guerre en Poméranie, puis en Norvège, ordonnant en Suède des levées d'enfants de quinze ans, n'y laissant que des vieillards et des femmes pour cultiver les terres, écrasant ses

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sujets de nouveaux impôts» et décrétant, d'après le conseil insensé de son favori Goertz, que la monnaie de cuivre aurait la même valeur que celle d'argent. Il venait d'entamer des négociations avec le tzar, lorsqu'il fut tué (1718) au siège de Frédérickshall. Cette même année, son terrible antagoniste, dans un accès de patriotisme farouche et auquel venait en aide la complicité de cent vingt-quatre juges serviles qui pouvaient lui épargner un crime, souillait le mérite de ses réformes par la mort de son fils Alexis. La paix de Nystadt (1721) mit fin aux ravages que les Russes exerçaient sur les côtes de la Suède.

Ce fut alors que Pierre prit le titre pompeux à* empereur de toutes les Russies, et que la suprématie dans le Nord, qui avait passé de la Pologne à la Suède, passa de là Suède à la Russie, qui Ta conservée et accrue depuis. A la fin de son règne, Tarmée russe se composait de 40 régiments d'infanterie et de 30 régiments de cavalerie. Ce fut lui quiy dans ses guerres avec la Suède, fonda la marine russe : lorsqu'il s'empara de File d'Aland, sa flotte, la plus considérable qui eût encore paru dans la Baltique, se composait déjà de 16 grands vaisseaux de ligne et de 180 galères.

L'impératrice Anne Iwanowna, gouvernée par son cruel favori Biren, augmente l'artillerie et la garde. Sous prétexte que le sultan n'avait point empêché les Tartares de la Crimée de faire des incursions sur le territoire russe, elle déclare la guerre aux Turcs. L'empereur d'Autriche, Charles VI, qui s'était oÉFert comme médiateur, se tourne tout à coup contre les Turcs, qui le chassent de la Valachie et de la Servie, et viennent mettre le siège devant Belgrade. Les Russes sont vainqueurs à Ghoezim (1739). •

Nous allons voir maintenant s'élever à côté de la Rus*

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sie une autre puissance, destinée à jouer désormais un rôle considérable.

La Prusse, formée successivement de plusieurs États réunis à diverses époques, doit principalement son origine aux chevaliers'de Tordre Teutonique, qui, dèslecommenment du quatorzième siècle, avaient quitté la terre sainte pour venir s'établir à Marienbourg. Un siècle et demi s'était à peine écoulé, lorsque les désordres des chevaliers excitèrent une insurrection (4454), à la suite de laquelle une partie de leurs possessions leur fut enlevée par le roi de Pologne, Casimir lY. Le grand maître de l'ordre, Albert, de la maison de Brandebourg, ayant embrassé la réforme, avait sécularisé la Prusse et en avait fait un duché héréditaire dans sa famille (1525), conservant ainsi pour luimême et attribuant à sa maison un droit de souveraineté qui avait péri avec sa qualité de grand maître. Au commencement du dix-huitième siècle, Frédéric P', fils de Frédéric le grand-électeur, échangea son titre de duc pour celui de roi. Ce fut à dater de cette époque que la Prusse prit rang parmi les grandes puissances de l'Europe. Frédéric-Guillaume P', qui ne prisait que les rudes exercices de l'art militaire, organisa ses États en véritable camp, rassembla ces trésors et prépara ces machines humaines que son fils devait si habilement employer pour l'agrandissement de la Prusse.

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