XXIII
France, EipairB«9 Algérie ^ Turquie, BuMle, Italie, Allemairne, de 18S8 à 1867.
Lorsque la chute de Napoléon amena la paix de TEuTope, c'était le moment d'opérer un désarmement général. Toutes sortes de motifs d'intérêt pour le présent et de sécurité pour l'avenir y portaient la plupart des puissances. Mais l'empereur Alexandre leur donna alors le funeste exemple du maintien d'armées nombreuses en temps de paix. Dans ses premières guerres avec Napoléon, son armée se composait de 350,000 hommes, non compris les troupes de garnison et Tannée de Moldavie. En 1814, elle s'éleva à 500,000 hommes. Après 1815, il voulut continuer sans nécessité ce vaste déploiement de forces militaires (1).
(1) On se tromperait grandement si Ton pensait que la Russie supporte facilement le fardeau que lui impose le système militaire d'Alexandre ; elle en est écrasée. Voici ce que nous apprend des résultats de ce système un auteur qui Ta vu fonctionner : « Quoique « l'entretien des troupes russes coûtât, en comparaison, beaucoup « moins que celui des autres troupes européennes, les finances de « l'empire ne pouvaient suffire aux nécessités les plus indispensa- « blés d'une armée aussi colossale, qui absorbait plus de la moitié a de tous les revenus de l'État... Il est inutile d'insister sur les « suites funestes qu'une force armée exagérée doit avoir pour le « pays. Un de ses effets pernicieux, par rapport à la population^ se « fait tellement sentir, que^ dans les derniers temps, plusieurs loca- « lités n'ont pu fournir leur contingent de recrues, faute d'hommes « valides pour le service... Il est impossible de s'imaginer la désoft lation universelle qui règne aux époques de recrutement. Très-
Les autres monarques l'ont malheureusement imité, et ce système s'est soutenu jusqu'à ce jour, quoiqu'il n'y ait rien d'aussi simple que cette idée, qui pourtant n'a pu pénétrer encore dans beaucoup d'esprits, à savoir que, quand les nations augmentent proportionnellement leurs forces militaires, toutes choses demeurent alors dans le rapport où elles étaient auparavant, et qu'ainsi il y a perte pure pour tout le monde. C'est la France qui s'est crue obligée de suivre de plus près la Russie dans cette funeste voie. Cela n'a pas seulement causé des charges financières ruineuses, dont
« souvent on commence par se saisir des pauvres jeunes gens qui, « d'après toutes les probabilités, doivent être livrés au service ; on c( les surveille, on les prive de leur liberté. Ces précautions sont « prises afin de les empêcher de se soustraire par la fuite au sort « qui les menace. Cependant elles sont devenues moins nécessaires « dans ces derniers temps, à cause de la fréquence des recrute- « ments : 11 paraît que l'homme finit par s'accoutimier même aux « plus affreux malheurs. Les parents des jeunes gens les accom- « pagnent d'ordinaire quand ils sont conduits à la ville pour être « présentés comme recrues. Là, plus d'une pauvre mère, en enten- « dant le mot fatal qui lui annonce que son fils est admis, tombe « privée de sentiment et quelquefois sans vie. En général, les paie rents, les amis du jeune homme, en prenant congé de lui, regar- (c dent l'adieu qu'ils lui adressent comme un adieu éternel; ils et pleurent son départ pour le service plus amèrement qu'ils ne pleu- « reraient sa mort. » (Tourgueneff, La Russie et les Russes^ t. II, 2« partie, ch. VI, Paris, 1847.) Le même historien, que je regrette de ne pouvoir citer plus longuement, raconte à propos des colonies militaires, le fait suivant : « Les filles de paysans en âge d'être mariées étaient « obligées d'épouser les soldats qu'on plaçait dans la maison de « leurs parents. Dans un village, on ne trouva rien de mieux à « faire, pour exécuter cette prescription, que de réunir toutes les « filles de l'endroit, et, après avoir mis dans un schako les noms ce des soldats, d'obUger chacune d'elles à en retirer un au hasard ; « elle devenait alors la fenmie de celui dont le nom lui était échu « dans cette loterie matrimoniale. » (Ibidem,)
j'aurai à parler bientôt d'une manière détaillée, mais il en est résulté un plus grand mal encore, celui d'une excitation continuelle à la guerre. De là cette expédition inique d'Espagne (1823), l'ime de celles que la France ait faites avec le plus de répugnance, et que Louis XVIII, roi constitutionnel, entreprit dans le but de rétablir le pouvoir absolu de son parent Ferdinand VU, qui, redevenu roi en 1813, avait oublié les engagements pris envers ses peuples, et que l'insurrection de l'île de Léon avait forcé d'accepter une Constitution. De là surtout cette guerre d'Algérie, qui eut pour origine ou pour prétexte un coup d'éventail, donné par un dey à demi barbare sur la joue d'un consul, et pour motif réel le besoin qu'avait le ministère du 8 août de faire diversion à ses embarras intérieurs (1830). Voilà pourquoi la France fait, depuis trente-4ieuf ans, contre des populations primitivement inoffensives, qu'il ne faut point confondre avec les anciens pirates algériens, et qui, injustement attaquées, ont défendu avec une admirable énergie leur indépendance, une guerre qui Tépuise et la fait reculer jusqu'aux temps les plus barbares. Elle permet que ses enfants exercent en son nom d'afiEreux brigandages, pillant, incendiant, rasant des villages, étouffant dans des grottes des femmes, des enfants et des vieillards, les y enfumant et les y brûlant comme des bêtes féroces (1). Et elle ose après cela se vanter de sa supé-
(1) « On a renversé les constructions, incendié les récoltes, détruit « tes arbres, massacré les honunes, les femmes, les enfants, avec une f( furie toujours croissante. Les bulletins, les rapports officiels qui
riorité sur les Arabes I Elle se berce de Tespoir d'implanter chez eux une civilisation qu'elle leur a fait dé-
« en ont tiré vanité, existeront à tout jamais comme pièces accusa- « trices. Croit-on que la postérité ne nous en demandera pas compte, « qu'elle ne nous flétrira pas encore plus qu'elle n'a flétri les cornet pagnons de Cori;ez et de Pizarre ? Du moins ceux-ci ont eu pour « 8*excuser la faiblesse de leur nombre, leur fanatisme religieux et « mirtout la réussite, qui efface tant de cboses. Mais nous qui ne « sommes point abrités sous ces deux égides, si en outre nous ne « réussissions pas ! Si on pouvait nous accuser à juste titre d'avoir « ainsi massacré par pur passe-temps, sans avoir jamais su oe que « nous voulions, un peuple défendant sa foi, sa liberté, son pays ! « A quelle exécration ne serions-nous pas voués par la postérité ? » (Duvivier, Solution delà question d'Algérie, ch. 87, Paris, 1841.) Estce un écrivain étranger à la profession des armes et partageant nos répulsions, qui s'indigne ainsi des atrocités de la guerre d'Afrique ? Non, c'est un homme qui les a vues sur les lieux mêmes ; c'e«k un général, encore tout imbu des traditions du métier, comme on peut le voir en plusieurs endroits de son livre, notamment au chap. 78, où, malgré l'élévation habituelle de son esprit, il n'a pas su se préserver de la vulgarité de ce dédain de mauvais goût que montrent la plupart des militaires pour tout ce qui ne porta pas leur habit.
Ce témoignage du général Duvivier date déjà de vingt-neuf années. Le même système a continué depuis d'être en vigueur. J'en dtèrai deux preuves plus récentes, que je prends, entre beaucoup d'autres, dans les documents officiels. Après avoir mentionné les soumissions de diverses tribus des rives de l'Oued-Agrioum, qui amenaient leurs otages et apportaient leurs contributions de guerre an général de Mac-Mahon, le Moniteur du 11 juin 1853 ajoutait qu'une fraction des Beni-Merral, la seule qui ne fût pas encore venue à la date du 27 du mois précédent, avait eu totts ses villages incendiés, ses moissons détruites, ses arbres coupés y ses guerriers tués ou dispersés au loin. Dans un rapport daté du 3 juillet 1854, le général Randon, gouverneur de l'Algérie, décrivant plusieurs engagements dans lesquels nos soldats avaient brûlé et entièrement détruit des villages et des vergers, disait que cette expédition faisait le plus grand honneur à nos troupes. J'avoue qu'il n'y aurait pas de quoi être fier d'être Français si la nation devait porter véritablement la responsabilité de pareils actes.
Cette terre d'Afrique porte malheur à la France. Ce n'est pas seulement en Algérie, mais aussi en Sénégambie que nous retournons
tester ! Les choses ont été conduites de telle façon qu'elle a, en Algérie, la perspective de renouveler, au dix-neuvième siècle, l'exemple de cette guerre d'extermination que l'on a si justement reprochée aux Espagnols dans leur conquête de l'Amérique. Nous
à rétat sauvage. On peut voir^ dans le Moniteur du 4 décembre 1853^ en quels termes le conunandant Baudin, de la station des côtes occidentales d'Afrique^ annonçait qull venait de soimaettre et pacifier toutes les populations du lac d'Ëbrié et de la rivière d'Ackba, ainsi que des villages du Grand-Bassam. Cette prétendue pacification avait consisté à châtier par les armes les populations les plus redoutées et à punir les autres par des contributions de guerre. On sait ce que signifient^ en style africain^ ces mots châtier par les armes. Mais voici le plus curieux de l'expédition. Ici je laisse parler le journal officiel^ pour que le lecteur ne croie pas que je m'amuse à faire un roman : « Dans d'autres villages^ sans prendre d'otages, le comman- « dant de notre expédition a exigé une cérémonie qui engage bien « plus sérieusement ces populations^ c'est de faire ce qu'elles appel- « lent le grand fétiche. Cette cérémonie consiste à réunir autour « d'un grand plat^ rempli d'eau préparée par le grand féticbeur du « pays, tous les cbefs avec lesquels on traite. Après que chacun y a « déposé une certaine quantité de terre, on y trempe les mains et, à « un signal connu, on se jette à la figure une partie de cette eau. « C'est un acte que ces populations sauvages n'accomplissent qu'en « tremblant ; car, dans leurs idées, après avoir fait le fétiche, le « premier qui se rendrait coupable du moindre acte hostile envers « une des autres parties, périrait à l'instant même. Tous les chefs « des villages amis, dont quelques-uns accompagnaient M. le com- (c mandant Baudin, ont assuré et répété dix fois que, du moment « que cette cérémonie est faite, on n'avait aucune trahison à « craindre. »
Se représente-t^on bien un commandant supérieur de la marine française assistant gravement à une pareille cérémonie, y présidant en quelque sorte ? Voilà donc comment nous civilisons les populations africaines! Quand nous ne les exterminons pas, nous les fortifions dans leur abrutissement ! Nous invoquons pour cela les stupidités de la superstition et jusqu'aiix plus grossières platitudes du fétichisme ! Nous prenons pour auxiliaires les enchanteurs, les sorciers du pays !
avons perdu en Afrique un nombre d'hommes qui se compte par plusieurs centaines de mille et dépensé plus de 3 milliards, et ce n'est pas fini. Notre colonie algérienne est donc, comme presque toutes les colonies fondées par la violence, une terre maudite que nous arrosons aussi de notre sang et où nous semons infructueusement un or qui, bien employé, changerait !a face de la France (i).
Les causes qui mettent les nations aux prises sont souvent des plus futiles. On vient d'en voir un éclatant exemple. En veut-on un autre? Un puissant monarque dit à son faible voisin : « Vous avez dans vos c( États des populations qui professent la même relia gion que moi. Vous les laissez maintenant, j'en con- <( viens, exercer leur culte librement; mais cela ne me « suffît pas. Je trouve inconvenant que des hommes « qui professent ma religion soient protégés par un <c autre que moi, et j'entends être déclaré leur protecu teur. Il vous semblera peut-être que je prétends par a là m'immiscer dans radministration de vos États et « usurper votre fonction. Pensez-en ce que vous vou- (( drez. La volonté que je viens de vous signifier est
(1) Garnot avait-il le pressentiment de ces tristes résultats de notre conquête de l'Algérie, lorsque^ plusieurs années auparavant, il disait qu'il « fallait occuper quelques points du littoral méditer- <c ranéen et ouvrir des ports au conunerce libre^ qui viendrait y « chercher les produits indigènes ; n'étendre les cultures que pas à a pas et à mesure que l'on serait en parfaite sécurité ; environner « ces peuples d'un biocus civiliiateur et ne pas leur faire une guerre « d'extermination, comme on y serait réduit ^mU-étre, si Von cherchait a à s'emparer de leur territoire? » {Mémoires sur Carnot par aon filK» t. II, 2* part», Paris^ 1864.)
« absolue et irrévocable ; si vous refusez de vous y « soumettre, je vous y contraindrai par la force des « armes, et pour gage do votre obéissance future, a je commence par occuper militairement deux de vos c provinces tributaires. » Cette prétention a beau s'entortiller dans les formules polies de la diplomatie, cela ne change rien au fond, qui est exactement tel que je viens de l'exprimer, en le ramenant à toute sa crudité réelle. Le monarque menacé d'être ainsi humilié ou plutôt anéanti ne peut s'y résigner, quelque faible qu'il soit. D recourt à la guerre et y entraîne avec lui une partie de l'Europe, qui est ainsi menacée de voir renaître la longue lutte du commencement de ce siècle. Je déclare que je ne me sens pas plus de sympathie pour le gouvernement turc que pour le gouvernement russe ; la civilisation musulmane et la civilisation moscovite me paraissent se valoir, c'est-à-dire ne valoir pas plus Tune que l'autre. Mais ceux mêmes qui se sentent le moins de goût pour l'absolutisme mahométan n'ont pu s'empêcher de reconnsutre dans cette circonstance l'évidente justice de sa cause : l'opinion publique s'est prononcée à cet égard avec une énergie qui eût fait reculer tout autre qu'un autocrate. Les événements se sont précipités dans la voie qui leur était ouverte, et la guerre a produit ses désastres accoutumés. Les combats et les maladies ont fait périr ou mutilé des centaines de mille hommes (1) et de nou-
(1) Le Moniteur du 23 octobre 1856 a donné, pour Tarmée française, des chiffes précis, d'après lesquels on peut se faire une idée approximative de la perte totale. Sur 309,268 hommes nous aurions
veaa:t emprunts sont venus accroitre les dettes publiques. La sécurité, si nécessaire aux opérations com«»
eu 69^229 morts. On ne peut guère estimer à moins d'une trentaine de mille les morts des trois armées anglaise, sarde et turque, ce qui ferait au moins 100,000 morts pour les armées alliées. Or on dait que la proportion des blessés est ordinairement au moins double de celle des morts. Les armées alliées auraient donc eu au moins 300,000 morts ou blessés. Les pertes de l'armée fusse n'ont certes pas été moindres. Ce serait donc plus de 600,000 hommes que cette guerre aurait fait périr ou mutilés. Mais le docteur Chenu, dans un Happort au Conseil de santé des armées sur les résultats du service médical aux ambulances de Crimée et aux hôpitaux militaires français eh Turquie pendant la campagne d*Orient en 1854-56^ a publié les documents suivants qui élèvent le nombre total des morts bien au-dessus dea chiffîres du Moniteur :
Horts à la suite de
Tués.
blessures ou de maladies.
Totaux.
Armée française.
— anglaise.
— piémontaise.
— turque.
-— russe.
Si ces chiffres, qui paraissent avoir un caractère officiel, sont exacts, il en sort cette effrayante révélation : Sur 784,991 morts, 53,007 auraient été tués sur les champs de bataille, et 731,984, c'està-dire près de quatorze fois plus, seraient morts dans les ambulances 6t les hôpitaux par suite de leurs blessures ou des épidémies compagnes ordinaires de la guerre ! Ne portons qu'à un nombre égal à celui des morts celui des blessés qui ont survécu à leurs blessures. Ce serait donc plus d'un million et demi d'hommes qui auraient péri dans cette triste expédition ou qui en seraient revenus mutilés.
Les épisodes de cette guerre d'Orient ne le cèdent en rien à ceux de la guerre d'Afrique. Je n'en citerai ici qu'un petit nombre de ceux qui sont encore présents à la mémoire de tous.
Le Moniteur du 23 février 1854 a publié une lettre d'Omer-Pacha, datée de Chumla, 17/29 janvier précédent, et qui rendait compte de pludeurg combats livrés en a^ant de Kalafat, près du village de Tzitati. On y lit les passages suivants : « Après un combat acharné
merciales et aux transactions civiles, a été ébranlée, et des ruines se sont amoncelées de toutes parts. Alors s'est ouverte la période militante du nouvel Empire, gui s'était annoncé comme étant la paix et qui depuis a été continuellement en guerre.
Quel jugement porter sur les expéditions de Crimée, dltalie, de Syrie, de Chine, de Cochinchine et du Mexique (1888-1867), dans lesquelles la France a
« de trois heures, rennemi a été complètement délogé du village, c Les rues étaient encombrées de ses morts : un demi-bataillon « russe, coupé et entouré, a été passé au fil de Cépée; à peine a 600 hommes de ce régiment ont pu se sauver... Nos soldats ne fax- « saient aucun quartier à rennemi. C'est pourquoi celui-ci a défendu « la redoute d'une manière si acharnée. »
Le Moniteur du i" juin 4855 a publié une dépêche du général Pélissier, commandant en chef de l'armée de Crimée, en date du 30 mai précédent, et dans laquelle on lit : « Tout va bien. L'esca- « drille alliée est de retour de la mer d'Azof. Elle a détruit 106 « navires de commerce à Berdiansk. » Si encore cette nouvelle était annoncée en ces termes : « Les tristes; nécessités de la guerre nous « ont obligés d'incendier ou de couler bas cent navires de com- « merce », cela supposerait au moins que l'on sent tout ce qu'il y a de cruel dans ces terribles exécutions. Mais la notifier sous cette forme : Tout va bien! cela est hideux.
Le 5 juillet 1855, en détruisant le fort abandonné de Swartholm, des marins anglais, conmnandés par le capitaine Yelverton, du vaisseau r Arrogant f ont incendié la petite ville inoffensive de Lowisa. Acte barbare et tellement honteux que ses auteurs se défendent de l'avoir commis avec intention, quoique l'ennemi soutienne qu'ils ont lancé sur la ville même leurs fusées à la congrève.
Une dépêche de l'amiral Penaud, en date du 11 août 1855, était ainsi conçue : « Le bombardement de Sweaborg a eu un plein « succès. Un immense incendie, de six heures de durée, a dévoré la c( presque totalité des magasins et les approvisionnements de Tar- <x senal, qui ne présente plus que des ruines. » Le Moniteur du 17 du même mois complétait ces renseignements en ces termes : « Après quarante-cinq heures d'incendie, la ville a été réduite en a un amas de cendres. En un mot, Sweaborg n'existe plus. »
versé dernièrement et continue de verser ses trésors et le sang de ses enfants (!]? La réponse est simple pour quiconque se place au point de vue des vrais principes progressifs et se tient en garde contre les préjugés de cette vaine gloire militaire qui a causé tant de maux à l'humanité . Ces préjugés ont été jusqu'ici le plus puissant moyen d'asservir les peuples ; il faut donc les abjurer une bonne fois et sans retour. La guerre, étant le plus grand des fléaux , ne peut se justifier que par son absolue nécessité, et elle n'est véritablement nécessaire que dans le cas de légitime défense. Or est-ce une guerre de défense que nous ' avons portée en Crimée? Qui oserait le dire? C'était donc une guerre offensive. Dira-t-on que, si nous n^étions pas directement attaqués, nous l'étions indirectement dans la personne du Sultan, notre allié? A cela je réponds d'abord qu'à l'époque où les Turcs ont été attaqués, aucun traité ne nous obligeait à prendre fait et cause pour eux. J'ajoute que ce n'était pas le cas d'en faire un de cette espèce; car la situation n'était, en ce qui nous concerne, ni assez grave ni assez compromettante pour que la France dût sortir de son repos. Je ne fais aucune difficulté de reconnaître que le prétexte mis en avant par l'empereur Nicolas pour attaquer la Turquie était aussi inique
(1) Le chiffre des pertes causées par les cinq expéditions d'Italie, de Syrie, de Chine, de Cochinchine et du Mexique n'est point connu avec précision . Mais on ne court guère risque de se tromper en l'égalant, pour la France, au moins à celui de la guerre de Crimée, qu'avait donné le Moniteur du 23 octobre 1856.
qu'absurde. Mais était-ce une raison pour aller nous immiscer, autrement qu'en médiateurs, s' offrant aux deux parties contendantes et acceptés par elles, dans une querelle qui ne nous regardait pas, et cela au risque de rallumer la guerre universelle? Le résultat le plus clair de l'expédition de Crimée a été d'accroître à nos dépens la puissance maritime de l'Angleterre et rinflucnce continentale de l'Autriche. Ajoutez à cela qu'il était d'une mauvaise politique de prendre active* ment la défense d'un gouvernement despotique, qui tombe en dissolution et dont les jours semblent comptés. Quant à la guerre d'Italie, si des populations amies, voulant secouer le joug de maîtres détestés et s'organiser sur le principe démocratique en États-Unis ita-» liens, nous eussent appelés à leur secours, nous eussions pu et dû leur venir en aide. Mais faire tuer des milliers de nos concitoyens et obérer nos finances pour créer à notre porte une puissante monarchie qui, une fois consolidée, s'alliera contre nous aux autres monarchies du droit divin, c'était une &ute préparant de menaçantes éventualités pour l'avenir. Je ne dirai qu'un mot des expéditions de Syrie, de Chine, de Cochinchine et du Mexique. Dans la première, la France a pris parti pour des populations fanatisées par un christianisme ignorant et barbare, et qui avaient poussé à bout d'autres populations aussi barbares et provoquées à commettre d'exécrables massacres; dans la seconde, nous avons aidé messieurs les marchands anglais à se faire ouvrir à coups de canon les portes du Céleste-Empire et à l'obliger à se laisser empoi*
ACCROISSEMENT DES ARMÉES PERMANENTES t9l
sonner malgré qu'il en ait. C'est payer plus qu'elle ne vaut la gloire d'avoir pillé et incendié le palais d'été de l'empereur des Chinois, dans le but de les couvain'- • cre qu'ils sont des barbares et que nous au contraire nous sommes des civilisés, ce dont ils sont maintenant moins que jamais convaincus. J'appellerais l'expédi*tion de la Cochinchine une croisade peu sérieuse, s'il y avait rien de plus sérieux que de faire aussi légère^ment appel à la force des armes, et si d'ailleurs cette expédition ne prenait en ce moment des caractères de sauvagerie qui contrastent durement avec notre pré» tention de faire régner l'ordre aux quatre coins du monde. Quant à la guerre du Mexique, en fomentant au-delà de l'Atlantique un foyer de réaction Imonarchique, elle n'a servi jusqu'ici qu'à faire maudire par les républiques du nouveau monde le nom fr^çais qu'elles étaient accoutumées à respecter, et l'on sait au prix de quels sacrifices d'hommes et d'argent ce beau résultat a été obtenu.
Ce serait ici le lieu de parler de la foudroyante guerre qui a éclaté dernièrement en Allemagne, chefd'œuvre à la fois de perfidie, d'insolence et de brutalité soldatesques. Mais peut-être faut-il attendre, pour en établir le bilan, les résultats des nouvelles calamités dont elle menace l'Europe (1).
(1) Voici provisoirement une estimation approximative, que j'extrais du journal anglaisj The Herald ofpeace, n» du 1«' février 1869 :
Prusse 11,000 morts.
Autriche 25,000 —
Saxe^ Bavière et Hanovre *,0û0 —
Italie , • 6,000 —
Total.... 46,000 —
On voit comment les destinées de l'espèce humaine sont suspendues par un fil au-dessus d'un abyme. Le moment n'est-il pas venu de faire cesser un pareil état de choses, et les dangers auxquels TEurope vient d^être exposée ne la pressent-ils pas de mettre enfin la main à l'œuvre? Les guerres du premier Empire, guerres également désastreuses pour tous les combattants, avaient semblé devoir guérir pour toujours les peuples européens de la fureur des batailles, et clore définitivement Tère de la guerre. SU leur fallait de nouvelles leçons, qu'elles soient du moins les dernières ! Mais, pour que la paix soit sérieuse et durable, il est nécessaire que les principaux États européens renoncent à leur système actuel d'organisation de la force publique. Si le lecteur n'a pas déjà tiré cette conséquence de tout ce qui précède, elle sortira, j'espère, à ses yeux, avec une entière évidence, de ce qui me reste à dire dans la deuxième et surtout la troisième partie de cet ouvrage.