VIII
Att eèmméneement du quinzième siècley les ducs de
Bourg<>giie étaient devenus, soit par des mariages soit
f«r dès traités^ possesseurs des Pays^-Bas, qui étaient,
dès cette époque^ un foyer d'activité întellectuelle et
peÙtiquey et se partageaient avec Venise le commerce de l'Europe. A la mort de Charles le Téméraire, le
mariage de sa fille Marie avait fait passer cette contrée sous le gouvernement de Maximilien I"; puis îe mariage de Philippe, fils de ce dernier, avec Jeanne de Castille, l'avait réunie à l^spagne. A l'avènement de Charles V, ses Etats se eomposaient donc de l'Empire d'Allemagne, de l'Espagne et des Pays-Bas^ et for« maient ainsi la monarchie la plus étendue du continent. A l'époque où il abdiqua, ]'Empire avait été distrait de cette vaste monarchie en faveur de son frère Ferdinandjr et l'Espagne, accrue par compensation du Milanais et du royaume de Naples, passa avec les Pays-Bas sous le sceptre de son fils, Philippe II, qui se trouvait ainsi à la tête du plus puissant Etat de l'Europe (1858). Ce monarque, né pour le malheur de l'humanité, va, pendant im long règne de quarantecfiiatte sas, terder un déluge de maux sur le monde. L'Amérique, qui venait d'être ïé théâtre dé Cïliâutés et de perfidies tellement inouïes qu'elles nous parais-
sent invraisemblables (1), fournissait à l'Espagne dlné«puisables trésors, et l'impression encore récente, produite par la découverte d'un monde nouveau^ Tentourait d'un immense prestige. Après la paix de Gâteau*- Cambrésis (15S9), Philippe quitte la Flandre, décidé à lui enlever toute liberté religieuse et politique ; il lui laisse, en partant, le tribunal, justement exécré, de Tinquisition, et des troupes espagnoles qu'il y avait introduites contrairement à la constitution flamande et qu'il avait promis de retirer. Les calvinistes pren-
(i) Le généreux défenseur des Indiens, révôqiie de Chiapa, évalué à plus de 12 et même à plus de 15 millions le nombre de ces malheureux que la rapacité fanatique des conquérants fit périr dans l'espace de quarante ans : « Daremos por cuenta muy cierta y ver- « dadera que son muertas, en los dichos quaranta anos, por las « dichas tyranias e ynfernales obras de los christianos, ynjustaa mente y tyranicamente mas de doze cuentos de animas, hombres « y mugeres y ninos, y en verdad que creo sin pensar engaôarme « que son mas de quinze cuentos. » (Bartholome de Las Casas, BreinB$ifnà relacion de la dêsîruycion de las Indias, 1552.) On sait que les conquérants prétendaient tirer leur droit sur les Amériques d'une bulle que le pape Alexandre VI avait accordée à Ferdinand le Gatholique, et par laquelle il avait, en sa qualité de représentant de Dieu sur terre, tracé une ligne d'un pôle à l'autre, donnant l'Oocident au roi d'Espagne et l'Orient au roi de Portugal,
Condorcet ne porte qu'à 5 millions le nombre d'hommes que la conquête de l'Amérique aurait fait périr. {Esquûse d'un tableau hie^ torique des progrès de l'esprit humain^ 8« époque, tome VIII des œuvres complètes, Paris, 1804.) Le témoignage de Las Casas, qui était un auteur contemporain et qui avait été sur les lieux mêmes, semble devoir être préféré. Il est possible toutefois que son zèle pour la cause des Indiens lui ait fait exagérer le nombre des victimes, mais il est peu problable qu'il le lui ait fait plus que doubler et même tripler. J'avoue pourtant qu'en voyant son compte flotter dans un espace aussi considérable, je ne puis me défendre d'en suspecter un peu l'exactitude: on ne va pas ainsi de 12 à 15 millions quand on se fonde sur des documents bien positifs.
nent les armes et saccagent les églises ; excès très* condamnables, quoique provoqués. Quatre cents gentilshommes ayant demandé respectueusement le maintien de la constitution et la suppression de Tinquisition (1S67), Philippe leur envoie le duc d'Albe avec une troupe choisie de soldats dignes de servir sous un tel général. A leur arrivée^ 100,000 habitants fuient à l'étranger ; le tribunal de sang et les bourreaux du gouverneur en font périr 18^000 au milieu des supplices ; ceux que la tyrannie épargne gémissent écrasés sous les impôts les plus lourds. Guillaume d'Orange, qui s'était réfugié en Allemagne, implore en vain l'assistance des États protestants. Il assemble à Utrecht les députés des provinces du nord, et leur fait accepter cet acte d'union d'où sort un nouvel Etat. La tête du fondateur de la république des sept Provinces-Unies est mise à prix par Philippe, et im scélérat, excité par des moines fanatiques, l'assassine à Delft (1S84). Mais la république qu'il avait créée lui survit, et sa marine devait bientôt s'élever à un haut degré de puissance.
Philippe s'était emparé depuis quatre ans, par la seule force des armes, du trône de Portugal, devenu vacant par la mort de Sébastien. Soixante ans plus tard, le despotisme inepte d'im de ses descendants devait forcer les Portugais à reprendre leur indépendance.
Repassons le détroit.
§ix
Angleterre, fieoMe, EMpngne, de 155S à 1018.
Marie Tudor, fille de Henri Vm, et qui succéda (4553) à son frère Edouard VI, à peine sur le trône, fait mourir Jeanne Grey, rétablit le culte catholique, aidée de son lâche parlement^ qui approuve ou condamne le lendemain ce qu'il avait condamné ou approuvé la veille, et les échafauds se dressent de nouveau pour opérer des conversions. Marie ne règne que cinq ans : règne toujours trop long sous une furie égarée par la fausse dévotion.
Elisabeth, sa sœur, lui succède (1558). Son premier acte est de rendre la liberté au culte protestant ; mais bientôt elle veut soumettre ce culte à l'uniformité. Toujours aidée du Parlement, elle rétablit la suprématie, et fait dresser, comme symbole de la religion anglicane (1562), ces trente-neuf articles qui emprisonnent de nouveau la pensée religieuse. Elle secourt les protestants dans les Pays-Bas ; mais elle le fait secrètement et par des motifs plus politiques que religieux : elle veut créer des embarras à l'Espagne, qui est encore la première puissance maritime. Marie Stuart, reine d'Ecosse, s'aliène par ses dérèglements le cœur de ses sujets ; elle met le comble à l'indignation publique en épousant lassassin de son époux (1568). Obligée d'abdiquer et de fuir, elle vient im-
42 PRBMliniB PAHTIB
prademment chercher un asile auprès d'Elisabeth. Celle-ci l'abreuve d'ignominies, pendant dix-huit ans, la retient prisonnière contre toute espèce de droit, puisque Marie était souveraine au même titre qu'elle, l'içiplique dans une conspiration et se souille du meurtre juridique de cette princesse ^^S87). Cet acte tyrannique fournit à Philippe II un prétexte pour déclarer la guerre à l'Angleterre. L'adjonction du Portugal donnait alors à l'Espagne l'empire des mers. Philippe arme cette flotte de 130 grands vaisseaux, décorée du nom d'invincible armada, et qui portait 20,000 soldats, outre le grand inquisiteur et 150 dominicains. Â peine engagée dans le canal, cette flotte se voit harcelée par les vaisseaux anglais, et bientôt une violente tempête la fait échouer en partie et en disperse les restes (1888). Cette défaite délivre l'Europe de la crainte d'un asservissement général, que Philippe faisait alors peser sur elle. Il y survécut encore dix ans, et mourut en laissant l'Espagne écrasée sous le poids de ses dettes. Ce fut sous le règne d'Elisabeth que l'armée navale anglaise commença à devenir considérable. La flotte qu'elle opposa à l'armada se composait de 176 bâtiments de plus petites dimensions mais beaucoup mieux gouvernés que ceux de la flotte espagnole, et était montée par 1S,000 hommes. Pendant que Philippe soudoyait les ligueiu's de France, Elisabeth avait secouru le parti protestant (1890), et cette assistance avait contribué au succès de Henri IV. L'Irlande, qui, dès le milieu du douzième siècle, avait été adjugée à Henri II par une bulle du
pape Adrien lY, avait refusé d'adopter la réforme « Éltôal>etb retire aux catholiques irlandais la faculté d'oceuper des emploi» publics. Ceux-ci se révoltent (l696); Elisabeth les réduit par la force. C'est depuis cette époque que ce malheureux pays a subi le fardeau de rétablissement luxueux d'ime église officielle dont il n'usait pas. On lui reconnaissait le droit de n'en pas user : la conséquence est qu'il devait en être dé* chargé. Justice vient enfin d'être faite par une résolution tardive du Parlement. Elisabeth dépense dans la guerre dlrlande 3 millions délivres sterling. C'était beaucoup pour la nation^ mais très-peu pour cette princesse, qui en donnait 300,000 à Essex, l'un de ses favoris, et en devait 400,000 lorsqu'elle mourut.
Philippe III 9 renouvelant les persécutions qu'un siècle auparavant Ferdinand le Catholique avait &it endurer aux Maures, en chasse d'Espagne 500,000. Ses ministres en Italie tentent inutilement de s'emparer de Venise au moyen d'une conspiration (1618).
Allemafae* Daaenark, France, Mnède^ Etfafney de
leoe à 1648.
J'arrive à cette longue guerre de trente ans, qui coûta si cher à l'Allemagne.
L'empereur Rodophe II avait accordé aux protestants de Bohême par lettres patentes le libre exercice de leur culte (1609). Son frère Matthias, parvenu au trône par
rusurpation, veut leur retirer cette liberté sous divers prétextes. Il s'était prononcé, avec raison cette fois, contre des protestants qui avaient bâti des temples sur les terres de l'abbé de Braunau et de Tarchevèque de Prague, Excités par le comte de La Tour, les protestants se révoltent. Matthias offire en vain de confirmer les lettres patentes, et son successeur Ferdinand II, après avoir fait également de tardives concessions et des efforts impuissants pour arrêter les progrès de la révolte, est déclaré déchu de ses droits. La couronne de Bohême est offerte à l'électeur palatin, Frédéric V, prince dont la capacité ne répondait nullement à une telle situation, et qui est battu, à Prague, par les troupes de Ferdinand, aidées de celles du roi d'Espagne, de l'électeur de Saxe et de Maximilien de Bavière. Le vainqueur ne met aucune borne à ses vengeances ; il couvre la Bohême d'échafauds et y rétablit le culte catholique. Son ministre sanguinaire, Tilly, prend d'assaut et saccage Heidelberg (1621). A la diète de Ratisbonne, l'empereur enlève à Frédéric sa qualité d'électeur, qu'il fait conférer à Maximilien. Christian IV, roi de Danemark, secrètement excité par les rois d'Angleterre et de France, qui redoutent la puissance toujours croissante de Ferdinand, vient au secours du parti protestant, menacé en Allemagne d'une destruction complète. Il réunit une armée de 60,000 hommes; mais il est battu, à Konigslutter, par Tilly (1626), L'empereur dépouille les ducs de Mecklembourg, Maurice, landgrave de Hesse, et Frédéric Ulric, duc de Brunswick. Il remet, par son édit de restitution, les
ÀGCBOISSEMENt DES ARMÉES PERMANENTES 4S
églises catholiques en possession de tous les biens qui avaient été sécularisés, et charge ses généraux Tilly et Wallenstein d'extirper la réforme par les moyens les plus violents. Nous allons voir le protestantisme sauvé en Allemagne par un ministre qui le combattait ailleurs.
En France, La Rochelle était alors le boulevard des protestants. Le ministre de Louis XIII, Richelieu^ après avoir assuré le triomphe définitif de la monar-* chie sur la puissance des grands, vient en personne assiéger cette place, qu'il réduit par la famine^ malgré les secours de l'Angleterre (1628). Le siège de La Rochelle peut donner une idée de l'état de détresse auquel la guerre amène une ville en l'affamant. Il est vrai qu'il s'agit ici d'un siège dirigé par un cardinal, qui disait lui-même que, lorsqu'il avait une fois pris sa résolution, il fauchait tout et ensuite couvrait tout de sa robe rouge. Après avoir épuisé toutes leurs provisions et dévoré tous les animaux domestiques, les assiégés mangèrent les herbes, les pailles et les racines mêmes les plus malfaisantes, puis ils se jetèrent sur les animaux les plus immondes et les plus répugnants^ et ils en vinrent jusqu'à déterrer les cadavres des cimetières. On jugera de l'exaspération et du désespoir de la défense par ce mot du maire, en voyant les habitants mourir les uns après les autres : a C'est assez « qu'il en reste un pour fermer les portes* » Lors de la reddition de la ville, il ne restait que 5,000 habitants sur 30,000. Les dépenses que nécessita la réduction de cette place s'élevèrent à 40 millions.
4S PREMIÉftfi PARTIS
OastftYdrAdolplie, ea gFaad paHœuvriep, qui poui^ rait disputer 4 Frédérie II de Prusse et à Napoléoa le mérite d'avoir perfectionné i'^rt de tuer eu bataille rangée, Gustaver Adolphe venait d'enlever à la Rij^seie plusieurs de ses provinces (1617), dans une guerre injustement entreprise, puisqu'elle avait pour but d'empêcher la nation russe d'user du droit d'élire son efa^. Il avait rencontré plus d'obstacles dans la guerre que l'usurpation de son père lui avait léguée contra Sigismond III, roi de Pologne, qui était soutenu par l'eipip^eur Ferdinand. Celui-rci redoutait avec raison, dans la personne de Gustave, le défenseur da la causa protestante; mais en prenant à son égard un rôle agressif et an le laissant insulter par WaUanstein m congrès de Lubeck, il lui fournissait des sujets de rassentiment, que l'habile ministre de Louis XIII allait <»Lpl^ùber. Eiehelieu amène Gustave k traiter avae Sigismond (1638), et l'excite contre Ferdinand. Le mi de Suèd^, libre maintenant de déployer toutes ses forces en All^nagne, s'y présente an libérateur du protasir tantisma, an même temps qu'en protecteur de lalir }>erté 43S peuples, menacée par le deispotisma de Ferr dinaad. La France et l'Angleterre lui fournissent des subsides, et la Hollande lui prête ses vaisseaux pour la transport des troupes. Il s'embarqua avec 18,jOOO hommes seuLemaïnt et 6, (MM) matdx)ts. Il est bientôt maître de la Pom^ranie, malgré la défense à outrapice qua font les généraux de Ferdinand. Un de c^ojs^rci^ le emel Tilly, avait massacré la garnison de Nem- Brandebourg; Gustave, par une horrible raprésaiUe,
massacre celle de Francfort. Il ne peut arriver à temps pour délivrer Magdebourg, que Tilly prend d'assaut (1631) et qu'il saccage (1). Gustave poursuit ce tigre, l'atteint à Breitenfeld près de Leipsick, le met en pleine déroute et change entièrement par cette victoire ia face des affaires en Europe. Il soumet le Palatinat et la Franconie. Il bat de nouveau, sur les bords du Lech, Tilly, (fui est blessé dans la bataille et meurt ta'ois jours après. Le vainqueur pénètre en Bavière. Ferdi-* nand, qui tremble à son approche, rappelle i la tète de l'armée impériale le féroee Walleostein, que Findi^ gnation générale l'avint forcé de renvoyer, et qui lui fait subir, comme conditions de ce rappel, les plus insultantes humiliations. Celui-ci rassemble une armée de 40,060 hommes qu'il réunit à 20,000 Bavarois. Gustave, pressé par la famine et la peste, est obligé de quitter Nuremberg, qu'il voulait mettre en état de défense. Wallenstein ravage le haut Palatinat et menace Télec^
(1) « 11 y a^ dit Ancillou, peu de tableaux plus horribles que « celui du saccagement de cette belle ville. Pendant trois jours^ le « soldat s'y abreuTa de crimes, s'enivra de débauches et de sang. «jOnoe vit que des bourreaux et des victimes. Plus de 40,000 per<- « sonnes périrent dans le feu, par le fer ou dans les eaux de l'Elbe • « qui étaient teintes de sang et qui roulaient des cadavres. De qaa- « ^ mille maisons il n'en resta que cent quarante-quatre. Mille « personnes s'étaient réfugiées dans l'église cathédrale et furent <f seules épargnées lorsque les vainqueurs furent fatigués de mei»- « Isaa. Semblable ^ Tange destructei^^ TUly présidait &ûi4âme;\t ^ « ces ^cépes infernales, comme on préside à une fête militaire, et « pour ajouter à l'horreur de ce carnage par un contraste révoltant^ « SUT les monceaux de cadavres et les ruines fumantes de le ^^9 « il entonna avec ses seteUites un Te Deum solennel. » {Tableau des révolutions du système poHtiqut de l'Europe, chap. 32, tome lil^ Berlin, i805.)
teur de Saxe. Gustave vole au secours de te dernier^ bat les Impériaux à Lutzen, mais trouve la mort au milieu de sa victoire (1632). Son corps fut retrouvé parmi 12,000 cadavres. Wallenstein est accusé d'aspirer au trône de Bohême : l'empereur s'en débarrasse à Egra, par la main d'un assassin. Le duc Bernard de Weimar avait pris, à la mort de Gustave, le commandement des troupes suédoises ; après plusieurs succès obtenus en Franconie, il vient secourir Nordlingen, qu'assiégeaient les Impériaux, réunis à 15,000 Espagnols. La bataille s'engage, et dans cette funeste journée, les Suédois, écrasés par le nombre, ont 8,000 morts et 4,000 prisonniers. Ils sont alors abandonnés par l'électeur de Saxe, le perfide Jean-George I", qui fait sa paix avec l'empereur, et obtient, pour prix de sa lâche désertion, la Lusache avec la promesse de l'archevêché de Magdebourg pour son fils. La cause qu'ils étaient venus si généreusement défendre en Allemagne y courait les plus grands dangers, lorsque Richelieu, qui un instant avait été inquiet et même jaloux des succès de Gustave -Adolphe, maintenant délivré de toute inquiétude de ce côté, vint faire une heureuse diversion.
Philippe IV, roi d'Espagne, gouverné par son ministre Olivarès, continuait de faire dans les Pays-Bas une guerre ruineuse. Il avait secrètement encouragé la révolte de Gaston et de Marie de Médicis, mère de Louis XIII, révolte qui était dirigée moins contre le roi lui-même que contre son ministre. Ce fut pour celui-ci un prétexte suffisant pour déclarer la guerre à
TEspagne. C'était là son motif principal, quoiqu'il en mit aussi d'autres en avant^ par exemple, la détention de l'électeur de Trêves, qui avait déclaré vouloir rester neutre, acte odieux, dont la France n'était du reste pas chargée d'exiger le redressement. Il attaque les Espagnols à la fois en Espagne, en Italie et dans les Pays- Bas. Banner, qui avait le commandement d'une division suédoise, défait à Wittstock les Impériaux réunis aux Saxons (1636). Bernard de Weimar obtient de nombreux succès en Alsace. Bientôt après il meurt subitement. On a dit qu'il convoitait alors la conquête de l'Alsace pour son propre compte, et que Richelieu le fit empoisonner. Celui-ci voulait annexer cette province à la France, et il s'en empara en e£Pet, à la mort de Bernard. Peut-être est-ce cette simple coïncidence d'un événement naturel et de l'avantage cpi'en tira le cardinal, qui a fait supposer un crime pour expliquer un gain qui n'a nullement besoin d'explication. Banner meurt également au milieu de ses succès et après avoir été sur le point de s'emparer de la personne même de l'empereur. Un poison lent, arUon dit, lui aurait été administré à Hildesheim. Le gouvernement autrichien a été accusé de ce crime ; mais les preuves rigoureuses manquent. Le mal a le triste privilège d'être admis facilement ; il lui suffit pour cela de quelque vraisemblance. Quand la vérité se fera-t-elle jour sur ces horribles mystères de l'histoire ?
L'empereur Ferdinand II était mort depuis quatre ans. Son fils, Ferdinand III, manifestait quelques dispositions à la paix, mais continuait à la guerre. Tors-
tenson, qui avait remplacé Baimer, et qui était cotime lui élève de Gustave, parcourt en triomphateur la Sîlésie, la Saxe, la Bohême et la Moravie (1642). Le maréchal de Guébrîant, victorieux à Kempen, meurt au siège de Rothweil. Les Français, défaits à Duttlingen par les Bavarois, battent les Espagnols à Rocroy ^t643). Louis XHI descendait dans la tombe : Richelieu, qui Ty avait précédé d\m an, s'était donné un successeur dans Mazarin. Torstenson, après s'être débarrassé, avec avantage pour la Suède, de la guerre avec le Danemark, que lui a sourdement suscitée Pei^ dinand, revi^it sur ses pas, pénètre en Bohême, tue, à la bataille de Jancowitz, 9,000 Impériaux, et menace Vienne, dont il se serait emparé sans la défection de Ragotzky. Le congrès de Munster s'assemble; maïs les hostilités marchent de front avec les conférences, qui durent quatre années. La prise de Prague décide Tempereur à signer enfin la paix de WestphaKe (1648), qui rend à TAllemagne ta liberté de conscience. Les plénipotentiaires français firent insérer dans le dispositif du traité ime clause qui était peu sérieuse : on déclara que les cantons suisses étaient affranchis ; il y avait trois siècles qu^ils Tétaient sans la permission de la diplomatie. Voilà donc cette orgueilleuse maison d^Âutriche humiliée et amoindrie. Qui prétendra maintenant parler en maître à sa place? Avant de répondre à cette question, arrêtons-nous un instant à la révolution qyi survient en Angleterre.
ACCROISSEMENT DES ÀRMEâ PERMANENTES fît
gxï
AMipleterre^ France^ ProTiBces-fliiied» EMpagnt, dm
A Sôri àtl^ûetoent âù tf Ôné, Charlerà P^ atait m'éëpié déiÉs: legs* Mesfés dfe^ ^ori père Ja^éqtreS^ F, la! é^eWé (fïspâgtfé et Kiïékînghâiïï, m dié ciers' nîkMsfï^éîS' ëdtit h faVétïf égàlïe la feftfîfé' et qiô seinbfent nés p6ià ik perte dfeà éîiipii^ôs. Sa' fétoinè, Marîéi^iénriefté' *6 Firaneé, fcA bfen àtfssi' pôtir queiqtie èAoS^f dfeiiTé lâeié malhéuïs : uii siècle êlî deM pto tajfd, une mffii'éttce de même natuïe coùtrîbùérèt aussi, dis Paùtfè côtJé' àn détroit, à perdre ttn aùtf é roî, qïiî âuirât égi^nrèiit à expier toutes fes fautes f une d^ilâsfie. Chacrléi?^ <fehut6 par casser' le Parlement (f628), qu'il trouve trô^) lûes"quih daoïs ses airocâtions pour les frais de la guei*re, et qijî se permet de les àccompagnéi* des plkinfes dû pays et dé demander le renvoi dû favori. H a recours aux emprunts forcés, éqîiipé une flbtte et éiivôîe' à CacÈx f6,Ôt)0 Êommés, qui se reùibarquent bientôt, décïmés paj ïa peste. Un second Pâi*leiiient, coniposé en grande partie dés ûiêiùes députes qtié ïe rbî a?i^ait cassés et que la nation lui ï^eûvoié, se itiontré encore plus exigeant que le premier, et à rnesuré que cfoît la fermeté des représentations, le ton de Charles devieùt plus menaçant. Buckingham est accusé dans la GHambre des pairs et devient Tobjet d'une anîmadVèfêion universelle ; Charles le récompense eu le feisàtit élire
chancelier de TUniversité de- Cambridge. Il le charge de diriger une expédition contre la France, et dont le but apparent est de secourir les protestants de La Rochelle; mais des historiens donnent pour véritable motif de cette guerre une autre cause : Buckingham s'était mal trouvé, lors de son séjour à la cour de FraQce, d'avoir osé porter ses vues libertines jusque sur la reine. C'était pour venger sa vanité blessée qu^il avait fait déclarer la guerre à la France, comme il avait, sous le règne précédent, fait déclarer la guerre à l'Espagne par dépit de ce que son inhabileté avait fait échouer le projet de mariage du prince de Galles avec l'Infante. Voilà comment la fortune des peuples a souvent dépendu des criminelles passions d'im favori! L'expédition de Buckingham n'eut d'autre résultat que la perte de 2,000 hommes. Charles casse le second Parlement et renouvelle les emprunts forcés. Mêmes difficultés avec un troisième Parlement, qu'il renvoie également. Buckingham est assassiné (1629). Charles renonce alors à continuer la guerre. Pendant onze ans, il se passe de Parlement et lève toutes sortes d'impôts arbitraires. Excité par Laud, archevêque de Cantorbéry, il veut imposer la liturgie anglicane aux presbytériens d'Ecosse, qui se révoltent et contre lesquels il envoie une armée de 26,000 hommes. Il se décide à convoquer un quatrième Parlement, qui, au lieu de lui accorder des subsides, approuve la résistance des Écossais^ et qu'il dissout immédiatement (1640). La même année, il convoque à York ce cinquième et long Parlement
qui devait assister à la ruine de la monarchie. De ce moment, Charles, se montrant aussi humble qu'auparavant il avait été hautain et opiniâtre, hâta lui-même sa ruine. Il est obligé de subir toutes sortes d'humiliations, jusqu'à se voir accusé d'avoir aidé les catho^ liques irlandais dans leur projet d'exterminer tous les Anglais présents dans leur île. 40,000 protestants avaient été massacrés dans TUlster (1641). Ce fut la Saint-Barthélémy de l'Irlande» avec cette différence que cette fois les bourreaux étaient les opprimés. Parmi les actes d'humilité de Charles, il en est un que l'histoire ne lui pardonnerait pas s'il ne l'avait reconnu lui-même et expié à son heure suprême. Strafford, qui d'abord avait combattu Buckingham, l'avait remplacé dans la faveur du roi et la haine de la nation. Il fut accusé devant le Parlement et condamné
à mort : le roi, dont il avait été le docile instrument, signa lâchement l'arrêt de mort. Il arrive quelquefois aux âmes faibles des accès subits mais presque toujours intempestifs d'énergie : Charles voulut, quand il n'était plus temps , recourir à la force. Il déclare au Parlement une guerre qui va faire couler des flots de sang. A Edge-Hill, 30,000 hommes sont aux prises et laissent 5,000 cadavres sur le champ de bataille (1642). L'armée parlementaire, accrue d'un secours considérable, amené par les Écossais, s'éleva bientôt à plus de 40,000 hommes. L'armée royale fut écrasée à Marston-Moor, où les deux camps offrirent le spectacle de 50,000 concitoyens cherchant à s'entr'égorger (1644). L'année suivante, elle est défaite de
$4 ^RWlÈRi: P4IITIE
eptrp J^ç m^ios d^ s^s a^^niûs, Jjeuy prpuveot qu'il ayait jç]^rc|ié à Ijes jtrpwper, qyAod il prote^tpût qu'il s'iîPPPÎait ^ spji ,3iBApyrs pi fes ^çtrwger* ni les catholiques iplaQ4ftis. Cbarljçs^ qui s'/Bst ^ewis entre les pj^ifts des JEfiûssai^, e§t livré par <3u?ç au Parlemeftt,
m f^ ^P**ft }4ch#té ApûyOOP livres ^tçrliug (1647).
Qrftnîwell, c^f du pa^i 4?^ iiidépep4wt3 et waître ^ r.Wfiaép, substituai biep.tôt sw autorité peraouuelle à gfîlle 4» PsflemeHt, P fqij wleyer le roi, qui s'évade fit pst repris. Il élpigufi 4u Pftrieweut les wuibres qui PfiUYSBt l'eutriaYer daus ^§ entreprises, et y étsiblit uug hautP cQur, PPmppsée en grande partie des officiers de sou ^rmée, et pi epudamne le roi à périr sur l'écmaud (1649). La violence, mise au service d'uu bigot^sme étroit et fapatique, avait alors pris la place de tpflte autorité régulière. Pendaut que Charles s© rendait pour h dernière fois au tribunal qui le condamna et pendant qu'il en revenait, l^s soldats et la populace rinaultèrent : ou alk iusqu'à li» craeh^ au visage. B supporta ces outrages avec digoité, ^ comprenant trpptard cpjnbieu 1^ feyce matérielle, sur la?, quçlleil, s'était si loagtenp^ps étayé lui-même, a besoior d'êtrç guidée par la raispui et la justice, il prononça ces paroles ménjor^bles, qpi peignent avec une si parfaite vérité le vice de la profession mUitaire : « Pau- « vres âmes ! Ils traiteraient leurs généraux de la c( même façon.pour six sous (1), » Pendant son règne^
(1) « Poor soûls! They wii|d treat their gênerais in the samc Cl marner, for 8i^p«^çe. » (Gpldômith, History ofSnglmd, chap,. 32^
Chades^ ayait levé plus de 20 mUlioas de livres sterling en taxes extraordinaires^ et la mejeure partie de ces js»omm8S avait été employée à faire la guerre à ses sujets.
Charles II est proclamé en Irlande et en Ecosse. Cromwell soumet l'Irlande en peu de jours, après y avoir semé la terreur en faisant passer au fil de Tépée les populations qui lui résistent (1650)« H rentre triomphait à Londres^ puis il va aiHlevant de Tarmée écossaise, composée de 80,000 hommes, la bat à Dunbar^ et. Tannée suiv^ite, achève de la détruire à Worcester, où 2,000 hommes sont tués et 8,000 pris et vendus aux Américains. Charles, dont la tête avait été mise à prix, est ^rant pend«mt six semaines, et se réftigie en France. La république des Provinces- Unies, infidèle à son principe et obéissant à des motifs de basse jalousie, avait soutenu la cause de Charles P'. Cromwell lui déclare la guerre (1 652). La flotte anglaise se composait de 150 vaisseaux, commandés par ramîral Blacke et montés par 20,000 hommes. Les hostilités durent deux ans et épuisent les richesses et le commerce des deux nations dans sept batailles navales. Rencontrant quelque opposition dans le Parlement, le dictateur s'y rend, accompagné de 300 soldats, et en disperse les membres. En lisant ceci, on ne peut retenir rimagination, qui franchit les siècles pour aller assister
Charles /«', Londres, i771.) Le sou anglais du nom de penny é(ïui- Taut au sou français de dix centimes. Rigoureusement l'expression an^^aise For six pence devTHit être tr«wl«ite en français par les tûotà Pour douxe soms.
aux parodies qui s'en feront ailleurs et qui trouveront encore un public pour y applaudir. Cromwell règne enfin sous le nom de Protecteur^ dénomination qu'un peuple qui a le sentiment de sa dignité devrait trouver plus outrageante encore que celle de roi. Son Altesse est installée solennellement à White-Hall, et Ton met à sa disposition une armée de 30,000 hommes. Pour comble de profanation, le nom de république continue de couvrir cette tyrannie. Il fallait la guerre extérieure à ce soldat dévot ou hypocrite, qui larde grotesquement toutes ses brutalités de citations des saintes Écritures; il la déclare à l'Espagne sans raison (1688). Est-ce que les rois d'autrefois avaient besoin de raisons quand ils voulaient faire la guerre^ et un protecteur de république serait-il de moins bonne maison ? La fortune le seconde : ses vaisseaux pourchassent la flotte espagnole, qui n'ose plus se montrer et laisse prendre la Jamaïque. Son Parlement lui ofre le titre de roi, qu'il refuse : on se demande s'il refusa pour qu'on le forçât à accepter, ou si, ayant la chose et tenant peu au mot, il voulait sembler ne tenir ni à l'une ni à l'autre . Des résistances imprévues et de fréquentes conspirations viennent troubler ses prospérités^ et la mort y met im terme (1688). Son fils Richard, qu'il avait, selon les traditions monarchiques, désigné pour son successeur, ne règne que quelques mois. L'armée l'oblige à résigner, et établit à sa place une Commission militaire, sous le nom de Comité de sûreté générale, et qui se rend odieuse à la nation. Monck, qui s'était montré un des adversaires les plus ardents de la
royauté, profite habilement de la situation pour trahir la cause républicaine et frayer la yoie à Charles II. La monarchie est restaurée (1660). Nous verrons plus loin ce que coûtent les restaurations et combien elles durent.
lUUe, dm 1659 à 1915.
Les troubles de la Fronde, qui signalèrent les cinq dernières années de la minorité de Louis XTV, n'étaient que des querelles de grands seigneurs, jaloux les uns des autres et se disputant les faveurs de la cour. Le pays, que ces quereUes agitèrent profondément, y était au fond désintéressé. Leur plus fâcheux résultat fut d'amener le jeune roi, qui en avait été le témoin, à penser que, lorsqu'il serait complètement le maître, il devrait faire' peser sur tous, grands et petits, un sceptre de fer. Son caractère altier, son éducation né* gligée et les facultés bornées de son esprit le portaient déjà naturellement à faire peu de cas de ce qui pouvait rester de libertés publiques. Son profond égolsme, son amour des plaisirs et sa passion pour la guerre allaient, pendant un long règne et sous le masque trompeur de la gloire et de la puissance, préparer d'immenses calamités à l'Europe*
La paix de Westphalie avait laissé subsister la guerre
entra la France et TjElspagne, Turean^, ^ràs avoir délivré Arras, yenait de battre^ aux Dunes, dcm Juan d'Autriche et Coudé, le vainqueur de Rocroi, qpi por^ tait alors les armes contre son pays. L'Espagne, épui* sée, demanda merci. En faisant la paix des Pyrénées (1689), Mazarin maria Louis XIV avec la fille de Philippe IV, l'infante Marie-Thérèse, qui dut alors, d'après un des articles exprès du traité, renoncer à la succession d'Espagne. A la conclusion de la paix, l'armée française fut réduite à 40,000 hommes. M«sarin meurt, et de ce moment Louis prend en mains les rênes du gouvernement. Son ministre Colbert donne une vive impulsion à l'industrie et aucomm^eree, quoique plusieurs de ses règlements ne soient plus du tout en harmonie avec les progrès que la science économique a faits depuis. Les finances de l'État commençant à être prospères, Colbert crée soixante bâtiments de guerre, et Louis suigmente son armée : prmnier pas dans une voie fimeste. Pour avoir les coudées franches du côté du Parlement, la seule institution qui pourrait encore gêner Texercice du pouvoir absolu, on ne lui permet de faire des remontrances que huit jours après avoir enregistré les édits^ c'est-à-dire quand les remontrances n^auront plus d'objet. En même temps les artistes et les gens de lettres sont protégés, et comme leurs gages sont payés très-régulièrement, ils se contentent de la seule liberté qui leur est laissée, de dorer les chaii^es que la nation enchantée laisse river. Tout parait beau jusqu'ici. La scène va changer.
Louis, qui dépensait pour ses maîtresses^ en dons
ACCROISSEMENT DES àXMÈBB PERMANENTES S9
et en fièteB spieiidid^fl, la fortime de la Franee, veut assaisonner des émotions piquantes des batailles les plaisirs de Tamour. Et d'ailleurs un tel roi est né pour se couvrir de lauriers : poètes et courtisans le lui diseiU sur tous les tons. L'influence que Louvois exerça à cet égard sur son esprit ne saurait être trop maudite, Louis, qui avait, par les clauses de son mariage, for^ mellement renoncé à toute prétention à la succession d^spagne, réclame les Pays-Bas, à la mort de Pbî« lippe IV, en invoquant, contre toute espèce de sens et de raison, un droit prétendu de dévolution, qui n'avait de rapport qu'aux héritages des particuliers (166S). Il s'empare de la Flandre, où il ne rencontre presque point de résistance, l'Espagne, confiante dans les irai'* tés, n'y entretenant alors que très-peu de troupes. Il envahit ensuite la Franche-Comté avec la même faci-* lité, La Hollande et rAngleterre, comprenant la né^ cessité de faire trêve, dans un intérêt commun, à leurs griefs mutuels, s'interposent avec la Suède pour arrêter le cours de cette guerre, et la paix est signée à Aixla-Chapelle (1668). Elle ne devait pas être de longue durée. Louis ne pardonnait pas à cette petite république de Hollande la hardiesse qu'elle avait eue de se mêler des affiedres d'une puissante monarchie. Pour détacher la Suède et TAngleterre de la triple alliance, tout fut employé, jusqu'aux charmes de mademoiselle de Kéroual, qui accompagna la duchesse d'Orléans dans son voyage au-delà du détroit. La Hollande se trouva seule, et Louis, en lui déclarant la guerre sous prétexte de médailles injrmeuses^ frappées à l'occasion
de la paix d'Aix*la-Chapelle, associa Charles II d'Angleterre à cet acte d'injustice (1672). Jusqu'à présent, comme on voit, le grand roi avait eu le soin de ne s'attaquer qu'aux faibles, ce qui, pour notre impartialité, réduit de beaucoup les proportions de cette magnanimité et de cette bravoure tant célébrées par les poètes^ les historiens et les orateurs sacrés d'alors. Il part à la tète d'une armée de 180,000 hommes, et il a pour généraux les Turenne, les Condé, les Yauban. Il passe le Rhin sur un pont de bateaux, dans un endroit qui était guéable, et quoi qu'en dise Boileau, ne se plaint nullement de sa grandeur qui l'attache au rivage. Pendant que, près des côtes, Ruyter lutte avec succès contre les escadres commandées par le duc d'York et par d'Ëstrées, les Français soumettent les Provinces presque sans coup férir, et ne sont plus qu'à quatre lieues d'Amsterdam. C'en était fait de la Hollande sans le génie opiniâtre de Guillaume d'Orange, dans la personne de qui le stathoudérat venait d'être rétabli. Les digues sont ouvertes; en s'inondant eux-mêmes* les Hollandais arrêtent l'ennemi ; ils sont sauvés. Louis court se faire encenser à Paris.
Le Parlement d'Angleterre refuse à Charles l'argent qu'il lui demande pour continuer la guerre. En même temps l'Allemagne, le Danemark et l'Espagne, que l'attitude de Louis commence à inquiéter, se coalisent contre lui, et l'Europe est en feu. Le prince d'Orange et Condé se rencontrent à Sénef ; 27,000 cadavres jonchent le champ de bataille, et les deux camps chantent un Te Deum (1674). Turenne, profitant du défaut d'en-
ACCROISSEMENT DES ARMÉES PERMANENTES 6i
tente des chefs ennemis, bat le duc de Lorraine à Sinzheim, vient exercer d'épouvantables ravages dans le Palatinat, défait de nouveau les alliés à Ensheim, à Mulhausen et à Turckheim, et reçoit, à Sasbach(i675), le boulet de canon qui ouvrit à sa cendre les caveaux de Saint-Denis. Après de nouveaux succès du frère du roi et du maréchal de Gréqui, la paix fut conclue à Nimègue (1678). Les conditions qui y furent réglées assurèrent à la France ime grande prépondérance en Europe. C'est l'époque la plus brillante du règne de Louis XIV. Mais ces avantages, obtenus dans une guerre injustement entreprise, loin de rassasier son ambition, ne feront que l'exciter. Il hérisse les frontières de fortifications menaçantes, augmente son ar-» mée et sa marine militaire, qui compte 60,000 matelots inscrits sur les rôles (1). Si encore il ne devait lancer ses vaisseaux que sur les pirates d'Alger, de Tunis et
(1) M. Âncillon essaie timidement de justifier ses armementSé Mais bientôt la force de la Térité lui arrache ces judicieuses ré*^ flexions :
« De la défense légitime de ses droits à une guerre d'ambition H entreprise pour en acquérir de nouyeaux, il n'y a souvent qu'un « pas; on dépasse facilement les calculs d'une juste prévoyance; on « crée des dangers pour les combattre; on prête de mauvais des- « seins à son ennemi^ afin .d'avoir un prétexte de l'en punir. Une « grande puissance militaire devient aisément agressive; il faut « toute la force de la modération pour ne pas abuser de ses forces^ « et Louis XIV, fier de sa fortune^ entraîné par les calculs de quelle ques-uns de ses ministres^ et comptant sur une patience sans « bornes de la part de ses voisins, prouva bientôt, par une suite <f d'attentats inouïs contre le droit des gens et la foi des traités^ « que jamais un État ne voudra que ce qu'il doit du moment où il « pourra tout ce qu'il veut. » (Tableau des révolutiofu du iystéme politique de VEurope^ chap. 50, tome tV^ Berlin^ 1805.)
d^TripoKr S'arrogeattrf à hri serf Icf ârtfst à'MetptÊter quelque points obsctirs (ïes traités, il i^eïdp'stre à main armée de plusieurs contrées de rAHemagné et des Pays-Bas espagnols, en même temps qu'^à Constàntinople il excite en secret les Turcs contre Temperetuf . L'Europe, menacée de n'avoir bientôt plus qu'tffi mâîfre, allait être forcée de se coaliser de ûouyeatt contre M. L'Espagne prend Finitiatrve de la défense ^ maïs elle est livrée à ses seuîeâ^ forces, et il l'obïîge à sïgneï fa trêve menteuse de Ratisionne (1684), qu'il concfût pour vingt ans, et qu'il devait rompre lui-même' dû bout de quatre ans, sous prétexte que Pempereur ïié($^ pold se proposait d'en faire autant. Il fait bombardei* Gênes, parce (ja'elle avait construit des galères pour fe compte de l'Espagne ^ guerre vraiment diésEonorante, où le fort attaque inj usteMent le faible. L'Europe se montra indignée lorsqu'elle vit le doge obligé de venir faire amende honorable à Versailles. Autre exploïty cQ^e de servir de pendant à celuihci. Louis envoie son ambassadeur Lavardin à Rome (1687), sm^ une escorte de 1 ,000 hommes armés qui doivent empéehm l»p»p8 de faire lapolice dans ses p^apres État»; Innocent XI avait voulu abolir, pour rh6teï de Taxahssêkds&OB d« France, le droit d'asyle, qui> s' étendait à tout le quartier de Tambassade, droit auqueï les autres États- avsâent reaGâcé, et qui faisait de kt< moitié de Rome ùu repaire assuré de voleurs et d^assassins.BfeUreuse^ la chrétienté, si las papes n'eussent jamais commis i'atttres attentats ! Mais voici: une dès plus- gràîiMtes fautes de Louis XÏV, une de celles qui compromettront
le plus la tranquillité du pays. Aveuglé par de funestes conseils, qui irritent son orgueil en même temps qu^ils faussent sa conseienee, il révoque (1685) la liberté religieuse que Henri IV avait accordée aux protestants par redît de Nantes. Colbert était mort ; il eût probablement empêché cet acte désastreux^ qui porta im si rude coup à Findustrie et à la prospérité de la France. II serait trop long de retracer ici les détails de cette guerre inlpie qu^un roi déclare à ceux de ses propres sujets auxquels sa race est plus particulièrement redevable du trône, et où Ton voit un ministre, fils cruel d'un père fanatique, outrer encore les ordres impitoyables du maître, régler les affaires du culte à Taide de régiments de dragons, et prétendre insolemment gouverner les consciences à coups de sabre. Une des dispositions les plus odieuses de la révocation de Tédit de Nantes était celle qui interdisait aux protestants, sous peine de galères pour les hommes et de confiscation pour les femmes, de quitter la France. On conçoit que ces menaces tyranniques n'aient fait qu^accroître le nombre des fugitifs : 300,000 Français bravèrent tous tes dangers plutôt que de rester dans un pays où ils étaient ainsi traités. La révocation de TécQt de Nantes fiit pour l'Europe protestante un avertissement qui ne pouvait être perdu, et Louis XTV allait trouver dans Guillaume lU, récemment appelé au trône d^ Angleterre, un rude adversaire. Mais, pour exposer cette lutte nouvelle, je dois reprendre les choses de plus haut.
Charles H, en montant sur le trône d'Angleterre,
s'était occupé d'abord de former des régiments. On peut dire que c'est de lui surtout que date, en Angleterre, le système actuel des troupes permanentes. Un de ses premiers soins avait été aussi de venger la mort de son père. Le général Harisson eut les entrailles arrachées avant d^ètre exécuté. La vengeance ne s'était pas arrêtée aux vivants; les tombeaux avaient été violés et les cadavres de Cromwell, dlreton et de Bradshaw traînés sur le lieu de l'exécution. Le roi, comptant sur les complaisances de ses Parlements d'Angleterre et d'Ecosse, qui allaient au-devant de ses désirs, s'était ensuite endormi entre les bras de ses concubines, distrait seulement par le soin de trouver de l'argent pour satisfaire à ses dissipations. Dans le but de se faire accorder des subsides, il déclare la guerre à la Hollande (1664), sous le prétexte que le commerce des Hollandais faisait tort à celui des Anglais. Le duc d'York, à la tête d'une flotte de 114 voiles, bat d'abord la flotte hollandaise, qui prend sa revanche l'année suivante, et qui, après avoir été battue de nouveau, s'avance ensuite triomphante dans la Tamise jusqu'à quatre lieues de Londres. Les Hollandais se seraient emparés de cette capitale» si un renfort promis par la France ne leur eût manqué. Aces désastres se joignent la peste et l'incendie, mais sans pouvoir arracher le roi à son harem. La paix avec la Hollande venait à peine d'être conclue lorsqu'elle fut rompue par cette alliance passagère que Charles fit avec Louis XIV, alliance dont j'ai parlé plus haut, et qui fut pour l'Angleterre une source de nouvelles calamités. Le reste
de ce règne honteux avait été employé à dissoudre des Parlements, à entendre d'absurdes délations, à persécuter alternativement papistes et presbytériens, et à laisser un Jefferies faire tomber la tête du n'^publicain Sidney, qui pourtant avait comme Harisson combattu la tyrannie de Cromwell, et qui, ayant obtenu de Charles la permission de rentrer en Angleterre, était puni de sa confiance en la parole du monarque ainsi que de sa loyale persistance à garder dans la retraite son amour pour la liberté.
Charles II étant mort sans enfants légitimes (1688), le duc d'York, son frère, l'avait remplacé sous le nom de Jacques II. Celui-ci se fait tout d'abord accorder une dotation annuelle de 2 millions de livres sterling, que j amais roi d'Angleterre n'avait eue avant lui et n'a eue depuis. H a une armée de 30,000 hommes, et il élève sa flotte au nombre de 173 vaisseaux, montés par 42,000 hommes. Le duc de Monmouth, fils naturel de Charles, lève l'étendard de la révolte ; mais, après avoir perdu 1,300 hommes à Sedge-Moor, il est pris et exécuté. Le cruel monarque, servi par Jefferies et par les moutons du colonel Kirke, se vautre dans le sang des partisans du malheureux duc. Dévoué au parti catholique, il forme le projet insensé de rétablir par la terreur une religion qui était devenue décidément antipathique à la nation. Il conmience par publier hjrpocritement un simple édit de tolérance générale. Cet acte, considéré abstractivement des circonstances et des motife, eût été sage. Mais en réalité la tolérance
66 PREMliRS PARTIE
pour tous n'était nullement dans les principes ni dans les intentions de Jacques ; il ne la voulait que pour les catholiques, et ce qui le prouverait au besoin, c'est qu'en même temps qu'il publiait en Angleterre son édit de tolérance générale, il n'accordait en Irlande et en Ecosse la liberté religieuse qu'aux catholiques, et y persécutait violemment les protestants. Son gendre, Guillaume d'Orange, prince ambitieux, aussi habile que dissimulé, l'avait soutenu contre le parti Monmouth, parce qu'il espérait alors arriver au trône d'Angleterre par sa femme Marie^ qui en était l'héritière présomptive. Mais aussitôt que la rehie avait eu un fils, Guillamne avait excité secrètement contre le roi le mécontentement universel et s'était apprêté à profiter de son impopularité. Il équipe une flotte considérable et fait une descente en Angleterre, où il est accueilli par la plus grande partie de la noblesse, de l'armée et du peuple (1688). Jacques s'enfuit, accompagné seulement du duc de Berwick, son fils naturel ; il est reçu à la cour de Louis XIV comme un saint martyr. Un nouveau Parlement ayant été assemblé, le trône y fut déclaré vacant par le &it de l'évasion du roi. La couronne revenait à son fils. Elle fut placée sur la tête de Guillaume (1689). La sévérité de l'histoire ne saurait dissimuler que ce fut une usurpation. On a dit que la nation, rendue à sa liberté, avait bien le droit de déléguer le pouvoir à celui qui l'avait aidée à secouer le joug d'un tyran. J'ai là-dessus deux observations à faire. D'abord cette doctrine de délégation du pouvoir n'est vraie qu'au point de vue républicain,
et eneore ne Test-elle que s'il s'agit d'un pouvoir exécutif et temporaire. Mais ce ne fut pas le gouvernement républicain qui succéda à celui du monarque fugitif ce fut encore la monarchie héréditaire : or, au point de vue des traditions monarchiques et des règles de succession qui en sont la base^ c'est le fils de Jacques qui devait être appelé au trône, en supposant ce trône vacant, ce qui, dans le cas actuel, n'est pas soutenable^ puisque le roi était violemment chassé d'Angleterre, et que sa fuite n'était évidemment pas alors le résultat de sa libre détermination. En second lieu, quand on dit que ce fut la nation qui décerna librement la couronne à Guillaume, cela n'est pas sérieux. H était déjà en possession de l'autorité souveraine lorsqu'on la lui remit pour la forme. Quand un nouveau maître, appuyé sur la force, tenant dans ses mains tous les ressorts de l'administration d'un pays, et ayant ses agents apostés à toutes les avenues du pouvoir, a l'air de consulter une nation pour savoir si elle veut de lui, cette nation ne vote pas librement. Or sans liberté il n y a pas de vote. Personne ne pensera que je viens ici plaider la cause de Jacques, qui méritait trop bien de tomber. A mes yeux, la révolution qui porta Guillaume III au trône fut, en fait sinon en droit, un événement heureux pour l'Angleterre, qui se vit par là délivrée d'une odieuse tyrannie et obtiat de nouvelles garanties contre les abus de l'autorité. Je voudrais seulement voir aux partis politiques un peu de sincérité, et leur inspirer quelque respect pour la logique naturelle et le simple bon sens. Je
reviens au point où j'ai laissé tout à Theure Fexposé des guerres de Louis XIV.
Malgré les justes protestations de la diète, dans lesquelles il voit une injure, Louis veut mettre en possession du Palatinat sa belle-sœur, qui, en épousant le duc d'Orléans , avait renoncé à tout droit de suc^ cession. Il trouve un autre prétexte de guerre dans la ligue d'Augsbourg, qui jusque-là s'est bornée à être défensive. 11 entre en Allemagne et s'empare de plusieurs places. Le Palatinat est de nouveau saccagé et incendié (1689) par l'ordre de Louvois(l). Une flotte
<i) Quoique je me défie habituellement de l'exactitude et de l'impartialité de Voltaire, je le citerai ici de préférence, parce qu'on sait qu'à l'endroit de Louis XIV, il péchait plutôt par trop d'admiration que par une disposition contraire :
« Le roi avait résolu de faire un désert du Palatinat dès que ses i( villes seraient prises. Il avait la vue d'empêcher les ennemis d'y « subsister, plus que celle de se venger de l'électeur palatin, qui « n'avait d'autre crime que d'avoir fait son devoir, en s'imissant au « reste de l'Allemagne contre la France (février 1689,. Il vint à « l'armée un ordre de Louis, signé Louvois, de tout réduire en cen- « dres. Les généraux français, qui ne pouvaient qu'obéir, firent « donc signifier, dans le cœur de l'hiver, aux citoyens de toutes ces « villes si florissantes et si bien réparées, aux habita- ts des villages, « aux maîtres de plus de cinquante châteaux, qu'il fallait quitter u leurs demeures, et qu'on allait les détruire par le fer et par les « flammes. Honunes, femmes, vieillards, enfants, sortirent en hâte. « Une partie fût errante dans les campagnes; une autre se réfugia « dans les pays voisins, pendant que le soldat, qui passe toujours « les ordres de rigueur et qui n'exécute jamais ceux de clémence, « brûlait et saccageait leur patrie. On conunença par Manheim et a par Heidelberg, séjour des électeurs: leurs palais furent détruits « conune les maisons des citoyens ; leurs tombeaux furent ouverts « par la rapacité du soldat, qui croyait y trouver des trésors; « leurs cendres furent dispersées. C'était pour la seconde fois crue « ce beau pays était désolé sous Louis XIV. Mais les flammes dont « Turenne avait brûlé deux villes et vingt villages du Palatinat
ACCROISSEMENT DES iLBHÉES PERMANENTES 69
française Vient débarquer Jacques en Irlande, où il fait couler des flots de sang protestant. Guillaume y arrive avec 36,000 hommes, et le défait à la bataille de la Bojme. Le maréchal de Luxembourg gagne contre Guillaume, dans les Pays-Bas, les batailles de Fleurus, de Steinkerque et de Nerwinde, qui coûtent aux deux armées 60,000 morts (1690-93). A celle de Nerwinde, les alliés perdent 12,000 hommes, et les Français 8,000 : c'est un des nombreux exemples de ces victoires qui coûtent presque aussi cher aux vainqueurs qu'aux vaincus. En Piémont, Catinat bat, à Staffardes et à la Marsaille, le roi Yictor-Amédée, qui, après avoir eu 12,000 hommes de tués dans ces deux journées, se retire de la coalition. Louis ne fut pas aussi heureux sur mer, quoiqu'il y eût élevé ses forces à im chiffre prodigieux (1). La flotte, conduite par
« n'étaient que des étincelles^ en comparaison de ce dernier in- « cendie. L'Europe en eut horreur. Les officiers qui l'exécutèrent « étaient honteux d'être les instruments de ces duretés. On les re- « jetait sur le marquis de Louvois, devenu plus inhumain par cet « endurcissement de cœur que produit un long ministère. Il avait « en effet donné ces conseils; mais Louis avait été le maître de no « les pas suivre. Si le roi avait été témoin de ce spectacle^ il aurait « lui-même éteint les flammes. Il signe, du fond de son palais de « Versailles et au milieu des plaisirs, la destruction de tout un a pays, parce qu'il ne voyait dans cet ordre que son pouvoir et le « malheureux droit de la guerre; mais de plus près il n'en eût vu « que l'horreur. Les nations, qui jusque-là n'avaient blâmé que son ce ambition en l'admirant, crièrent alors contre sa dureté, et blft- « mèrent même sa politique; car, si les ennemis avaient pénétré « dans ses États, comme lui chez les ennemis, ils eussent mis ses « villes en cendres. » {Siècle de Louis XIV, chap. 16, tome IV, Paris^ 1836.)
(1) « Louis XIV avait, en 1692^ 110 vaisseaux de ligne et 690 au-
Tourville et composée de 70 vaisseaux de ligne^ avait d'abord battu celle de Torrington. Mais, à la Hogue, ayant attaqué avec 44 vaisseaux de ligne les flottes anglaise et hollandaise, composées de 93 vaisseaux et placées sous les ordres de l'amiral Russel, Tourville essuie une déroute signalée (1692). Ce désastre doit être attribué en grande partie à Torgueilleuse présomption de Louis, qui avait envoyé à Tourville l'ordre formel d'aller trouver ses ennemis et de les combattre, forts ou faibles, partout où il les trouverait et qiu>i qu'il en pût arriver. Il avait voulu révoquer cet ordre imprudent, mais la révocation arriva trop tard. La marine française ne s'est guère relevée de cette fatale journée, qui assura à l'Angleterre l'empire des mers. La paix signée à Ryswyk oblige Louis XIV à rendre une partie de . ses conquêtes ; mais, en l'affaiblissant, elle ne le guérit pas de ses ambitieux projets. Loin de désarmer, il fait de nouveaux préparatifs de guerre.
On a vu plus haut que Marie-Thérèse, sœur aînée de Charles II, roi d'Espagne, avait, en épousant Louis XIY, renoncé à ses droits éventuels de succession. Ajoutons qu'Anne d'Autriche, mère de Louis XIV et fille aînée de Philippe lU, avait également renoncé à ses droits. Charles meurt sans enfants (1700). La couronne revenait à la maison d'Autriche par la sœur cadette, Marguerite-Thérèse, mariée à l'empereur
« très bâtiments de guerre employés^ sur lesquels on comptait 14,670 « canons, 2^500 officiers et 97,500 hommes d'équipage. » {Mémoires de Malouet, intendant de la marine^ sur Vadministraticn de ce département, 1789.)
AccROissmirr des abmées fermaiiintbs 71
Léopold. Hais le roi défunt avait fait un testament secret en faveur de Philippe d'Anjou, petit-fils de Louis XIV. Ce jeune prince franchit les Pyrénées et est installé sous le nom de Philippe V. L'Autriche réclame ses droits et attire dans son parti l'Angleterre et la Hollande^ que Louis XIY avait jouées par un projet de partage de l'Espagne. Le roi de Prusse ainsi que le duc de Savoie entrent également dans la coalition. Les armées ennemies étaient conduites par Marlborough et parle prince Eugène de Savoie. Ce dernier bat Gatinat à Carpi, fait Yilleroi prisonnier à Crémone, et est arrêté dans sa marche victorieuse par Vendôme. Villars, qui avait déjà obtenu des succès en Allemagne, est envoyé dans le Languedoc contre les protestants. Eugène et Marlborough gagnent sur Tallard la bataille de Bleinheim, où 1S,000 Français sont tués ou noyés, et 20,000 blessés ou faits prisonniers (1704). De leur côté, il est vrai, les alliés eurent 8,000 morts et 8,000 blessés (1). Villars est rappelé et arrête Marl-
(1) Ces expressions tant de milliers cThommei tués, tant de milliers de bkssésj tant de milliers de prisonniers, que le leeteur a déj& rencontrées si souvent dans cette revue des ravages de la guerre, vont se multiplier désormais de manière à lui causer de l'ennui et du dégoût. Je voudrais bien n'ôtre point obligé de les répéter à satiété. Dans ces drames odieux, il y a peu de variété : c'est toujours du sang qai coule, toujours même cortège de souffirances et d'angoisses, et puisque je me suis imposé la tAche de raconter ces monotones horreurs» il faut bien que je la remplisse jusqu'au bout. Du reste mes évaluations sur le nombre des morts» des blessés et des prisonniers restent généralement au-dessous de la réalité, et voici pourquoi. On sait que rien n'est plus difficile que de préciser ces nombres avec exactitude. Chaque parti se fait un détestable point d'honneur d'exagérer les pertes de l'ennemi et d'atténuer les
borough^ prêt à pénétrer en France. La flotte anglaise s'empare de Gibraltar. L*arcbiduc Charles, qui avait succédé à Léopold, soulève la Catalogne. Eugène bat les Français à Turin et les force à abandonner llt-alie (1706). Naples tombe au pouvoir de F Autriche. Marlborough et Yilleroi, chacun à la tête de 80,000 hommes^ se rencontrent à Ramillies, où l'armée française perd 20,000 hommes.
Le destin osait donner un démenti à Boileau et refuser des rimes à sa muse engourdie. Il ne suffisait plus à Louis d'un regard pour fixer la fortune : jamais il ne s'était vu dans une situation aussi critique. On a souvent attribué les revers qu'il essuya alors à l'inhabileté des chefs qu'il avait appelés à la tête de ses armées, et qui étaient loin, a-lH)n dit, d'égaler ceux qu'il avait employés d'abord. Je fais trop peu de cas de ce qu'on appelle l'habileté militaire pour me constituer juge en cette matière. Je ne prétends donc pas nier la capacité, très-déplorable selon moi^ de ces illustres capitaines qui eurent la plus grande part dans
siennes. Lee diverses histoires, non pas seulement des nations opposées mais de la même nation, et souvent les relations officielles mêmes abondent en contradictions. Toutes les fois donc qu'il y avait quelque incertitude^ j'ai pris les évaluations les moins élevées, trouvant, dans le doute, que le mal était toujours assez grand. D'un autre côté, je ne pouvais m'arrêter qu'aux pertes principales, et j'ai dû négliger celles de détail, qui, par leur multiplicité, font une somme de mal très-considérable. On sait enfin que, quand des années sont en campagne, indépendamment des pertes directes^ causées par les combats, une quantité innombrable de soldats sont enlevés par les maladies^ résultats des fatigues, des privations et des exoès^
les premiers succès de Louis. Je dirai seulement quéj dans le jeu terrible de la guerre comme dans tous les jeux, il y a beaucoup de hasard. L'ensemble des circonstances au milieu desquelles se passent les événements humains contribue souvent aux résultats définitifs plus que la capacité ou la volonté propre des hommes qui croient les diriger. Souvent il eût suffi de renverser les circonstances qui ont accompagné les fortunes les plus diverses, pour renverser en même temps les rôles et les renommées. Quand l'abus de la puissance a été porté jusqu'à ses dernières limites et que le moment de la réaction est arrivé, tout ce qui concourait précédemment au succès semble maintenant concourir à la ruine. Un siècle plus tard, on verra aussi le plus grand conquérant des temps modernes épuiser d'abord toutes les faveurs de la fortune, puis en essuyer coup sur coup toutes les rigueurs, et, sans
penser à s'accuser lui-même, s'excuser sur l'inhabileté ou l'infidélité de ses généraux.
Vendôme, qui avait battu Victor-Amédée à Calcinato, est rappelé d'Italie et envoyé en Flandre. Le petit-fils de Louis XIV, le duc de Bourgogne, s'empare de Gand (1708), mais il est défait à Oudenarde par Marlborough, qui se rend maître de Lille. L'année suivante, la famine et la misère, qui sévissaient en France, faisaient désirer la paix. Louis la demande et ne peut l'obtenir (1). Il ofire de renoncer au trône
(1) Avant même qu'il éprouvât les derniers revers qui causèrent à la France tant de misère^ dès 1707^ un de ses maréchaux^ homme de cœur autant que grand ingénieur et habile homme de guerre^
74 PRIMlftRS PAimi
d'Espagne pour son petit-fils. Eugène et surtout Mariborotigh^ dont Tavarice s'alimente à la guerre, veulent la continuer, et de ce moment ils encourent, aux yeux de rhistoire, la responsabilité de tout le sang qui continuera de couler. Us osent faire au monarque humilié mais encore fier de sa grandeur passée, des propositions déshonorantes : par exemple, il ne devra pas se contenter de ne plus soutenir son petit-fils, il ira le détrôner lui-même. La nation applaudit au refus de Louis et lui sut gré de n'avoir pas désespéré de sa fortune. Toumay, attaqué par les alliés, dont Tannée se compose alors de 110,000 hommes, se rend^ et la garnison est faite prisonnière. La France épuisée équipe une nouvelle armée de 120,000 hommes, et commandée par le maréchal de Yillars. 28,000 morts jonchent les champs de Malplaquet. Yillars ayant été blessé, son armée avait battu en retraite. A qui \hon^ neur de cette sanglante journée? <( A nous, disaient « les Français^ puisque nous ayons tué 20,000 homc mes à Tennemi, quand il ne nous en a tué que a 8,000. — Non, c'est à nous, disaient les alliés; car, a si nous ayons perdu 20,000 hommes, nous sommes
Vauban^ avait 08é mais inutilement lui adresser cette leçon : a Que « si cela ( la richesse de la France) ne se trouve pas au pied de la «t lettre aussi précisément que je le dis^ ce n'est ni à l'intempérie de « l'air^ ni à la faute des peuples, ni à la stérilité des terres qu'il <f faut en attribuer la cause^ puisque l'air y est excellent, les habi* « tants laborieux, adroits, pleins d'industrie et très-nombreux, mais « aux guerres qui l'ont agitée depuis Imgtemps et au défaut d'éco^ « nomie que nous n^entendons pas assez, » {Prqjet d'une dtme royale, i^ partie, dans la collection des Économistes français du dix-huitième siècle, Paris^ 1843.)
ACCROlSSElfSNT DES ABMÉES PERMANENTES 75
a restés maitres du champ de bataille. » Discute qui pourra une pareille question. Pour moi^ saisi d'horreur à la vue de ces 28,000 cadavres, je ne sais que m^écrier : a Honte et exécration sur ceux qui ont sans <c nécessité causé de telles calamités, et sur ceux qui « pervertissent le sens moral à ce point qu'aujour- <c d'hui encore on puisse en tirer vanité ! y>
La chute du parti wigh en Angleterre entraîna la disgrâce de Marlborough. Cet événement inattendu et surtoutla victoire remportée à Denain par Yillars(1712), étant venus relever un peu la situation de Louis vis à vis des puissances alliées, celles-ci, entraînées par l'exemple de la reine Anne, se montrèrent enfin disposées à entamer des négociations, et le roi d'Espagne, Philippe Y, ayant renoncé à toute prétention à la couronne de France, la paix fut signée à Utrecht (1713). D'après un des articles, le port de Dunkerque devait être rasé. Louis XI Y ne survécut que deux ans à cette humiliation. A son lit de mort, il laissa échapper ce cri que lui arrachait le remords de sa conscience : <c J'ai « trop aimé la guerre. Ne m'imitez pas en cela non a plus que dans les trop grandes dépenses que j'ai a faites (1). )> En descendant dans la tombe, il eut pour cortège plus de malédictions que de regrets. Toutes ses guerres avaient été entreprises non-seulement sans nécessité mais contrairement à la justice. Ses motifs furent toujours personnels et futiles (2).
(1) Dernières paroles de Louis XIV à Louis XV ^ dans les CEtfore^ de Louis XIV, tome II, Paris, 1806.
(2) Un historien moderne, qui n*est assurément pas suspect d'atta-
76 PBxnÈRS fAKim
n laissait à la France une dette de 3 milliards, et pour chef on arrière-petit-fîls, âgé de dnq ans, et qni était destiné à consommer la ruine de la monarchie. La corruption dont il avait donné Texemple (i), avait déjà produit ses fruits de son vivant; mais elle allait bientôt, en descendant de proche en proche jusqu'aux derniers rangs de la société, dépouiller, dans les classes supérieures mêmes, ce décorum dont il Tavait voilée, décorum où l'on a vu une sorte dhommage rendu à la vertu, et qui n'était souvent que de Thypocrisie ajoutée an vice.
C'est à Louis XIY surtout que l'on doit le système de ces armées permanentes dontlechiffire toujours croissant atteignait ces proportions qui devaient dévorer les finances de l^urope. Dans la guerre contre la ligue d'Âugsbourg, il avait élevé l'effectif de ses troupes à 375,000 hommes, et dans la guerre de la succession
chement immodéré aux idées progressîTes^ M. de Borante, ne fût aucune difficulté d'en contenir. (Mélanges historigues^Siécie de louis XIV , tome II, pages 238-241^ Paris^ 1835.)
(0 H a^alt en saccessivement quatre maîtresses en titre et établies à la cour du vivant même de la reine. De ces commerces adultères étaient nés onze enfants, dont sept furent richement dotés. Voici en quels termes M. de Barante caractérise les mœurs de Louis XIV: « Les doctrines du droit divin et du pouvoir absolu « ayant ainsi perverti la morale et la religion de Louis XIV^ on « s'étonnera moins de le voir passer sa longue vie à ne jamais rien c< se refuser. Tout ce qu'il a désiré, non-seulement pour la gloire du « souverain mais pour la volupté de l'individu^ il eût été humilié « de ne pas en jouir. De là tant de pompeux scandales, cette mer- « veilleuse gravité dans les moindres fantaisies amoureuses, Tadul- « tère élevé à une dignité solennelle, ces mœurs que l'on pourrait « appeler mythologiques au milieu d'une dévotion d'étiquette. » (Ibiilem, p. 2d4.)
ACGR01SS£M£NT DB8 ARMÉSS PERMANENllCS 77
d'Espagne, à 400,000. C'était du reste sans aucun scrupule qu'il épuisait le sang et l'or de ses sujets, tant il était pénétré de son droit d^origine divine. Dans ses Instructions pour le Dauphin^ on lit ces paroles : tt Tout ce qui se trouve dans l'étendue de nos États, « de quelque nature qu'il soit^ nous appartient à même c( titre et nous doit être également cher. Les deniers c( qui sont dans notre cassette^ ceux qui demeurent « entre les mains de nos trésoriers, et ceux que nous (i laissons dans le commerce de nos peuples doivent a être par nous également ménagés (1). »
Mais voici de nouvelles puissances militaires qui surgissent, tandis que d'autres baissent ou disparaissent. Jusqu'ici nous avons eu peu de chose à en dire : elles doivent maintenant attirer spécialement notre attention.
(1) Désordres contraires aux vrais iniéréis du prince ^ année i666^ .dans les (Mw^res de Louis XIV, i II. Dans ces mêmes Instructions, il prétend que le ciel a fait les rois dépositaires souverains de la fortw$e publique, et il dit encore au Dauphin: « Vous devez donc prea mièrement être persuadé que les rois sont seigneurs absolus et ont € naturtt lement la disposition pleine et l*bre de tous les biens qui a sont possédés aussi bien par les gens d'Église que par les séou- « liers, pour en user en tout temps connue de sagies économes, c'est- « à-dire suivant le besoin général de leur État. » (Utilité de certaittes dépenses. Des privilèges du clergé^ nature de ses biens. Ibidem.)
§ xm
ir««le^ HoBfrie et Bohême, Poloipie^ MvmI% Smètle, PrawM, de 1456 à 1940.
Après la prise de Gonstantinople, ce dernier reste, depuis longtemps décrépit, de l'antique civilisation, Mahomet II menaçait tout l'Occident, lorsqu'il fut ar^ rêté au siège de Belgrade, où il perdit 40,000 hommes (14S6). Le parricide Sélim P' avait inspiré encore plus de terreur à l'Europe : vainqueur en Orient et en Afrique, il se disposait à marcher contre elle, quand la mort était heureusement venue à temps arrêter le cours de ses cruelles prospérités. A la bataille de Mohacz (1S26), son successeur^ Soliman II, tue 22,000 Hongrois, saccage tout le pays et fait des esclaves par centaines de mille. H est arrêté devant Vienne, dont il fait en vain le siège et où il perd une grande partie de son armée. Son fils, Sélim II, voit sa marine anéantie par don Juan d'Autriche, à la bataille de Lépante (1S71), où la mer reçoit 1S,000 cadavres. C'est de cette époque que la puissance ottomane va commencer à décliner. Près d'un siècle s'écoule au milieu d'intrigues de sérail, de meurtres d'enfants^ de noyades de femmes, de révoltes des janissaires, et d'étranglements de sultans. Mahomet IV obtient d'abord divers avantages sur les Polonais et les Autrichiens ; mais il est battu à Saint-Gothard par Montécuculli (1664). Le grand vizir Kara-Mustapha s'étant avancé jusqu'aux portes de
Yienne, le roi de Pologne, Sobieski, qui déjà avait défait les Turcs à Ghoczim, leur fait essuyer une déroute complète (1683)^ et les poursuit en Hongrie où il leur tue, à la bataille de fiarkan, 12,000 hommes. Mahomet euTOÎe à son grand vizir le fatal cordon. Le sultan de France avait une manière plus grande de consoler ses serviteurs de leurs revers ; il disait au vieux Villeroi, après la défaite de Ramillies : « Monsieur le mate réchal, on n'est pas heureux à notre âge. >» Beau mot, qui a pourtant à mes yeux le défaut de couvrir cette mauvaise pensée, que Yilleroi eût été très-heureux si, au lieu d'avoir 20,000 de ses soldats tués, c'eût été lui qui eût tué 20,000 ennemis. Les Turcs, battus à Salankemen et à Zenta, perdent, par le traité de paix de Garlowitz (1699), la Transylvanie et l'Esclavonie. Battus de nouveau par le prince Eugène, à Péterwaradin et à Belgrade, ils voient les Autrichiens s'agrandir encore à leurs dépens par le traité de Passarowitz (1718). Mais l'empire ottoman aura désormais à courir bien d'autres dangers du côté de la Russie.
Le royaume de Hongrie, après la mort de Jean Hunyade et de Matthias Corvin, devint la proie de la Turquie et de l'Autriche. Louis II ayant été tué à la bataille de Mohacz, et n'ayant pas laissé d^enfants, Tempereur Ferdinand I" avait réclamé les trônes vacants de Hongrie et de Bohème. La Hongrie, voulant se soustraire à cette domination et déférer la couronne à Jean Zapoly, palatin de Transylvanie, invoqua le se* cours des Turcs, et se trouva ainsi pressée entre deux ennemis qui finirent par se la partager (1662). La
Bohême s'était soumise à rAutriche aussitôt après la mort de Louis. Elle embrasse la réforme et obtient de l'empereur Rodolphe II des lettres patentes qui lui accordent la liberté religieuse. Mais ayant secoué le joug de Ferdinand II, elle succombe dans cette lutte inégale que j'ai décrite plus haut. Le vainqueur inhumain retire aux protestants jusqu'à la faculté de tester et de se marier, et bannit 30,000 familles.
La Pologne avait été longtemps la puissance prépondérante du Nord. Tous les droits civils et politiques y étaient concentrés dans la classe nobiliaire, et ce régime s'était maintenu et même fortifié lorsqu'après l'extinction des Jagellons (1S72), le trône était devenu purement électif. A la mort du roi, la diète, formée uniquement de la noblesse, délibérait à cheval et armée^ et procédait à Télection d'un nouveau chef. Ce mode d'élection, quelque peu barbare et auquel le gros de la nation demeurait étranger, n'intéressait que la haute aristocratie et les princes voisins qui se disputaient les votes de la diète. Les dissensions qull occasionna furent une des principales causes de la décadence de la Pologne, qui, dans le cours du dixseptième siècle, perdit successivement la suzeraineté de la Prusse ducale, la Livonie, l'Ukraine, la Sévérie et la Podolie. Je dirai bientôt par quelle succession d'événements elle se vit, au dix-huitième siècle, imposer des rois qu'elle était censée élire, et finit par être effacée de la carte de TEurope.
Vers la fin du quinzième siècle, Ivan III avait délivré la Moscovie de la domination des Tartares. Ce
prince brutal, qui tua un de ses fils, avait mis tout à feu et à sang dans la grande horde. Son petit-fils, Ivan IV, qui créa la milice des strélitz, avait achevé d'abattre la domination tartare par la conquête de Kasan et d'Astrakan. Les cruautés qu'il exerça sur les vaincus et sur ses propres sujets, lui avaient fait donner le surnom de Terrible. Après Textinction de la dynastie de Rurik, qui, dès la fin du neuvième siècle, avait fondé TÉtat de Novogorod, Boris Godounof usurpa le trône (1598). Les troubles que causa cette usurpation ne prirent fin et la Russie ne commença véritablement à peser dans la balance européenne qu'après l'élection de Michel Romanof. Son fils Alexis Michaelowitz punit une révolte des Cosaques du Don en en faisant pendre plusieurs milliers sur le grand chemin d'Astrakan (1645). 11 organise les dragons et forme les régiments d'infanterie de Butyrsk et de Moscou. Il prend à son service des Anglais, des Écossais et d'autres étrangers. Il dépouille la Pologne de Smolensk^ de Kiovie et de l'Ukraine ; mais il se fait battre par les Suédois.
A l'avènement de Pierre I", les mœurs moscovites étaient encore à demi barbares. Plusieurs fois, dans son enfance, il avait été témoin des sauvages révoltes de la milice des strélitz ; il avait dès lors projeté de la supprimer, et n'attendait pour cela qu'une occasion favorable. Il alla d'abord apprendre en Hollande le métier de charpentier de vaisseau, en qualité de simple ouvrier. Il visita ensuite l'Angleterre, puis TAutriche, et il se proposait de parcourir les divers États
de TËurope pour en étudier les arts et les usages, lorsqu'il fut rappelé en Russie par une révolte des strélitz (1698). Il en fait pendre 2,000 sur les grandes routes, et remplace cette milice turbulente par vingtneuf régiments de cavalerie et dlnfanterie. G^est lui qui est le fondateur, en Russie, du système actuel des troupes régulières. Il introduit dans Tadministration publique et dans les divers usages de la nation toutes sortes de réformes : la plupart étaient sages et utiles, et ne demandaient qu'à être introduites avec ménagement. Mais il poussa la manie de Timitation des pays qu'il avait visités et l'abus du commandement jusqu'à prescrire à ses sujets de se raser la barbe et jusqu'à leur imposer la forme de leurs vêtements. Son fils Alexis se fera l'écho des murmures des vieux boyards moscovites, dont toutes les idées et toutes les habitudes étaient déconcertées par tant de brusques changements. Le tzar, qui est dur pour lui-même et pour les siens comme pour les autres, déclarera son fils déchu de ses droits à la couronne et le fera condamner à mort. A la paix de Carlowitz, il s'était fait céder Azof par les Turcs, et avait établi sa première flotte sur la mer Noire ; mais il va porter désormais ses vues ambitieuses vers la Baltique, et là il aura affaire à de plus redoutables adversaires.
Après l'abdication de Christine (1654), cette princesse qui avait voulu recevoir de Descartes des leçons de philosophie, et qui les appliquait si mal en faisant assassiner son amant à Fontainebleau, la prépondérance dans le Nord passa de la Pologne à la Suède.
Charles X s'était agrandi aux dépens des Polonais et des Danois. Charles XI s'était appliqué surtout à organiser à son profit personnel le gouvernement despotique : quand la reine le suppliait en larmes de soulager les misères de son peuple, il lui répondait : <c Nous ce vous avons prise pour nous donner des enfants et a non des avis. x> Lorsque Charles XII monta sur le trône (1697), âgé de quinze ans, à la cérémonie de son sacre, il ôta la couronne des mains de. Tarchevéque d'Upsal et se la posa lui-même sur la tête. Voyons comment il usera de son pouvoir absolu. L'histoire a beaucoup à reprocher à Charles XII : c'est une raison de plus pour lui rendre cette justice qu'il fut d'abord provoqué. Pierre I" se ligue contre lui avec Frédéric IV, roi de Danemark, et Auguste II, roi de Pologne et électeur de Saxe : ils espèrent profiter de Tinexpérience d'un prince presque enfant. Cette conduite du tzar était d'autant plus blâmable qu'il faisait dans le même temps donner à Charles des assurances de bonne amitié. Apprenant qu'Auguste vient de faire invasion dans la Livonie, qui appartient à la Suède depuis la paix d'Oliva, le lionceau s'élance de sa capitale, qu'il ne devait plus revoir (1700). Deux escadres, envoyées par l'Angleterre et la Hollande, qui redoutent l'agrandissement du Danemark, se joignent à la flotte suédoise, composée de 43 vaisseaux. Copenhague, menacé d'un bombardement, demande la paix. Son roi, qui assiégeait le duc de flolstein, beau- frère de Charles, est obligé de se désister et d'accepter le traité de Travendal : il paie les frais de la guerre qu'il a injus-
tement entreprise. Dahlberg force le roi de Pologne à abandonner le siège de Riga, capitale de la Livonie. Charles s'avance contre le tzar, qui ravage Tlngrie.La rencontre a lieu à Narva. L'armée suédoise ne compte que 20» 000 hommes, tandis que Tarmée russe en compte 80,000 et en attend 40,000 autres que Pierre a été chercher. Charles, qui marche en avant avec 8,000 soldats seulement, se précipite sur Tannée ennemie : 18,000 Russes sont tués ou noyés, 30,000 posent les armes^ et, soit prudence soit plutôt générosité de la part du vainqueur, sont renvoyés libres dans leurs foyers. Cette bataille célèbre est une des plus éclatantes preuves de la supériorité de la valeur sur le nombre. Charles soumet en courant la Courlande et la Lithuanie, et arrive à Varsovie d'où s'est enfui Auguste, n le rejoint à Clissau où il le bat. L'assemblée de Varsovie prononce la déchéance de son roi, et Charles fait élire à sa place Stanislas Leczinski sous un semblant d'élection qu'il impose aux vaincus (1704).Ën enlevant ainsi à la nation le droit d'élire librement son chef, il manquait à sa parole en même temps qu'à la justice, car il avait plusieurs fois déclaré qu'il n'en voulait qu'à Auguste et à ses Saxons, et non aux Polonais.
Pierre, qui venait de fonder Saint-Pétersbourg dans un marécage où périrent plus de 100,000 ouvriers, avait repris Narva. Son armée comptait déjà 68 régiments de toutes armes, et chaque régiment d'infanterie se composait de près de 5,000 soldats. Il met à la disposition d'Auguste 60,000 Moscovites, que Charles
et Stanislas dispersent. A Fraustadt, 10,000 Suédois, conduits par Renhskold , défont les troupes , doubles en nombre, de Scbulenbourg (1706). Cette victoire est horriblement souillée par le massacre d'un corps de Moscovites faits prisonniers. Charles poursuit dans ses États de Saxe le roi détrôné, et le force, par le traité d'Alt-Rantstadt, à renoncer au trône de Pologne{1706). n exige de plus qu'il lui livre Patkul^ qu'il fait rouer inhumainement : dans l'ordre d'exécution, Charles était qualifié de seigneur tres-clémenL Cet acte, déjà odieux en lui-même , violait en même temps le droit des gens : Patkul était alors ambassadeur du tzar auprès d'Auguste. Né Livonien, il avait été injustement condamné à mort sous Charles XI, pour avoir^ à la tête d'une députation de ses compatriotes, porté de respectueuses représentations au despote. Tout homme maltraité par la tyrannie a incontestablement le droit d'aller chercher une autre patrie. Patkul avait pu s'échapper et s'était réfugié d'abord en Pologne, puis en Russie. Charles commet d'autres violations du droit des gens. Non content d'avoir traversé à main armée et sans permission la Silésie, territoire autrichien, il exige que l'emipereur le reconnaisse comme protecteur des luthériens de cette contrée (1). Les violences de Charles compromettaient sa cause, et son ambition grandissait
(1) Avec quelle constance les fautes du despotisme se copient de siècle en siècle et sans faire le moindre profit des leçons de Fhistoire ! Changez les noms et les dates^ et vous trouverez que c'est à peu près le môme rôle qu*a voulu jouer de nos jours l'autocrate du Nord à l'égard des sujets du sultan qui appartiennent à la religion grecque.
86 P£RMIÈR£ PARTIE
avec ses succès. Ses armées de Saxe, de Pologne et de Finlande montaient maintenant à près de 80,000 hommes. Ses soldats, autrefois pauvres et endurcis à la fatigue, étaient couverts des dépouilles de Tennemi et commençaient à s'amollir. Le moment n'était pas loin où la fortune allait lui devenir infidèle. H quitte la Saxe, va trouver le tzar à Grodno, le poursuit dans le palatinat de Minski; et défait à Hollosin 20,000 Moscovites (1). Pierre fait des propositions de paix (1708). Charles, à qui les succès donnent le vertige^ répond : a Je traiterai à Moscou. » De ce moment le jeune insensé mérita de sentir bientôt le néant de ses triomphes. Les défaites réitérées de Pierre eussent découragé vingt autres monarques ordinaires. Mais celui-là a Tàme fortement trempée. Son coup d'oeil est perçant, quand il n'est pas o£Fusqué par les vapeurs du vin : c Mon frère prétend faire l'Alexandre, a s'écrie-t-il ; il ne trouvera pas en moi un Da- « rius (2). y>
(1) C'est à Foccasion de cette dernière victoire que fat frappée la médaille portant cette arrogante légende, que les événements subséquents vont convertir en mordante ironie :
Victrices copias alium laturus in orbem.
(2) Charles avait en effet pris Alexandre pour modèle. Dans sa retraite de Bender^ on lui lisait un jour la satire où Boileau adresse à l'illustre mort cette leçon, qui eût été beaucoup plus utilement à l'adresse de tel monarque vivant:
L'enragé qu'il était, né roi d*une province Qu'il pouvait gouverner en bon et sage prince, S'en alla follement^ et pensant être Dieu, Courir comme un bandit qui n'a ni feu ni lieu.
Le vainqueur poursuit sa marche sur Moscou, Mais tout à coup, changeant de direction, il s'enfonce dans les marais et les forêts de l'Ukraine, ayant fait une funeste alliance avec Mazeppa, chef de cette con-trée, et qui veut se rendre indépendant. La trahison de celui-ci ayant été découverte, les 20,000 alliés que les Suédois s'attendaient à trouver sur les bords de la Desna, avaient été battus et dispersés. A Lesno, Pierre, qiii vient d'ordonner à ses Kalmouks de fusiller quiconque prendra la fuite et de le tuer lui-même s'ils le voient lâcher pied, attaque avec 20,000 hommes le général suédois Levenhaupt, qui en conduit 16,000 à son maître. Le combat dure trois jours; 8,000 Suédois succombent. Charles est cerné, et un hiver des plus rigoureux vient aggraver sa situation (1709). Il est à cinq cents lieues de sa capitale. Le froid et la faim lui enlèvent tous les jours quelques-uns de ses soldats. Il n'a plus qu'une trentaine de mille hommes. A une autre époque, ce nombre lui eût suffi pour vaincre ; mais le temps n'était plus où, comme à Narva, un de ses Suédois battait dix Moscovites. Il provoque en vain un ennemi prudent, qui le laisse s'affaiblir et se borne à le harceler. Son impatience se venge en brûlant des villages. Au printemps, il vient assiéger Pultava, espérant s'y ravitailler et de là gagner Moscou. Mais Pierre l'y rejoint avec une
Et traînant avec soi les horreurs de la guerre. De sa vaste folie emplir toute la terre.
(Satire VUI, De PHomme.)
Charles prit le livre des mains du lecteur et arracha le feuillet.
armée de 60,000 hommes, qui ont fini par apprendre de leurs ennemis mêmes Tart de la guerre. Charles, toujours aussi impétueux et qui venait d'être blessé à la jambe, livre bataille, se faisant porter sur tm brancard à la tête de ses troupes. U essuie une entière déroute : 9,000 de ses soldats sont tués et presque tous les autres pris et désarmés. Le tzar n'imita pas la générosité qu'avait montrée son ennemi à Narva : il fit rouer ceux d'entre les captifs qui appartenaient aux Cosaques de Mazeppa, et envoya les autres en Sibérie. Charles, malade, errant et presque abandonné, alla chercher un refuge sur le territoire turc, où il fut reçu avec cette grandeur que les musulmans mettent dans l'hospitalité, mais que les exigences de son caractère hautain et intraitable finirent par lasser. Le tzar rentre à Moscou, renouvelant des anciens Romains un triomphe ridicule au dix-huitième siècle» même en Russie, n prend possession de Tlngrie, de la Livonie et de la Carélie. On eut alors pour la millième fois la preuve de ce que durent les traités imposés par la force et de ce que valent les garanties dont on les entoure. Le roi de Danemark fit revivre, au mépris du fraité de Travendal, ses prétentions sur le Holstein, et le roi Auguste prit à son tour la place de Stanislas sur le trône de Pologne, au mépris du traité d^Alt- Rantstadt, que l'empereur d'Autriche, la reine d'Angleterre et les États généraux de Hollande avaient garanti. Charles consuma plusieurs aimées dans des intrigues qui avaient pour but d'exciter le sultan contre le tzar, quand son devoir l'appelait dans ses
États, qui étaient attaqués de toutes parts et où on lui offi*it plusieurs fois de le reconduire. La bataille du Pnith (1711) fit tuer 16,000 Russes, et Pierre fut un instant menacé de voir anéantir toute son armée et de perdre avec elle tout le fruit de ses grands travaux : il fut sauvé par la présence d'esprit et les prudents conseils de sa femme Catherine. Tel fut le triste et seul résultat des intrigues de Charles, résultat entièrement perdu pour lui, la paix ayant été signée à Falksen. Après cinq ans de séjour en Turquie, il vint rallumer la guerre en Poméranie , puis en Norwége, ordonnant en Suède des levées d'enfants de quinze ans, n'y laissant que des vieillards et des femmes pour cultiver les terres, écrasant ses sujets de nouveaux impôts, et décrétant, d'après le conseil insensé de son favori Goertz, que la monnaie de cuivre aurait la même valeur que celle d'argent. 11 venait d'entamer des négociations avec le tzar, lorsqu'il fut tué (1718) au siège de Frédérickshall. Cette même année, son terrible antagoniste, dans un accès de patriotisme farouche et auquel venait en aide la complicité de cent vingt-quatre juges serviles qui pouvaient lui épargner un crime, souillait le mérite de ses réformes par la mort de son fils Alexis. La paix de Nystadt (1721) mit fin aux ravages que les Russes exerçaient sur les côtes de la Suède.
Ce fut alors que Pierre prit le titre pompeux d'empereur de toutes les Russies^ et que la suprématie dans le Nord, qui avait passé de la Pologne à la Suède, passa de la Suède à la Russie, qui l'a conservée et
90 PRBMIÈRE PARTIE
accrue depuis. A la fin de son règne, Tannée russe se composait de 40 régiments d'infanterie et de 30 régiments de cavalerie. Ce fut lui qui, dans ses guerres avec la Suède, fonda la marine russe : lorsqu'il s'empara de nie d'Aland, sa flotte, la plus considérable qui eût encore paru dans la Baltique, se composait déjà de 1 6 grands vaisseaux de ligne et de 1 80 galères.
L'impératrice Anne Iwanowna, gouvernée par son cruel favori Biren, augmente l'artillerie et la garde. Sous prétexte que le sultan n'avait point empêché les Tartares de la Grimée de faire des incursions sur le territoire russe, elle déclare la guerre aux Turcs. L'empereur d'Autriche, Charles VI, qui s'était offert comme médiateur, se tourne tout à coup contre les Turcs, qui le chassent de la Yalachie et de la Servie, et viennent mettre le siège devant Belgrade. Les Russes sont vainqueurs à Choczim(1739).
Nous aUons voir maintenant s'élever à côté de la Russie une autre puissance, destinée à jouer désormais un rôle considérable.
La Prusse^ formée successivement de plusieurs Etats réunis à diverses époques, doit principalement son origine aux chevaliers de l'ordre Teutonique, qui, dès le commencement du quatorzième siècle, avaient quitté la terre sainte pour venir s'établir à Marienbourg. Un siècle et demi s'était à peine écoulé, lorsque les désordres des chevaliers excitèrent une insurrection (14S4), à la suite de laquelle une partie de leurs possessions leur fut enlevée par le roi de Polo^e Casimir IV. Le grand-maitre de l'ordre, Albert, de
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la maison de Brandebourg, ayant embrassé la réforme, avait sécularisé la Prusse et en avait fait un duché héréditaire dans sa famille (1525), conservant ainsi pour lui-même et attribuant à sa maison un droit de souveraineté qui avait péri avec sa qualité de grandmaître. Au commencement du dix-huitième siècle, Frédéric 1", fils de Frédéric le grand-électeur, échangea son titre de duc pour celui de roi. Ce fut à dater de cette époque que la Prusse prit rang parmi les grandes puissances de l'Europe . Frédéric^Guillaume P% qui ne prisait que les rudes exercices de Part militaire» organisa ses Etats en véritable camp, rassembla ces trésors et prépara ces machines humaines que son fils devait si habilement employer pour l'agrandissement de la Prusse.